ce genre d’événement dont on ne peut se plaindre par courrier auprès d’aucune instance | Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue 

Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue (éditions de l’Olivier, 2010)

« Si l’on m’avait dit un jour que la variole viendrait décimer notre espèce, j’aurais certes frémi, mais j’aurais aussi imaginé tout ce qu’un événement pouvait apporter à nos sociétés malades, et je me serais trompée : la variole ne nous a rien apporté, rien appris, ne nous a pas changés. Il ne se passe rien – des gens meurent par centaines de milliers, mais mourir ce n’est pas quelque chose, au contraire : c’est encore plus de rien. Aucune fraternité, aucun miracle n’est à observer nulle part. Aucune révélation ne soulève jamais aucun de mes semblables et nous sombrons tous dans la médiocrité, dans l’indignité, sans avoir rien abdiqué de nos considérations ineptes, de nos susceptibilités ridicules ni de nos habitudes sans relief. Si je veux dormir dans un monde si décevant, je n’ai d’autre choix que de me raconter des histoires comme si j’étais mon propre enfant. »

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Fanny Chiarello a écrit un livre dont le pitch dit à la fois tout, et si peu, de son essence : une épidémie de variole d’une espèce mutante détruit inexorablement l’Humanité – de là s’ensuit, s’imagine-t-on, un récit de ravage, un principe de fuite éperdue (sur le mode cinématographique du zombie movie), d’angoisse façon page turner, et – rien de cela. Rien de cela et pas non plus la seule variation mélancolique autour du témoignage du dernier survivant. L’île – ou son principe, d’isolat fictionnel – est pourtant là : cette maison où Nora, narratrice, s’installe un cocon de survie, entourée, lovée de quelques vieux amis, si vieux qu’ils lui sont plus qu’une famille.
Ce havre depuis lequel elle commente le désastre et la perdition en cours, tenant à la fois de la maison de vacances et du sanatorium inversé, est le lieu d’une remise en question, mais capricieuse, comme sont les pourquois de l’enfance. Nora ne sait pas se tenir, agit souvent à contretemps, s’émeut à rebours du commun, ne parvient jamais qu’à s’extraire malgré elle du collectif, collectif qui lui manque tant et toujours plus. Et la courbe prise pas le récit de Fanny Chiarello ne cesse de bifurquer, et de mettre en abyme également : car Nora écrit selon plusieurs registres, journal intime entrecoupé de fictions fantasmatiques, lesquels s’emboîtent avec une agilité qu’on ne s’explique pas – qu’on ne s’explique autrement que par la vitalité d’une langue joueuse, alliant sinon des contraires, du moins des contrastes – tout comme son rapport au monde (et celui de ses narrateurs) se formule en échanges entre concret et abstrait. Il n’y a pas dans son écriture une séparation entre idées vastes et petites choses, il y a tension, ébullition et échanges permanent entre les idées et les choses, entre le vaste et le micro – d’où sa fabrique de métaphores perpétuelle, en dynamique.

On sait la musique très présente, en tant que thème, motif ou bande-son, dans ses livres, on découvre que la danse l’est aussi, et que cette danse, palpable dans les inflexions de ses phrases, est essentielle (à quoi l’on opine gaiement, tressautant d’un pied, de l’autre).

« Quand rien ne semble plus faire sens, j’ai toujours le même élan : je pense à danser. Comme si, quand il n’y à plus rien à faire, il ne restait plus qu’à danser. Si je devais mettre une bande originale sur ces images d’horreur, je choisirais Everybody dance de Chic. Dansez si c’est la dernière chose que vous devez faire. Vous vivez l’un des épisodes les plus noirs de votre millénaire, ce genre d’événement dont on ne peut se plaindre par courrier auprès d’aucune instance, contre lequel on ne peut intenter aucune forme de procès, contre lequel il n’existe aucun recours ; votre religion ne peut rien pour vous, la science non plus, votre gouvernement non plus, pas même la Maison-Blanche ; oubliez l’armée, les forces spéciales, oubliez Bruce Willis, oubliez la conquête spatiale, c’est trop tard : c’est fini. Alors quoi ? Alors rien. Dansez, si vous voulez mon avis. C’est la chose la plus appropriée à faire dans l’éblouissante absurdité qui accompagnera les derniers frétillements de vos terminaisons nerveuses. C’est vrai que c’est étrange quand on y pense bien : danser. Qui a commencé. Et pourquoi ? »

Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue, (éditions de l’Olivier, 2010 (ISBN 978-2-87929-698-2) ; Points (ISBN 978-2757823927))

4 réponses à “ce genre d’événement dont on ne peut se plaindre par courrier auprès d’aucune instance | Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue 

  1. J’aime beaucoup votre herbier, je passe souvent vous lire, et cette citation est si belle sur la danse et la marche, qu’il m’est impossible, pour une fois, de ne pas vous le dire. Danser, marcher, et cette évidence du monde et du mouvement, soudain très claire. Merci infiniment de votre herbier, si précieux pour vos lecteurs.

  2. Merci beaucoup à vous, chère Isabelle.

  3. Pingback: Les photos sont les faux amis de ma mémoire | Isabelle Zribi, quand je meurs, achète-toi un régime de bananes (Qui-vive, Buchet Chastel, 2014) | Matériau composite

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