Ecrivains en bord de mer 2016, du 13 au 17 juillet 2016 | Copieux et savoureux

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(logo du festival, ©Quentin Faucompré)

C’est comme un rituel, chaque année, à cette période, ici même, sur ce site : vous donner le programme de Ecrivains en bord de mer, et dire un peu ce que j’y ferai. Car oui, c’est aussi comme un rituel, j’y fais quelque chose, à chaque fois, poser des questions, présenter une collection, twitter même parfois, et puis toujours savourer, écouter goulûment l’essentiel des rencontres – c’est peu dire que je suis heureux d’en être complice.
Et cette année c’est comme chaque année sauf que cette année-ci est tout à fait particulière, oui, plus encore, oui, car : le festival fête ses vingt ans. Mazette. Donc, déjà, chapeau, Brigitte et Bernard Martin, d’avoir tenu, porté, avivé sans cesse cette jolie entreprise, et de l’avoir fait sans s’obliger à grandir – ainsi que trop souvent se pense l’évolution des festivals, comme un grossir–toujours  pour ne pas mourir–demain. Eh bien non, ici, on ne s’oblige à aucune démesure, aucun excès, ici c’est l’accueil, le sourire, la densité de propositions, leur renouvellement qui valent — un exemple, tiens : Quels autres festivals aussi reconnus évitent les chevauchements sur la grille, pour vous permettre, à une bière en terrasse près (mais c’est là votre fait, votre loisir, ô public), d’assister à tous les échanges ? Parce que, comme le programme ci-dessous repris, mais évidemment dispo sur le site du festival, l’indique, le programme est copieux. Il l’est encore plus cette année sans doute, du fait de la formule proposée :

« Dix personnalités parmi les plus familières et les plus marquantes de ces rencontres ont été invitées.

Il leur a été proposé à chacun d’inviter un auteur de son choix, jamais venu à ce festival et de le présenter au public :

Et c’est ainsi que :

Yves Arcaix invite Jérôme Game
François Bon invite Martin Page
Guénaël Boutouillet invite Ryoko Sekiguchi
Chloé Delaume invite Anne-James Chaton
Mathias Enard invite Camille de Toledo
Philippe Forest invite Catherine Millot
Christian Garcin invite Gilles Ortlieb
Thierry Guichard invite Sébastien Barrier
Sophie Merceron invite Mathieu Simonet
Marie Nimier invite Thierry Illouz
Yves Pagès invite Noémi Lefebvre
Tanguy Viel invite Olivier Cadiot »

Alors comme mon nom l’indique, je suis complice au carré, puisqu’invité à inviter – ce qui me va droit au cœur, comme d’accueillir Ryoko Sekiguchi (belle occasion pour monter enfin ce dossier à elle consacrée sur remue.net).

Je poursuivrai aussi mon année Garcin (après cette rencontre à Vents d’Ouest, celle pour remue.net avec Patrick Devresse, et avant le festival Echo au château de Nantes cet automne), reprendrai la conversation avec Enard et de Toledo, demanderai des trucs à Chloé Delaume pour la troisième fois à La Baule (et les trucs en question concerneront Anne-James Chaton, on ne s’en plaindra pas ;-) ; et puis, et puis, j’écouterai Tanguy Viel déplier « son » Cadiot, je découvrirai Gilles Ortlieb, écouterai Philippe Forest lire son roman de rentrée, « Crue », lequel a l’air fameux…, savourerai la façon dont François Bon tourne son Page…

et interrogerai Ryoko Sekiguchi — un récit de saveurs où nous parlerons fantômes et fadeur, voix sombre et astringences…

Le festival à La Baule, quelques jours où : Comment sourire et lire avec la même intensité, comment rire à la tâche, penser joyeux — quelle meilleure façon de sprinter heureux avant la grande vacance estivale…

On s’y retrouve ?


Mercredi 13 juillet : Un avant-goût de la rentrée

17 heures : Rencontre avec Chloé Delaume suivie d’une lecture d’extraits de son roman à paraître en septembre aux éditions du Seuil : Les Sorcières de la République.
(animée par Bernard Martin)

18 heures : Rencontre avec Philippe Forest suivie d’une lecture d’extraits de son roman à paraître à la rentrée littéraire de septembre chez Gallimard : Crue
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : inauguration

Jeudi 14 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Gérard Lambert
14 h 30 : Marie Nimier présente Thierry Illouz

15 h 30 : Rencontre avec Christian Garcin
(animée par Guénaël Boutouillet)

16 h 30 : Lecture par Tanguy Viel d’extraits de Article 353 du code pénal à paraître en janvier 2017 aux éditions de Minuit

17 h 30 :  Rencontre Guénaël Boutouillet / Ryoko Sekiguchi : Un récit des saveurs

18 h 30 : Rencontre Sophie Merceron / Mathieu Simonet
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : Lecture par Yves Pagès d’extraits d’un texte en cours d’écriture

20 h 30 : Rencontre Yves Arcaix / Jérôme Game suivie d’une lecture
(animée par Bernard Martin)

Vendredi 15 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Thierry Guichard

14 h 30 : Rencontre Camille de Tolédo / Mathias Enard
(animée par Guénaël Boutouillet)

15 h 30 : Lecture de François Bon : Vie et oeuvre de Howard Phillips Lovecraft”

16 h 30 : Rencontre Philippe Forest / Catherine Millot
(animée par Bernard Martin)

17 h 30 : Marie Nimier et Thierry Illouz évoquent l’écriture des chansons
(animée par Bernard Martin)

18 h 30 : Rencontre Christian Garcin / Gilles Ortlieb
(animée par Thierry Guichard)
19 h 30 : lecture par Anne Waldman accompagnée de Vincent Broqua

20 h 30 : Au cinéma le Gulf Stream : projection “La saison des femmes” de Leena Yadav (5 €)

Samedi 16 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Thierry Guichard

14 h 30 : Rencontre avec Sonia Faleiro autour de ses deux livres parus chez Actes-Sud : Bombay Baby et Treize hommes (ouvrages traduits de l’anglais (Inde) par : Eric Auzoux)
conversation en anglais
(animée par Bernard Martin)

15 h 30  : rencontre avec Mathias Enard
(animée par Bernard Martin)

16 h 30 : Tanguy Viel présente Olivier Cadiot suivi d’une lecture par Olivier Cadiot

17 h 30 : rencontre François Bon / Martin Page
(animée par Bernard Martin)

18 h 30 : rencontre Yves Pagès / Noémi Lefebvre
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : rencontre avec Anne Waldman
(animée par Alain Nicolas)

20 h 30 :  Chloé Delaume présente Anne-James Chaton suivi d’une lecture par Anne-James Chaton
(animée par Guénaël Boutouillet)

Dimanche 17 juillet
11 heures : Rencontre avec un éditeur indien S. Anand en compagnie d’une éditrice nantaise Christine Morault de MéMo
(animée par Bernard Martin)

Les grands espaces de la (mini) fiction (Christian Garcin, Patrick Devresse, sur remue.net)


©patrickdevresse

Les grands espaces de la (mini) fiction

« « Les choses ne sont pas telles qu’elles paraissent être », voilà, c’est là que ça se joue, de façon toujours différente. » (Christian Garcin)

Parmi ce qui me remue sur remue, il y a toute une part « pro » reliée aux résidences en Ile-de-France – laquelle n’exclue nullement des découvertes (Luc Bénazet et sa lecture de la poésie, Dimitri Bortnikov et le souffle de sa phrase…) ou l’approfondissement de la relation à des auteurs dont je suis le travail de longue date (Pierre Senges est là-bas mais aussi ici ; Emmanuelle Pireyre là-bas mais ici également), mais il y a aussi celle que l’on parvient à continuer de faire en dépit des diverses obligations, la part d’investissement « gratuit », celle qui nourrit la revue de création et, en moi-même, la part curieuse, lectrice.

En 2015-2016, ce qui m’aura peuplé le plus sont ces mini-fictions, proposition de Christian Garcin, écrivain, et de Patrick Devresse, photographe : un dialogue inédit entre formes, et si simple dans sa formulation : un texte, une image.

Si simple et si profond dans ses possibilités de relance du sens et des possibilités (de rêverie, de spéculation, de questionnement) : il n’y a jamais à proprement parler un principe, une contrainte directrice – ni dans le texte ni dans les photos : le texte est court, les photos en noir et blanc, ok. Mais au-delà, les modes de conversation entre les deux médiums sont variables, et l’art du bref, que Garcin maîtrise si bien, joue de contrastes : du très-très bref, à la vie dépliée en une page (non sans une douce ironie, souvent), il y a une infinité de nuances : comme si le métier, la technique, le savoir-faire (réels : il y a comment dire quelques dizaines de textes et livres déjà derrière), ne prenaient jamais le pas sur la surprise.

Reprise ici, non pas de l’ensemble – que vous pouvez retrouver ici –  mais de cette belle soirée à la maison de la poésie de Paris, début juin dernier, pour remue, qui concluait ce cycle : lecture de Christian, projection de Patrick. Un bien beau moment

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En 2015 et 2016, chaque semaine ou presque, a paru sur remue.net une « mini-fiction » : l’association concertée d’une photographie de Patrick Devresse et d’un texte de Christian Garcin.
Cette année de mini-fictions nous aura offert un panorama de cet art si particulier du bref, en lequel Garcin est passé maître : épiphanies, digressions, , interstices, réflexions scientifiques et poétiques : le genre est ouvert ; comme est ouvert le dialogue entre l’image et le texte.
Découvrons ensemble ce travail grandeur nature, par une lecture-projection

Soirée proposée par remue.net (www.remue.net), en partenariat avec la Scène du Balcon (www.scene-du-balcon.com).

Lecture par Christian Garcin – podcast

http://remue.net/audio/2016/lectureminifictions.mp3

Les photos dans l’ordre de la lecture

Disputatio

La lorgnette

Drôles de dames

La fin des fantômes

Tuyaux

Les sardines

Dans la cabane

Champions

Jalousie

Phobie

La joie

Astres

Vision

Les abysses

L’esprit de sérieux

Dialogue



christian garcin©patrickdevresse, autoportrait fantasmé©patrickdevresse, patrick devresse ©sébastien jarry

Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net – lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs – on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : « Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés. »
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

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rentrez (parcours joyeux et littéraire parmi les nouveautés de saison) / proposition aux médiathèques

[Une proposition d’intervention en médiathèque, pour la rentrée 2016]

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Un feuilletage joueur et approfondi de quelques titres choisis

Voilà ce qui m’occupe depuis quelques semaines – ce qui m’occupe entre autres, car il y a eu des débats, des articles, des rencontres, mais quand même… me voici plongé dans la rentrée, moi qui me sens chaque fois partagé face au flux de nouveaux livres, dansant d’un pied sur l’autre sans oser, scrutant les danseurs depuis le bord de la poste, frétillant mais pas emballé par la musique, par le dj…

C’est Saïc Lhostis médiathécaire de la Roche-sur-Yon, qui me l’a suggéré, à l’issue de la rencontre bd de l’autre soir, avec Kris et Sébastien Vassant, en passant, avant que je file à la gare, tu nous ferais pas une truc sur la rentrée littéraire ? Comme avec Eric, il y a quelques années… oui, j’avais interrogé l’ami Pessan, à propos de 10 titres de la rentrée, dans ces murs, il y a un fameux bail – Eric qui s’est un peu baladé, parfois, pour prescrire, ainsi, ses choix de rentrée.

Du coup, il ne s’agit pas de répéter en perroquet. D’une : je n’ai pas l’autorité d’Eric (auctoritas : au sens de celle de l’écrivain qu’il est – je ne parle pas depuis cet endroit-là), mais je prescris à ma façon, sur les réseaux (voir le feuilletage que constitue mon herbier en tumblr), dans mes cours… je dis souvent médiateur littéraire, pour résumer ce que je fais. Alors, ce paquet de livres qui déboulent en sortie de plages, il me concerne – il me concerne aussi de prescrire, et de prescrire différencié – on connait l’histoire, jouée en très peu des semaines, des quelques titres dont on parler, répartis entre éditeurs sans effective concertation, mais par l’effet « naturel » du bruit médiatique.

Mon idée là c’est de jouer une autre partition, contrapuntique et complémentaire : je vais lire de tout – au sens, du petit et du gros, du Quidam et du Grasset, des forges de Vulcain et du Actes sud, du P.O.L et du Stock et de l’Albin Michel et du Anne Carrière mais aussi du Tripode et de l’Olivier… Dans l’idée d’une redistribution personnalisée. Il importe que certains des livres « dont on parle » y figurent – s’ils en valent ma peine – en accord avec d’autres dont on ne parlera pas, ou presque.

Mon idée c’est aussi une impro, pour ne pas m’en tenir à recycler une conférence bien rédigée sur feuillet bien plié : il y aura 40 titres, et une heure trente de causerie, donc on parlera de 20 d’entre eux, jamais dans le même ordre, jamais selon les mêmes modalités, en faisant avec les questions et envies, représentations, méconnaissances et connaissances de celles et ceux à qui je m’adresserai. Travailler à cet art-là de la parole, a contrario du remâchage de quatrièmes de couv et d’argumentaires bien fournis en adjectifs tout comme il faut.

Et pour les 20 dont on n’aura pas parlés : il y aura un blog, pour poursuivre – l’éditorialisation de cette affaire cumulera donc, comme j’aime, du live (de la parole, de la discussion) et du web.

Il est prêt mais je lis et choisis en ce moment même, c’est encore un peu tôt pour en donner l’adresse…

Je reprends à suivre l’argumentaire livré aux bibliothécaires que ça peut intéresser – et, au fait, c’est toujours disponible, pour celles et ceux qui voudraient le proposer dans leur bib.

To be continued, donc…

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Chaque année, entre août et octobre, se reproduit un phénomène éditorial bien français, qu’on nomme rentrée littéraire : quelques centaines de romans paraissent en l’espace de quelques semaines. Une poignée seulement des postulants recueilleront les faveurs des médias, du commerce, des lecteurs.
Cette concentration de parutions, qu’on l’attende fiévreusement ou la redoute, qu’on la juge nécessaire ou néfaste, nous donne à lire.

Il y a de quoi faire, en somme.

Hors des sentiers battus, mais aussi sous les feux médiatiques ; romans fleuves ou flashes ; français ou étrangers ; pop ou classiques ; il y a de quoi faire parmi ces centaines de titres.

Parcourons ensemble quelques pépites, surprises, étonnements, lus par moi, tirés par vous dans une forme de « panier garni » – moment de partage et d’information, pour les bibliothécaires  et les lecteurs.

Rentrez ! Déjà Programmé dans les établissements suivants : Pontchâteau (13/09), Angers (15/09), Challans (30/09), Saint-Jean-de-Monts (22/10), La Roche-sur-Yon (07/10).

 

« Si j’ai peur des greffes, des moments obscurs, dans une phrase, c’est que ce que j’ai à dire ne tient pas. » Arno Bertina, mai 2016 | Saint-Brieuc | podcast

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« Si j’ai peur des greffes, des moments obscurs, dans une phrase, c’est que ce que j’ai à dire ne tient pas. » Arno Bertina,  mai 2016 | Saint-Brieuc | podcast

Nouvel épisode des dialogues avec Bertina  (plusieurs fois déjà que je l’interviewe, voire sur materiau composite : https://materiaucomposite.wordpress.com/2015/10/14/arno-bertina201510/

et https://materiaucomposite.wordpress.com/2013/02/18/vendredi-22-fevrier-2013-cette-vitesse-qui-electrise-le-livre-arno-bertina-rencontre-remue-net/

C’était le dernier soir de ma résidence à Saint-Brieuc, au rez de chaussée de la Maison Louis Guilloux où j’ai passé des semaines cet hiver (blog : https://deconstruireconstruire.wordpress.com/), et nous avons parlé de construction de personnages, de mélancolie et d’appétit, d’Afrique bien sûr mais aussi de politique, de #nuitdebout et de répression, d’envie, d’amour…  mais notamment, longtemps, de la fabuleuse puissance de fabuliste de ce récent « petit » livre paru à la contre-allée, Des Lions comme des danseuses :

bertina

(également chroniqué ici ).

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https://www.mixcloud.com/upload/gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet/arno-bertina-entretien-avec-gb-maison-louis-guilloux-saint-brieuc-jeudi-19-mai-2006/complete/

(Podcasts) Kris et Sébastien Vassant, de la bd documentaire (avril 2016)

(Podcasts) Kris et Sébastien Vassant, de la bd documentaire et de ce qu’elle permet et produit (Rencontres autour de la revue dessinée et de leur œuvre respective, avril 2016)

Rencontre avec Kris et Sébastien Vassant ½ (Saint-Jean de Monts, avril 2016)

FireShot Screen Capture #249 - 'Rencontre avec Kris et Sébastien Vassant ½ (Saint-Jean de Monts, avril 2016) by Guénaël_' - www_mixcloud_com_gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet_rencontre-avec-kr
Discussion autour de la BD de reportage de la Revue Dessinée (magazine trimestriel de reportages, de documentaires et de chroniques en bande dessinée) avec Kris et Sébastien Vassant, 2 auteurs et collaborateurs réguliers à la revue.
Rencontre animée par Guénaël Boutouillet.

Rencontre avec Kris et Sébastien Vassant 2/2 (La Roche-sur-Yon, avril 2016)

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Discussion autour de la BD de reportage de la Revue Dessinée (magazine trimestriel de reportages, de documentaires et de chroniques en bande dessinée) avec Kris et Sébastien Vassant, 2 auteurs et collaborateurs réguliers à la revue.
Rencontre animée par Guénaël Boutouillet.

(Le site de la revue dessinée : http://www.larevuedessinee.fr/)

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frise

En deux fois, nous avons discuté, avec Kris, scénariste de nombreux albums et séries historiques ou documentaires, et Sébastien Vassant, dessinateur d’albums à forte dominante documentaire. Les deux discussions se recoupent en certains points, qu’elles précisent et détaillent – il est question dans la première du parcours de chacun jusqu’au point où il se situe à ce jour, puis de bd documentaire et de la revue dessinée. Dans la seconde, à La Roche-sur-Yon, commençant sans le nantais Sébastien Vassant bloqué dans des embouteillages, nous sommes partis, avec Kris, qui en est aussi un des co-fondateurs, de cette merveilleuse aventure qu’est la Revue dessinée – de l’idée, de l’intuition forte qui présidèrent à son lancement, à son mode spécifique d’organisation et de fonctionnement, pour rayonner ensuite sur les questions documentaires, et détailler un peu du travail de chacun.
Focus sur les albums dont nous avons parlé en détail, ci-dessous.

algeriecouvUn maillot pour l’Algérie, de Rey/Galic/Kris (éditions Dupuis, collection aire libre, 2015)

Dans les entretiens déposés ci-dessus, Kris le dit et redit : la coupe du Monde de football 1982 a appris au gamin brestois qu’il était – ainsi qu’à toute une génération — ce qu’est l’injustice. Bien sûr il y eut Séville, et l’élimination discutée de Platini et des Français par une équipe d’Allemagne implacable, mais avant il y avait eu l’Algérie. Celle-ci, menée par l’ancien joueur international qui fit les beaux jours du championnat de France dans les sixties, Rachid Mekhloufi, participait à sa première phase finale, et fut mise dehors aux points, par la rouerie (qu’on peut même appeler tricherie, pour le coup) des Allemands et Autrichiens alliés contre elle pour un non-match mémorable. C’est dire si le foot et l’Algérie, ça remonte, chez Kris. L’album Un maillot pour l’Algérie, paru ce printemps permet d’allier, dans une reconstitution historique comme il les aime et sait les porter (qui ne se souvient d’un homme est mort, avec Davodeau) : l’exfiltration, en avril 1958, d’une dizaine de joueurs algériens, tous joueurs d’équipes majeures du championnat français, pour fonder une équipe d’Algérie – du FLN, donc, puisqu’à l’époque, et pour quatre ans, l’Algérie n’existe encore que dans les rêves des indépendantistes. Ce que raconte l’album, dans des traits ligne claire, colorée et dynamiques (ce qui confère aux scènes de match un vrai mouvement, et une forme de joie expressive qui l’apparente à certains mangas) c’est l’épopée de ces onze joueurs (pas un de plus, donc : pas de remplaçant), qui affronteront les meilleurs équipes non-alignées, du bloc de l’Est, d’Afrique… façon de combattre sans effusion de sang, pour venger positivement les émeutes de Sétif qui ouvrent le livre et furent un souvenir d’enfance pour Mekhloufi et quelques autres. L’album, outre son propos politique, son entreprise de réconciliation (bienvenue par les temps qui courent), joue, on l’a dit, bien du ballon — qualité assez rare en bande dessinée.

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petain-couv-01Juger Pétain, de Sébastien Vassant (scénario original Philippe Saada, éditions Glénat, 2015)

Cet album, paru l’automne dernier, fut ma première véritable rencontre avec le travail, au dessin et scénario, de Sébastien Vassant. Et cet album est exemplaire — je m’y réfère ainsi à plusieurs reprises lors de nos entretiens — de ce que peut produire ce médium, la bd, en version documentaire (et par là, par extension, de la pertinence du projet éditorial de La revue dessinée, ou Vassant a déjà publié plusieurs reportages – mais aucun extrait de cet album). Les minutes du procès Pétain sont une matière à la fois complexe, qu’il convient de trier pour en présenter l’essentialité — travail impeccablement accompli ici, et cette première « mission » affectée au documentaire est tenue : l’album est édifiant, nous enseigne (sur les vilains calculs à l’oeuvre en temps de guerre comme sur lr peu d’importance accordé à l’époque à l’extermination des Juifs). Mais l’habileté de Vassant à nous tenir en haleine dans un cadre figé et pesant vient de son habileté dans le geste : les variations de tonalité dans le trait, les inserts fantaisistes (strips hilarants sur Churchill, ou animations littérales de la fourberie de Laval) et subtils permettent d’alléger le propos et de l’accélérer par instants : techniquement, deux choses sont effectuées en même temps : nous tenir en haleine (nous faire sourire, voire rire) et nous passer plus encore d’infos sur ce dont il est question. C’est un album de haute voltige, et un document essentiel.

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Politique Qualité, de Sébastien Vassant, sur une idée originale de Kris (éditions Futuropolis, avril 2016)

Politique Qualité, paru également en ce printemps, fait le lien entre Kris — qui fut le premier porteur de cette idée de reportage, en ses terres brestoises — et Sébastien Vassant, qui prit le relais et mena l’album à son terme. Le propos rejoint le tropisme ouvrier de Kris : il s’agit de raconter l’aventure d’une pièce de théâtre amateure, faite avec des femmes brestoises, qui y tiennent récit de leur vie ouvrière, des luttes liées. La pièce, pour trouver sa forme, se fit sur un mode choral : les ouvrières âgées furent non pas doublées mais comme redoublées par des jeunes comédiennes tenant leur rôle. C’est tout ceci que narre l’album : la pièce, sa forme, et ce qu’elle raconte. Mise en abyme ô combien risquée, ou encore une fois, Vassant, par la grande astuce et souplesse dont il sait user dans ses pages, se tire haut la main. Les clins d’œil iconiques fonctionnent (symbolisation presque logotypique de l’usine, du patronat en gros bonhomme à cigare), et les ruptures de ton permettent de varier les époques comme les représentations —mention spéciale à ses récits ronds et naïfs, ambiance strips de PQR seventies, des luttes des dites seventies. Jamais la leçon ne se fait sur un mode donneur de leçons : les luttes passées , c’est important, elles nous parlent et ont à nous apprendre encore : « Le chemin est individuel, collectif et politique » final s’amuse en moi à résonner vivement avec le « la bande dessinée est un sport collectif » de Kris en exergue d’Un maillot pour l’Algérie. (De tous ces aspects, répétai-je, il est plus amplement question avec eux deux dans ces deux entretiens.)

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Le site de la revue dessinée : http://www.larevuedessinee.fr/

Un maillot pour l’Algérie, de Rey/Galic/Kris (éditions Dupuis, collection aire libre, 2015)

Juger Pétain, de Sébastien Vassant (scénario original Philippe Saada, éditions Glénat, 2015)

Politique Qualité, de Sébastien Vassant, sur une idée originale de Kris (éditions Futuropolis, avril 2016)

QUI DE L’ŒUF QUI DE LA POULE ? | conférence-banquet pour Terres de Parole, avril 2016

(Une conférence/discussion, donnée dans le cadre de Terres de paroles 2016 / (Imaginaires numériques, du vendredi 15 au samedi 16 avril 2016)

QUI DE L’ŒUF QUI DE LA POULE ? , par Guénaël Boutouillet

#Œuf Vs poule

L’œuf ou la poule, on a appelé ça ainsi, formule usuelle qui m’est parfois un tic de langage et qui convient à ce que je voudrais que soit ce moment : un moment d’ouverture, de partage – d’ouverture aux questions : pas celles, majuscules, terrifiantes et terrifiées, qui nous pleuvent dessus avec leurs contrepoints, les injonctions publicitaires ; mais leurs voisines ordinaires, ces questions apparemment mineures qui ne le sont pas. Car nos rapports aux numériques, à la technologie, aux algorithmes, aux machines, sont fluides, ils sont variables, oscillant entre pour et contre, peur et joie, entre ni-ni et mi-mi, figue et raisin. Ces rapports sont vivants, comme nous. Et cette question d’œuf ou de poule, plutôt que d’historiciser — car les dates que l’on veut, on les a : Internet nous les donne, à nous de choisir celles qui priment — par exemple :

# Dates.

1965 Ted Nelson nomme l’ hypertexte / 1964 Autre concept : la souris = outil pour activer les liens, par Douglas Engelbart au SRI (Stanford) – qui rend opérationnelle le principe de navigation hypertextuel préfiguré par Vanevar Bush. / 1971 Mikael Hart (bibliothécaire) projet Gutenberg.. Crée le premier « livre numérique ». / 1976 le macintosh / 1989 Réseau décentralisé. le web, Tim Berners-Lee / 1993 1er navigateur mosaic, puis netscape / Début des années 2000 : le web 2.0, web social, puis réseaux sociaux. / 2007 l’iphone

Mais puisque les dates on les a, on pourrait opérer une autre coupe sagittale, choisir les dates dans la fiction et dans l’art

1494 Alde Manuce ouvre son imprimerie à Venise / 1944 « Fictions » de Borgès / 1955 Isaac Asimov, dans une nouvelle, prédit le vote électronique et ses dérives algorithmiques dans la nouvelle « le votant » / 1969 le Whole earth catalogue de Steward Brand / 2002 « Carte muette » de Philippe Vasset 2014 « 6/5 », Sniper)

Cette question, ainsi posée, nous permet de ne pas trancher, de circuler entre les idées – pour nous poser mieux (plus longtemps, plus attentivement) la question, espérant voir émerger d’autres, de ces observations, d’autres questions plus neuves, vivantes. Aussi discrètes, mineures, intimes, que cruciales. Je vais – nous allons, je l’espère – parler écrans, clics, likes et partage, industrie et individu.

#Paroles

Parler. Paroles. Ce festival est ainsi nommé. Terres de parole. Le dispositif est ici de parole. On s’est dit ça. J’ai choisi de ne rien vous projeter pas par paresse, ni par anti-conformisme, par défi du systématisme powerpoint, de son discours découpé en slides (suite d’images inanimées), mais par goût, d’une part, de parler et d’échanger, par goût également du contrepoint et des rapports complexes, subtils. Il y a des écrans mis en scène, des écrans questionnés, des écrans regardés, en nombre ce week-end, passons donc une heure sans. On s’est dit ça, avec Marianne Clévy et l’équipe de Terres de Parole. Et puis, ce temps de parole est aussi de partage au sens gustatif du terme : et de vous projeter des images pendant que vous mangiez m’aurait rappelé le rituel du repas-télé que j’abhorre – j’opte pour la radio plutôt, pour ma part.

Des paroles, donc, et des questions. Ils sont bien assez nombreux, les néo-nostradamus et futurologues de plateau télé, et bien assez prégnantes les injonctions prédictives de google et des algorithmes dont Dominique Cardon nous parle si bien dans son livre (À quoi rêvent les algorithmes, Seuil, 2015) qui ajoutent à nos anxiétés contemporaines déjà massives. Ne point trop prédire, mais observer, déjà, en grands étonnés, le réel à nos pieds, à notre main surtout – digitalement perceptible.

#Ordinaire, et infra-ordinaire

Ma parole : celle d’un observateur attentif, d’usager aussi singulier (pour le dire vite, je suis essentiellement affairé à la lecture du contemporain, aux découvertes littéraires, suis une sorte de médiateur littéraire, donc, et – mais ? – numérique) qu’ordinaire (la question de comment limiter le temps de tablette du gosse dans sa grande quotidienneté m’a concerné cette semaine, bref : me concerne ; comme tout un chacun je joue sur des applications, je glande sur facebook (au corps défendant du moi professionnel du lirécrire sur le réseau, consterné de l’existence persistante de ce moi procrastinateur), je cherche mes horaires de bus, réserve un hôtel ou fais mes courses, depuis l’ordi ou le téléphone.

Souvent, me présentant en contexte pro, je procède par la négative, listant ce que je ne suis pas (pas écrivain mais auteur, pas universitaire mais, tout de même, un peu chercheur et enseignant), syndrome aigu chez moi mais finalement partagé : il n’est pas si simple de s’énoncer en contexte neuf ou inconnu. Plutôt que de procéder ainsi, comme par taxonomie inversée, je me contenterai de partir de ce que je suis, à l’instar de nous tous ; un usager ordinaire de ces réseaux dits sociaux, de ces terminaux bien pratiques, et de mettre en partage ces titillantes notes et questions miennes, dans l’espoir d’en rencontrer, percuter, d’autres.

Cet ordinaire-là, qui m’intéresse littéralement, m’intéresse aussi littérairement : je m’en voudrais de ne pas citer ce texte-là, d’un auteur, qui m’est essentiel – Georges Perec – texte demeuré longtemps enfoui sous d’autres de ses faits d’armes, texte discret comme son objet, texte essentiel, qui me guide dans ma lecture du poétique comme dans mes pratiques : des ateliers d’écriture, du numérique, de la littérature contemporaine. Ce texte de Perec s’appelle l’infra-ordinaire, on en trouve l’essentiel sur le web, il a re-paru aux éditions du Seuil. Extrait (plus long extrait ici) :

« Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien; ce qu’ils racontent ne me concerne pas, ne m’interroge pas et ne répond pas davantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser.

Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ?

Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?

Comment parler de ces » choses communes « , comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes.

Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie: celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endotique. »

Qu’est-ce que vous écrivez sur facebook, qu’est-ce que vous y lisez ? Quelles choses faites-vous vraiment simultanément ? Questions infra-ordinaires, aux réponses mobiles – et d’autant plus excitantes.

#Mots et représentations

Les mots, donc. Imaginaires numériques. Numérique est un adjectif, dont la substantivation a produit une forme de réification. Et je préfère m’en tenir à l’adjectif, pour ce temps qui va suivre.

Si j’ai choisi de ne pas prétendre répondre aux grandes questions de civilisation, c’est d’abord par incapacité technique (la date de la fin du monde n’est consignée ni dans mon agenda google ni dans son équivalent papier) mais donc aussi par goût propre – c’est depuis mes usages et en regard de ceux d’autrui qu’il m’importe, m’amuse, me plaît de les observer, ces coalescence entre utopie et dystopie, relations si fertiles et compliquées.
Utopies ? Dystopies ? Le « google god » d’Ariel Kyrou et son slogan (« don’t be evil ») ; et aussi souvenez-vous d’une publicité de macintosh, circa 1984, qui voyait une jeune athlète toute de blanc vêtue venir libérer les masses laborieuses (tout droit sorties elles de nos représentations du 1984 d’Orwell) : elle a vieilli, comme vieillit toute image d’époque, mais pas seulement : seuls quelques geeks idolâtres pourraient encore sérieusement louer apple (ou n’importe lequel de ses acolytes, des 4 qu’on acronyme GAFA), le considérer comme le chevalier blanc de notre émancipation. Ce qui vieillit moins, ou autrement, ce sont les formes, fictions, productions artistiques : qui aurait imaginé à quel point les délires anticipateurs et parano de Philip. K. Dick pourraient nous servir, pourraient être un outil d’appropriation (d’emprise, autant que de défiance, donc) du monde en devenir ? Qui ne verrait dans la pièce de Jennifer Haley, Le Néther, une merveilleuse manière, réinventée, de nous parler de nous, de la puissance et de la solidité de nos imaginaires, de notre intimité ?

#Lieux

Les lieux changent, l’idée du lieu change. Ce qu’on nomme virtuel ne l’est pas seulement, pas exclusivement le cloud qu’évoque Benoît Duteurtre dans si roman L’Ordinateur du paradis, ce cloud, nuage pas si léger et immatériel (en 2012, les data-centers, serveurs de données, consomment 2% de l’énergie mondiale) possède une part concrète, une existence physique effective. Mais il y a disjonction entre cette part concrète et la représentation des lieux associés. Cette disjonction est fertile (d’utopie, de dystopie), et produit de l’imaginaire – j’ai déjà cité Philip. K.Dick et son œuvre à la persistante influence, jusqu’au point d’orgue et figure symbolique que furent les niveaux de réalité différenciés de Matrix, en 2000 – autant que des représentations rénovées du réel. Le Néther, représentation du réseau comme espace-temps autre, nous parle, par là même et au-delà, des puissances et potentialités (fantasmatiques, imaginaires). L’espace, ouvert et exploré, est surtout intérieur.

Mais c’est aussi, via le numérique, un regard modifié sur un environnement extérieur modifié, qui se produit : Infra-ordinaire encore, à la Perec : quand celui-ci détaille, à l’orée d’Espèces d’Espace, fin des années 1970, ce qu’il y a sur son bureau, à sa façon à la fois méthodique et circulante, ce texte relu à l’aune de nos usages, réenvisagé depuis eux, nous aide à réenvisager également notre rapport aux espaces, au travail – si je vous demande ce qu’il y a sur votre bureau, au moins deux bureaux se présentent à votre esprit : la table où l’on pose le portable, et l’écran de ce dit portable. Dualité extensive, et représentations connexes, conflictuelles de ce qu’est notre dehors, de qu’en perçoit notre dedans.

#Temps (timeline et afflux d’informations)

Les temps changent, leur représentation du moins – et donc notre façon de les voir. La ligne chronologique régnant n’est plus celle des frises horizontales, laborieusement coloriées durant nos années de collège. Elle a été renversée d’un quart de tour, cette timeline devenue verticale sur facebook ou twitter. Ce flux d’informations bruisse, s’écoule de haut en bas sur les vitres de nos réseaux – réseaux qu’il faut parvenir à couper, me disent-ils, parfois, certains écrivains, comme en aparté, vaguement coupables, pour se poser, se concentrer.
La croissance nous fatigue. L’information nous assiège. Les deux agrégés nous gouvernent. Et ce flux, au volume toujours croissant, nous estourbit par instants, quand à d’autres il nous électrise, lançant et empêchant simultanément ce mouvement composite (geste et pensée, opérations multiples) qu’est l’écriture. Relativisons : ce rapport, conflictuel, avec l’extérieur, qu’entretient celle ou celui qui se fait fort d’écrire, précédait l’immersion dans le bain numérique, cette tension préexistait à l’Internet – les traces sont aisées à dénicher, d’un folklore suranné, réclusion plume d’oie et bureau de bois massif comme outils de l’inspiration. Ce folklore s’actualise en fantasme de déconnection, la coupure du wi-fi pour nouvelle cellule monastique. Se protéger de la pluie de données serait façonner une tanière nouvelle, en laquelle s’enfermer pour écrire (où laisser ça écrire par devers soi, le bras soulevé par l’évidence). Le rêve, avec retour du mythe de l’inspiration inclus dans sa traîne, d’une bulle où se sauver, loin du réseau, de ce maudit, satané réseau.

#Exhibition, intimité.

Facebook. T’es sur facebook ? Si je vous posais la question un par un, une par une, il est fort à parier que j’obtiendrais un certain nombre de dénégations (pour celles et ceux qui n’y vont pas, dénégation souvent un poil agressives, sur la défensive, ah surtout pas, pas de temps à perdre, autre chose à faire, etc.) et de justifications floues – moi le premier, combien de fois me suis-je entendu énoncer, de bonne foi (en suis-je sûr), que c’est un usage avant tout pro ? La réponse pose question, le mode de réponse pose questions – autant que la question porte en elle de charge, d’injonction potentielle à y être. Quand je pose la même question à des groupes d’étudiants d’environ vingt ans, la typologie des réponses est différenciée, leur proportion : sur trente jeunes, un ou une seulement n’a pas de compte. Et l’unique isolat se sent parfois un peu coupable ou sur la défensive – sur le même mode que ci-dessus énoncé.
Être sur facebook, Ils n’en font pas un plat, c’est, à leur échelle, un infra-ordinaire, facebook, une condition minimale d’existence sociale. Mais qu’en font-ils ? est une question passionnante. Ma grande probité m’empêche de demander (requester) ces jeunes gens en « ami », je le leur explique – et ma grande probité est rassurée en retour : eux ne font jamais (ou presque jamais) le pas inverse, et font pas tilter mon « compteur » de popularité, ne constituent pas un cheptel d’« amis captifs » (ainsi qu’on qualifie parfois ces « publics », scolaires ou étudiants, dans le monde de la culture). Pour l’approcher un peu avec eux, je leur propose de l’écrire, ce rapport, de le réécrire autrement, de déplacer l’énonciation : et sans aucune leçon autre à en tirer nous mesurons (chacun, individuellement) un peu de ce qui nous y mettons.
Ecrire pour se situer.
Réécrire pour rééditorialiser. Pour ne pas que facebook ne refasse à sa guise notre intérieur (éditorialise notre intériorité).

#Espace et plasticité

Pensant espace, je pense plasticité. Plasticité du support, plasticité des récits, des créations : le web, est, d’emblée, une spatialisation. Un réseau décentralisé. Un réseau de réseaux. Sa cartographie s’est vite avérée impossible à formuler – l’excellent roman « carte mémoire » de Philippe Vasset se concluait surtout par le constat de polysémie de la question.

Mais cette question-là, du changement de forme, se pose aussi frontalement au livre numérique, dont on ne sait pas tout énoncer exactement, précisément, ce qu’il est – le livre numérique est en devenir, il est un devenir, pour l’instant – mais dont les premières formulations posent une rupture formelle très nette, aux effets différenciés – différenciés pour le concepteur et pour le lecteur. D’aimer le texte et les livres, c’est pour beaucoup aimer les mots, mais aussi les lettres, leur forme, leur dessin sur la page. La typographie apporte beaucoup au lecteur et fut un vecteur important de création – voire de co-création – poétique. Je fus fasciné la première fois que j’ai pu, dans indesign et sur un écran large, zoomer très près d’un texte, le regarder à la loupe & en grand en somme : par le biais de l’écran c’est un peu du livre, de ce qu’est le livre, l’art du livre que j’ai touché de plus près ce jour-là. Le livre numérique, en sa forme transitoire la plus pérenne, est actuellement un fichier e-pub : structuré comme un site web, possiblement enrichi d’apports multimédia, de liens hypertexte internes et externes, l’epub permet à l’usager de choisir sa police et le coprs dans lequel il lit le texte. C’est ludique au premier abord, sensuelle reproduction de ce plaisir de l’œil que fut le mien en zoomant dans indesign, et pratique ensuite : on adapte à sa vue, au type de texte et de lecture à quoi l’on s’affaire, à la position dans laquelle on souhaite le lire, etc.

Du point de vue du concepteur, non du texte, mais de sa mise en forme, du typographe, c’est une immense rupture : un ami, concepteur de livres-objets, m’expliquait la béance, l’effroi, que constituait pour lui cette fin de l’intangibilité, cette fin de la fixité de l’inscription du texte. Mais pour le concepteur-typographe qui s’attelle (et la tâche n’est pas aisée) à « poser » du texte dans ces formats, c’est un nouveau défi de lisibilité qui s’impose : car il convient, dès lors, de penser le texte, non pas en page, mais en flux.

Rupture dans la linéarité : une de plus, me dira-t-on, après ce qu’a produit et continue de produire le jeu vidéo sur notre appréhension du récit. La fin de quelque chose. Mais peut-être aussi un signe d’un autre moment de notre rapport au texte, qui rappelle, pourquoi pas, certains temps d’avant l’imprimerie, quand les textes copiés à la main n’étaient jamais identiques : l’activité de lire se mêlait de plus entrelacée façon avec celle d’écrire, le lir&crire allait de soi.

#Lecture

Lit-on plus, lit-on moins ? Grande peur séculaire qui connut aussi ses versions successives, remaniées selon les époques http://www.artiflo.net/2008/05/platon-socrate/

Quand la Bibliothèque du Congrès archive twitter (soit plus de 50 milliards de micro-messages, à date de cette décision, en 2010, 500 millions de messages journaliers en 2016), cela nous dit deux choses au moins : qu’il s’écrit beaucoup, et que ce qui s’écrit est lu.

Pour continuer de le dire vite, on lirait donc plus, ce plus contenant moins de livres.

Le mouvement est quasi renversé. On publie en même temps que d’écrire, avant parfois de savoir lire. En un mouvement inverse de celui que je le pratique en ateliers d’écriture : où l’on publie POUR conscientiser d’avoir écrit, où on écrit POUR lire plus précisément, plus profondément. De ceci il faut prendre acte, charge à nous de l’accompagner. Pour ne pas devenir, nous-mêmes, des analphabètes de la publication comme le suppose Olivier Ertzscheid. Pour tenter de continuer à user de la lecture et de l’écriture, comme outils d’émancipation.

https://materiaucomposite.wordpress.com/tag/atelier-decriture-numerique/

#Imaginaires de l’innovation

Le livre numérique, disions-nous ? Ce que nous montre le livre numérique dans certains des errements de sa mise en commerce, c’est qu’une innovation réelle n’est pas une duplication. Les fichiers homothétiques, simples pdf à peine améliorés, n’intéressent, ne séduisent personne, sont d’une qualité de lecture amoindrie. Certains epubs, certaines créations de livre jeunesse, de livres animés, certaines réussites confirment que si devenir numérique du livre il y a, il ne se fera pas sans ergonomie ni langage propre. La bande dessinée en numérique, je pense à ses meilleures tentatives comme l’excellente revue en ligne Professeur Cyclope, fonctionne et produit quand elle joue sur la case, sur le strip, quand le tactile trouve son pleine pertinence – car face à une planche reproduite en pdf, on court au plus vite se procurer le format imprimé. Un exemple de plus des possibles offerts par le numérique dans les domaines de la création et de la lecture, des possibles singuliers, des innovations nécessaires.

#Mémoire, affects

L’assistant personnel semble loin de nous, quand on assiste à la romance version OS de Eric Sadin. Puis-je entrer en amour avec une interface, un assistant personnel, comme le narrateur de Soft Love (ou du récent film Her, de Spike Jonze ?). Plus largement : quels rapports affectifs entretenons-nous avec nos machines ? Répondent-elles à un manque ou le produiraient-elles ?
L’assistanat personnel commence par nos petites béquilles mémorielles : nous supportons mal de ne pas savoir, et nombre de nos conversations sont coupées de connections pour trouver le nom qui nous échappe, qui s’échappe avec les bulles de ce délicieux saumur pétillant… juste un coup de wikipedia, une seconde, je reviens. Moi-même quand je double toute mes données, en cloud, en dur externe, c’est par crainte de perdre, mais de perdre quoi ? Moi-même, ne suis-je pas parfois tenté de tout effacer, de me délester d’une part de cette mémoire, n’est-il pas tentant de s’oublier un peu ?

#Art

Dans son excellent récent essai Brouhaha —Les mondes du contemporain (Verdier, 2016)  Lionel Ruffel, dès son introduction, convoque Emmanuelle Pireyre, écrivain et performeuse, qui se et nous pose la question des données livrées brutes, qu’il revient à l’artiste de « traiter » :

« D’une part le monde met le son plus fort, si bien que des pluies de données se déversent en masse dans nos intérieurs, mais d’autre part ces données ne nous sont pas livrées brutes et son impropres à l’absorption immédiate, car emballées : le déballage de paquets constitue une bonne part de nos activités d’écriture. »

Les données produites en masse, à la croissance géométrique et ininterrompu, par les flux numériques, constituent donc pour les artistes une matière immense, une matière obligée. L’artiste ne saurait se dispenser de rencontrer cet évènement du monde d’ici et maintenant qu’est le numérique. Mais que fait-il, l’artiste, d’images, de textes, de gestes, sinon interroger son et notre rapport intime aux choses et aux êtres ; et l’artiste face au numérique voit les questions (au double sens de problème et de possibles) se multiplier. Ces questions sont siennes autant qu’elles sont nôtres :

Suis-je avec vous ou pas, suis-je ici ou ailleurs, quand j’ai, quand nous avons, à table ou dans les transports, le nez plongé dans nos smartphones ? Dominique Cardon, auteur et chercheur invité, a des idées, observations, et points de vue, là-dessus. Et les algorithmes, pointe encore Cardon, sont-ils encore sous notre contrôle, ou ont-ils déjà pris la main sur nos vies, nos choix, notre société future ? Question politique réelle, citoyenne, sur laquelle nous avons peu la main.

Le plus fort impact de la question algorithmique, sur moi, qui m’a poussé vers le livre de Cardon dès sa sortie, est une fiction –intitulée 6/5, elle postule d’être le livre d’un algorithme, nommé sniper. La machine nous parle. La machine est un de ces algorithmes de trading à haute fréquence dont Paul Jorion fut parmi les premiers à nous avertir des dangers. Ce qu’elle raconte est saisissant, hautement documenté, le parti-pris fictionnel et formel pris pour le raconter est extrêmement efficace – efficace en terme d’appropriation de savoirs. Je citais Dick à ce sujet au-dessus, mais pour le dire en d’autre termes : le monde numérique et sa culture sont à ce point des composantes effectives de notre monde, des parties du monde, que l’artiste ne peut se priver de les considérer. Mais de surcroît elles bouleversent, par l’afflux de données mixtes, la pratique même, l’organisation de l’écriture, la spirale d’actes du processus d’écriture, le rapport à la bibliothèque, et de fait, la renouvèlent, mais encore, et surtout, elles permettent d’arpenter de nouveaux territoires fictionnels, comme d’en renouveler les formes. Il faut aux artistes s’y intéresser : et, ça tombe bien, il nous faut des artistes pour nous aider à arpenter, à envisager, à regarder, ces masses arides de données, à en exhausser les possibilités poétiques.

André Markowicz et Olivier Mellano, partages d’ombres de Chine et d’ailleurs : rencontre, lecture musicale, dialogue, samedi 23 avril à Châteaubriant

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André Markowicz © F.Morvan, Olivier Mellano © Richard Dumas,

André Markowicz et Olivier Mellano, partages d’ombres de Chine et d’ailleurs : rencontre, lecture musicale, dialogue, samedi 23 avril à Châteaubriant

Je reçois depuis plusieurs années des auteurs, régulièrement, à la Médiathèque de Châteaubriant (merci Marie Chartres, merci Anne-Sophie Lachambre), quelques podcasts derrière (Hélène Frédérick, Sylvain Prudhomme, Arno Bertina ou Philippe Vasset). Samedi 23, je suis à l’origine d’un échange qui, s’il n’est pas inédit (ils ont déjà travaillé ensemble, se sont plus d’une fois croisées, au Triangle (merci Yann Dissez), pour Herem (un livre au dernier Télégramme, un spectacle de la Cie l’Unijambiste), à la maison de la poésie de Paris), n’est pas pour autant si fréquent – et que je n’ai jamais eu l’occasion de les voir et entendre ensemble.

Alors que de chacun d’eux j’ai souvent parlé, que je les ai lus, écoutés, questionnés, l’un et l’autre, séparément – ce socle d’amitié m’est merveille, comme une évidence tant chacun, à sa façon, rayonne, éclaire les mots, des autres, du monde. Une traduction commentée par André Markowicz, de la poésie électrisée par Olivier Mellano, c’est, à chaque fois, une lecture améliorée. Un bel agrandissement des perspectives.

Programme

Lecture musicale O. Mellano et A. Markowicz, 14h
Entretien croisé animé Par GB, 15h
(Les faire parler l’un de l’autre, raconter l’expérience depuis chacune de leur place, et creuser ce qu’elle offre et permet d’exploration de son art comme de celui de l’autre. Partant de questions de pratiques, ouvrir des espaces : des comment qui peuvent inventer de nouveaux et nombreux pour quoi.)
Rencontre publique A. Markowicz, 16h, partage, ombres, traduire.
(faire parler André est quelque chose d’unique. Peut-être poserai-je une seule question, ramifiée, peut-être ouvrirai-je les livres chez Inculte pour y circuler avec lui, je ne sais pas encore. Nous verrons. Nous écouterons.)

Samedi 23 avril à la médiathèque de Châteaubriant (Médiathèque intercommunale, Place Saint Nicolas, 44110 Châteaubriant 02 40 81 03 33)

 PODCAST – lancer en cliquant sur l’image ci-dessous

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Fabrication de la guerre civile, Charles Robinson (Fictions et Cie, 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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« Située dans une ville nouvelle, en région parisienne, la Cité des Pigeonniers abrite 322 appartements, 1.200 habitants. Habitée d’histoires de famille, d’amitiés et d’amours, de djobeurs exploités, de réussites qui font chaud au cœur, de colères ravageuses, de mômes qui dansent dans la lumière néon, de barbecues sur les toits des immeubles, la Cité des Pigeonniers, c’est la vie en très fort.  » (extrait de sa présentation sur le site de la Maison de la poésie de Paris).

Charles Robinson, je n’en reviens pas n’en avoir pas parlé encore plus ici – c’est, d’ailleurs, sur un autre mode, ce qui m’arrivé récemment avec Philippe Vasset, compilant trois podcasts d’entretiens avec lui (ici : https://www.mixcloud.com/discover/philippe-vasset/), m’apercevant qu’il n’en était question qu’en filigrane sur le blog, alors que je ne cesse depuis des années de le lire, relire, et interroger.

Pour Charles Robinson, c’est idem : certes, je l’ai déjà évoqué à l’occasion d’un Midi-Minuit, mais ce pourrait être tant et plus : en effet, depuis la parution de Dans les Cités (Seuil, Fictions et Cie, 2011), l’étonnement, le ravissement (au sens propre : je suis ravi par cette fougue, cette ampleur, cette précision) n’a cessé de grandir. Dans les cités fait partie des livres qui restent peu cloîtrés dans les étagères, toujours en balades dans l’appartement, ou en atelier, il m’est indispensable. La suite de cette fresque, annoncée d’emblée, bien entendu je l’attendais, fébrile, eh bien la voilà – et cette rencontre à Vents d’Ouest y est consacrée

Fabrication de la guerre civile, ce nouveau roman (dont lire un extrait ici), qui fait suite à Dans les Cités, est un grand choc, la promesse est hautement tenue. Régimes de langues variables et toujours au cordeau, polyphonie virtuose, focales multiples et toutes hyperréelles – jusqu’à l’hallucination, parfois (comme dans les monologues du gamer Bambi, par exemple).

On l’avait déjà entendu performer live à Nantes (au Lieu unique, ou lors de Midi-Minuit poésie), ce soir-là nous avons discuté, après lecture d’un extrait coupé au montage ensuite, de ce travail, où politique et poétique sont indissociables. De cette manière de traquer le réel invisible, les voix ordinairement muettes, pour en donner à entendre et voir les immenses unicités ; de faire société (s) même quand c’est barré de tous côtés.

Play it loud.

robinson podcast

Mourir et puis sauter sur son cheval (David Bosc, Verdier, janvier 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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Mourir et puis sauter sur son cheval (Verdier, janvier 2016), est le quatrième livre de David Bosc, son deuxième chez Verdier (après A la claire fontaine en 2013, journal fictif des derniers jours de Gustave Courbet), après des débuts chez l’excellente maison Allia (deux romans, Sang lié et Milo), et ce livre, c’est peu de le dire, est doté d’un titre : Mourir et puis sauter sur son cheval, vers de Mandelstam, dont David Bosc nous explicite et détaille la provenance et la forme exacte dans l’entretien, ainsi posé au fronton, se détache et nous attache.

Il provoque de lui-même une forme de saisissement, un charme. C’est une promesse, aussi, de langue, d’épiphanies, de forces vives, promesse que le livre parvient à tenir : cette reconstitution fictive du journal intime d’une peintre qui s’est -réellement-suicidée en 1945, est fulgurante – extrait :

« Je n’étudie rien avec système. Je sais pourtant mille et mille choses pour peu que j’en aie eu un jour la curiosité. Ainsi des insectes et des oiseaux, qui ont le don de me couper la parole, l’élan : je m’arrête au milieu de ma phrase, au milieu du chemin, pour m’accroupir et observer le petit manège d’une chenille, la ligne de morse des fourmis dans la poussière, je me hausse sur la pointe des pieds, renverse la tête vers le ciel pour y suivre la dispersion des étourneaux. J’aime les divagations des hommes de science de l’antiquité, du Moyen Age, qui expliquent les phénomènes de la nature en parfaits chamans, inspirant un grand coup avant de céder à la fantaisie la plus pure, avec un a priori de merveilleux pour toute chose. Ceci, par exemple, dans les Voyages de Mandeville : que l’anatife, un crustacé de forme obscène, commence sa vie sous l’eau, arrimé en colonie aux rochers battus par les vagues, jusqu’au moment où il développe des ailes et se change en bernache, en canard sauvage (c’est encore anatra en italien).

*

Seul me porte vers les livres le désir d’y trouver ce que je ne soupçonnais pas, et c’est pourquoi je déteste les faiseurs de bouquins, les romances ficelées, cousues d’astuces, farcies de diables à ressorts, de pièges à souris. Je leur préfère le bruit du tram ou les écrits intimes, les chroniques fragmentaires, la philosophie, les recueils d’anecdotes. Ou le décompte que fit de ses chemises, dans la marge d’un sonnet, le pauvre Baudelaire. Il me semble qu’on doit écrire : dire, crier, murmurer, et mille fois s’il le faut. Dit-il, dit-elle, dit-il. Lorsque je lis « expliqua-t-elle », ou « se justifia-t-il », j’en ai le cœur qui se soulève. » (voir extrait plus ample à cette adresse )

Obscur et lumineux, de cette littérature qui n’épuise pas son mystère, sa force de secret, au fil de la lecture, sans pour autant être opaque, ce livre est un cadeau. D’écouter son auteur en parler tout autant.
Ce podcast de l’entretien avec David Bosc, vendredi 18 mars à Librairie Vent d’Ouest, pour trace d’un fort agréable moment – il manque une vingtaine de secondes, « mangées par la bande » entre 16.30 et 17.00, où David nous parlait de Woyzeck – mais l’heure en sa compagnie demeure audible et de belle tenue. Cliquez  sur l’image ci-dessous :

 

FireShot Screen Capture #235 - 'Guénaël Boutouillet I Mixcloud' - www_mixcloud_com_guénaël-boutouillet

« L’écriture, pour moi, naît d’un trouble du langage » (Agnès Desarthe, entretiens, audio et vidéo, février 2016)

« Même quand vous vous exprimez bien, la personne, en face, ne comprend rien. La parole, ça marche quand même très, très, mal – ça va à peu près, pour aller chez l’épicier, acheter des tomates, et encore, même là… – je me souviens très bien de ma déception, enfant, au moment de l’acquisition du langage, que je m‘imaginais rendre tout possible, que les mots pourraient se mettre à la place des choses, pour en dire l’ensemble. Cette déception, que tous les enfants traversent, ne m’a jamais vraiment quittée. »

Agnès Desarthe est romancière, est traductrice, et surtout, surtout, aime-t-elle à répéter, demeure lectrice avant toute chose — ainsi qu’en atteste son très bel essai « Comment j’ai appris à lire », paru chez stock en 2013, dont vous pouvez trouver un extrait ici. Lectrice, Agnès Desarthe l’est aussi, et talentueusement, à voix haute, de ses textes : deux extraits, à entendre, ci-dessous, de son récent « Un cœur changeant », roman d’apprentissage en spirale, paru chez L’Olivier en août 2015.

Le podcast de la première rencontre publique de cette « mini-tournée » en Vendée, à la médiathèque Benjamin-Rabier de La Roche sur Yon, vendredi 5 février 2016, débute par un passage, lu par elle, avec quel humour, avec quelle tenue, du mitan du roman (l’acquisition volontariste d’une automobile par deux femmes, suffragettes endiablées, vouées à la vitesse des temps modernes). Et la vidéo de la rencontre du lendemain, samedi 6 février, à Saint-Jean-de-Monts, débute par l’entame, grevée d’érotisme, de grotesque, de fantaisie, de ce même roman. En deux rencontres, nous avons parlé langue, langues, malentendus, vitesse, intertextualité, genèse du roman. Savoureux moments.

Podcast de la rencontre du vendredi soir à la Roche-sur-Yon

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Vidéos de la rencontre du samedi à l’Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts

 

Vincent Message, entretien | Vents d’Ouest, février 2016 | podcast

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Défaite des maîtres et des possesseurs, paru en janvier 2016 aux éditions du Seuil, est une fable philosophique.

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Avec Vincent Message, ce soir-là chez Vents d’Ouest, nous en avons longuement parlé, de Défaite des maîtres et des possesseurs. Car ce livre réussit plusieurs paris risqués : de penser dans le roman sans être ni bavard ni abscons, de faire avancer idées et actions sans donner l’impression d’un patchwork ou d’un plaquage artificiel. C’est une forme de double estrangement qui le lui permet : de procéder par anticipation, racontant ainsi le futur au passé, temps propice au récit et à la pensée longue ; mais surtout de nous donner à voir l’humain depuis un point de vue à la fois fondamentalement autre (celui d’une espèce mystérieuse, nommée les Stellaires, qui a asservi l’homme et la planète) et même – car la focalisation nous semble d’abord nôtre, et peu à peu la distance se produit. A cet autre nous nous identifions, et de là pouvons avec une distance accrue observer nos faits et gestes, nos usages du monde. Les procédé existait déjà, d’anticipation comme d’estrangement ou d’anthropomorphisme), c’est leur alliance qui agit et permet – mais c’est surtout la subtilité avec laquelle Vincent Message dose ses effets et matières textuelles. Les indices et indications sont semés avec parcimonie, en même temps que certaines formules sont légèrement répétées (une fois seulement, mais qui produit un trouble ténu). De tout cela nous avons parlé – ainsi que de L’infinie Comédie de David Foster Wallace (éditions de l’olivier, septembre 2015), formidable somme, en cours de lecture, dont il nous vanté avec une belle conviction la luxuriance et la puissance de détail.
Je n’ai pas eu le temps de l’interroger sur sa singulière onomastique, ni sur le rapport aux symboles fort présent dans le lire… il en reste à creuser, et c’est très bien ainsi.

Un extrait du livre, à lire sur faire(800)signes.

(Vincent Message est né en 1983. Son roman Les Veilleurs (Points Seuil, 2010) revisite les codes du roman policier et prend pour thème la fascination que peuvent exercer les figures de meurtriers et de fous. Également auteur d’un essai de théorie du roman, Romanciers pluralistes (Seuil, 2013), il enseigne dans le master de création littéraire de l’université Paris 8 Saint-Denis.
Vincent Message sur remue.net)

 

L’art, comme un autre nom de la vie, et réciproquement. | Marc Perrin, entretien

MP par John Seelekaers

Les contextes de cet entretien sont multiples : la parution en novembre de Spinoza in China, livre attendu de Marc Perrin et deuxième signé de lui aux éditions Dernier Télégramme ; et de l’avoir présenté puis reçu dans le cadre de mon cours de littérature contemporaine (et médiation), à l’IUT info comm de La Roche-sur-Yon (suite de moments relatés ici : à lire, notamment, les réactions de trente étudiants à cette forme d’art, après qu’ils aient assisté, au grand R, à une lecture performance en duo avec le contrebassiste Benoît Cancoin.

Il n’est pas toujours aisé de se tenir à la bonne distance de ce qui est d’abord une joie (voir arriver le livre enfin fabriqué, de ce qui a été le beau projet d’un ami durant plusieurs années) ; de le passer à d’autres lecteurs, et non des moindres, qui savent se l’approprier (merci François) ; l’entretien ainsi formalisé permet aussi de poser des questions dont la réponse me semble évidente (je fréquente assidûment Marc Perrin, et suis d’assez près l’évolution de son travail, écrit comme parlé), et qui ne le sont pas tant – et puis, ainsi que je lui demande, il y a une grande propension, chez lui, au parlé, à l’échange, comme nécessité et comme possible. Play.

 

  1. Marc Perrin, d’où venez-vous ? Quel itinéraire personnel et artistique vous a mené à l’écriture ?

Ces premières questions me font penser à trois autres questions qui m’ont longtemps accompagné : Comment es-tu arrivé,e ici ? Pourquoi y restes-tu ? Et maintenant, tu fais quoi ?

Par ailleurs. Je suis né le 21 juillet 1968, à 3 heures du matin, un dimanche, à la clinique des neuf soleils, à Clermont-Ferrand. C’est dans le département du Puy-de-Dôme, en France. Mon père était alors ouvrier chez Michelin. Il l’a été jusqu’à l’âge de la retraite. Ma mère était secrétaire dans un organisme qui s’occupait des retraites des artisans et des commerçants. Ce fut son métier tant qu’elle travailla. D’autres informations biographiques, en partie fidèles à la réalité, parsèment Spinoza in China. En particulier entre les pages 315 et 321.

Autrement dit. Résidences principales : à Clermont-Ferrand (pendant 18 ans) ; à Paris (pendant 15 ans) ; à Vallabrègues (pendant 2 ans) ; à Rennes (pendant 1 an) ; à Nantes (depuis 11 ans). Itinéraire non achevé.

Vers l’écriture. Deux souvenirs. D’abord, un mouvement de repli. Aux environs de 1995-1998. Je vivais à Paris. Je fréquentais l’Université Paris 8 – Vincennes à Saint-Denis, où j’étais inscrit en Histoire de l’art, option cinéma. Pour un film que je devais réaliser, il m’a fallu aller chercher de l’argent. Mais pas seulement de l’argent. Il m’a fallu trouver l’énergie, surtout, pour faire avec d’autres. C’était mon projet, ce film. Mais je n’ai alors ni pu ni su trouver cette énergie pour aller chercher, et faire avec d’autres. Repli. J’ai commencé à écrire dans ce mouvement de repli. Une partie du travail – sans cesse, toujours à l’œuvre – fut – reste – de défaire ce mouvement de repli, et de parvenir à déployer l’écriture vers l’extérieur, vers le dehors.

Par ailleurs. Pour partie. Ma culture d’origine est une culture RTL, par la chanson de variété. Pour partie. La chanson. Paroles, musiques, chants, rythmes, sens des mots. C’est par la chanson que je découvre Antonin Artaud. Pra exemple. Dans une chanson de Gainsbourg, Les affreux de la création, j’entends ceci : le génie ça démarre tôt, y a des fois ça rend marteau, j’veux parler d’Antonin Artaud. À la suite de quoi, je vais au cdi du lycée pour emprunter le seul livre d’Antonin Artaud alors en rayon, une édition de poche de la collection Poésie Gallimard. La première chose qui m’arrête dans ce que je lis – ce sont d’ailleurs je crois les premiers textes du livre – c’est la correspondance d’Antonin Artaud avec Jacques Rivière. Artaud y évoque sa difficulté – et la souffrance conséquente – à mettre en mot sa pensée, à trouver une forme fixe, et juste, pour une pensée qui ne l’est pas, fixe, qui fluctue, et vit. Plus tard, ce sera pour moi une question centrale : comment trouver une forme artistique qui ne fige pas le vivant d’où elle vient, le vivant où je souhaite que l’œuvre ne cesse pas d’être.

  1. Quels artistes furent déterminants dans votre parcours, à quel moment et en quoi le furent-ils ?

Les artistes (et j’inclus parmi les artistes les philosophes, tous les chercheurs, dans quelque domaine que ce soit, c’est-à-dire tous les êtres vivants qui cherchent et qui donnent une forme à ce qu’ils cherchent, ainsi j’inclus toute personne humaine car je crois que d’une certaine manière nous faisons tous cela, vivant… nous cherchons et donnons formes… nous fréquentons des formons, nous en produisons…) les artistes qui comptent pour moi sont les artistes qui cherchent à produire des formes en lien le plus intense possible, donc, avec la vie, le vivant.

L’art, comme un autre nom de la vie, et réciproquement.

Artistes, vivants, chercheurs, producteurs de formes avec lesquelles nous nous mettons en relation. Formes que nous participons, chacun, chacune, à faire vivre.

Selon les périodes de la vie de chacun ou chacune d’entre nous (et il en va de même avec les périodes de l’histoire), nous n’avons pas besoin de nous mettre en relation avec les mêmes personnes, artistes, œuvres, moments. Du fait, entre autres choses, que nous ne cessons pas de comprendre, et d’affiner, les relations qui nous conviennent, et qui conviennent à ce qui nous semble être bon : pour toute vie. Pour une [?] société, aussi. Par exemple.

Chaque artiste : comme un ami possible, une possible amie. La possibilité d’une rencontre, à chaque fois.

En ce qui me concerne, l’une des dernières rencontres a eu lieu avec Spinoza, avec un texte de lui, l’Éthique.

Aujourd’hui, quand je parle de Spinoza, quand j’évoque la manière dont je lis ces textes, ce que j’en comprends, comment – conséquemment – je vis avec, j’en parle comme d’un ami. On a fait ça ensemble, j’ai compris ça avec lui, etc. La pensée de Spinoza est une pensée qui m’accompagne, je sens que c’est une bonne rencontre. Les textes de Spinoza, je les comprends comme je les comprends, ils font maintenant partie de ma vie. Et quand j’en parle je sens qu’ils passent dans de la vie de celle ou celui à qui, avec qui, j’en parle.

Font également partie de ma vie : Chantal Akerman. Guy Alloucherie. Antonin Artaud. Pina Bausch. Samuel Beckett. Joseph Beuys. Oscarine Bosquet. Marie Bouts. Sandro Botticelli. Louise Bourgeois. Benoit Cancoin. Claudia Castelluci. Roméo Castelluci. Hélène Cixous. Bernard Cuau. Gilles Deleuze. Jacques Derrida. Vinciane Despret. Gislaine Drahy. Marcel Duchamp. Marguerite Duras. Jean Eustache. Liliane Giraudon. Jean-Luc Godard. Souleymane Cissé. Rainer-Werner Fassbinder. Didier-Georges Gabily. Nan Goldin. Félix Guattari. Chiara Guidi. Yannick Haenel. Thomas Hirschorn.  Rebecca Horn. Manuel Joseph. Tadeuz Kantor. Anne Kawala. Frédéric Laé. Soizic Lebrat. Maguy Marin. Annette Messager. Perrine Mornay. Pier Paolo Pasolini. Vanessa Place. Jody Pou. Matthieu Prual. Nathalie Quintane. Jacques Rancière. Denis Roche. Alix-Cléo Roubaud. Jacques Rivette. Charlotte Salomon. Goliarda Sapienza. Cindy Sherman. Gertrude Stein. Isabelle Stengers. Michel Surya. Christophe Tarkos. Vincent Tholomé. Bill Viola. Chris Ware. Apichatpong Weerasetakull. Francesca Woodman. Virginia Woolf. Lu Yang. Et la musique improvisée, et tout art de l’improvisation comme art de l’attention. Et quantité d’amies et d’amis et de parents et de parentes, qui n’écrivent pas, ne réalisent pas de films, ne se disent ni musiciennes ni musiciens ni artistes. Et qui le sont, tout autrement.

 

  1. Votre langue (notamment ce premier système-socle en phrases courtes qui se reprennent se déclinent se font écho), comment est-elle venue ? De la scène, d’un rapport au parlé, d’un désir de parlé ?

Ma langue. Ça me fait bizarre ces deux mots. Sans doute c’est le possessif qui me fait bizarre. Ma langue. Je ne pense pas ma langue. Peut-être par ce que je ne pense pas qu’elle soit à moi. Il faudrait peut-être renverser la donne. Et se demander ce que serait que d’être à la langue ?

Par ailleurs, ces jours-ci, j’écoute – je ré-éccoute –  les cours de Gilles Deleuze à  propos de Spinoza. http://www2.univ-paris8.fr/deleuze. Il est question des manières d’être. Il y est question de l’être. Et – donnons ici comme définition de l’être : l’être = « tout ce qui existe » – l est question de chacun, chacune d’entre nous, et de comment chacun et chacune, dans l’être, nous avons, ou nous sommes, une manière de l’être. Chacun, chacune, est une manière d’être. Chacun, chacune, a une manière d’être. Il y n’y a pas mon être, ton être, etc. Il y a l’être, avec tout ce qui est. Et. Là dedans. Il y a ta manière d’être, ma manière d’être, des manières d’être. Eh bien avec la langue, ce serait un peu la même chose. Il y aurait la langue, par exemple la langue française, une langue commune à celles et ceux qui la parlent. Et il y a, il y aurait, les manières que nous avons de parler, d’écrire, d’être, avec cette langue, dans cette langue. Ma manière d’être, ta manière d’être, des manières d’être. Avec, et dedans. Et dehors ?

Et, pour te répondre quant aux phrases courtes, cela ferait partie – disons – d’une manière de penser, à petits pas : avancer ceci, puis cela, faire bref, pour que moi-même je puisse écouter et comprendre le sens qui se produit, au fur et à mesure qu’il se cherche, par l’association de ceci avec cela, par cet effet de montage, comme au cinéma, quand on colle deux images, l’une à la suite de l’autre : quel sens cela produit-il ? Je cherche, écrivant. J’avance dans une pensée qui se cherche, et se produit, se cherchant. Par associations d’hypothèses, ou d’affirmations, ou de questions, ou de faits, ou d’énonciation de sensation.

L’un des aspects de mon travail serait de parvenir à  trouver une forme, des formes, qui garderai(en)t vivant, vibrant, quelque chose de l’ordre de la sensation de cette recherche, de cette avancée.

Par ailleurs, je travaille et retravaille les textes à voix haute. Avec la voix. Autant avec cette pensée qui se cherche et se fait un chemin, qu’avec la vibration de la voix, la pulsation du corps – du cœur? C’est musical et intuitif, aussi.

Avec ceci, aussi : intuition vérifiée par l’expérience même : pensées et sensations se produisent l’une l’autre, s’accompagnent. Sont indissociables. Vie et parole et écrit, pensée et parole et sensation, cheminent ensemble, à égalité d’existence.

La scène, la lecture publique, sont alors une continuation, une perpétuation – une persévérance ? – une reprise de l’écriture, à  la différence notable que sur scène, en lecture publique, je ne suis plus seul.

  1. Comment a-t-elle évolué ces dernières années, via le travail en collaboration notamment mais aussi l’écriture « en direct » sur les réseaux sociaux, ou par d’autres biais encore, vers ce mode spécifique de prise en charge du texte, aussi bien dans l’espace du livre (en flux continu, écrit jusqu’au dernier moment et envisagé comme à poursuivre, en une infinité de tomes) ?

Je réponds donc ici non pas sur ma langue, mais sur – disons – une manière d’écrire, ayant évolué avec et en même temps qu’une manière d’être, de vivre. Dans la compréhension non arrêtée de ces mouvements. Dans l’indissociable de ces mouvements.

Je pense à la première phrase de Cercle, de Yannick Haenel : C’est maintenant qu’il faut reprendre vie.

Je me souviens, au début de l’année 2012, je me suis dit que quelque chose de cette vie que je vivais était trop triste, vraiment. Un état de solitude – et de cette solitude de peur et non de celle vive, joyeuse, et nécessaire. Un état de peur, et de repli – encore – , et de tristesse conséquente. Il fallait, il était urgent : de reprendre vie. Et même, non pas re-prendre vie, mais bien, oui, prendre vie. Il y eut deux rencontres à ce moment-là. Il y en eut bien d’autres, auparavant, et depuis, que je n’évoquerai pas ici, et qui ne comptent pas moins pour autant, mais à ce moment là, il y eut deux rencontres. Une rencontre amicale et artistique. Et une rencontre amoureuse. La rencontre amicale et artistique eut lieu avec Vincent Tholomé. Elle prit la forme d’un duo d’écriture, et de performance. Là, pour la première fois, en performance : j’ai entendu des rires parmi les spectateurs. C’était très bon. Quelque chose s’ouvrait.

Quant à la rencontre amoureuse, elle eut lieu avec une femme, écrivain, avec qui je suis devenu et continue de devenir écrivain. Et avec qui je n’ai pas fui l’amour, quand l’amour exigea ce que j’avais jusque là fui de lui, à chaque fois que c’était l’amour qui exigeait, et non plus moi. Disons-le comme ça.

Il y a des pages magnifiques de Michel Surya, dans un livre qui a pour titre L’Éternel retour. Sur ce qu’exige de nous l’amour, ou : sur ce que nous exigeons de nous-mêmes, par cela que nous décidons de nommer, de continuer à nommer : amour. Et, également, par cela que nous décidons de continuer à nommer : pensée. Et en quoi nous décidons de continuer de croire. Que veulent ceux qui pensent ? Que penser les justifie. Que ne veulent-ils pas ? Se mettre à la merci de la pensée. C’est vrai pour la pensée. C’est vrai pour l’amour.

Aujourd’hui, pour moi, le travail d’écriture consisterait à ne pas dissocier ce que j’écris de ce que je vis, et, dans le même temps, que la forme donnée à l’écriture soit une forme distante de la vie-même. Une forme distante, une distance, dans laquelle la vie elle-même aurait toute sa place. Trouver une distance, la produire, et vivre : et avec, et dedans. Produire une distance pour mettre à distance le [?] drame que serait le [?] drame d’être. Et : réintégrer cette distance, et cette possibilité de légèreté qu’elle rend possible, dans l’être même, dans la vie même, dans le [?] drame, et rire, avec, et dedans. Ce serait un travail de va et vient permanent. Une attention à l’égard des passages. Ce serait créer des passages, et les créer vivants, et les créer, en vivant.

Sur les réseaux dits sociaux de l’Internet, ce serait quelque chose du même ordre qui serait mis en œuvre : un va et vient. Un va et vient entre deux espaces : le lieu de l’intime (écrire en solo) et le lieu d’une première publication, alors que le texte est en train de se former, de se chercher une forme. La page de mon profil, sur tel réseau dit social, j’en fait une espèce d’atelier ouvert au public. Dans ces conditions, je retravaille le texte avec cette conscience – il peut être est lu, il est désormais, en tout cas, à cet endroit-là, devenu public, je ne suis alors déjà plus seul avec lui. Le texte est alors déjà dans un rapport émission / réception, et travaillé avec cette conscience-là.

Pour le livre Spinoza in China, le texte a été retravaillé jusqu’aux derniers jours précédant le départ à l’impression. Amener le vivant du texte en train de trouver sa forme – autant que faire se peut – jusque dans le texte. Tenter d’amener ce vivant-là dans la forme même du texte tel qu’il finira par apparaître, sous la forme de ce livre-ci.

Le temps de l’impression du texte est pour moi un moment paradoxale. C’est un temps où le texte va cesser de vivre selon sa modalité d’écriture, et un temps où une autre vie – de lecture – va pouvoir commencer.

Quelle forme arrêtée (sous la forme d’un livre, donc) donner à lire, quand c’est quelque chose de l’ordre du vivant que je souhaite donner à lire ?

Au final, je comprends la chose suivante : cette forme arrêtée n’est elle-même qu’un passage. Elle est la forme à laquelle les lectures de chaque lecteur ou lectrice (dans l’intimité de la lecture du livre), et, ou, les lectures publiques que je proposerai, redonneront souffle et vie. Tout est ok. Travail d’éternité. Parfait. Éternité dans un sens très simple, que j’ai rencontré chez Spinoza – avec Deleuze. Travail d’éternité : c’est-à-dire : un travail d’intensité du présent. Comment trouver des formes qui donnent au présent sa plus grande chance d’être. Sa plus grande chance d’être aimé. Voilà.

Une infinité de tomes pour Spinoza in China ? Je prévois cinq tomes. J’en annonce cinq, du moins. Il faut entendre cela comme une grande blague, aussi. En clin d’œil amical aux cinq parties de l’Éthique. Et. Si la sensation d’infini (de non fini) est là : j’aime. Oui. Dans Spinoza in China : Ernesto dit : je crois à l’être non fini. J’y crois aussi.

  1. Il y a ce qui secret, monsieur M, d’autres projets encore. Au-delà de la collaboration artistique en duo (comme avec Benoit Cancoin), il y a dans votre travail la manifestation récurrente d’un désir de collectif. Il a une interprétation politique (et d’époque aussi, vous n’êtes pas le seul à ainsi multiplier les collaborations), mais ce me semble particulièrement important, aussi bien très symboliquement que très concrètement, dans votre rapport à la pratique artistique, ce truc avec le collectif ?

C’est la question même du désir. Le désir, entendu comme production de relations. De formes. Et d’attentions. C’est la question de la poésie. Du politique. Du désir. Quelles formes de relations et d’attentions produisons-nous. Dans lesquelles et avec lesquelles (formes, relations, attentions) nous vivons, désirons vivre.

[guénaël boutouillet marc perrin décembre 2015]

Julia Deck, entretien | à Saint-Brieuc, Maison Louis-Guilloux, décembre 2015

Julia Deck, entretien

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Deuxième invitée dans le cadre de ma résidence à Saint-Brieuc, toujours par croisement avec le cycle « Identités » mené par mon hôte, La Ligue de l’enseignement à la Maison Louis-Guilloux : j’ai cette fois-ci « sauté sur l’occasion », en somme, l’y voyant invitée, de convier Julia Deck à mes questions sur les lieux, leur écriture, tant je l’ai lue avec plaisir (voir cette chronique du Triangle d’hiver), et notamment pour ces raisons : que la ville (en l’occurrence, les ports du Havre, Saint-Nazaire et Marseille) dans ses livres, y est à la fois décor et charpente – décor magistralement peint et charpente solide, c’est peu de le dire.
Julia Deck est une jeune romancière publiée chez Minuit, dont l’extrême habileté narrative fut louée dès la parution de son premier livre, Viviane Elisabeth Fauville (2012), large succès critique et public, polar renversé, faux thriller psychologique dont tous les enjeux sont changés en cours de route, pour devenir autre chose (on ne dira pas exactement quoi, non pour des raisons de suspens ordinaire mais pour fait de déroutage du véhicule : advient en effet, dans ce livre, que les apparences n’y sont pas ce qu’on croyait, comme en tout bon polar rétorquera-t-on, sauf qu’ici c’est l’enjeu même du dit polar qui se trouve défait, dans une modification du cours de l’histoire qui en affecte la source même, modification du trajet du livre qui en altère la nature même).
A Viviane Elisabeth Fauville succéda en 2014 Le Triangle d’hiver, hyperfiction fascinante, dont le mystère augmente à mesure qu’on le regarde de près, auquel est majoritairement consacré cet entretien. Nous nous sommes intéressés de près à la fabrique de l’auteure, à sa méthode d’investigation, de travail, de documentation, de montage. Julia Deck ne s’est dérobée à aucune question, merci à elle pour ces échanges.

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Julia Deck | entretien avec GB, Maison Louis Guilloux, Saint-Brieuc, 2015-12 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Alexandre Seurat, Marion Guillot, un entretien croisé

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Verbatim de l’entretien à quatre mains, réalisé avec Alain Girard-Daudon pour le magazine mobiLISONS – POUR en LIRE la version allégée, C’est ici.

A titre personnel, j’ai beaucoup apprécié ces deux livres – dans cet entretien, j’avais à charge de poser des questions à Alexandre Seurat, dont La Maladroite est une terrifiante et très juste façon de traiter littérairement un fait divers ineffable ; j’ai par ailleurs chroniqué Changer d’air de Marion Guillot sur Mobilis.

Cet entretien fut réalisé en septembre et octobre 2015.


les-deux-livres

1- Vous avez durant cette rentrée publié votre premier roman  – Comment avez-vous vécu cette attente, les quelques mois précédents, et le jour même de la parution ? Comment avez-vous vécu cette journée-là ?

Avez-vous une autre activité professionnelle?

MG

Il s’est écoulé environ six mois entre le premier appel d’Irène Lindon et le jour de la parution. Durée qui m’a maintenue à la fois dans la « rumination » de la très belle et bouleversante nouvelle de mars (premier appel de l’éditrice, qui signait mes plus beaux jours !), et l’attente, à la fois inquiète, très enthousiaste, pleine de curiosité, de la publication. Sur ces six mois, beaucoup d’échanges avec la maison, la première rencontre avec Irène Lindon (« dans mes petits souliers » évidemment), avec le livre imprimé (premier contact matériel avec l’objet, première fois, finalement, où l’on croit à ce qui est en train de se passer) et les fameux locaux de Minuit (confronté avec les descriptions d’Echenoz et Toussaint !) pour le service de presse, premières annonces et évocations publiques du livre, échanges avec famille et amis, bref, beaucoup de curiosité et d’enthousiasme partagé. Des périodes étranges où l’on alterne entre une vie parfaitement banale et le sentiment de quelque chose d’absolument décisif et qui n’arrive qu’une fois dans une vie. Le jour de la parution, il se trouve que j’étais à Paris, que je suis donc passée chez Minuit, symboliquement, je crois que j’étais très heureuse d’être sur place ce jour-là, de voir le livre chez des libraires (évidemment, je me suis promenée…) et d’échanger avec eux. Tout ça a eu l’air à la fois très « simple » (alors qu’on entre dans un monde parfaitement inconnu), toujours nourrissant, et tout à fait singulier.

Au sujet de la vie professionnelle, je suis prof de philo dans le Morbihan

AS

Je suis passé par des sentiments très divers, extrêmes : lorsque le livre a été près d’exister physiquement (au printemps), une forme de panique a commencé à monter, à l’idée qu’allait devenir public un univers très intime, très personnel. (Comme pour me protéger de cette perspective, j’ai même commencé à accumuler dans un fichier des citations d’écrivains que j’aime, sur la honte, la violence, l’écart entre l’écriture et le monde public ou médiatique.) Puis tout ça s’est apaisé en juin, juillet, avec les premiers retours de libraires, plutôt bienveillants, et l’euphorie d’entrer dans un monde nouveau. Le jour de la parution, à mon étonnement, a été assez pénible : j’étais stressé, et je me sentais bête d’être stressé, j’ai rôdé dans les librairies du centre-ville d’Angers pour regarder si le livre était en rayon.

2 –Comment avez-vous vécu / vivez-vous le fait de le vivre « en région », là où vous résidez, un peu « hors des murs » du monde (toujours assez parisien, surtout en cette période) de l’édition ? Plus sereinement ?

MG

La rentrée (au niveau professionnel) me conduit à pas mal de déplacements et de jonglage cette année, et je n’ai donc pas encore vraiment « vécu » la parution « hors des murs » parisiens, je n’ai pas eu le temps de la vivre. La première rencontre publique aura lieu prochainement dans un de mes « chez moi » ; là encore, symboliquement, je suis très heureuse de commencer sur mon sol. Ce n’est ni plus ni moins serein (à la limite, moins qu’à Paris, où je suis une parfaite inconnue), j’ai en tout cas des souvenirs d’échanges joyeux, chaleureux et enthousiastes avec des libraires de ma région, que ce soit à Nantes (mon autre chez moi) ou dans le Morbihan. On navigue, là encore, entre l’extraordinaire (je le ressens comme ça) et une belle forme de simplicité.

AS

J’ai du mal à répondre à cette question, parce que je n’ai pas du tout l’impression d’être « excentré ». Ma maison d’édition, bien que basée à Paris, est rattachée à Rodez et Arles, par ses racines et son lien à Actes Sud. Beaucoup d’échos au livre sont venus de ma région, de Sarthe notamment (du fait de l’affaire source du livre). Votre intérêt en est l’image même. Et Paris n’est qu’à 1h40 : j’y suis assez souvent. Je n’ai pas tellement l’impression d’être protégé du choc de la publication, même si le milieu littéraire parisien est un monde qui m’est étranger. Autant dire que je ne suis pas très serein en ce moment : toutes ces émotions nouvelles me chamboulent.

3 – Les lieux où vous vivez ont-ils eu un effet, une résonance sur le contenu de ce premier roman ? 

MG

Il est sans doute difficile de se départir tout à fait des paysages familiers, et cela n’était pas tellement mon intention. Cela dit, c’est l’idée de résonance indirecte qui me plaisait, la création de nouveaux paysages à partir de terrains connus, les impressions que suscitent certains lieux qui m’intéressent, ou que je connais, ont parfois été mélangées (il m’arrive de penser à tel lieu et d’écrire des noms de rues inexistants), d’autres endroits ont appelé une description plus « objective » (ou « sur le motif »), les deux types de travaux m’intéressaient ; l’idée n’était pas que, dans ce roman, on puisse clairement dire : « ça se passe ici », je n’avais pas tellement envie d’écrire un roman « en région », qui parlerait plus aux habitants d’ici que d’ailleurs ; l’idée d’un livre « en région » ne me parle pas. Plus que le lieu, c’est le déplacement ou le mouvement qui m’intéressent.

AS

Je ne crois pas : pas pour ce texte-là. Je vivais à Paris lorsque l’idée de ce texte s’est imposée et que l’écriture a pris forme – paradoxe sans doute, puisque je vis maintenant non loin de l’endroit où l’histoire est censée se passer. Je me projetais dans de petites villes que je ne connaissais pas.

4- L’environnement, le milieu littéraire local – comment cette « apparition » publique, cette mise au jour de ce métier d’écrivain qui est le vôtre, est-elle perçue dans votre entourage direct ? professionnel ? et dans le milieu littéraire : cela change-t-il les rapports avec votre libraire, par exemple ? 

MG

Si seulement cela pouvait être appelé mon « métier » ! Ce n’est pas tout à fait le cas (…), l’écriture, même lorsqu’on a la chance qu’elle soit rendue publique, passe souvent pour une activité « secondaire », parallèle à un métier, éventuellement complémentaire. Je sens toujours ce clivage entre la profession, au sens « strict » et peut-être étriqué du terme, et ce qui reste considéré comme « l’aventure » de la publication. Il y a ce qui fait gagner son pain, et le livre. L’entourage direct accueille cela avec fierté (on ne refait pas les mères !), il entre un peu avec moi, par ce que je peux décrire ou évoquer, dans un univers qui fait rêver, qui suscite beaucoup de questions et de curiosité. Par ailleurs, s’il y a un « milieu » littéraire, il ne m’est pas encore bien connu, il me semble varié, échapper à toute homogénéité (là encore, c’est source d’expériences passionnantes) ; chaque fois, en somme, j’ai eu l’impression d’annoncer la nouvelle à des individus plus qu’aux membres d’un milieu (j’admire beaucoup le « milieu », pour ça ; je ne lui ai pas trouvé de tics !), avec des réactions variées, et enrichissantes. Seuls des libraires, éventuellement, me reconnaissent et cela a pu donner lieu à des situations amusantes.

AS

C’est assez radical – et un peu violent – comme mue : mes étudiants viennent me parler du livre à la fin des cours, mes collègues y font allusion. C’est toute une image sociale qui change (moi qui vivais avec l’écriture presque totalement en secret depuis 15 ans). Cela n’a pas changé mes liens avec mes libraires : ça les a créés. J’habite Angers depuis 2 ans, et si je fréquente souvent Richer, Contact, je suis du genre à aller droit aux livres que je cherche. Je suis assez réservé. J’avoue que je ne mesurais pas ce que c’est que le métier de libraire – l’engagement, l’énergie que cela nécessite de défendre les livres.

 5-Comment et pourquoi cet éditeur-là?  Était-ce le seul? Le premier? Comment cela s’est-il passé?

MG

C’est la maison que j’admire le plus, la plus intimidante, celle, donc, que je n’osais pas espérer (qui le pourrait ? Mes amis n’ont cessé de me dire : « Minuit, bordel, MI-NUIT » ! ). Dans ce geste de l’envoi du manuscrit, on ne peut pas s’empêcher de rêver, en se demandant : « où souhaiterais-je être publié ? ». J’ai envoyé le manuscrit ailleurs, n’ai obtenu que plus tard des réponses négatives. Tout s’est passé très vite avec Minuit ; 48h après l’envoi du texte, Irène Lindon me laissait un message demandant à ce que je la rappelle. Nous avons beaucoup échangé le lendemain par téléphone (pour la première fois, je n’ai pas dormi de la nuit), sur le texte, sur moi, mes activités, ma situation ; à un moment, elle m’a dit « je vous envoie demain le contrat ».

AS

Pour ce texte-là, il y avait eu des encouragements ou des retours d’autres éditeurs intéressés sans être complètement convaincus (une lettre de POL, une discussion au téléphone avec Irène Lindon). La plupart ont refusé le texte avec une lettre type. Et puis il y a eu ce coup de fil de Sylvie Gracia, sa voix chaleureuse, son rire, et son enthousiasme : du coup, Le Rouergue – que j’appréciais pour avoir lu Pascal Morin, Gaël Brunet – est devenu une évidence.

6- Était-ce votre première tentative de publier?  Est-ce le premier roman que vous écrivez?

MG

J’avais envoyé à d’autres éditeurs un autre texte, à un moment de ma vie où j’avais besoin de me dire « je peux publier quelque chose », tout en sachant que ce texte n’était pas assez abouti, bref je me suis un peu tiré dans les pattes, à cette époque-là. Du coup, je considère Changer d’air comme le premier roman, oui, un texte dont j’ai senti qu’il m’avait donné beaucoup de fil à retordre, un premier véritable travail, une construction et une proposition qui faisaient vraiment sens pour moi.

AS

Mon premier manuscrit envoyé à des éditeurs date de 2001. Bien d’autres ont suivi : j’ai une pile de lettres types chez moi (à peu près quatre-vingts je crois : je suis un peu fétichiste, j’archive), qui pourraient composer un drôle de roman épistolaire un peu monotone. Le premier à m’avoir encouragé est Bertrand Fillaudeau de Corti dès le premier manuscrit. Je dois saluer Paul Otchakovsky-Laurens, qui m’a envoyé plusieurs fois des lettres argumentées, qui m’ont aidé à avancer. Mais je ne commençais à trouver ma voix que depuis quelques années. Si ce texte-là a débouché sur la publication, c’est sans doute que je prenais la matière hors de moi : cette matière avait une telle force intrinsèque qu’elle a simplifié et accéléré le passage à l’écriture.

7-Combien de temps a duré l’écriture de ce roman?

MG

Il n’a pas été écrit linéairement, selon un rythme régulier. Cela s’est fait par strates, sur une période de deux ans environ, avec beaucoup de moments vides, du point de vue de l’écriture, des semaines, aussi, où je trouvais le temps de goûter à ce rythme très particulier où l’on se met chaque jour à sa table, pour une durée déterminée (j’aime l’idée de pouvoir le faire, avec cette rigueur-là, mais j’en trouve rarement le temps). J’ai beaucoup de mal à faire deux choses à la fois !, à concilier ce travail d’écriture et un « métier », justement. J’ai besoin de vide, pour écrire. De créer ce vide où l’écriture n’est pas ce pour quoi on garde un peu de place quand on s’est acquitté de tout le reste.

AS

J’ai découvert l’affaire Marina qui donne sa matière à la fiction en juin 2012, et le roman était fini en mars 2014. Mais je ne l’ai pas écrit en continu, loin de là : il y a eu plusieurs moments d’écriture intense, les deux étés 2012 et 2013, quelques mois de l’hiver 2014.

8-Citez un (ou deux, voire trois…) écrivains que vous admirez, ou qui vous inspirent.

MG

Pour les écrivains de la maison, Jean-Philippe Toussaint (j’aime vraiment tous ses romans) particulièrement, et une grande admiration pour le travail de Julia Deck. De façon très différente, et évidemment pour des raisons très différentes, Claudel me semble inépuisable. De très grands souvenirs de lectures : Les liaisons dangereuses de Laclos, et L’emploi du temps et Degrés de Butor. Je n’ai pas tout lu de lui, loin de là, mais je suis particulièrement fascinée et « remuée » par le travail de Butor.

AS

C’est difficile, ils sont tellement nombreux : j’ai l’impression d’être composé de multiples strates de lectures qui se sont superposées successivement en moi. Par exemple, j’ai lu massivement Bergounioux vers 2008 : l’autorité de sa voix, la rigueur de sa syntaxe, et en même temps la tension qui habite ses récits, leur nécessité brûlante, ont eu un effet extrêmement puissant sur moi. Mais tout cela me paralysait, m’intimidait. Je dirais que c’est Duras qui m’a libéré de cette intimidation, vers 2010. J’ai une profonde admiration pour L’Amant et L’Amant de la Chine du Nord, notamment. Duras m’a appris à viser l’épure. Il me semblait à présent que la voix, tout en étant nette, avait le droit d’être pauvre, pour dire l’effondrement. Avec le recul, je crois que ces deux voix très différentes coexistent en moi.


Christophe Manon et Mathieu Riboulet, lecture croisée et entretien | Vents d’Ouest, nov 2015 | podcast

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Mathieu Riboulet lit Christophe Manon, et vice-versa. Puis, entretien croisé avec GB.

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

FireShot Screen Capture #111 - 'Christophe Manon et Mathieu Riboulet I entretien avec GB, Nantes, Vents d'Ouest, novem_' - www_mixcloud_com_guénaël-boutouillet_christophe-manon-et-mathieu-riboulet-en

https://www.mixcloud.com/widget/iframe/?embed_type=widget_standard&embed_uuid=ed904a5d-9a8b-4111-bf66-7eb0dd6c0765&feed=https%3A%2F%2Fwww.mixcloud.com%2Fgu%25C3%25A9na%25C3%25ABl-boutouillet%2Fchristophe-manon-et-mathieu-riboulet-entretien-avec-gb-nantes-vents-douest-novembre-2015%2F&hide_cover=1&hide_tracklist=1&replace=0

Christophe Manon et Mathieu Riboulet | entretien avec GB, Nantes, Vents d’Ouest, novembre 2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Rentrée 2015 : Christophe Manon, poète, fait paraître chez Verdier son premier roman, Extrêmes et lumineux, traversée fragmentaire de journaux et mémoires, « À la fois, exploration de la mémoire, histoire d’amour et enquête familiale, ce récit composé d’une succession haletante de scènes fondatrices nous livre le tableau d’une sensibilité qui s’éveille et s’ouvre au monde. ».

Dans le même temps, Mathieu Riboulet fait paraître deux livres chez le même éditeur : Lisières du corps, série de textes « tentant de saisir au plus près du geste, de l’intention, de la peau et des os, comment le corps se courbe, s’offre ou se dérobe » et Entre les deux il n’y a rien, récit d’une vie politique et sexuelle, depuis l’éveil à la contestation et aux plaisirs charnels des années 70 jusqu’aux désillusions des décennies suivantes.

Les trois livres sont différents mais dialoguent, car il y est question de corps et de récit du monde ; et qu’il en est question, dans chaque cas, dans une langue somptueuse.

Ce soir-là, qui vint conclure une saison de rencontres variées, joyeuses et intenses à la librairie Vents d’Ouest, qui m’offre sa confiance (merci à Romain Delasalle, encore une fois), ce soir-là fut de joie. De douceur et de joie. De confiance, douceur et joie.

Merci infiniment aux deux auteurs, d’avoir ainsi croisé leur voix, il en faut de la confiance et du lâcher-prise, pour se laisser ainsi faire. Aux auteurs interrogés, je formule parfois cette demande, se lire l’un l’autre, mais seulement : parfois. Et ne suis jamais déçu de ce que ce déplacement provoque : une attention maximisée, de l’un comme de l’autre – et pour moi également, qui pose des questions en ces cas-là, cet estrangement s’avère un précieux outil d’appropriation. Ce nouvel éclairage procure aussitôt ses pistes propres, syntaxiques comme thématiques.

J’aime le travail de chacun des deux et ne m’en cache pas : la qualité de ce qui fut énoncé me donne raison – et c’est très agréable, des fois, d’avoir raison.

Vous pourrez capturer des extraits de leurs livres sur mon tumblr : Entre les deux il n’y a rien, éditions Verdier, août 2015 ; Patrick Boucheron & Mathieu Riboulet, Prendre dates, avril 2015, éditions Verdier ; et Lisières du corps, Verdier, août 2015

Ainsi qu’une critique de Extrêmes et lumineux de Christophe Manon sur materiau composite.

Emmanuelle Pireyre et Gilles Weinzaepflen (Toog) – du bricolage existentiel.

(Texte lu avant la lecture des deux auteurs lors de Autrement le monde, événement organisé par La Maison de la poésie de Nantes au Lieu unique, samedi 28 novembre 2015).

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Emmanuelle Pireyre et Gilles Weinzaepflen (Toog) – du bricolage existentiel.

 

Bricolage : ainsi présenté, ça pourrait sembler réducteur, en contexte plutôt grave – mais il y a de cela, dans les pratiques à l’œuvre chez Emmanuelle Pireyre et Gilles Weinzaepflen, dans leur manière de croisement ; et cela n’est pas rien, n’est pas non plus sans rapport, peut-être, avec la position dans laquelle la catastrophe écologique nous met, petit individu peinant déjà tant à se rassembler soi qu’imaginez, pour ce qui est de faire collectif : pas de rampe d’accès, solo l’individu minime et si pauvrement doté, contraint de, mettons, faire du vélo et éteindre la lumière derrière soi en quittant chaque pièce pour atténuer la calme panique dans laquelle nous plonge la perspective apocalyptique annoncée.

Bricoler pour survivre. On pense à Robinson.

Mais bricoler pour inventer sa survie, surtout, en inventer les conditions et la possibilité même. On pense à Robinson chez Olivier Cadiot.

Ils bricolent, tous les deux : Emmanuelle Pireyre, poète glissée peu à peu en fiction et récompensée du prix Médicis pour son dernier roman en date, Féérie générale, aux éditions de l’Olivier, raconteuse en vidéo avec son compagnon Olivier Bosson, cheminant vers la scène (elle y allait déjà, y présentait son travail de longue date) dans sa version théâtre – c’est-à-dire, aussi, en troupes, en compagnie ; Gilles Weinzaepflen, que la Maison de la poésie de Nantes avait reçu (et nous avait fait découvrir, pour nombre d’entre nous) il y a trois ans avec un très beau film documentaire (« La poésie s’appelle reviens »), en même temps que pour une lecture musicale avec l’excellent David Fenech, de ses poèmes à l’émotion contenue, est, cette fois, le musicien de l’affaire.

Camping campagne, qu’ils nous présentent ensemble ce soir, est le fruit d’une longue collaboration ainsi que d’un travail en résidence, maturation d’une interrogation actuelle et persistante de Pireyre pour la question rurbaine – persistante, car Emmanuelle interroge longtemps les choses pour qu’elles sédiment et agissent. Il en faut du temps pour fabriquer cette vitesse, cette astuce que Charles Robinson dans une critique comparait à de la prestidigitation : dans sa façon de faire, il y a de la passe et de la ruse, il y a du doigt désignant la lune pendant que l’autre main visse une ampoule, il y a une joyeuse habileté à faire voir à cour en même temps que cacher à jardin.

Répondre à la question du jardinage en laissant la parole à Rohmer, selon un principe de montage à la fois dingue et calme, d’une fantaisie très posée. Sage folie.

Pour cela, elle agit avec méthode, posant pour principe d’énonciation que le monde, c’est aussi du monde. Que du monde, c’est une multitude, des gens. Ces gens (nous vous eux), font des choses, qu’Emmanuelle Pireyre regarde, puis nous désigne, pointant, d’un doigt agile, choses et gens ensemble et séparément – tissant des liens, des rapports – puis s’en allant sitôt liens et rapports tissés, voir ailleurs (voir ailleurs, et nous montrer de ces choses et gens, etc.).

Emmanuelle Pireyre – et de longue date –, répond à la rituelle question du statut (laquelle, on ne s’en étonne pas, lui est souvent posée : vous êtes : poète ? Artiste ? Fantaisiste ? Philosophe ? Chaperon rouge ?, lui demande-t-on, à quoi s’est ajouté depuis le Médicis un «  Romancière ? » plus circonspect encore), par ce substantif fort et humble : elle est une raisonneuse, dit-elle. Elle ne cherche pas à résoudre, ni à guérir, elle regarde, déjà, elle regarde attentivement, c’est un sacré boulot.

« C’est vrai aussi que nous les Européens, nous vibrons comme le reste de la planète au rythme de nos téléphones. Nous adorons que la petite machine se mette à vibrer dans notre poche, sur notre fesse, à l’intérieur de notre main. Nous adorons que ce soit la Chine ou les Émirats qui nous appellent pour prendre la mesure des problèmes et les décisions qui s’imposent. Parfois les coups de fil tardent et nous attendons passionnément que ça sonne, nous attend que Barack Obama entre de vacances avec sa petite famille. Et parfois nous nous doutons bien un peu que le président US doit s’adresser à Poutine par-dessus nos têtes et que là-haut ça doit négocier sec sans même nous consulter. Nous ne sommes pas vexés, c’est le jeu ; néanmoins cette attente qui se chiffre en heures ou en semaines nous rend fébriles. Par bonheur, pendant ce temps nous n’arrêtons pas pour autant de vibrer ; nous avons une petite réserve perso de vibrations et nous vibrons unilatéralement, sentimentalement, éthiquement, nous entrons en résonance avec le monde, nous sentons nos jambes qui vibrent, notre petit cœur qui vibre comme un fou, nous avons l’impression qu’un bus passe en bas dans la rue. Et puis soudain le téléphone sonne pour de bon. Et parfois, là, nous faisons celui qui n’a rien entendu, nous regardons le bidule et nous ne répondons pas. Impossible d’expliquer pourquoi.»

(in Emmanuelle Pireyre, Libido des martiens, pages 35-36, éditions confluences-FRAC Aquitaine, février 2015).)

Ici, l’installation, où tentative d’installation, à la campagne, d’urbains intégrés dans l’hyper-contemporanéité, ses difficultés, le déplacement induit, sont facteurs de drôlerie autant que d’un troublant effet calmant. On retrouve cette faculté qu’avait Féérie Générale, déjà, de triturer les zones d’instabilité émotionnelle ou psychique avec confiance et une forme de joie.

« Puis on se met à la gestion des affaires courantes, et bien souvent on fait les tâches en pensant qu’on devrait faire le contraire ; on prend des décisions en pensant que ce sont les décisions contraires qui sont les bonnes. La gestion des affaires courantes ressemble à ces gigots reconstitués à partir de viande et de thrombine, une espèce de colle qui permet la coagulation du sang et fait ressembler à de vrais gigots d’horribles collages de fragments animaux ; puis l’extrême droite danoise fait une campagne anti-U.E montrant sur ses affiches des gigots dégoulinant de colle contraires aux habitudes alimentaires danoises, car, pour l’extrême droite danoise, l’Europe est un gros gigot reconstitué avec plus de colle que de viande, etc., etc. Rien de tout cela n’est favorable à l’homme non schizoïde et non aliéné.
Certes, l’homme non schizoïde et non aliéné ne se jettera pas sur ce faux gigot qui serait vendu au prix du vrai, il consomme beaucoup de fromage et de fruits, mais il ne se focalisera pas non plus sur la question alimentaire. L’homme non schizoïde et non aliéné aura ce secret un peu magique qu’ont découvert quelques Coréens dans les derniers mois : il marchera à gauche, à contre-courant donc, et néanmoins se glissera comme un poisson fluide et lumineux à travers ses contemporains sans tomber ni les faire tomber. »

Fluide et lumineux donc, maintenant.

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Ci-dessous, captation vidéo de cette présentation

L’ensemble de la journée est à déguster sur cette chaine.

 

Je connais Benoît Vincent, dit-il.

(Texte lu avant la lecture de Benoît Vincent lors de Autrement le monde, événement organisé par La Maison de la poésie de Nantes au Lieu unique, samedi 28 novembre 2015).

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Je connais Benoit Vincent, dit-il.

 Je connais Benoit Vincent est une phrase qui sitôt énoncée me bascule dans une position paradoxe qu’on ne qualifiera pas de mensongère, mais d’au moins, pour partie, fictionnelle :

Benoit Vincent, ce patronyme, fait de deux prénoms accolés (je ne sais pas pour vous mais en moi ça induit toujours un trouble, cet effet de double au sein d’une même entité langagière), possédant de surcroit neuf lettres sur treize (dont un prénom entier) en commun avec son incroyable éditeur Benoît Virot, du nouvel Attila, et puis cet hétéronyme Farigoule Bastard, héros d’une étrange chanson de geste parue cette année chez le dit éditeur.

Farigoule Bastard, dont :

-la lecture me fut, hors connaissance (préalable, mais fatalement incertaine) du dit Benoit Vincent, une des plus étonnées et réjouies de cette année

-la poétique est, littéralement, inouïe (car si, même fort tenté, je n’affirmerai pas le –censément-de-moi-connu Benoit Vincent poète, par crainte d’une humeur réactive ; de la poétique à l’œuvre dans ce texte j’oserai dire qu’elle déjoue tout ce qu’on pourrait attendre, prédire, imaginer, ce même à la lecture de son curriculum, qui viendra un peu plus loin), inouïe donc cette prose titubante et décidée, que je cite, m’efforçant de rendre compte de la ponctuation telle qu’imprimée :

«Farigoule Bastard s’accapare l’intermittence du chaos, se faufile enfin en fabriquant son rythme N’est-il pas dédié à la marche Il pense. Ou l’inverse Il ajoute. Après le raidillon, la sente emprunte longuement le faîte d’une petite bête de colline La mer ici, elle est fossile. Jusqu’au petit poët, comme le téton d’un sein, on évacue d’un tour l’embrassé du regard. S’installe ici, proche le cairn qui marque le culminant Était-ce la peine de marquer l’évident Il pense. Déballe paquetage. Contrôle inventaire. Tâte le lapin, qui tend vers le rassis. Passe encore, il est conservé dans un matelas moelleux de thym et d’herbes fraîches. Régulièrement on le soustrait à l’air. Au vieillissement présumé. Ou à l’effondrement soudain. L’air est tant vorace. »

Et, plus loin :

« Tout ce qui rampe comme moi et les vers et les pourceaux les plus beaux étalons & les cloportes, nous, tous autant, c’est : Un pied devant l’Autre. C’est : (1) par (1). Je ne sais pas même si j’y arriverai, peut-être que cent mètres Presque je renifle un fumet de marmite éteinte de peu Une maison Une femme Un système Mais qui sait si jamais je pourrai me présenter au seuil Toquer gaillardement Peut-être appeler Sourire Faire face. une poignée d’herbes est tellement loin déjà. Soupire, Farigoule Bastard.»

Farigoule Bastard, long poème autant que promenade entêtée, fantaisie pastorale dissipant son et ses personnages dans leur sinueux mouvement, épaissit son mystère en l’énonçant, sans cesser de plaire, d’étrangement (d’estrangement) plaire à qui le lit qui l’écoute. Mais ce texte, paru en livre, s’il fait de Benoît Vincent un écrivain, ne le réduit pas à cette qualité, car c’est un peu plus compliqué chez BV, un peu plus difficile à suivre est Benoît Vincent, marcheur infatigable. Ecrivain est une qualité parmi d’autres, de celles qu’on peut accoler à ce prénom-prénom : Benoit Vincent est botaniste, instinien, webiste, développeur géographe, méridional, guitariste, rhizomal. Début de liste comme il les affectionne : en fait de listes, je ne saurais trancher entre deux hypothèses, tenez : la propension qui est la sienne, aux listes de végétaux (il y en a dans Climax, fiction collective qu’il mena avec notamment Nicole Caligaris et Patrick Chatelier pour le compte du projet collectif Général Instin ; il y en a dans certains de ses textes de réflexions paysagères et botaniques, que j’ai le bonheur d’éditer sur remue.net dans une série intitulée Bornes ; il y en eut dès le premier texte que j’ai vraiment lu de lui, il y a bientôt dix ans, parfaitement intitulé Végétal Instin, patronyme qui pourrait lui aller autant que Benoit Vincent), cette tendance taxinomique et végétale témoigne-t-elle d’un goût volodinien des listes, ou d’un goût des listes volodiniennes ? Plaisanterie en passant, car d’humour le gaillard, même coupant, même abrupt, même convexe, ne manque pas, mais signalement aussi de ce nom-là, Volodine, important pour ce qu’il porte de possibles multipliés dans la littérature autant que pour ses magnifiques livres, important dans ce panthéon subjectif qu’érige discrètement Benoit (discrètement, puisque sur le web, où l’on n’est pas un écrivain, expliqua-t-il dans un billet fameux qui m’importa tant qu’il m’importe encore de le citer ici), sous le générique de littérature inquiète (où l’on trouve aussi Caligaris, suscitée, où encore Blanchot, à propos de qui il travailla longtemps, mais Emaz, ou Claro), une œuvre d’essayiste méconnue comme elles le sont dans notre pays assez duplice pour entretenir un culte morbide à la littérature à Majuscule, tout en rechignant à doter les non-romanciers ou non-poètes, non-encartés en somme, du statut qui leur échappe – dont ils s’échappent, autant.

Pas un écrivain disais-je, dit-il, un jour, en un geste d’écriture affirmative, en énoncé performatif inversé ; mettons, alors quoi, plasticien, peut-être ? Tant l’écriture de Benoit Vincent, en textes courts comme en séries, au sein de l’espace du livre comme en une œuvre web telle son Genova, se déploie dans l’espace. Quand son rythme trompeur, pas chassés enchâssés déchaussés, défie par torsion rythmique quelques principes de temporalité.

Chez lui, l’espace prime sur le temps.

 

« Piétinant de la sorte — ou avançant à genoux comme un fidèle délirant de fièvre ou de foi (c’est pareil) — à proximité du sol, c’est-à-dire très très près de la terre, ce qui implique d’être très très près du temps, comme on dirait près du moyeu du temps, là où le mouvement est imperceptible, là où les secondes, les minutes, ne s’écoulent pas mais coagulent en une matière mélangée, un plasma élémentaire, alors tu comprends pourquoi il n’y a pas de temps. Qu’il n’y a plus que de l’espace — qu’il n’y a jamais eu que de l’espace — dont une part, plus volatile peut-être, nous fait croire à autre chose qu’aux saisons, qui sont les consolations répétées du monde. »

Pas un écrivain, peut-être, mais plus encore. Faites, vous aussi, sa connaissance – dit-il.

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Benoit Vincent est un auteur dont on peut suivre la (les) traces sur Internet essentiellement, via son blog Amboilati, la revue Hors-Sol qu’il co-anime, ou ses participations au projet du Général Instin.
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Ci-dessous, captation vidéo de cette présentation et de la performance-conférence, qui suivit, de Benoit Vincent. L’ensemble de la journée est à déguster sur cette chaine.

En résidence : y accueillir – Cécile Portier et Patrick Chatelier, pour (bien) commencer

Je suis en résidence, à partir de cette semaine, à la Maison Louis-Guilloux de Saint-Brieuc, à l’invitation de la Ligue de l’enseignement, pour y écrire et faire écrire, pour questionner les lieux, leur usage, leur écriture. Un blog est l’enjeu, lieu de production et de conservation des matières écrites, enregistrées, de mes propres textes et ceux des autres : il s’intitule déconstrui(re)construire, et voici son adresse exacte : https://deconstruireconstruire.wordpress.com/

3 auteurs (et plus) dans une galerie marchande – au coeur du monde, donc.

Dans ce cadre, me voici invité à une des soirées du cycle « un jeudi un écrivain » (durant lequel j’interrogerai bientôt Julia Deck, puis Arno Bertina), à concevoir une invitation sur le thème des identités (littéraires, donc, et numériques). J’ai choisi d’inviter Cécile Portier et Patrick Chatelier (et avec eux, nécessairement, le Général Instin, passager clandestin habituel, ce qui fait en somme trois pour le prix de deux, voire, une infinité pour le prix de deux). Je reprends ci-dessous le texte de présentation de cette soirée sur le bog dédié, qui aura lieu ce jeudi, dans la galerie marchande du vieux Géant-Casino, lieu que j’aurai l’occasion de fréquenter, de décrire, durant ces séjours à Saint-Brieuc.

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(Texte de l’annonce sur le wordpress dédié, monté par la Ligue – qui m’invite à inviter:-)
« Dans le cadre du projet Construction, déconstruction, reconstruction porté le Centre Social du Point du Jour, les Bistrots de vie du pays briochin et la Ligue de l’Enseignement des Côtes d’Armor, nous accueillons Guénaël Boutouillet en résidence sur Saint-Brieuc.
Nous lui avons proposé d’organiser une rencontre “Un jeudi, un écrivain” autour du thème des identités numériques. Avec ses invités, Patrick Chatelier et Cécile Portier, il nous parlera du projet Général Instin.
Exceptionnellement, cette rencontre aura lieu dans la galerie du Géant Casino de Saint-Brieuc. Elle sera gratuite et aura lieu à 18h30 le jeudi 19 novembre
. »
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Recevoir, interroger, lire avec – ici, avec Cécile Portier et Patrick Chatelier.

Belle façon d’entamer pour moi cette série de séjours qui, mis bout à bout, constituent cette résidence, comme les matériaux posés sur le blog, qu’il s’agisse des textes d’ateliers, des interventions des auteurs, des recueils de paroles ou des billets personnels, constituent et constitueront mis ensemble une forme – un objet éditorial spécifique, hybride par ses matières, uni par le lien qui les agrège : ma présence ici, mes envies littéraires, et mon ambidextrie interventionniste.

Mon écriture se constitue de lire, avant tout (mon herbier sur tumblr et le paysage qu’il constitue n’en sont pas la moindre trace – ténue et discrète trace).

J’ai écrit sur chacun d’entre eux deux. A propos de Patrick, de ses deux premiers livres, infiniment petit puis Maternelles, ici. A propos de Cécile, par deux fois : pour la Maison de la poésie de Nantes, où je je l’ai présentée sur scène en 2012 (lire ici), puis pour le site ciclic-livre, où j’ai présenté plus amplement son travail dans sa dimension (pleinement) littéraire et (pleinement) numérique, fin 2013 (lire ici).

J’ai écrit avec, aussi – le projet Général Instin a immensément compté dans mon trajet : un des tout premiers textes que j’ai lus en public le fut avec Patrick, en 2007, pour remue.net : il s’agissait d’une conférence – pas tout à fait une conférence, non : plutôt une conférence contenant sa parodie sans cesser de tenir parole. Un moment infiniment drôle-et-pas-que.

Le numérique en tant que lieu & lien

Nous parlerons donc de leur identité d’auteur, de la façon dont elle s’éploie, via le numérique. Mais pas uniquement : le numérique n’est jamais à envisager seul, il est lieu et lien : et Cécile en a fait un outil de dialogue efficace pour aborder une jeunesse sociologiquement loin d’elle, mais aussi une matière à performance sur scène. Quand Patrick, au coeur du projet Instin, qui constitue un immense geste d’écriture avec (avec les autres, avec le récit du monde, passé présent et espérons-le, futur), en a usé pour se défaire, pour déchirer le costume et le multiplier : par l’usage des réseaux sociaux, donc, où le Général est nombreux, au sens littéral – mais aussi en ateliers, à Arcueil, en 2007, et dans la rue, à Belleville, ces dernières années, en pleine immersion urbaine, en dialogue avec des street-artists.

A jeudi soir, donc.

Nous y sommes (extrait du chantier Climax  Instin)

Climax, une fiction, encore ? ( Le Nouvel Attila, octobre 2015), paraît en même temps que Général Instin, une anthologie, chez le même magnifique éditeur (Le nouvel attila). (J’en parle en détail plus bas).

Dans les deux livres j’ai apporté des – textes ?, oui, pour l’anthologie, mais  dans Climax, fiction collective, rien n’est certain,  j’ai laissé des signes, du moins, qui font partie du texte final, pour certains d’entre eux, peut-être, qui firent partie de son processus d’élaboration assurément. En même temps que le livre paraît un blog, http://www.generalinstin.net/ , témoin du travail et réceptacle de ces étapes successives, en évidente et passionnante complémentarité à la parution du livre. Ce à quoi le web est voué à servir, à quoi il sert toujours trop peu… Je republie ici ces deux chapitres que j’ai commis, grandement coupés au montage ; des chutes en somme. L’ensemble du plan et des matières originelles sont ici.

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4A Nous y sommes

Nous voilà nous venions nous y sommes.
Rien qu’un peu d’empire, restant de son emprise.
Qui résiste, s’accroche – refonder ce qu’il en reste, ce qu’il nous en reste, avant dispersion, nous accrocher au sol d’ici. L’Empire, à peine un songe, même plus un lieu quitté – le lieu quitté, poussières, s’est envolé dans nous. Là-bas n’existe plus, même en nos songes, poussières mouillées diluées, nous sommes partis c’était il y a des années, et dès le départ Là-bas disparut et l’empire n’eut plus lieu, l’horizon pour seul lieu droit devant, mais : front bas, le sol déjà en cible, un signe.
Seules des parts étrangères de nous-mêmes, nos fictions intérieures, nos fantômes crayonnés, s’y rendent encore, Là-bas, l’originelle contrée, Rome Paris Sologne Pyrénées Casamance Arkansas, y séjournent hagardes durant notre sommeil, nous échappent, y convolent en noces de matières nobles, y vont y restent, spectres nourris logés blanchis ; et la carcasse demeurée, au réveil, bée d’un mauvais rêve : ce nous suivant, migraineux, qui demeure, s’en trouvant délesté d’un peu de ces surplus. Riche d’un peu moins de l’empire fondé, d’un peu plus de l’empire à fonder. Comme notre peau desséchée s’est couverte d’un cal anesthésiant, comme nos pores peu à peu obstrués, ultime trace perdue du contact avec les peaux les odeurs la toilette matinale, le broc vert d’eau écaillé et la vue sur la cour de l’école. Souvenirs sans emprise, tapisserie intérieure, photos cornées dans nos portefeuilles striés.

Nous voilà nous venions. L’Empire est grand. L’Empire est bien trop grand. Général assidu de ses frontières. Il nous faut buter contre. Nous marchons encore dans la campagne notre, même cadence en son principe mais moins vite, vitesse virtus et baïonnette fichées un peu en terre. Plantées (déjà charrue, déjà palissades, murets). Nous sommes nombreux mais moins mais, mais ce qui nous tient soudés c’est aussi ce qui manque, nous sommes unis par une perte, seul et tous, bizarrement tenus par nos pertes, troupe plus forte et folle enragée par ses pertes, moignon super habile. En même façon concaves et convexes, notre intérieur ne comptant plus, nos pieds nous ont tant porté, nos jambes tant plié levé posé, qu’ils ont façonné un corps mobile, nous sommes essieux tournant, sandales rechapées dans l’arrière-cuisine : après avoir été, flambant neufs au rapport, expression de la virtus ; puis en mouvement guerroyant, expression de la virtus en marche ; nous ne sommes plus rien qu’expression de la marche. Touristes organisés, encombrés et hargneux. Hectolitres de pisses aux angles des murs, qui dessinent de nouvelles cartes liquides. Ecume de notre vague – écumons le limes.
(Un mur). Buter contre – effet rebond. Marche qui perdure quand on s’arrête. Face à ce qui se définit comme limite, comme limes, c’est ainsi, c’est ici, que notre flèche se cogne clong, face à un horizon inchangé, vert dans vert – le Nord non n’ira pas plus loin, le paysage pivote à guise en trompe-l’oeil, au décor changeons d’axe, c’est ainsi, c’est ici : ici qu’on s’écrase sur ce qui sera (un mur), ici que s’éparpille notre troupe ordonnée, le long d’un pic étiré devenant ligne de front, un front bientôt ridé, fatigué de lui-même et de la lutte pour.

Nous venions. La conquête est derrière, les batailles passées, les cris les gueules le crâne les couleurs gueulées, les gueules colorées et les chairs et les corps mutilés. La furie acide et, là-dedans, notre puissance satisfaite d’aucune fin, notre insatiable soif de domination. La furie la conquête passées, une autre lutte s’entame. Dans guerre de mouvement il y avait : guerre mais guerre ne dit rien de la chose puisque guerre nous résume, guerre est notre fonction, notre essence ; dans guerre de mouvement il y avait : mouvement. Puis, stop. (Un mur, son fantôme : le précède). Validée, saluée, acculturée, notre puissance s’arrête.
Notre masse se pose. S’éparpille, bouge, mais ces mouvements (fourmis, bestioles, travailleurs journaliers) ne sont plus le mouvement.
Notre puissance démembrée : s’oppose un peu mais quoi, minaude, négocie, terres contre poules, femmes contre terre, terre brûlée parcimonieusement, on sait qu’il faut passer les hivers, avec les denrées locales. Notre puissance s’enracine, s’enfonce. S’y fait. Déclare que c’est ici chez nous, chez nous se clame encore l’empire, mais signifie chez nous – se calme, l’empire. Enclave et coin du feu. Nos poules et nos moissons. Comme la carte le dit. La carte, peaufinée en route, de ces terres désolées, dont nous saurons tirer le meilleur parti, dont nous saurons tirer la meilleure partie, c’est écrit, c’est chez nous. Protégeons notre bien. Plantons-nous dans la terre, enclavons-nous. Et construisons (un mur).

Un mur. Tracer la carte dans le sol. Ecrire le monde maintenant et à venir. Strier les nuances de vert et gris d’un trait large, décidé, ferme. Tracer. Tracer sur feuille et dessiner dans l’air, gribouiller ardemment, combat de géomètres. Tailler enfin à l’aune de l’Empire ce qui en sera l’orée. Ce serait simple, ce devrait, l’environnement rien qu’un décor, redessiner, à grands traits dans l’espace, retailler. Réifier, monter juste ce mur dont le fantôme (ce (mur)) déjà existe, attend, comme le galion dans la bouteille n’attend qu’un signal de nos doigts pour se lever et prendre dimension trois. Mais tout rebouge autour, dès lors que notre marche cesse, et les géomètres se chamaillent, des gamines – sans mouvement, plus d’armée, une piétaille plus ou moins (plus ou moins éduquée, plus ou moins technicienne, plus ou moins sanguinaire).
(Un mur) pourtant existe, son tracé flotte en l’air et parcourt les pelouses, tout est forcément là, ce fantôme de muraille, ce là-où-on-s’arrête, existe.
De ce (mur) faire un mur, qui, ainsi fait par nous, constituera : le mur.

Faire un mur : faire sortir, dresser – mais : pour monter il faut descendre. Pour ériger il faut creuser. Lever-poser-levier-marcher, mais avant tout, creuser. Creuser la terre, cette bonne terre arable ou patûrante. Cette qualité de terre, la constater de ses mains, s’y projeter sans savoir. L’envisager. S’enraciner déjà, prendre pied dans cette terre, en soldatesque paysanne. Creuser creuser creuser sortir, poser, porter, combler – faire un mur de cette sorte et manière, un rempart, une limite, cent-dix-sept kilomètres de limite, faire ce mur nous limite. Nous limite à : nous, ici. Nous y sommes.
Nous y sommes. Au pied du mur, qui n’est plus un fantôme, ni un rêve de mur, qui n’est plus qu’une force posée pleine, au repos. Même crénelé massif percé de meurtrières, même épais plus qu’une citadelle, même visible d’aréostat, rien qu’un mur.
Nous y sommes. A l’abri des assauts, du feu, des ennemis. Mais nous ne sommes plus une armée, plus un Empire, nous ne mangerons plus l’horizon, qui nous regarde, nous menace : nous y sommes : pauvres hommes unis derrière un mur par une essence commune. La peur de ce qu’il y aura derrière le limes tracé par nos géos. Peur des barbares, peur du Nord, du tout autre et de l’horizon.
Dessinant la limite du monde, l’écrivant sur le sol, nous y avons inscrit notre fin.
Ici s’érige le mur, et dedans, notre peur.

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Explications du projet reprises  du site http://www.generalinstin.net/

« La vitesse de rotation de la terre fait tous nos récits courbes, impossibles à raccorder proprement. »

Climax, fiction collective signée Général Instin et écrite à sept mains, paraît aux éditions Le nouvel Attila, collection Othello, en octobre 2015.
Ce site a pour but d’en montrer la genèse, les étapes d’écriture, l’ensemble formant un palimpseste avec des pans entiers disparus ou remodelés au cours d’une élaboration qui a duré six années (2009-2015).

Derrière le livre paru, il y a d’autres livres sensiblement différents dont l’écriture n’a pas connu son terme.

Même s’il n’est pas question pour les auteurs d’effacer leur identité, l’auteur véritable de ce livre est le Général Instin, cristallisation particulière du projet artistique du même nom qui existe depuis 1997 sous diverses formes avec près de deux cents contributeurs et qui, notamment, interroge de façon critique la notion d’auteur.

Les textes proposés ici sont donnés bruts, non retravaillés. Ils ont avant tout valeur de trace

Avance (extrait du chantier Climax  Instin)

Climax, une fiction, encore ? ( Le Nouvel Attila, octobre 2015), paraît en même temps que Général Instin, une anthologie, chez le même magnifique éditeur (Le nouvel attila). (J’en parle en détail plus bas).

Pour les les deux livres j’ai écrit des – textes ?, oui, pour l’anthologie, mais  dans Climax, fiction collective, rien n’est certain,  j’ai laissé des signes, du moins, qui font partie du texte final, pour certains d’entre eux, peut-être, qui firent partie de son processus d’élaboration assurément. En même temps que le livre paraît un blog, http://www.generalinstin.net/ , témoin du travail et réceptacle de ces étapes successives, en évidente et passionnante complémentarité à la parution du livre. Ce à quoi le web est voué à servir, à quoi il sert toujours trop peu… Je republie ici ces deux chapitres que j’ai commis, grandement coupés au montage ; des chutes en somme. L’ensemble du plan et des matières originelles sont ici.

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2A Avance

Avance.
C’est la campagne qui avance.
C’est nous, la campagne qui avance.
Je suis l’un d’entre nous, je suis chacun d’entre nous – avec aisance.
Car nous constituons un amas, une machine dont sommes rouage, chacun, et tous. Nous sommes très nombreux, nous sommes un, je suis tous.
Sommes rouages identiques, hommes-machines marchant, tous également appareillés. Nous sommes légion en marche, scolopendre ventru, dix cohortes de cinq cent hommes ça en soulève de la poussière, à chaque paquet de cinq mille pas lourds. Et la poussière semble sonore, fumée chantée funèbre, parfois, quand en retrait je, centurion, ferme la cohorte, ou la précède, ou quand, en cavalier exploratore, je la rejoins dans l’air du soir après avoir fureté tout le jour l’alentour, et ne puis m’empêcher d’admirer, craintif, la belle force de Rome. Virtus terrifiante, même et plus encore pour nous, qui en sommes.
Marcher dans une cohorte, en colonnes et lignes serrées de rouages appareillés, est plus que marcher – inclut marcher, et la dureté, l’acide lactique et la dilution intermittente d’un peu du corps et de sa dureté dans la fatigue de la marche ; inclut marcher mais c’est plus. La poussière sonore et l’air tremblé sur les vallons entiers et l’écrasement des sols comme talochés par nos pas, disent la virtus de Rome, représentent, annoncent, nous rouagent : Virtus nous tient nous fait nous porte.

C’est la campagne, c’est nous qui faisons la campagne en mouvement, autour. Notre ombre pèse. Elle s’étire sur des hectomètres, sur notre gauche, au matin. Elle pointe ramassée au devant à midi et rebascule, en symétrique, des hectomètres sur notre droite, au soir. Et tout ce temps durant elle change couleur, et forme, du paysage. Puissance pendulaire. Notre ombre terrifiante est grincement de dents de la virtus de Rome, qui joue du décor à sa guise. Allez vous-en, ombres, dites-vous – et nous continuons droit devant, pauvres fétus, vous écrasons, vous écartons, silhouettes dans du décor, amovibles. Nous allons au devant. Nous traçons. Nous sommes très nombreux, infinité de points, nous sommes un, des points qui agglomérés font un trait, je suis tous. Nous traçons, un large trait, massif, trapu, épais, un large trait qui coupe. Trace, trace, dessine : le paysage. Règle qui monte le monde autour, l’invente. La campagne je la dessine, rectifie et précise, quand je, géomètre, refait le monde, l’écrit pour Rome. J’organise le monde, qui autour de ce trait, fil à plomb, se dessine. Inexistant, avant, barbare c’est-à-dire autre ; c’est-à-dire : rien, négation, avant-texte, sous-couche informe. Rien avant Rome. Et ce trait que je nous trace dans ce rien, découpe, invente la limite, le contour. La multitude des gouttes, sommes. La multitude des hommes fait-elle un empire ? La multitude de moi soldat fait-elle une armée ? Elle fait une flèche, qui posée sur ce monde, l’invente. Le trace.

Allons-nous en, allons, murmure la campagne d’avant, l’inexistante, brimborion, piaillement.
Non, dit notre pas, massif, frénétiquement lourd-et-lent. C’est nous, la campagne, qui avance, qui dessine, trace. Qui marche. Lever, poser, levier, lever : marcher. Et lorsque l’on s’arrête, décalque des opérations : lever, poser, levier, marcher. Quand je, ingénieur, bâtit, pour la nuit, pour deux nuits ou pour le monde à venir. Érige. Monte tentes ou fortins, temporaires – le temporaire aussi lourd à porter pour nos bras mien, qui lèvent, posent, font levier, marchent.
Allez-vous en, disent-elles, craignant la brutale emprise horizontale, quand : repos. Nos sommes dressés, verticaux ou horizontaux, vertical chaque rouage, horizontal leur amalgame indivis. Verticaux puis horizontaux, bandaison toujours prête dès qu’ôtée la cuirasse. L’armure corsète et tend notre virilité. Nous sommes tout angles droits, perçants, dressés, notre corps à chacun convexe, rouages contondants, surplus de la virtus romaine, du trop-plein. Nous sommes un corps armé, excroissance du princeps, bras armé – plutôt : lance au bout du bras armé du princeps, bandé à mort, notre chaleur vous en cuira. L’énergie mécanique libérée par les lever-poser-levier-marcher accumulés, il faut en faire quelque chose, l’employer. Et le viol, à l’occasion, à toute occasion présentée, sert aussi bien Rome, sa virtus fertile, son emprise.

La ligne que nous traçons désigne une autre ligne, celle de la limite nord. Chaque pas vers le limes de Bretagne, vers ce mur d’Hadrien qui contient et propulse Rome, chaque pas nous éloigne de ce qui fut chez nous et, nous en délivrant, des nostalgies, du souvenir, nous rapproche de ce qu’est Rome, dissout notre âme dans notre fonction : limite nord mobile de la virtus de Rome. Je suis celui qui pose les lignes, mon vocabulaire anguleux est une arme de guerre, nos pila, nos gladia, nos legiones, IX Hispana, XX Valeria Victrix, II Augusta sont chiffres contondants, taillés le long de cette horizontale. Notre récit nous dirige et nous fait, général, légionnaire, nous suivons la règlette posée sur la carte.

Je marche, légion. Je dirige la marche, en général, commande à toutes les marches, suit chacun, suit son ombre, je dirige. Chaque goutte du nuage, chaque rouage, j’en suis. Nous la campagne qui avance, c’est moi. Je suis le géomètre, le botaniste, le scribe, le tailleur de pierres, l’exploratore, l’instructeur, l’artilleur, le tanneur, l’armurier, le cavalier, je suis Climax et tous frères d’armes,
je suis chaque cheval et même les animaux domestiques, trainés là pour nourrir nos milliers de bouche, c’est une façon de servir Rome,
je suis chacun, suis général, je les dirige,
je contrôle le bras armé, suis l’âme du corps d’armée, ô général,
tout digne Caesar fut un jour un général, l’ambition n’est pas interdite, la gloire peut advenir, même si (les missions de surveillance, la logistique, l’intendance, veiller à la bonne marche du troupeau, à la bonne santé du cheptel, bientôt au dû versement de l’impôt), la gloire peut advenir mais :
Mais je ne suis rien, qu’un peu, de Rome.

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Explications du projet reprises  du site http://www.generalinstin.net/

« La vitesse de rotation de la terre fait tous nos récits courbes, impossibles à raccorder proprement. »

Climax, fiction collective signée Général Instin et écrite à sept mains, paraît aux éditions Le nouvel Attila, collection Othello, en octobre 2015.
Ce site a pour but d’en montrer la genèse, les étapes d’écriture, l’ensemble formant un palimpseste avec des pans entiers disparus ou remodelés au cours d’une élaboration qui a duré six années (2009-2015).

Derrière le livre paru, il y a d’autres livres sensiblement différents dont l’écriture n’a pas connu son terme.

Même s’il n’est pas question pour les auteurs d’effacer leur identité, l’auteur véritable de ce livre est le Général Instin, cristallisation particulière du projet artistique du même nom qui existe depuis 1997 sous diverses formes avec près de deux cents contributeurs et qui, notamment, interroge de façon critique la notion d’auteur.

Les textes proposés ici sont donnés bruts, non retravaillés. Ils ont avant tout valeur de trace

Rencontre avec Pierre Senges ((Le 23 octobre 2015, 19h30, Librairie Vent d’Ouest (Nantes)) | podcast

Rencontre avec Pierre Senges

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Pierre Senges, entretien avec GB, librairie Vents d’Ouest, Nantes, 23/10/2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Pierre Senges, né en 1968, est auteur de nombreux ouvrages au statut ambigu, qui ont le point commun d’être tous savants et drôles. Un ample dossier lui est consacré sur remue.net. Il a écrit Veuves au maquillage, Ruines de Rome, Essais fragiles d’aplomb, Géométrie dans la poussière, La Réfutation majeure, Sort l’assassin, entre le spectre, Fragments de Lichtenberg et Études de silhouettes, tous parus chez Verticales.

Mais aussi : des livres en collaboration avec le dessinateur Nicolas de Crécy, Les Aventures de Percival et Les Carnets de Gordon McGuffin ; deux essais : L’Idiot et les Hommes de parole (Bayard, collection Archétypes, 2005), et Environs et mesures (Gallimard, collection Le Cabinet des lettrés, 2011), et de nombreuses fictions radiophoniques. (image Philippe Bretelle)

Il fait paraître Achab (Séquelles), chez Verticales, durant cette rentrée littéraire, fantaisie de l’après Moby dick, livre d’une fantaisie et d’une érudition immenses – où l’intertextualité n’empêche pas la fiction. Où lire et relire est la source d’aventures inépuisables. Nous en avons longuement éprouvé les délices, ce soir-là, entourés d’une assistance nombreuse et chaleureuse. Cet entretien décontracté n’en est pas moins une mine, Senges ne se départit jamais de sa finesse, de son esprit, de sa drôlerie. Et conclut par une triple proposition de lectures tout à fait étonnante, inattendue. (Graffitis de Charlotte Guichard, http://www.librairie-nantes.fr/listeliv.php?RECHERCHE=simple&LIVREANCIEN=2&MOTS=9782021172027&x=0&y=0 ; Le nez qui voque de Réjean Ducharme http://www.librairie-nantes.fr/listeliv.php?RECHERCHE=simple&LIVREANCIEN=2&MOTS=9782070385980&x=0&y=0 ; Hamlet & suite de Jules Laforgue et Carmelo Bene http://www.librairie-nantes.fr/listeliv.php?RECHERCHE=simple&LIVREANCIEN=2&MOTS=9782919067053&x=0&y=0).

Ce moment valait d’être vécu, il vaut d’être retenu, réécouté.

Sur Faire(800)signes : Lire un extrait de Achab (Séquelles)

Sur remue : une chronique incroyablement dense et précise du même Achab par Laurent Demanze ; et bien sûr, ce dossier Senges constitué de longue date par mes soins.

Arno Bertina, Trouver ce point où tout s’additionne et rien ne s’exclut | entretien à Châteaubriant, octobre 2015

(Présentation de la rencontre sur le site de mobilis).

Arno Bertina a commencé ce soir-là par répondre à cette si minuscule et vaste question des origines. nous avons ensuite parlé de l’adolescence, de la photographie, de l’accord avec le monde, de la mélancolie, de l’évitement de tout ce qui enferme binaire, de Je suis une aventure, d’Italie, d’Afrique… So play it :

D’où venez-vous, Arno Bertina ?

FireShot Screen Capture #202 - 'Arno Bertina, entretien avec Gb, 13 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet I Mixcloud' - www_mixcloud_com_guénaël-boutouillet_arno-bertina-entretien-ave

Arno Bertina, entretien avec Gb, 13 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Rencontre avec Mika Biermann (Le 07 octobre 2015, 19h30, Librairie Vent d’Ouest (Nantes)) | podcast

Rencontre avec Mika Biermann

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Mike Biermann « Booming » | entretien avec Gb | librairie Vents d’Ouest, Nantes |7 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

« Surgis du fin fond du décor, Lee Lightouch et Pato Conchi, le grand maigre et le petit gros, se rendent à Booming pour raison sentimentale. « Personne ne va à Booming » ; « Prenez un bonbon, je ne crois pas qu’ils en aient » : on les avait pourtant prévenus. Kid Padoon et sa bande font régner la terreur à Booming, le shérif à leur botte, le bordel à leur service, le saloon à leur disposition, le croque-mort aux petits soins.Mais ça n’est encore rien : il y a quelque chose de détraqué à Booming, un truc qui coince, qui débloque, qui recoince et qui vous rend cinglé. Accrochez-vous : Booming est un western quantique qui se joue des balles et du temps qui passe. » (présentation sur le site de l’éditeur, anacharsis)

Avec Mika Biermann, ce soir-là, nous n’étions pas très nombreux – mais cet incroyable accent (germano-marseillais, quand même !), cette chaleur et la singularité de ce parcours, de ce propos, de ces quatre livres nous ont permis de passer un très beau et agréable moment. Il y parle de son rapport si personnel (si loin et proche) à la langue française qu’il conquiert et continue d’apprendre en faisant littérature avec… « Prétendre à la poésie dans une langue qui n’est pas la sienne, ça c’est très curieux – d’où, mon plaisir. »

Nous avons parlé de « Booming », western hallucinogène paru chez Anacharsis (tout comme son tumultueux roman d’aventures « Un blanc », en 2013), ainsi que de ses deux autres romans parus chez P.O.L, « Palais à volonté » et « Mikki et le village miniature ».

Sur Faire(800)signes : Lire un extrait de Booming, lire un extrait de Mikki ou le village miniature.

Dominique Quelen, mille et un coups de -dé

(Texte lu avant la lecture de Dominique Quelen avec Stéphane Fromentin à Midi Minuit poésie 15ème édition, octobre 2015 à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Dominique Quelen, mille et un coups de -dé

« Comme beaucoup, j’écris pour combler un manque ou plus exactement une perte, tout en étant conscient que les natures différentes du manque et du matériau, l’inadéquation de l’instrument pour le combler, rendent l’opération impossible. »

affirmait-il en 2010 au Matricule des Anges.

Est-ce alors pour tenter plus (en ré-ordonnant le bazar) ou pour tenter moins encore (en se perdant derechef) de le combler, ce manque, de recoller les bouts, que Dominique Quelen collabore tant et pour ainsi dire continûment avec des musiciens ? Si cette expérience avec Stéphane Fromentin, guitariste, est inédite, il a notamment créé un opéra, Villa des morts, avec le compositeur Aurélien Dumont, qui lui fit affirmer qu’« Écrire en n’étant pas le seul maître à bord est un petit plaisir assez infantile et pervers. Une légèreté naît de l’absence de responsabilité finale. De ce fait, étant plus contraint, on se permet davantage de libertés, c’est un paradoxe d’une grande banalité ».

Et c’est peu dire que Dominique Quelen aime autant les paradoxes que la banalité – dès leurs titres ses livres témoignent de cette importance accordée au minuscule, au dénigré, au moins-que-rien : De peu, son premier, dès 1990, Petites formes, Loques, le temps est un grand maigre.

De ces proses arrangées ou de ces vers déroutés qui font ses livres, par accumulation aussi titubante que décidée, naissent d’étranges coudes et tubercules, qui prolifèrent, c’est incessant. Lire Quelen, c’est une ivresse, mais une ivresse considérée dans son relief et dans son entier, gueule-de-bois incluse, fulgurances incessantes sitôt biffées, idée magique qui ne veut pas s’articuler qu’on demi-bredouille à peine que déjà une autre plus étonnante encore l’enjambe, détourage de réels et : dans le livre : affirmation du travail du texte, de son remâchage, comme absolu, comme impossible, repris sans cesse. Dévié toujours, repris encore.

Quelen fait son miel –et le nôtre – de ce qui – débloque, dérange, dévie, déroute, déjoue, dessert, démonte, démantibule, dépèce, dézingue.
Stéphane Fromentin, guitariste, opérant dans The trunks avec entre autres Laetitia Sheriff et Régis Boulard, ou solo en tant que Bougnat conçoit la musique comme terrain d’échange et d’expérimentation live, n’aime pas quand ça marche trop droit : on l’a vu par exemple accompagner une création du Discours aux animaux de Novarina avec le théâtre des Lucioles : dire si ça peut tituber énergique, par chez lui aussi. Les deux mis ensemble, c’est chimie amusante – ou terrifiante – les deux, plutôt : nous allons voir ce que nous allons entendre-voir.

Faire court alors puisque j’ai hâte : memo perso : C’est un de mes grands souvenirs, personnels, de Midi-Minuit, ce devait être 2007 et cela me fit événement, chacun sa mesure de ce qui fait événement – 2007, oui, déjà. Cette extrême énergie, il la donnait alors très vite, le pas de lecture à voix haute tenait haute cadence, qui s’est me semble-t-il calmée entre temps (le travail depuis et vers la musique ayant joué, peut-être) et l’impression ne m’a pas quitté, d’un Cadiot avec supplément terres, chairs et racines. Trépidant et limoneux. Un genou je crois se cassait sans cesse, des membres s’éparpillaient, mais la marche errante ne cessait pas – j’invente, je réinvente, je le revis, de toute façon c’est toujours repris autre. Je le cite, dans Enoncés-types, très étrange livre sous contrainte paru en 2014 chez Théatre typographique :

« Une très bonne confiance survient et nous retrouve. J’ai explosé cent fois dans le langage. Un vrai animal court autour du paysage pendant toute la durée. Faisons étape ici. Tu seras mieux dans un autre format. »

Paysage de lectures (récit d’intervention au master Limés)

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Il y a la conjonction de deux choses, tout d’abord cet herbier en tumblr, entamé depuis cet été, qui m’est devenu aussitôt essentiel, de par son rythme quotidien mais aussi par sa simple fonction élective, importante, de constitution d’un paysage (ce matin même, Frank Smith et son surplis, un sacré paysage en soi), qui change le rythme et l’organisation de ma bibliothèque physique – en quoi cet objet éditorial, « virtuel »,a d’immédiates conséquences dans le monde physique – et me revient cet exercice que j’ai déjà hâte de proposer à nouveau, sorte de réactualisation du comment ranger sa table de travail de Perec, via outils heuristiques (dits aussi de mind-mapping) :

https://materiaucomposite.wordpress.com/2014/12/02/lordi-sur-le-bureau-et-le-bureau-sur-lordi-dune-ecriture-heuristique-en-atelier/
L’herbier est en photo pour illustrer la dite page. La page, elle, présente un autre paysage de lectures – celui du groupe d’étudiant(e)s du master Limés  à Poitiers, àqui j’ai proposé cet exercice d’écriture durant ma première séance d’intervention cette année. La séance, organisée depuis ma propre pratique de « médiateur littéraire », envisagée dans sa diversité (la médiation figure aussi dans l’intitulé de la formation coordonnée par les maîtres Stéphane Bikialo et Martin Rass, « nouvelles médiations ») depuis mon fil twitter, passant ensuite au crible le concept de « rentrée littéraire », toisant ce qu’il éveille (ou pas, option majoritaire, le ou pas) chez ces jeunes futurs libraires, bibliothécaires ou funambules comme moi, se concluait sur un temps d’écriture. D’écrire pour voir, pour s’essayer – mais littéralement, oui, pour voir.
La consigne :

Une semaine de lecture – qu’est-ce que je lis ? Comment ? Pour quoi ? Ne pas expliquer, faire l’inventaire de ce qui est lu (physiologiquement, c’est-à-dire de façon volontaire ou non)

appelait le voir, le re-voir comme mode de re-mémoration. Appel au sens préalable à la réflexion , pour limiter autant que possible les enjeux de représentation de soi (en un lieu et moment où le capital symbolique de la lecture est essentiel et stratégique). Nous aurons de quoi penser ensemble, ensuite – et dès que publié, chacun se relisant – et relisant les autres, plus encore – , chacun aura de quoi moudre, et ouvrir un peu autrement les yeux dans la torpeur matinale, au passage du paysage ou dans les transports en commun.

Mais il y a déjà à voir : chaque texte constitue un paysage, et le défilement des paysages singuliers (avec leurs intersections, qu’elles soient du rapport aux parents dans ces moments de grand départ, ou des impératifs scolaires) fait un panorama.
Exemple :
« Ça y est c’est la rentrée, comme nous l’indique les cartons qui envahissent la librairie. Bonne journée à toi aussi ! Lord Brian, Dog save the queen. Prière de fermer la porte derrière vous. Pompom a une entorse à la patte. How many Disney movies have you watched? Voulez vous quitter l’application. Oui – Non. Thanks for watching. Subscribe. Alarme 9:30. DanAndPhilGames. PewDiePie. Cryotic. Markiplier. Prière de fermer la porte derrière vous. Promotion exceptionnelle. 40% d’économie. Consommer rapidement après ouverture. Run for switch / Save Mike. Credits. Prière de fermer la porte derrière vous. Fichier Dropbox partagé. Je suis prête dans dix minutes. Alarme 10:00. »
L’ensemble vaut plus que la somme de ces parties.
Mais chaque partie déjà vaut.
A lire ici.

https://formationslirecrire.wordpress.com/2015/09/16/paysages-de-lectures-textes-seance-1/

Vidéo

Maylis de Kerangal (entretien filmé, Saint-Jean-de-Monts, mars 2015), « La documentation, plus elle est juste et précise, plus elle débride la fiction »

[Rencontre avec Maylis de Kerangal, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, vendredi 13 mars 2015]

Ces captations vidéo sont un simple témoin (un peu basse def., on s’en excuse, mais au casque tout s’entend) de ces discussions que je m’efforce de faire aussi vives, douces et intenses que possible. Ici, Maylis s’exprime longuement sur sa fabrique de fiction, sur son rapport à la documentation, au travail et au repos, aux. personnages (« j’instaure des collectifs de personnages avec lesquels je dialogue »).

Une bien agréable manière d’attendre la parution de son tout prochain livre, A ce stade de la nuit, repris chez Verticales en octobre 2015 après une brève première existence, et dont un extrait vous était déjà donné à lire en amont de cette rencontre, ici : Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms.

Maylis de Kerangal partie1~1 from Guenael Boutouillet on Vimeo

Maylis de Kerangal 2 from Guenael Boutouillet on Vimeo.

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photo : Maylis de Kerangal, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

Apéro littéraire avec Maylis de Kerangal, rencontre animée par Guénaël Boutouillet // Le vendredi 13 mars 2015 de 19h00 à 20h30, Médiathèque – Espace culturel, Boulevard Leclerc, 85160 Saint-Jean-de-Monts

 

Journée professionnelle : L’école des loisirs a 50 ans (avec Martin Page, Anaïs Vaugelade et les Enfants Terribles) | jeudi 24 septembre 2015, Saint-Jean-de-Monts

Journée professionnelle : L’école des loisirs a 50 ans

Jeudi 24 septembre 2015, à partir de 13h30, à la Médiathèque Espace culturel de Saint Jean de Monts, 23, boulevard du Maréchal Leclerc, 85160 ST JEAN DE MONTS, Tél : 02 51 58 91 12 Dans le cadre du cinquantenaire officielle de la maison d’édition – voir le site dédié http://50ans.ecoledesloisirs.fr/

« Et quand je réponds « je commence par l’histoire », ça les laisse perplexes. Où est l’histoire ? Dans le texte ? Dans les dessins ? Pour le genre d’albums que je cherche à faire, l’histoire est racontée par le texte et par les dessins, ou plus exactement, entre le texte et les dessins. Quand j’ai une histoire en tête, la première chose que je mets sur le papier ressemble à un storyboard de cinéma, c’est à dire, une suite d’esquisses et de phrases mises en regard. », dit Anaïs Vaugelade dans une belle intervention trouvée sur le web, et c’est ce genre de questions, simples en formulation mais immenses dans leur potentiel de discussion et réflexion, que j’aimerais lui poser. Que j’aimerais leur poser, à elle et Martin Page, des questions de comment qui éclairent mieux que des pourquois. Posons-nous les ensemble ce jeudi d’avril. L’entrée est libre et gratuite. (Guénaël Boutouillet)

En 2015, la maison d’édition jeunesse parmi les plus fameuses (sinon la plus fameuse), aura 50 ans.
Profitons-en pour explorer, avec Martin Page, Anaïs Vaugelade et Thierry Morice de la librairie Les Enfants Terribles (Nantes), quelques facettes d’un immense catalogue, et pour nous pencher avec eux sur leur métier, sur leur art, leur quotidien
Qu’est-ce qu’on imagine, qu’est-ce qu’on raconte et comment le raconte-t-on, en texte et/ou en images, lorsqu’on s’adresse à des enfants ? Quelle importance ce travail revêt-il pour eux ? Quelles spécificités, quelles évolutions de la littérature à destination de la jeunesse ? Quelques questions parmi toutes celles que nous nous poserons, ensemble, en partage.
Cette journée fait suite à celle que nous avions consacrée aux éditions Memo (à l’occasion de leur 20 ans), en novembre 2013. Jeudi 24 septembre 2015, à partir de 13h30, à la Médiathèque Espace culturel de Saint Jean de Monts, 23, boulevard du Maréchal Leclerc, 85160 ST JEAN DE MONTS, Tél : 02 51 58 91 12
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Les invités
Martin Page est né en 1975. Il est l’auteur entre autres de Comment je suis devenu stupide, L’Apiculture selon Samuel Beckett et Manuel d’écriture et de survie. Il écrit également pour la jeunesse. Il écrit parfois sous le pseudonyme de Pit Agarmen. Son dernier roman, Je suis un dragon, est paru en janvier 2015 aux éditions Robert Laffont. Son site : www.martin-page.fr – Il a publié sept livres à l’école de loisirs. J’en ai plusieurs fois parlé sur ce site.


Anaïs Vaugelade est née à Saint-Ouen en 1973. Elle a vécu dans les Basses-Pyrénées jusqu’à dix-sept ans, puis est venue à Paris pour faire de la photo à l’école des arts décoratifs, et, parallèlement, des livres pour enfants à l’école des loisirs. Outre son goût prononcé pour les loups (« Une soupe au caillou » et « L’anniversaire de Monsieur Guillaume ») et pour les crocodiles ( série des « Zuza »), et les cochons (série de la famille « Quichon »), Anaïs Vaugelade interroge comme nulle autre les mystères de la conscience enfantine.  (extrait révisé de sa présentation sur le site de l’école des loisirs – où l’on trouve aussi son imposante bibliographie)


Les enfants terribles, libraires nantais : « Aux enfants terribles, vous trouverez bien-sûr beaucoup de livres (albums, documentaires, bandes-dessinées, romans…) mais aussi une sélection de jeux, des marionnettes, des expositions et surtout cinq libraires exigeants et passionnés pour vous guider dans ce petit monde. » (extrait de leur blog) —– (Journée conçue et animée par Guénaël Boutouillet)

Brigitte Giraud, Nous serons des héros, Stock, août 2015

« J’ai annoncé la nouvelle à Ahmed, qui siffla un grand coup et dit qu’une révolution avec des fleurs, c’était un truc de filles. Il ne comprenait pas plus que moi de quoi il s’agissait. J’ai quand même dit pour mon père, c’était la seule chose qui m’intéressait. J’avais fini par comprendre qu’il était mort à cause de la dictature, mis en prison pour ses idées, mais les causes de sa mort étaient restées floues, une crise d’asthme que personne n’avait enrayée, un peu comme si Bruno avait respiré le poil d’Oceano. Je n’ai jamais demandé où venait l’asthme de mon père : à l’époque, on ne cherchait pas la cause, je sais aujourd’hui que l’asthme peut être déclenché par la présence d’acariens, de cafards, de moisissure, ce qui devait être le cas dans sa geôle. C’était la saison du pollen aussi, il est mort en juin. On ne torturait pas dans les prisons de Salazar, c’est ce que j’avais entendu dire, on empêchait seulement les prisonniers de dormir, on les interrogeait sans répit. C’est cette version que je gardais pour moi, ne pas dormir, et pendant des nuits je me suis empêché de dormir. Personne ne le savait sauf Ahmed, qui comprenait. »

(Brigitte Giraud, Nous serons des héros, Stock, août 2015)

Jamais pareils.
Jamais pareil, et pourtant plus accueillant que le plus familier des foyers.
Jamais pareils, les livres de Brigitte Giraud – mais à chaque fois propices à étonnement nouveau.

Ici, à rebours de la biographie énumérative à l’infinitif de Avoir un corps (précédemment chroniqué), c’est sur le mode d’un récit beaucoup plus « classique » que le livre s’entame. Le point de vue est celui d’Olivio, jeune immigré portugais qui atterrit en banlieue lyonnaise au début des années 70, avant qu’on nomme « sensibles » ces quartiers de relégation progressive des pauvres et des métis. Façon pour Brigitte Giraud de tresser de la politique de plus visible façon que dans d’autres de ses livres (laquelle n’en est jamais absente, pour autant, car « l’intime », le foyer familial, tel qu’elle en dessine les ressorts et relations, « c’est politique »). Façon, ce faisant, de détourner aussi, discrètement, notre attention pour qu’autre chose monte et explose, qu’on ne dira pas.

Je ne dis jamais d’un texte qu’il use des mots justes, tant le qualificatif me semble impropre aux limites comme aux possibles du langage. Ce serait pourtant bien pratique dès lors qu’il s’agit d’évoquer ce que produit la prose de Brigitte Giraud, par son économie exemplaire : une focale resserrée, à stricte hauteur du point de vue considéré, un rejet du surplomb où se poserait un narrateur omniscient, qui maintient son lecteur en grande attention : oui, ce serait bien pratique, facile – mais ce serait une facilité bien réductrice.

Car l’économie Giraud, si elle procède effectivement d’un lent, long, rigoureux, travail de dosage et de retenue du flot des mots, ne produit nulle aridité, mais, au contraire, permet. Permet aux choses et aux idées de se donner à voir (à percevoir) avec grande netteté – la focale est parfaitement réglée (elle est aussi juste que possible, oui, lâchons-le, l’adjectif, juste, à cet endroit plus adéquat), le rendu est net.

Et si cette minutie, cette application mise à rendre possible toutes les apparitions nécessaires, est une constante, un invariant de son travail, ce qui varie le plus, outre le mode d’énonciation choisi, c’est le rythme de l’ensemble – pour, dans cet ensemble, faire spécifiquement varier des teintes, choisir quoi éclairer pour le faire apparaître, choisir quand et comment le faire. Modulation de fréquences.

Cette grande subtilité est ici, aussi, d’une grande habileté dramaturgique : elle est ce qui permet au final d’être si poignant : et le soin apporté à y laisser une part d’ellipse apporte une nuance supplémentaire à ce très beau journal d’une âme.

(P-S. lire un autre extrait du roman  sur mon tumblr faire (800) signes).

(Brigitte Giraud, Nous serons des héros, Stock, août 2015, Collection : La Bleue, 198 pages, EAN : 9782234077591).

nous serons des héros

Faire (800) signes : pourquoi un tumblr de plus ?

FireShot Screen Capture #180 - 'Faire (800) signes' - guenaelboutouillet_tumblr_com

Faire (800) signes

Chaque jour un extrait d’un livre lu ou en cours de lecture. (en complément de chroniques plus longues ici même).

L’avoir si souvent répété en atelier d’écriture ou en causerie périphérique : écrire dépend de ses conditions d’expérience – en même temps qu’écrire change les conditions de l’expérience. Depuis trois ans que ce blog (que j’aime à nommer site, puisqu’il ne se limite pas à cette fonction de journal, qu’il endosse même finalement (trop?) peu) m’anime autant que je l’anime, je cours après cette idée de journal de lecture au jour le jour – et que ce qui s’appelait collecte, initialement, a poussé par le milieu, s’est auto-engendré, a mué en un exercice de critique poussée – aussi poussée qu’il m’est possible. Les feuilles volantes, les post-its initiaux sont devenus des articles longs. Pendant que la pile de livres lus monte, toujours, plus haut vers le plafond. Et, à la fin de cet été de lectures ravies et gourmandes (avec une double entorse du pied droit, ça aide il faut dire), voyant arriver la date de parution des dits livres, et les échéances de retour au travail (celui qui paie les béquilles et les huiles de massage de la malléole, l’alimentaire, quoi), en même temps que voyant s’écrire toujours jamais assez vite les chroniques du Manon, du Giraud, du Enard… il me fallut faire signal, au moins, pour l’instant, en attendant plus.

Et tumblr, format hyper-léger, est ce qui sied à cette fugue-là : un court extrait + une photo de la couv – une photo perso, du livre là où je l’aurai (en partie) lu, avec variations, donc,  légèrement fictionnelles – ceci afin de ne pas inonder de photos de ma chambre  coucher. Le Markowicz, par exemple,  je ne lis pas qu’au jardin, je le lis : partout.

(Et j’y retourne)

(Et j’y prends d’autres notes).

Faire (800) signes, c’est donc à suivre : ici.

Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, éditions Verdier, août 2015

«(…)

prochant prudemment de son passé tel un archéologue qui fouille et retourne la terre à la recherche de vestiges ou de menus indices, interrogeant dans un ressassement insensé les couches superposées du temps afin de remonter à sa surface d’infimes trésors ou de petites reliques privées qui n’ont de valeur significative que pour celui qui les exhume, découvrant que des pans entiers de l’édifice se sont écroulés, ont été endommagés ou irrémédiablement détruits comme à la suite d’un bombardement ou d’une terrible catastrophe, ce phénomène, outre l’érosion naturelle et communément partagée par chacun, étant très certainement en corrélation avec l’usage abusif et combiné de psychotropes et de boissons alcoolisées, mais peut-être aussi ayant des causes plus profondes, plus secrètes et par conséquent plus difficiles à élucider, se retrouvant donc, malgré ses laborieux efforts, avec un corpus composé d’une série de moments sans cohérence chronologique, sans lien logique entre eux, comme morcelé et suspendus dans le vide, arbitrairement reconstitués et qu’aucun fait tangible ne permet de confirmer, oscillant dans un espace intermédiaire entre la réalité et la fiction : morceaux de gestes figés et d’objets sans suite, questions dans le vide, phrases inachevées, séquences sans début ni fin, instants désordonnés, série discontinue, mobile, fuyante, de différentes péripéties, scènes d’autant mieux gravées dans la mémoire qu’elles sont insignifiantes, fragments dépareillés dont les bords incertains ne s’adaptent pas les uns aux autres, épisodes confectionnés et arrangés en associations fortuites ou saugrenues dans une écriture qui change, bifurque, se retourne, maquille, altère, invente, amplifie ou atténue, certains détails comme exagérément grossis par un effet de loupe tandis que d’autres sont inexplicablement confus ou inexorablement effacés, les visages demeurant par exemple pour la plupart indistingables et flous, comme recouverts d’un léger voile transparent ou enveloppés d’une sorte d’émanation vaporeuse pareille à une aura ; (…) »

(Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, éditions Verdier, août 2015)

Difficile de couper, dans ce texte, ou plutôt : difficile de ne pas se conformer aux coupes telles que les a élaborées l’auteur.

En effet, ce roman de fragments, premier du poète Manon (poète dont j’ai souvent parlé par-ci ou par-là, roman dont remue.net avait publié les prémisses), est d’emblée extrêmement frappant dans son apparence, régi par une structure singulière – laquelle, on le verra, est autant la marque de ce saut, de cet aller vers l’ampleur dont Extrêmes et lumineux est le résultat, que la conséquence logique d’une évolution de son phrasé poétique durant ces dernières années. À la fois résultante et continuum, cette machine de mémoire et de langue fait roman, sans rien amoindrir de cette douce puissance constitutive de la poésie de Christophe Manon.

Construit en fragments incomplets, débutés et clos au milieu d’un mot (et ce sont ces mots coupés qui font jonction entre chacun des fragments dissemblables), le livre parcourt une mémoire – des mémoires : moments d’ivresse, de violence, d’extrême sensualité, photos de groupe dont on ne sait plus les noms des sujets, versos de cartes postales sans lien familial nommé…Le point de vue est d’enquête, comme les éléments d’Histoire, récurrents, d’un théâtre ambulant qui fit la gloire familiale avant dispersion et mise au clou, semblent en attester.

Mais l’enquête elle-même n’annonce ni son objet ni sa méthode, elle les cherche en les formulant. C’est comme d’ouvrir un coffre, au grenier, d’y trouver des archives, en leur désordre initial, et de s’y perdre en tentatives de classement qui toutes successivement s’annulent dès qu’une autre piste, une nouvelle possibilité, surgit : car c’est ce regard rétrospectif seul qui confère à l’archive son statut : ce qui s’amoncelle dans un coffre (dans une mémoire), c’est du tout-venant, de la vie même, de l’en-cours : quel album-photos familial saurait n’être pas incomplet ?

Composé d’une seule phrase, ourlée de méandres, innervée de boutures, d’embranchements, de reprises, d’hésitations (les ou bien abondent), d’une étrange évidence, le texte joue de tous les ressorts rythmiques (voire typographiques, comme dans l’usage de ces blancs qui rapiècent les monologues intérieurs) pour unir ces contraires, assumer allègre cette dimension quasi-oxymorique, apparemment paradoxale, annoncée dès son titre : certes l’adjectif extrême ne constitue pas le contraire de lumineux, mais leur association est contre-nature autant qu’évidente dès qu’inscrite par Manon.

C’est aussi toute l’efficacité de cette structure formelle qui opère : la coupe est nécessaire, pour retrouver un semblant de souffle, sans que cesse le vertige – mais l’ourlet fait au sein même du mot final vous relance aussitôt, lecteur, dans la nouvelle direction prise : vous vous dirigez en ces méandres, avec une implacable lenteur, comme en un jeu de plateformes hypnotique, opiacé.

Ce principe de coupe, annonçais-je, est continuité de sa poétique, de son geste – et notamment la lecture publique, telle qu’il l’a envisagée ces dernières années, augurait cette chute en milieu de phrase : des extraits de l’éternité ou de qui-vive (deux livres essentiels, parus au dernier télégramme, reconsidérés rétrospectivement comme pièces d’un même cycle ), audibles sur remue.net, produisait un effet extrêmement singulier, un appel, une coupe brutale autant que la nécessité de relance. Sans en être le décalque, puisque les fragments sont bien plus longs ici, que ne l’étaient ses paragraphes-poèmes, cette structuration en est une rémanence – et témoigne de cette si fertile ambiguïté.

Le miracle si particulier de ce livre magnifique, c’est de parvenir à cheminer dans cette étrange indétermination. D’énoncer du collectif, sans nous, ni je : ce tombeau-là, ces fantômes, ces aïeux, sont nôtres : leurs vies minuscules leurs sont restituées dans leur unicité, en même temps qu’anonymisées pour nous être offertes.

Et le chemin, réel ou fictif, emprunté par le narrateur Manon dans ses archives, concrètes ou imaginaires, est ainsi rendu nôtre.

(Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, éditions Verdier, août 2015, ISBN : 978-2-86432-805-6)

Rencontre avec Martin Page, Saint-Jean-de-Monts, samedi 8 avril 2015 (vidéo)

[Rencontre avec Martin Page, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 8 avril 2015]

De Martin Page j’ai eu plusieurs fois l’occasion de parler par ici, comme du grand « fictionneur » qu’il est, passé maître en détournement de zombies – mais le maître en fiction sait d’en servir pour des choses à propos du monde réel, et son essai « manuel de survie » le disait également très bien. Lire Martin Page, c’est aussi une reconquête des substantif « fantaisie » ou « imaginaire », réincorporés au coeur de la matière littéraire. Nous parlons de tout cela durant cet entretien réalisé au printemps 2015. (N’hésitez pas à monter le volume, la captation est un peu « juste »). A lire ci-dessous, une reprise augmentée d’une chronique de « Je suis un dragon », écrite pour (et publiée par) mobiLISONS, le magazine de Mobilis (dont j’ai la joie d’assurer la coordination éditoriale depuis ses récents débuts, en mai 2015).

Partie 1.

Partie 2.

Je suis un dragon, Martin Page (Robert Laffont, janvier 2015)

(reprise d’une chronique initialement parue sur mobiLISONS, mai 2015)

Martin Page, romancier prolifique (publié longtemps au Dilettante, puis à L’Olivier), originaire de Paris et installé à Nantes depuis quelques années prend un grand plaisir à s’affranchir des assignations et chapelles, à se jouer des genres, voire, comme ici, à jouer du genre pour y nicher son goût de la fiction.

Avec son double Pit Agarmen (en fait un pseudonyme très vite, et volontairement, dévoilé – les deux patronymes sont d’ailleurs en regard sur la première de couverture), il s’efforce de hisser le fantastiques hors du ghetto « page-turner pour ados » où souvent on le cantonne. La Nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai lu 2014) était une habile variation sur la figure du zombie ; Je suis un dragon constitue un bel hommage, autant qu’une habile critique, des super-héros.

Il s’agit en l’occurrence d’une super-héroïne – façon aussi pour Martin Page de ne rien céder de ce qui le constitue en tant qu’homme et auteur : un solide humanisme, doublé d’un féminisme à toute épreuve.

Margot est une enfant timide et solitaire, brutalement rendue orpheline, dont l’étendue des pouvoirs se révèle à l’orée de l’adolescence, face à la brutalité du monde social. L’armée, les services secrets, les pouvoirs politiques, se disputent les faveurs de celle qu’ils considèrent comme une arme absolue, tentent de canaliser cette immense force qui est la sienne – mais l’adolescente, se sentant enfermée, puis trahie, prendra un tout autre chemin, pour affirmer sa singularité : celle d’une jeune femme comme les autres, c’est-à-dire : unique.

Et l’art de Page/Agarmen est grand, pour ainsi jouer sur deux registres simultanément : tout est frontal, et les lecteurs friands de blockbusters seront servis, tant ça explose et accélère aux moments-clé ; et tout est subtil, possiblement métaphorique.

Ainsi le mot d’ordre de Margot, son viatique, emprunté à Nabokov, fait-il écho aux thèmes et principes de celui qui fut également, il y a quelques années, l’auteur d’un excellent Club des inadaptés, à l’école des loisirs : To be kind, to be proud, to be fearless. Douce, fière, et sans peur, est donc Margot – et fort stimulante, la lecture de ce roman.

Je suis un dragon, Matin Page, Robert Laffont Collection Médium (2015) EAN13 : 9782211216203 Prix : 14 €

Amaury Da Cunha, Fond de l’œil (éditions du Rouergue, collection la brune, mai 2015)

« La photographie envahissante

 La photographie me touche, m’obsède, m’agace – elle est devenue tout à fait envahissante sur plusieurs fronts : elle me fait gagner ma vie (je suis dénicheur de clichés pour un quotidien) et elle rend aussi mon existence supportable grâce aux photographies que je prends en marge des journées de travail.

Comment ces figures dérisoires, mensongères et rêveuses, ont-elles gagné une telle importance ? Pourquoi donner une place aussi cruciale à des petits bouts de papier ou à ces images prisonnières d’écran qui montrent le monde autant qu’elles le manquent à chaque fois ? »

 La question est vaste et insoluble ; mais elle est aussi ce qui produit ce livre et qui permet à l’art du photographe Amaury Da Cunha de se perpétuer (et ainsi, dit-il au-dessus tout simplement sans afféterie, de rendre son existence supportable). La question vaste, oui, au moins double, du comment et du pourquoi la photographie, est au moins doublement insoluble, elle l’est multiplement ; elle est pourtant posée, rejouée, affrontée à chaque parcelle de ce livre – appelons-les oui, des parcelles, ces unités de deux ou trois pages, car il s’agit ni de chapitres ni de poèmes, mais un étrange découpage faisant courir ces courts textes (centrés verticalement) sur plusieurs pages quand un typographe radin ou peu imaginatif les ferait tenir sur une seule.

La question de la photographie – tellement polymorphe chez Da Cunha, dont elle constitue le(s) métier(s), artistique et alimentaire, mais également l’obsession, ainsi qu’une tradition familiale – puisque multiple, est multiplement appréhendée. Les possibles réponses sont nombreuses, fuyantes, divergentes :il n’y a pas de pot-aux-roses ; il y a des pots épars dans un champ de roses ; il y a des vivants et des morts (les ancêtres photographes, le frère tragiquement disparu ; les fantômes de chacun) ; il y a des usages et des pratiques, distingués même en leur porosité ; il y a des technologies invasives, et fertiles lorsqu’on les prend à rebrousse-poil :

 « Ces images cachées

 Sur Google, grâce à la fonction Who stole my pictures, on peut pister toutes les occurrences d’une même photo sur la Toile, ou découvrir des visuels de la même famille.

Je ne comprends absolument pas comment cela marche, mais le résultat est sidérant : le logiciel identifie sans doute le sujet de la photo (un portrait, un paysage), la dominante de couleur et la densité de lumière, et il propose des images quasiment identiques à l’original.

J’ai fait quelques essais concluants avec des images qui ne m’appartenaient pas, mais, lorsque j’ai voulu « jouer » avec les miennes, je me suis heurté aux limites de ce gadget.

Mon image d’une femme recroquevillée sur un lit donne naissance à des suggestions bizarres : beaucoup de chats, quelques oiseaux aussi, un corbeau.

Le visage sombre d’une ancienne amoureuse sur son lit, éclairée par un réverbère de la rue, se transforme en une tête de poupée de cire.

Si je décide de prendre cette recherche au sérieux, elle révèle pour moi certaines « essences » virtuelles qui constituent un inconscient photographique peuplé de fantômes, de peintures gothiques et de petits animaux morts. »

 Cette façon de chercher le « gremlin », le bug dans la grande surface (à entendre littéralement : la vaste surface d’images qui font tapisserie infernale et infinie), me rappelle par exemples certaines des circulations chères au Général Instin : comment une photographie commémorative d’une stèle, tavelée par le temps, ouvre brèche à l’activation/réactivation, de tous les spectres potentiels ; comment le mésusage volontaire des technologies (celles-ci notamment, des reconnaissances digitales d’images) renverse leur apparent absolutisme. Ces modes de hacking léger dont use Amaury Da Cunha pourraient constituer une Ludique de survivance face à l’ensevelissement sous les images – ou, pourquoi ne pas inventer la Luddique, en mémoire des Luddites qui se soulevèrent contre les machines, en pleine révolution industrielle – laquelle va de pair avec l’intuition, l’essai puis l’essor de la photographie – divagation depuis ce texte, qui demeure ouvert (comme la mise en page aussi le suggère).

Un texte, un livre, empreints de cette qualité rare : celle d’être autant criblé d’espaces où se perdre, divaguer ; que constitué de rapports extrêmement délicats et précis sur l’état d’être au monde – dont le fait de voir demeure une preuve, si trouble et mystérieuse soit-elle.

Amaury Da Cunha, <em>Fond de l’œil</em> (éditions du Rouergue, collection la brune, mai 2015), ISBN-10: 2812609168, ISBN-13: 978-2812609169) / Voir aussi le très beau travail photographique d’Amaury via son blog saccades

 

 

Raymond Penblanc, Phénix (Christophe Lucquin éditeur, 2015)

« La nuit est comme la neige, faussement silencieuse, on dirait que le noir et le blanc sont pareillement traversés d’un fin réseau de veinules et de nerfs, et que tout ça se froisse d’un rien. La nuit est invisible. Ce qu’on ne peut saisir avec la main on ne peut s’en emparer non plus avec les yeux. Quand j’étais petit, je croyais que la nuit possédait un corps. A cet âge, je pouvais facilement la toucher la voir. Quand on est enfant, on vit dans la lumière, et on se dit que là où la lumière s’arrête commence aussitôt la nuit. Quand j’étais enfant, je léchais la nuit derrière le carreau froid, tout en prenant soin de ne pas ouvrir la bouche et de ferme les yeux pour l’empêcher d’entrer. En même temps, je pouvais rester des heures à la contempler derrière la vitre, comme à l’imaginer se dilatant au fond de mon cerveau. Si j’ai frappé le carreau avec mon poing, ce fut davantage pour chasser cette nuit de mon crâne, comme on chasse un démon, ou une idée noire. »

(Raymond Penblanc, Phénix, Christophe Lucquin Éditeur, mai 2015)

Le garçon qui parle, nous livrant sa vision onirique du monde alentour, qu’il traverse comme on traverse une succession de miroirs, est un collégien de la campagne, d’une campagne qui n’est pas plus située géographiquement que le récit ne l’est historiquement – que j’ai, durant une longue part de ma lecture, comme post-datée, l’imaginant des années 60, tant aucun marqueur d’époque n’est donné, tant aussi la ville est absente.

Cette campagne, qui environne le garçon (qui se fait appeler Perceval), est un tout, une infinité minuscule, où déployer toute la fantasmatique des pulsions et perceptions adolescentes. Lesquelles sont ici incandescentes, qu’elles soient de nature mystique (qui gouverne Perceval, désireux de communion et de ferveur sacrée), ou sexuelle (dont son grand frère Roland s’accapare le monopole) : tout ici du réel fait fiction, tout du rêve ou de l’imaginé résonne dans les corps et agite le vivant.
Au gré des visions du jeune garçon, nous naviguons entre effroi, espoirs et délices. Ses amitiés avec d’autres parias potentiels, comme lui trop singuliers pour ne pas s’attirer les foudres des butors, sont extraordinaires de possibles (l’un de ses deux amis, un arabe, lui fait découvrir la littérature, via Jarry et son Ubu, avant de s’en retourner au Maghreb ; l’autre est un géant mutique qui sculpte des statuettes animistes dignes du meilleur de l’art brut) ; elles permettent surtout de tenir et de traverser cette année, saison après saison (lesquelles découpent le roman en quatre chapitres) ; de se tenir droit pour passer à travers les humiliations ordinaires que souhaitent lui infliger ses congénères collégiens.
C’est, en somme, un roman de formation – spirituelle, charnelle, familiale – mais où rien ne se déroule comme attendu, où la surprise nous attend à chaque phrase. Les dites phrases sont brèves, d’une poésie oblique, et s’accumulent pour faire dévier sans cesse le récit de son axe, déréguler toujours un peu plus notre appréhension de la réalité environnant Perceval. Il y a aussi des pommes et leur apport charnel, un arbre mort, des balles de jonglage : il y a des multitudes d’apport magiques du réel dès lors qu’on en considère les puissances.
Un roman dont le mystère ne se déflore pas ni pendant ni après la lecture, dont le charme épaissit dans le même temps. Une belle découverte, tant de Raymond Penblanc (qu’on avait déjà lu dans le corpus Instinien de remue.net), que de son éditeur Christophe Lucquin.

(L’éditeur Christophe Lucquin traverse des difficultés passagères ; il faut saluer ce travail, son soin et sa singularité, l’aider. Une collecte via ulule est lancée, en bonne voie d’aboutir, mais un peu d’aide encore est nécessaire. Ici).

Raymond Penblanc, Phénix, Christophe Lucquin Éditeur, mai 2015, EAN : 9782366260403, ISBN : 9782366260403

Puissances de la fiction : Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Helium / Des lions comme des danseuses, éditions La Contre-allée, 2015

« Puis tout le monde était furieux donc personne ne pouvait s’en rendre compte, et nommer la chose, mais voilà : l’Europe était en train de devenir gratuite. Un cercle vertueux était enclenché qui pourrait amener les chefs à débarrasser leur propre culture de toutes les traces de la rapacité européenne. Si l’Europe devenait gratuite, il y avait fort à parier, étant donné les rapports infinis existant entre les deux continents, que l’Afrique ait elle aussi à brûler certaines idoles, dont le dieu Pognon ; à réapprendre une certaine gratuité. Une chance : ce dieu-là était chez eux nettement plus jeune, ses racines étaient peu profondes, elle seraient faciles à extirper. Ce qui n’était pas le cas de l’Europe, loin de là. Mais pour lent qu’il soit, le processus semblait irréversible. Elle était en train de devenir gratuite et c’était vertigineux. Cette gratuité, une certaine ligne de son histoire, en sommeil pendant longtemps, y menait maintenant sans barguigner. »

(Arno Bertina, Des lions comme des danseuses , La Contre-allée, 2015)

D’Arno Bertina, on loue souvent –comme j’ai moi-même eu plus d’une fois l’occasion de le faire – la qualité réflexive du travail, dont est saluée l’extrême intelligence (au sens le plus concrètement étymologique du terme, celui de mettre en lien des choses qui ne l’étaient pas ou ne la savaient pas, et à qui ça manquait). Au risque d’en faire un motif enfermant, un résumé-bientôt-poncif comme la machine informationnelle aime tant à en produire. Mais cette qualité méta-romanesque, cette vivacité analytique sont réelles, effectives : oh, comme j’ai pu par exemple en goûter la saveur, logé à cet avant-poste que fut de m’occuper de son journal de résidence en ligne, durant sa résidence à Chambord, en 2012 (le blog https://sebecorochambord.wordpress.com/ a été sanctuarisé par Ciclic, lisez-le, c’est de belle tenue). Il ne faut pas pour autant, se priver du plaisir de les lire, ses fictions. En voici deux occasions simultanées. Tout d’abord, Des lions comme des danseuses, aux excellentes éditions de la contre-allée (et dont l’extrait figure ci-dessus). Ici encore, dans cette novella parue en mars 2015, la réalisation d’une Idée est au centre ; et cette possibilité politique (citée ci-dessus), d’une gratuité du Bien Commun, instaurée par un renversement des rapports patrimoniaux et juridiques avec l’Afrique, si elle constitue une belle inversion du réel terrifiant dont l’information nous parvient chaque jour (où l’Europe, non, malheureusement, n’est pas gratuite, pour les Africains, loin s’en faut), est ici amenée à nous, apportée par l’auteur et son écriture, selon une voie singulière – et extrêmement habile. C’est le mode de la fable que choisit Bertina pour rendre admissible sa spéculation logique : l’entame se fait même sur un ton brièvement réaliste (ou du moins, dont le récit se voit jalonné de juste ce qu’il faut d’éléments de détail contextuels pour « faire vrai »), qui prend par la main le lecteur de récits (qu’ils soient fictionnels ou journalistiques), lui montre la lune, en dessine les contours du doigt – tout en le menant toujours ferme de l’autre main, dans l’enchaînement des faits, qui sont autant d’idées. On ne résumera pas cet enchaînement, ce serait gâcher le plaisir, et puis le livre est court : je l’ai pour ma part déjà dégusté deux fois. Pour vérifier ? Pour revenir, aussi. Pour suivre à nouveau cet arc, cet impeccable mouvement logique, réjouissant également par la joie pleinement politique qu’il procure. Comme une symétrique, un versant optimiste de ce Rapport w (inculte), signé Emmanuelle Heidsieck que j’avais tant aimé en 2013. Où comment la dérive logique depuis un aspect des rapports politiques, juridiques, institutionnels, régissant notre monde, produit une fiction rénovée. Et c’est épatant de le constater, à quel point fiction et idées s’épaulent, ici, s’augmentent réciproquement, se permettent. Application au domaine de la fiction littéraire de la volonté d’émancipation qui semble régir l’écriture de Bertina – et ce, à plusieurs échelles, celle de la phrase comme de la construction du livre, de la thématique comme des motifs. C’est hyper simple – a priori. L’enchaînement est implacable et logique. Mais c’est in-résumable sans tout re-raconter – sans relire donc – ce dont , on ne se privera pas, répétons-le. Et l’invention d’une fable (pas d’un roman, à thèse, dont les personnages seraient les marionnettes du démiurge narrateur) n’est pas une mince affaire, les plus grands auteurs de « jeunesse » le savent bien. Et c’est surtout formidablement stimulant pour le lecteur, doublement émerveillé, de ce qu’on lui raconte en même temps que de ce que cela permet. Une évasion extrêmement féconde. Et cette fiction, cet art de la fiction, on en saisit aussi la mesure face à la version remaniée de son anti-biopic de Johnny Cash, J’ai appris à ne pas rire du démon, paru en même temps aux excellentes éditions Hélium, dans leur toute neuve collection Constellation, qui accueille également Alban Lefranc et Didier Da Silva. Titillante frustration que de ne pouvoir se faire généticien textuel amateur, et se saisir du texte originellement paru chez Naïve, pour mesurer l’écart entre les deux versions : car Bertina en a retravaillé chaque phrase ou presque. La structure ternaire demeure la même que dans la V1 du livre : 3 parties pour 3 zooms sur Cash à une période différente de sa vie de légende : le weird représentant de commerce originel, l’icône en sa déchéance ; le grand chanteur agonisant – vu pour chacun des chapitres par un rapporteur autre, qui constate pour chacun d’entre eux ne saisir qu’une part demeurant mystérieuse, opaque du personnage. Le livre contient donc une critique des fictions officielles, du grand storytelling contemporain, contestées depuis l’échelle 1, à « hauteur d’homme », pourrait-on dire si l’expression n’était pas épuisée, et surtout qu’il s’agit pour Bertina de faire avec une conscience et une identité revendiquées comme multiples (en leur point d’origine) et parcellaires (en leur point d’arrivée). Faire fiction depuis, au sein de, avec et contre le storytelling alentour, est un possible, est un devenir acceptable de la littérature. Encore faut-il s’en donner les moyens, d’accepter de se faire fabuliste déniaisé, donc, forme de démiurge faible, ou dégradé (et conscient de l’être). Et l’on entendra bien, dans le passage cité ci-dessous, que les moyens nécessaires sont ici, aussi, ceux d’une langue mouvante, mouvante car, vivante, chatoyante, langue inventeuse, langue animale :

« Ce sont les pionniers protestants qui ont drogué Cash. Je voudrais lui dire « tu as souffert dans ton corps des valeurs que tu dis belles, importantes », mais il refuserait cette lecture-là, par humilité, pour ne pas s’éloigner de ce qu’il a été, aussi, ne pas se sentir encore plus seul car déjà la solitude appuie efficacement l’œuvre de la destruction. Ne pas devenir le christ inférieur des pionniers et de ceux qui achèteront bientôt, dans les boutiques du mont Rushmore, ces stetsons « Johnny Cash » dont ils se serviront pour protéger un crâne plein de merde, plein de récits édifiants et de rencontres avec les pères de la nation alors qu’il n’y a pas de rédemption, et pas de descente aux enfers – que des histoires tournant en boucle sur elles-mêmes jusqu’à s’écrouler ou exploser ; des forces, des spirales qui vous portent et vous transportent un temps, avant de vous jeter à terre, aucune d’entre elles n’étant à lire dans la continuité d’une autre ; ces histoires ne sont pas prises dans une logique, ce sont des forces ou des effondrements et non un récit ouvert par une scène d’exposition menant à un climax et jusqu’au dénouement. Le moi est une fiction, Johnny le sait, écrite par des géomètres et des plombiers, c’est-à-dire des voyous, des as de la résolution, des champions du plan orthonormé. »

(Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Helium

Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Helium / Des lions comme des danseuses, éditions La Contre-allée, 2015, ISBN9782917817346

De Tanguy Viel, de ses abysses, essais, et autres pensées à classer – Icebergs, une série de texte sur ciclic-livres

(Intégrale du cycle de conférences à l’écoute).

Tanguy Viel est un auteur dont je suis le parcours, de longue date, et parfois d’assez près, pour avoir pu, à plus d’une reprise, me faire éblouir de la brillance de sa pensée, toujours en route, en mouvement. (Souvenir de cette proposition de résidence, à La Roche-sur-Yon, formulée en 1999 sur les conseils de Léa Toto, à laquelle il nous répondit à main levée, dans l’après-midi, par fax, en trois paragraphes calligraphiés à même une table de bistrot, évidemment singuliers, évidemment pertinents).

Tanguy Viel écrit des romans extrêmement réfléchis (ce qui parfois agace, parfois lui est reproché), extrêmement intelligents – mais dont celles et ceux qui observent, accompagnent, l’évolution de cette écriture, et dont lui-même sans doute, savent qu’ils ne suffisent plus ; et que cette pensée évolutive, en elle-même romanesque (=en incessant mouvement, trépidante même parfois), gagnerait à trouver, elle aussi, son livre (=sa forme, son architecture, son endroit où advenir), plutôt que d’infiniment se soumettre à retrait, correction, réévaluation compte plus les retraits successifs de Viel, de la suppression de son site web début 2000, jusqu’à cette conférence de La Baule en 2013, si complémentaire de celle de Stéphane Bouquet ici évoquée, et qui n’est malheureusement plus en ligne (lisez-en quelques mots grapillés et twittés au vol à l’époque).

Ciclic, agence du livre et de l’image en région Centre (avec qui j’ai la chance de parfois travailler), par l’entremise de Yann Dissez (avec qui j’ai la chance de souvent travailler), ont eu la judicieuse idée de proposer singulier un chantier à l’écrivain : une sorte d’essai en feuilleton. Intitulé Icebergs, il s’agit, selon ses propres dires en introduction, d’«une série de réflexions sur l’écriture, de promenades dans les allées d’une pensée qui tourne et vire, une pensée à vrai dire obsédée par les formes qu’elle peut prendre dont, justement, l’écriture. Cette pensée inquiète se demande surtout comment les autres, tous les autres, ont fait avant elle. »

Le format est le suivant : chaque mois, une lecture (aux Temps modernes, Orléans) ; enregistrée et livrée, le mois suivant, sur le site de Ciclic livre. Façon de faire, au moins, deux choses en même temps : de cette réflexion se nourrir, en même temps que les auditeurs présents aux lectures, et permettre en un second temps que les non-orléanais (nous sommes un quelques-uns, oui) s’en saisissent également ; et de cette réflexion faire livre, laisser trace, a contrario du penchant mélancolique et à-jamais-insatisfait de l’auteur (dont il parle, d’ailleurs, dans un de ces épisodes) : faire avec et contre son gré, et, ce faisant, faire exister cette forme écrite, qui fut par lui nommée, en prémisses, un presque-livre. C’est permettre à ce presque d’exister en tant que texte avéré, puisque : édité, puisque : lu.

J’ai dit plus haut que je travaillais parfois pour Ciclic, et chance : je suis chargé de lire ces textes quelques jours avant leur première publication (à haute voix, aux Temps modernes), pour en faire l’annonce, sur le web et les réseaux. Seront agrégés ici même (et repris, a posteriori), ces teasers épars, et avec eux les liens utiles, vers le texte, et l’enregistrement, de sa lecture par Tanguy.

Deux autres ressources le concernant : ce magnifique récit d’expérience de sa résidence à Clichy-sous-Bois, par Sylvie Cadinot-Romero, et évidemment les pages consacrées à ses livres sur le site des éditions de Minuit.

Tanguy Viel, Icebergs #1 « La vie aquatique »

Durant cette première lecture, à la fois introduction et texte plein, augurant du ton et de l’esprit la forme que prendront ces essais flâneurs, il est question du caractère maritime des livres, et Tanguy Viel se demande ici plus précisément quelle forme (un poisson, une algue ?) peut prendre cette vie aquatique du texte. Mais il est aussi question de boxe et de cinéma, du nom des plantes, d’écriture en marche, de Montaigne et de Cicéron (et de Sebald, et de quelques nombreux autres encore). Cette promenade entre les formes et les idées se fait nonchalante, en optimiste, dans ce qui constitue pour lui“un certain projet d’écrire […] : celui de se tenir au plus près de sa propre pensée, celui de s’accompagner soi-même dans une vérité fluviale et toujours neuve qui serait aussi, en dernière instance, la possibilité de se constituer.”

(Icebergs #1 « La vie aquatique » : le texte et la lecture, chez ciclic livre)

Icebergs #2 « Dans les abysses »

Nous avions quitté Tanguy Viel, à l’issue de sa “Vie aquatique”, séance inaugurale de ce cycle de lectures (à écouter ou à télécharger ici), en compagnie de Paul Valéry, face à l’incendie d’un magnifique trois-mâts, dont l’épave était coulée pour rejoindre les hauts-fonds. “En matière abyssale, nous en savons peu sur la vie des gouffres”, pose-t-il en introduction de cette deuxième promenade, qui, en scaphandrier de l’âme humaine, le voit s’intéresser aux diaristes les plus extrêmes et incontrôlables, les Henri-Frédéric Amiel ou Robert Shields, postés “dans cette mince plage qui sépare l’écriture de l’œuvre” (Roland Barthes). La mélancolie, problème littéraire récurrent et insoluble, qui l’a occupé déjà un moment, nous raconte-t-il, est aussi ce qui le travaille en parcourant la maison de Descartes (après avoir visité celle de Montaigne lors de sa première promenade). Il s’agit encore, toujours, de se questionner, lucide et souriant face aux gouffres avec lesquels Henri Michaux (comme Antonin Artaud) tenta de faire connaissance.

(Icebergs #2 « Dans les abysses » : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #3  “Point à la ligne”

« Je crois qu’il est temps de quitter ces territoires sans espace, où l’espérance se mire dans la perversité », annonce Tanguy Viel à l’orée de ce troisième volet, ce pour éviter d’en parvenir à ce point de mise en abyme que redoutait Pavese, celui où « où, avant même de composer un poème, (il) en esquisserait l’étude critique ». Et, pour amorcer un mouvement et ne pas se pétrifier sur place, Tanguy Viel de hisser les voiles pour prendre la route des Amériques, tissant au passage un malicieux lien, par synchronicité, entre l’avènement de la méthode de pensée de René Descartes et le départ du Mayflower vers le nouveau Monde. Et sur les bases d’une comparaison amusée et subtile entre deux manières, européenne et américaine, de voir et faire littérature, c’est tout un rapport au monde que questionne Viel, des embardées de Kerouac aux visions de Virginia (Woolf), en un bel éloge, certes contrarié, du lâcher-prise.

(Icebergs #3 “Point à la ligne” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #4 « VISIONS »

« C’est que l’échelle à l’intérieur de soi n’est pas du tout la même qu’à l’extérieur. A l’intérieur, ce sont les lois célestes qui régissent les idées. A l’extérieur, c’est plutôt de la physique nucléaire. » Ce mouvement, presque pendulaire, entre intérieur et extérieur (comme entre grands espaces américains et pages blanches européennes, dans l’épisode précédent), une unité et dispersion, qui se poursuit à l’échelle du feuilleton ; cette oscillation entre dedans et dehors multiples, s’intensifie dans cet épisode. Tanguy Viel, questionnant sa propre propension à ne pas entamer (et moins encore finir) certains chantiers d’écriture lorsqu’il en il a fait l’annonce à autrui, continue sa promenade, entre les monticules impossibles du facteur cheval et le Paradis de Dante, entre « poétique » et « psychologie » (les guillemets sont de lui), entre l’ouvrage du tailleur et celui du maçon. « Il faudrait réfléchir sérieusement à la question, il faudrait prendre un temps pour entrevoir, chez chaque écrivain, chaque artiste, ou bien ce qu’il a de drap ou bien ce qu’il a de pierre, en durcissant pour l’exercice ces deux tendances supposées de l’esprit. » C’est ce qu’il fait en ce quatrième volet d’une promenade qu’on se réjouit de continuer à ses côtés.

(Icebergs #4 “Visions” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #5 «Vivre avec les serpents»

Ce cinquième « iceberg » aurait pu s’appeler « Penser / Classer », du nom d’un fameux livre de Georges Perec, « scribe assyrien » (comme le surnomme Tanguy Viel affectueusement) qui, s’il n’intervient qu’en toute fin de cet épisode, est un absent très présent, dans ce chapitre essentiellement consacré aux bibliothèques. Et cette discrétion se pose en miroir de la façon de faire de Perec, dont Viel suggère aussi qu’il a « passé sa vie à ça, glisser les démons derrière des grilles, inventant une sorte de langage quasi-répressif, à force de méthode et de pudeur ».

Penser, classer nos bibliothèques, et avec elles, nos âmes. Il y a celle, colossale et légendaire, d’Aby Warburg, qui fut sa folie, son réconfort et son œuvre. Il y a aussi celle d’Alexandrie, lieu du traitement de l’âme. Il y a encore ce qu’en affirmait Elias Canetti, qui la considérait comme « la meilleure définition de la patrie ».

La bibliothèque, multiple et universelle, Tanguy Viel la relit depuis son prisme intime, la pensant et classant selon ce qui l’occupe et l’agite : la lutte, impossible et toujours reprise, contre la tenace et angoissante « fuite des idées ».

Ceci pour s’efforcer, inlassable et palpitant, de « donner une forme visibles aux mouvements de l’âme ». De se faire, en somme, « géomètre de l’esprit ».

(Icebergs #5 “Vivre avec les serpents” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #6  “Vaille moi, longue étude !”

Serait-ce du name-dropping ?, fut la question qu’un auditeur posa ironiquement  à Tanguy Viel à l’issue d’une des lectures de ce cycle.

Et plutôt que de s’en défendre, Tanguy Viel préfère ici, en écho aux pérégrinations en bibliothèques du volume 5, acquiescer et prendre la formule à la lettre, puis à son compte. Oui, il faut nommer. Oui, citer lui importe, et cette collecte-là, au cœur des mots des autres, compte. Car après tout, ce cycle découle, avoue-t-il dans ce sixième épisode, d’un cahier de notes éparses, d’emprunts et de citations chères, tentative dérisoire de reconstitution d’un ordre au cœur de ses lectures.

Ce texte-promenade, tendant plus vers la forme album que vers celle du livre, entreprise hybride, entre diariste et copiste, est un geste de lecture autant que d’écriture. Et ce sixième volet n’y dérogera pas, au sein duquel Montaigne et Robert Burton (son noir symétrique auteur d’une incroyable Anatomie de la mélancolie) converseront avec Thomas Bernhard ou Jean-Luc Godard – mais avant tout avec Christine de Pizan, « qui vécut à Paris autour de 1400 et dont on dit qu’elle est en France notre première écrivaine ». Il lui faut les nommer, celles et ceux qui avant lui nommèrent les choses, et particulièrement de Pizan, et avec elle son livre Le chemin de longue étude, « qui raconte la liberté conquise par la voie des livres ».

Car il y a avant tout, pour Tanguy Viel, « (…) là, entre le livre de citations et le journal intime, une fraternité cachée, celle de se vouloir saisir en sa dépossession même (…) ».

Fabuleux tissage, essentiel à l’édification, de l’œuvre comme de soi, car après tout, se demandera-t-il, « peut-être que la vie elle-même ne tient (pour lui) que dans la fabrication du tissu. »

(Icebergs #6 “Vaille-moi longue étude” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

« Avant j’étais quelqu’un rempli de société. Socialement composé des pieds à la tête.» | Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015

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« Avant j’étais quelqu’un rempli de société. Socialement composé des pieds à la tête.

 Depuis le début je m’étais composée. J’avais fait tout un travail de composition, je m’étais distinguée. Grâce à ma distinction, je pouvais m’intégrer, c’était par habitude, j’avais un habitus.

 Ma dimension sociale m’était constitutive, mes ongles, mes chaussures, mon savon, mes oreilles, mon air général étaient conditionnées par la situation.

 Elle était assez bonne, je n’avais rien à dire, j’avais un travail, c’était dans la culture. Je m’étais cultivée dans le domaine culturel.

 Je m’intéressais à l’art, par exemple. Ça ne servait à rien mais ça m’intéressait.

 Je me souvenais de ça, qu’une œuvre d’art n’est pas comme un couteau, que ça ne sert à rien.

 Que l’objet de l’art est l’art.

 Que l’objet du couteau n’est pas l’art du couteau ni même l’art de couper.

 Que l’art est inutile, que c’est pour ça qu’il sert, il sert à ne pas servir. A quoi sert de servir ? je me demandais quand j’avais ce travail, ainsi qu’une famille.

 J’y pensais, parfois, au sens de servir mais je ne me servais pas de cette pensée pour y penser et ça ne servait à rien d’y penser comme ça, sans que ma pensée serve.

 J’avais cette pensée mais je ne m’en servais pas.

J’avais eu une famille et une habitation que j’appelais chez moi. J’avais beaucoup de choses dans mon habitation, c’était des choses de valeur qui me symbolisaient, faisant que je me sentais tout à fait chez moi, étant si bien incorporée que réellement devenues mon intérieur. J’étais habitée par mon habitation avec mon habitus.

Incorporant mes choses, j’étais intérieurement dans mon corps collectif, j’avais tout ce qu’il faut et même davantage. J’avais tout en étant et j’étais ce que j’avais. »

 (Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015)

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Je n’avais jusqu’ici lu aucun des livres de Noémi Lefebvre, desquels je m’étais pourtant emparés, chacun, (L’autoportrait bleu, 2009) puis (L’état des sentiments à l’âge adulte, 2012), à parution. N’y pas voir de signes, simplement conjonction d’habitudes (les éditions Verticales, c’est de longue date comme un gite d’étape douillet, pour le lecteur qui m’habite) et d’inclination (je sentais bien, de loin, chez elle, un truc, un rapport disons, particulier, fort, aux langages ordinaires, aux jargons dénaturés ; et je les apprécie les trafiquants du storytelling et de l’injonction publicitaire, de Mauche à Pireyre, d’Espitallier à Bouvet…).

Et de ces habitudes, selon les jours, l’humeur, on se repait ou se défie – voire se lasse : rien de plus improductif, parmi les discussions dites expertes, ou disons, de piliers du bistrot (le bistrot envisagé étant la littérature contemporaine), que ces propos que nous avons parfois (ne mentons pas), envisageant un travail non encore abouti, un auteur encore en formation, comme un « épigone de (X) » ou comme un « sous-Y » ; propos caricaturaux mais révélateurs aussi de nos endroits de paresse. Et sans aucunement prendre Lefebvre pour épigone ou « sous » qui que ce soit (ses interventions sur mediapart, soufflets virevoltant, exsudant de rage et d’intelligence, valant garantie préalable), je n’étais pas allé encore jusqu’à ses livres – du moins, pas jusque dans ses livres. Erreur heureusement réparée en ce printemps, avec cette Enfance politique (qui soit dit en passant, me fera me ruer dans les rayonnages en attente pour lire le précédent, cet état des sentiments à l’âge adulte, ne serait-ce que pour inspecter les rapports et contigüités éventuelles), un texte stupéfiant, dont on peut saisir au-dessus un peu du flow.

La voix est celle de Martine, Martine qui vit seule et plutôt mal, avec sa mère désemparée, désemparée on la comprend, par l’état de délabrement psychologique de Martine, entre internement médicalisé et enfermement larvaire devant des séries télévisées. Martine a en bouche des mots mal assortis – ou plutôt : étrangement assortis, dépareillés : l’assemblage de mots et de concepts (issus des sciences sociales, humaines, politiques) qui lui servent à établir cette forme de diagnostic désemparé, fabriquent une défense (par reconfiguration effective du langage, ironique et résistante) paradoxale (car on demeure partagé, à chaque phrase, entre différents effets que cela nous provoque : on est émus autant que mis à quelques pas de distance, pareillement – et surtout, sans cesse). Sans cesse oscille l’incarnation de ce discours, entre sa possibilité et sa réfutation, par les balancements brutaux induits via les inserts d’oralité dans son discours indirect, un exemple presque au hasard :

« Mais ma mère refusa. Elle me revoulait pas. Il y avait trop de problèmes, des problèmes économiques et des problèmes politiques, des problèmes sociaux et des problèmes psychologiques, il y avait tant de problèmes qu’elle ne pouvait rien y faire, et ma mère a une vie.

D’un coup, ma mère, ça lui prenait d’affirmer cette notion de vie. »

 Le lecteur est de fait mis en position paradoxale : totalement accroché, enfiévré par le phrasé tronqué, saccadé et tellement inventif de Martine, par la drôlerie et les effets de sens qu’il génère, on la suit : elle existe. Et c’est un tour de force, qu’une construction théorique (dire la folie du monde en en attaquant le langage dominant), fasse corps à ce point. J’ai songé, par instants, (le rapport mère-fille y aidant, même si inversé en places), à la façon dont la mère folle du mémorable La compagnie des spectres de Lydie Salvayre parvenait à prendre pouvoir par la parole sans rien perdre de la folie initiale qui la constituait. Car c’est aussi une émancipation qui surgira, par un chemin surprise – qui n’enlève rien, au contraire, à la puissance dévastatrice de ce torrent lumineux, implacable.

Un livre exceptionnel, d’une auteure dont on attend beaucoup (et déjà, immédiatement, pour ma part, d’aller découvrir enfin ses précédents livres).

Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015, ISBN 978-2-07-014803-5

« Une lave blanche arrivant pour vous sertir et vous enfouir tout doucement tout. » | Bertrand Belin, Requin, éditions P.O.L, 2015

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« C’est dans cet immeuble que tout s’est joué. Le lait s’est répandu. Une crue patiente et déterminée, implacable et calme. Une lave blanche arrivant pour vous sertir et vous enfouir tout doucement tout. On eût aussi dit le néant qui revenait sur ses pas, et cela, comme le spectacle d’un lac engloutissant un village, soulevait le cœur. Les choses de la cuisine et nos villages s’y reflétaient faiblement ; ce qu’on y décelait de formes faisait songer à un accident photographique.

Je suis lié à cet événement comme un chien à son piquet. Mon agitation m’aura conduit à dessiner un cercle, j’occupe ce cercle. Quoi que j’aie pu vivre depuis, je l’ai vécu depuis ce cercle. Je suis l’unique administrateur du cercle et le seul à connaître son existence. Ce cercle est l’objet de toute mon attention. Surtout, son existence ne doit pas être décelée. D’abord, le cercle n’est autre que le fruit de l’événement qui l’inaugura, mais par la suite, c’est dans la rude et imbécile tâche de le dissimuler aux autres qu’a résidé sa subsistance. Il est juste de dire que la noyade à laquelle je me livre maintenant ne se déroule pas ailleurs que dans ce cercle. Après que j’aurai disparu sous la surface, dans peu, le cercle, comme les autres ondes formées par les battements éperdus de mes membres, ira en s’élargissant jusqu’à disparaitre aux pieds des roseaux qui garnissent la rive nord et au sud jusqu’à la petite plage de sable gris où Peggy lit et où Alan s’active autour d’un ballon de football. Les coordonnées du cercle seront perdues, atomisées dans le microscopique, dans l’infime où se défera le remous que mon corps paniqué imprime à la surface du contre-réservoir de Grosbois. »

(Bertrand Belin, Requin, éditions P.O.L, 2015)

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Le narrateur de ce roman est, à ce stade du récit, en cours de noyade, saisi d’une crampe alors qu’il nageait, à quelques mètres de sa femme et de son fils, dans le « contre-réservoir de Grosbois », lac artificiel des environs de Dijon. A tout stade du récit la noyade est en cours ; elle est le lanceur du dit récit, chez un narrateur dont on comprend assez vite qu’il est un homme plutôt taiseux, socialement mal ajusté.

La figure narrative ainsi présentée peut susciter la méfiance – on craint d’assister au déploiement de la réminiscence précipitée avant mort imminente, du toute-la-vie-qui-défile-en-un-instant-fatidique, motif romanesque dont le déjà-vu pourrait produire du cliché par brassées, entre excès de lyrisme ou de pathos, sur-signification a posteriori des éléments d’une vie passée.

Rien de cela n’arrive, et si ce premier roman de Bertrand Belin n’est pas exempt de défauts, ceux-ci sont, d’une part, férocement singuliers, et d’autre part, associés d’une étrange -et étrangement fertile- manière.

Rien de cela n’arrive, car rien ne se passe comme on pourrait s’y attendre. Tout pourtant nous est annoncé d’emblée (la noyade, point de départ et d’arrivée), ou en amont : deux motifs nous font signe, sans cesse : celui du lait noyé (dont il est question dans le premier paragraphe de l’extrait cité plus haut), celui du combat contre les cygnes. Les deux, dont on ne dira rien, sont à la fois des éléments majeurs de l’histoire, et des figures poétiques, anti-épiphaniques : deux clés obscures – et oxymoriques, puisque lumineuses, dont le blanc presque aveuglant voudrait contredire la noirceur.

Noirceur, oui, car dans la vie racontée de ce narrateur, tout ne fut pas, c’est peu de le dire, rigolo. L’origine dieppoise, modeste, voire violente, est un fardeau évident, dont il faudra plus que molester des cygnes (figures aristocratiques magnifiquement salies par Belin) pour se délester. Un fardeau, qui pose un problème, fatalement irrésolu, de place – lequel, sans le priver des mots (les études supérieures peuvent les procurer, les éléments de langage), en complique l’usage, en abîme le rythme. Son flux de paroles semble osciller entre congestion et soudaines irruptions  : ainsi présente-t-il sa première rencontre avec celle qui deviendrait ensuite son épouse, et sa piètre habileté à l’exercice de la drague :

« Hélas, nous n’eûmes ce soir-là qu’une seule autre occasion de nous parler. J’en fis un piètre usage. Je ne sus lui parler que ma dévorante passion : l’archéologie. Il ne fut question que d’archéologie. Elle manifesta d’abord une généreuse attention qui se mua sûrement en civilité puis en politesse avant de s’installer en ennui véritable. Je déroulai devant elle de longs serpents de connaissances d’une voix incongrûment exaltée où se devinait (je le sentis en parlant), avant toute autre chose, la crainte d’ennuyer. Dès qu’elle en eût l’occasion, elle feignit d’être contrainte d’offrir son attention à d’autres invités, sous d’autres tropiques. »

 Noirceur, qui ne se prive pas d’humour, par effet de mises à distance (amplifié par l’usage de ce passé simple). Ce qui le permet, ce regard distancié, lointain, c’est une écriture, à la fois rigoureuse et ondulante. Voilà certainement le défaut que certains trouveront au livre, cette modulation de la phrase, qui varie : sèche et courte comme la poésie dont Belin se nourrit depuis des années, puis sciemment compliquée d’enrichissements lexicaux et syntaxiques. Il a voulu trop en faire, penseront certains, pour un premier roman… Sauf que, par un permanent miracle, l’équilibre se fait au cœur de cette tension à l’œuvre, l’alliance des éléments contraires produit une réaction chimique à la couleur inédite.

Le livre tient, et le livre est un roman.

Et ce roman est beau, inédit, intensément étonnant.

(Et j’aurais pu aussi commencer par là, cette surprise initiale -par affirmer que ce roman est, avant tout, un roman. Que cette première surprise est un bonheur – on aurait imaginé un ensemble de proses brèves et tendues, à l’aune des paroles et de la syntaxe qui habitent les chansons du Bertrand Belin chanteur, et ce phrasé, rêche, de demi-mots, sait se développer pour habiter le bâtiment de plus grande envergure qu’est le livre.)

(Et j’aurais alors continué par la surprise dans la surprise, du rapport étroit se tissant peu à peu, entre son dernier (magnifique) album, « Parcs », et ce livre – dont on se rend compte on ouvrant le livre du disque. La récurrence des prénoms, motifs et figures produit un aller et retour entre les deux ouvrages, espace ouvert qui en agrandit les possibles).

(Et j’aurais dit un peu de ces rapports, effectifs et potentiels, dans ce livre dont l’incipit casse une pierre (« j’ai cassé une pierre grosse comme le point à l’aide d’une pierre grosse comme une palette à la diable ») et le dernier paragraphe en appelle à l’éternité des états de nature ; dont le personnage principal, ayant quitté l’eau et la mer pour s’enraciner dans les terres (et l’archéologie qui le passionne), ne parvient qu’à se noyer, dans un lac artificiel ; dont les phrases vont ensemble et séparément brillent.)

(Et les parenthèses pourraient rester ouvertes, radiales en réplique, échos du cercle décrit plus haut).

Ce livre est une surprise en soi, augmentée par les rapports qu’il crée, en son sein et vers ailleurs ; c’est aussi une promesse, une main tendue : en cours de lecture, on s’est déjà comme habitué, sans s’en apercevoir, à ce doux inconfort, à ces alliances contre nature (entre symbolique et prosaïque, entre distance et tragique, entre élémentaire, voire archaïque, et arborescence), à cette constitution d’un état de lecture : une solide constitution, plongée dans un liquide menaçant.

Ce roman est aussi, assurément, pleinement, poétique : dans son détail, celui de la phrase, du fragment, du paragraphe ; dans son entier tout autant : Requin est, en somme, la constitution d’un état poétique.

La promesse, oui, d’un inconfort où habiter, dans cette étrange joie composite.

 

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Bertrand Belin,

Requin, éditions P.O.L, mars 2015, 192 pages, ISBN : 978-2-8180-3571-9.

«tu préfères réfléchir tout seul, dans ta petite tête, et ça c’est pas très corporate.» | Denis Michelis, La chance que tu as, édition Stock, collection La forêt, août 2014

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« Il propose du feu à Virge et elle lui dit non, tu vois bien qu’elle est déjà allumée.

Elle a dit ça avec un air sérieux, presque perplexe.

Je peux te demander quelque chose ?

Oui mais vite car je n’ai pas beaucoup de temps.

Il essaie de choisir les mots avec soin, et de tourner les phrases avec beaucoup de doigté et surtout beaucoup de délicatesse.

J’aimerais savoir si je peux te prendre un peu de temps pour.

Abrège !

C’est-à-dire que je n’ai pas encore signé mon contrat et.

Pardon ?

Oui mon contrat et je n’ai plus mon sac non plus c’est que.

Ecoute-moi bien.

Virge écrase sa cigarette sur le rebord de la fenêtre, au passage elle fait doucement frémir une fleur d’hortensia.

Ton contrat, tu l’as signé tout à l’heure, n’essaie pas de m’embrouiller.

Elle avance la tête, comme une poule prête à lui manger les yeux, alors il recule légèrement.

S’il y a une chose qui m’insupporte, ce sont les histoires de contrat et tu sais quoi : ça m’angoisse.

Il se demande ce qu’il y a de si terrible dans un contrat mais préfère se taire.

Chut lui ordonne son esprit, laisse-la aller jusqu’au bout.

Tout le monde est traité à la même enseigne ici, tout le monde signe dès qu’il a posé le pied dans le domaine, et il n’y a aucune exception.

Ton contrat tu l’as signé.

Tu dois respecter nos règles et les règles ça commence par un bonjour.

Il ne dit toujours rien, interdit.

Oui, on dit bonjour, on se présente, on pose des questions, on fait mine de s’intéresser aux autres, on est corporate, mais visiblement tu ne sais pas ce que ça veut dire corporate, tu préfères réfléchir tout seul, dans ta petite tête, et ça c’est pas très corporate.

… »

 (Denis Michelis, La chance que tu as, édition Stock, collection La forêt, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

C’est toujours à cette allure-là que fusent les dialogues dans ce premier roman de Denis Michelis (paru en août 2014, rentrée littéraire dont je n’ai pas encore fini d’éponger ce qui me demeure de livres de qualité…) ; il y a un art de l’appréhension (et du rendu) du monde social par la parole chez cet auteur, une rectitude mêlée d’allant qu’on ne rencontre guère qu’au théâtre.

La parabole de la domination capitaliste est évidente et parlante, dans ce trajet d’un jeune employé du Domaine, sorte de restaurant luxueux et isolé (« et il se dit c’est curieux, ce n’est pas si loin de chez moi, et pourtant cet environnement ne m’est pas familier. » résonne dès le premier paragraphe), qui se voit humilié, asservi, et violenté, en paroles (comme dans l’extrait choisi, ci-dessus) et en gestes.

Ça parle, donc, les mots fusent, volent, agressent, coupent – ça parle et en même temps, se tait – comme souvent dans les livres édités par Brigitte Giraud sous la couverture vert d’eau de sa collection La Forêt (chez Stock), l’économie de la langue est effective, et comme souvent (on pourrait évoquer le tout récent deuxième roman de Dominique Ané, « Regarder l’océan », paru en avril 2015 dans cette même collection), elle permet de naviguer en précision dans les choses que nous fait le monde, extérieurement et intérieurement. L’intime tel que Brigitte Giraud l’affirme dans sa littérature (et donc dans celle qu’elle choisit d’éditer) est toujours politique, me disait-elle en substance lors d’un entretien que j’ai eu avec elle il y a quelques semaines – ici l’intime est annexé, annihilé par les assauts de la domination la plus froide, indifférente et absolue : le roman de Denis Michelis fait le récit intime de l’annihilation de l’intime par le « monde du travail ». Lequel, on le sait – et le titre (« La chance que tu as ») nous le rappelle avec une froide malice-, ne doit la terreur qu’il produit qu’à la peur de sa disparition : il y a toujours pire ailleurs :et la chance d’avoir un emploi requiert une gratitude infinie envers qui vous l’offre.

(et c’est, remarque adventice et perso, un jeu de dominos du dominant, le chantage marche à l’infini : nombre de malheureux, maltraités, déconsidérés, que j’ai pu côtoyer ces dernières années dans l’industrie culturelle sont rappelés sans cesse à cette chance immense qui est la leur, puisqu’après tout, ils ne bossent pas à lusine – la citation est authentique).

Et puisque que c’est une chance, d’avoir été désigné, ça se paye – la culpabilité du narrateur semble infinie, sa dette impossible à éponger, le sacrifice ne cesse pas.

Ainsi le livre déjà fonctionne, le risque qu’il courait était celui de la mauvaise bascule : que faire d’un tel postulat, quelle ligne de fuite demeurerait ? Il joue son va-tout avec une fable.

Il y a, dans la seconde partie du livre, une fable très étrange (qui m’était inconnue, que le gentil web m’a rapidement offert, faites de même) des frères Grimm, la fable d’Elsa la futée, laquelle, dans une amorale opacité, ne délivre ni parabole ni morale explicite. Subtilement insérée dans l’histoire, elle agit en levier, permettant à ce récit de la servitude, sinon volontaire, du moins consentie par le narrateur, de se poursuivre dans un registre moins réaliste, quasi fantastique, rendant possible, admissible, cette concrétisation de l’esclavage qui se produit alors – possible sans être plausible, le pacte avec le lecteur étant subtilement renversé par l’effet doux-amer de la mystérieuse fable.

La fin, qu’on taira, peut alors s’ouvrir – et ce roman exister comme un ensemble, ambigu et tellement frappant dans cette ambigüité même.

Un bien beau premier livre.

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(Denis Michelis, La chance que tu as, édition Stock, collection La forêt, août 2014, EAN : 9782234077416)

Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014

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« Vous avez, mettons, une trentaine d’années. Cela fait environ trois cent mille heures que vous apprenez à vous connaître, en comptant le temps de sommeil qui n’a guère moins de raisons de fournir des informations sur la personne du dormeur que les instants de veille. Ainsi, vous possédez de vous-même une certaine idée, fondée sur une pratique quotidienne, des habitudes, une manière d’éprouver les émotions, de telle sorte que vous êtes non pas bien dans votre tête – il n’y a que les magazines de salle d’attente pour aspirer à de tels sommets -, mais comme à la maison dans votre crâne. Et voici que vous êtes contrainte d’en changer. »

(Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Au Havre, une jeune femme, décide un jour de changer sa vie, de changer ce qui ne fonctionne pas dans sa vie. Et pour ce faire, de changer de nom, comme on change de peau, d’appeler une identité nouvelle pour la faire apparaître dans la monde réel.

Bérénice Beaurivage, donc, est un nom d’emprunt, celui que s’attribue Blandine Lenoir au début du roman – et d’entrée il y a du ludique dans l’argument de Julia Deck, car si Bérénice Beaurivage, pseudonyme assumé, est celui dont est affublée Arielle Dombasle dans un film de Rohmer (« L’arbre, le maire et la médiathèque »), tout lecteur connaisseur de l’œuvre de Rohmer (ou simplement curieux, ce qui est plutôt mon cas), apprendra en un même clic que Blandine Lenoir, état-civil officiel de l’héroïne, qui la désigne dans le monde réel représenté dans le roman, est le nom d’une autre protagoniste du même film.

Il y a du jeu – et le jeu n’est pas anodin. Il procède, par addition de faux, à une interrogation de l’idée d’identité. Blandine devient Bérénice pour s’inventer une fonction neuve, celle de romancière (comme le personnage incarné par Dombasle dans le film du Rohmer), c’est à-dire d’inventeur – or cette romancière est un fake, une fiction : le carnet qu’elle acquiert pour parfaire ce travestissement ne se noircira guère que de ces petits hiéroglyphes intimes, comme on en dessine en réunion ou au téléphone. Blandine joue Bérénice qui joue la romancière, mais le jeu n’est pas plus drôle qu’il n’est anodin.
La manière Julia Deck certes n’exclut pas l’humour, mais l’ironie n’est pas au cœur ; ce roman, subtil et spéculaire, n’est pas au second degré. C’est ce qui , d’ailleurs, frappe le plus, au gré du rythme joyeusement entrainant de cette écriture, constellée de détails, de paroles qui font un rapport extrêmement précis d’éléments de ce dehors en lequel Blandine-Bérénice ne parvient jamais à s’insérer : la violence des rapports intimes, sociaux, sexués est si subtilement rendue qu’on ne se prend les baffes – réelles, cuisantes, pour la fille et pour nous, lecteurs, avec, puisque l’empathie prend – qu’avec un léger effet retard.
Le récit emporte, et cette réalité qu’il charrie vaut pour elle en même temps que comme assise du dit récit. Les portraits des trois villes où passera Bérénice, de leurs formes (Le Havre, Saint-Nazaire, Marseille, magnifique triangle portuaire qui répond aussi au triangle du titre), extrêmement minutieux et précisément insérés, sont très forts.
On ne dira rien des ressorts d’une intrigue spiralée, cinématographique (mais plus rémanentes du Hitchcock de Vertigo ou de certains moments lynchiens que de la conversation de chez Rohmer) ; on redira juste à quel point elle parle et touche, à quel point cet impossibilité-là fonctionne, en un miraculeux équilibre : cette fille impossible, format fantôme, enveloppe comme vide, existe, pleinement.

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(Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014, 2014, 176 p.
ISBN : 9782707323996
).

Rencontre avec Emmanuelle Pagano, Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015 (vidéo)

[Rencontre avec Emmanuelle Pagano, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015 – dans le cadre de sa résidence partagée en Vendée, avec le Grand R]

Lire la chronique de Lignes et fils (2015,P.O.L)

Partie 1. [vimeo 126042927 w=500 h=375]

Partie 2. [vimeo 126466151 w=500 h=375]

Emmanuelle Pagano était en « résidence partagée » en Vendée, en janvier et février 2015, où elle est revenue régulièrement durant ce printemps 2015. Au même moment (en février) a paru Lignes et Fils, splendide roman des rives et des eaux, chez P.O.L ; et le rapport entre ce livre et ce séjour dans les bocages et les marais dépasse de loin l’ordinaire promotion d’un ouvrage.
Pendant qu’elle présente, notamment, ce livre au public, elle se documente alentour sur d’autres aspects de la vie des hommes et des femmes avec et par l’eau : « La Trilogie des rives », ce sont trois fictions autour de la relation de l’eau et de l’homme à leur point de jonction (les rives). Le premier volume, Ligne et Fils, concerne les rivières et les moulinages, les deux autres volumes s’intéressent aux lacs de barrages et aux différentes retenues d’eau (vol. 2), aux fleuves, estuaires, mers, océans, marées et marais (vol. 3). (extrait d’un article à paraître dans Mobilisons !, revue web et imprimée de Mobilis (Pôle régional de coopération des acteurs du livre et de la lecture en Pays de la Loire).

Merci à l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, pour la possibilité qui m’est  offerte, et réitérée, depuis 2011, d’y inviter des auteurs, pour une lecture-rencontre, en format café littéraire, le samedi après-midi, et pour cette captation, trace de ce moment.

«Sa langue, dans sa bouche, repliée comme un linge sec» | Alexandre Civico, La terre sous les ongles (Rivages, 2015)

[A noter : rencontre avec Alexandre Civico vendredi 24 avril à 19h30, librairie Vents d’ouest, place du bon pasteur, Nantes)

«Il envoie un télégramme au pays. Expliquer à sa femme et son fils, qui attendent le signal, que ça y est, c’est bon, vous pouvez venir. Ce n’est pas un palais, mais on a le droit de faire la cuisine, et surtout l’hôtel accepte les familles. Ils ont pris le train, eux aussi plus légers, ils le rejoignaient.

 L’enfant est volubile, comme toujours, sa langue est déliée, vivante et précise malgré ses quatre ans. Avocat, c’est le destin que lui précise malgré ses quatre ans. Avocat, c’est le destin que lui prédisent les ménagères andalouses lorsqu’il s’installe sur le comptoir de l’épicerie pour y tenir des propos, des discours définitifs. L’enfant est une fleur ouverte au monde. Une fleur du Sud, épanouie et colorée, jouissant de sa langue tout autant que des embruns du soleil gaditan.

 Lorsque l’enfant découvre la chambre d’hôtel, une forme de colère froide s’empare de sa mère. L’enfant demande où se trouvent chambre/salle de bains/salon. D’un geste pénible, il lui montre la pièce. L’enfant est muet, plus rien ne bouge, juste les yeux.

 Après quelques semaines, il ira à l’école, apprendra le français, le maîtrisera vite, mais il est devenu taciturne. Sa langue, dans sa bouche, repliée comme un linge sec.»

(Alexandre Civico, in La terre sous les ongles (Rivages, 2015))

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

On s’échine parfois, dans les milieux autorisés du roman dit de genre, à détailler ce qui fait la nuance entre du « polar » et du « roman noir ». Ce premier roman d’Alexandre Civico (par ailleurs éditeur émérite, fouineur, découvreur, chez Inculte), s’il ne paraît ni en Rivages-Noir, ni en Rivages-Thriller, mais en littérature générale, pourrait servir aussi bien de maître-étalon du genre noir que d’antithèse absolue, selon comme l’on regarde. Ni suspense ni intrigue à proprement parler, dans ce court concentré dramatique, ou alors réduits à l’essentiel, à une épure : un homme s’enfuit, prend la route de nuit pour le Sud dont il est originaire, après un crime. Il y a donc un cadavre dans le coffre de la berline, on le comprend assez vite – il y en a surtout, au figuré, dans les placards, du narrateur, lesquels sont d’une autre nature. Cette fuite autoroutière, constituant un état-en-soi autant qu’un mouvement (ce sont assez vite des formes de stases, concentrés de détails, conversations de bistro, cigarettes et cafés, durant des moments de pause, qui s’imposent, à la façon d’un western spaghetti où ne se tirerait plus un coup de feu), est complétée d’inserts biographiques – c’est un de ceux-ci qu’on a mis en exergue au-dessus –, lesquels n’expliquent rien mais tracent, situent. L’épure, toujours. Si cet homme a tué, ce n’est par déterminisme seul, ce n’est pas parce qu’immigré dans ce pays si ingrat qu’est la France ; ces conditions ne sont pas plus posées pour l’en excuser ; mais s’il y a une vengeance à l’œuvre, ici, elle est aussi d’ordre social, elle est la conséquence d’une inextinguible colère, celle de l’humilié perpétuel, du toujours ravalé. Ravalé comme l’est sa langue (« repliée comme un linge sec »). D’où ce motif de la langue, à gagner perdre ou conquérir, en va-et-vient, déliée, linge sec, la langue constitue le moyen autant que la cause. Ces inserts sont également très courts, pour ne jamais prendre le pas, ne jamais amollir ce qui tient ensemble par le fait premier du rythme. Ce n’est pas non plus un pastiche, ou une figure de style, que cette micro-épopée certes sans éclat, mais pas « minable ». Elle n’est pas moquée, cette quête intime et désespérée, par un Alexandre Civico qui serre de près son narrateur. Et l’adresse à celui-ci, à la deuxième personne du singulier, n’est pas juste un habile accélérateur, elle est manière de réduire la distance, de signifier le lien, de souligner l’intime à l’œuvre ici, dont on ne fera pas les comptes de détail, car : la question biographique adressée à l’auteur, du pourcentage de vraiment arrivé dans le roman, n’est pas la nôtre : 1/en général, et 2/ tant elle réduirait ici ce qui est produit. C’est donc un éclat de roman noir, sur lequel il se concentre, un moment très spécifique dans la dramaturgie de celui-ci, son noyau atomique : l’après-crise, quand s’engage une course (parfois poursuite, ici solo) vers un dénouement. Dénouement à entendre au sens littéral : c’est aussi un nœud existentiel qui se résout, d’une bien paradoxale (et très belle) façon, dans les dernières pages – au moment aussi ou cède le tutoiement pour qu’advienne la première personne. La langue fait corps, de brève, intense et éclatante façon dans ce premier roman qui en appelle d’autres. La Terre sous les ongles | Alexandre CIVICO, Genre : Littérature française, Collection : Littérature / Rivages, Grand format | 140 pages. | Paru en : Janvier 2015 | GENCOD : 9782743629519

Rien n’est fini tout commence (Gérard Berreby, Raoul Vaneigem, éditions Allia, octobre 2014)

[A noter – LE MERCREDI 18 MARS A 19H – rencontre avec l’éditeur Gérard Berréby, fondateur et responsable des éditions ALLIA, à la librairie Les bien aimés, rue de la Paix, Nantes.]

On comprend que vous développiez l’idée d’un « homme supérieur », capable de surmonter son aliénation. Mais vous le faisiez en commettant, à mes yeux, une erreur. Car quelle que soit la radicalité d’un individu, membre du groupe ou pas, il n’en reste pas moins un être qui, à un degré ou à un autre, est intégré à la société dont il est issu ; en cela il est porteur d’une certaine dose d’aliénation et ce, à plusieurs niveaux.

La notion même d’émancipation s’est trouvée faussée. À l’origine, elle s’appréhendait socialement, elle était portée par le projet d’une société sans classes. Lorsque nous avons affirmé que l’individu était le fondement essentiel de la lutte des classes, il s’agissait de l’individu en quête de son émancipation. L’ambigüité a longtemps consisté à savoir si l’émancipation de l’individu passait par celle de la société ou, pour caricaturer, si une société sans classes donnait des individus libres, autonomes. C’était une première erreur. La deuxième a été de valoriser l’individu porteur d’un principe d’émancipation – l’autonomie – se traduisant socialement par l’autogestion. Cet individu-là, nous n’avons jamais fait l’effort de le replacer dans ses conditions de vie, qu’elles soient familiales, sociales… celles d’un individu déséquilibré par ces conditions et qui se sauve – presque au sens de « salut » ; salut commun ou salut religieux – grâce à la clarté de cette volonté d’émancipation générale qu’il porte sur ses épaules… des épaules chargées de contrainte que l’on n’examine pas… parce que le projet est en fait de l’ordre de la transcendance… hormis Viénet, nous avions l’impression de changer le monde, de changer les bases. Une telle conviction nous illuminait… car on ne peut parler que d’une illumination. Elle éclairait le monde entier et nous dispensait d’éclairer nos comportements passéistes ! (extrait)

J’ai laissé tel quel : rien que l’italique pour distinguer les questions (de Berréby) des réponses (de Vaneigem). Cette épure, manifeste, dans la retranscription de l’immense entretien courant sur les 400 pages de ce magnifique objet, est volontaire et signifiante. Elle est voulue par les deux co-auteurs – co-auteurs, oui, car Berréby, qui fait les questions et pose les rails de ce qui constitue le grand récit de l’aventure situationniste, est un alter ego revendiqué (et souhaité tel par l’interviewé), qui n’hésite pas à contredire le sage, le « vénérable » qui lui fait face, et ce sans que s’altère l’immense respect pour l’affaire qui lui, qui nous, est contée : une vie, celle de l’absolument radical Raoul Vaneigem, depuis l’enfance belge et ouvrière, jusqu’à la grandeur et à la chute (extrêmement précisément décortiquée par les deux hommes) de l’internationale situationniste dont il fut un des piliers majeurs (celui à qui Debord proposa de recommencer, à nouveau, autrement, à deux, ce mouvement fulgurant). Sans aucune amertume, sans sordide règlement de compte.

Le livre est à la fois richement (très richement) documenté, y compris de nombreuses correspondantes inédites avec des témoins et des proches de Vaneigem et Debord, et très libre dans son ton : l’extrait ci-dessus pourrait même donner l’impression d’une simple attaque ou déconstruction de ce qui fut un mouvement d’idées aussi nouveau que porteur de sens et de conséquences concrètes – mais il n’en est rien.

« La remise en question, l’interrogation, bref le questionnement inlassable non point pour le plaisir de prendre le contrepied mais plutôt dans une tentative de se débarrasser du superflu ont été nos credos pour tenter de nous approcher du réel. », affirme Gérérd Berréby en réponse à une des queqlues questions que je li ai posées pour nourrir cette note. En effet, ce livre, et ses auteurs, s’efforcent de rendre au plus juste le récit des faits, sans « refaire l’Histoire » (de toute façon, Vaneigem affirme clairement ne pas se pencher sur l’Histoire de ce dont il fut un des éléments moteurs : « Je reste attaché à la valeur théorique de la pensée, le reste… Les anecdotes et la correspondance dont partie des archives. Je n’y trouve aucun intérêt. »); de restituer et resituer l’époque, les actes et les ambiances (notamment la commensalité indispensable à la bonne tenue des longs échanges arrosés des situs) nécessaires à l’élaboration de ce programme émancipateur.

Et cette discussion à bâtons rompus, contradictoire et généreuse, s’avère faire socle mais aussi tremplin, être un bien bel objet de transmission.

(Quelques questions à Gérard Berreby, à propos de rien n’est fini tout commence, livre coécrit avec Raoul Vaneigem, éditions allia, 2015)

http://www.les-bien-aimes.fr/evenements/les-evenements-a-venir/

(G.Boutouillet) Ce qui frappe d’emblée dans ce livre, outre sa qualité documentaire, c’est l’entrée de but en blanc dans le propos, sans préface ni introduction d’aucune sorte : on entre dans la conversation, qui si elle respecte certaines « règles » (chronologiques), nous place face à ce parti-pris singulier : deux individus parlent, nous assistons à cette discussion (chaleureuse, libre, contradictoire : amicale) dans laquelle l’interviewer est un interlocuteur placé en position d’égalité (vous n’hésitez pas à poser de très longues questions, à développer de longues analyses). Que pouvez-vous me dire de ce parti pris, de ce qu’il signifie éditorialement, mais aussi dans votre rapport à Vaneigem (et son travail) dont il découle ?

(G.Berreby) J’ai tenté de proposer un roman d’époque dans lequel toutes les questions seraient abordées et grâce auquel on mesurerait la sincérité et l’authenticité de l’un ou l’autre des interlocuteurs à ce qu’il dit ou ne dit pas. Il n’y a donc pas de préface, de chronologie, de chapitres, autant de formes et d’éléments qui risquaient d’enfermer a posteriori notre discussion – et sa lecture – dans des carcans que nous cherchions précisément à éviter. L’entretien commence par une évocation des années de formation de Raoul Vaneigem et se termine après un voyage à travers quatre cents pages de propos de toutes sortes, de documents rares, voire inédits, et d’entretiens complémentaires, parfois contradictoires, avec d’autres protagonistes. Nous avons construit une galerie de portraits où figurent des membres clés de l’histoire de l’Internationale Situationniste mais aussi des personnages aux noms et aux rôles plus méconnus. En résulte un tableau d’époque avec des incursions régulières dans notre monde contemporain. En ce sens, j’ai voulu un ouvrage vivant, absolument pas muséifié, donc pas de tombeau, aussi glorieux fut-il. J’ai voulu éviter le livre pour spécialistes, happy few et lecteurs convaincus. J’ai voulu composer, au contraire, un livre ouvert que tout le monde puisse lire et surtout que chacun puisse s’approprier. Du roman, de l’essai, de la biographie, de la thèse et de l’ouvrage historique, j’ai mélangé tout cela et inventer une forme inédite pour parler de l’Internationale Situationniste, de sa place dans son époque et des conséquences de ce mouvement sur la nôtre, sans complexe ni directive universitaire. Cela m’a semblé convenir au projet plutôt que de se lancer dans un genre “ma vie mes œuvres”, un peu fade pour mon goût.
Un seul souci me préoccupait : ne pas ennuyer le lecteur et lui transmettre l’envie. Quand j’ai convaincu Raoul Vaneigem de s’aventurer dans ce projet un peu monstre, il a accepté à la condition que nous nous posions sur un pied d’égalité et que nous co-signons l’ouvrage. Nous sommes partis d’un ensemble homogène, à savoir le retour sur ses origines, comment devient-on Raoul Vaneigem ? et sur sa relation avec le mouvement situationniste jusqu’à sa dissolution. Pour ce faire, il nous a fallu revisiter notre passé non pas tel que nous aurions aimé qu’il fut mais au plus près de ce qu’il a été et de ce que nous y avions fait. Alors forcément, l’entretien est amical mais pour le moins vif et argumenté, sans aucune complaisance. Que ce soit pour décrypter la place et la personnalité de chacun des membres de l’Internationale Situationniste, pour évoquer l’émulation résultant de leur rencontre, pour revenir sur leurs coups d’éclat, pour souligner les conséquences néfastes de la récupération d’une avant-garde par la société elle-même, ou pour constater la décrépitude du mouvement au fil des années 1970, j’ai cherché à amener Raoul Vaneigem à une analyse sans concession. Dans la mesure où asséner des vérités n’a aucun sens, si ce n’est se condamner à rester dans un ghetto, j’ai toujours voulu ne pas épargner nos sens critiques. La remise en question, l’interrogation, bref le questionnement inlassable non point pour le plaisir de prendre le contrepied mais plutôt dans une tentative de se débarrasser du superflu ont été nos credos pour tenter de nous approcher du réel.

(G.Boutouillet) Très concrètement, cette longue histoire dialoguée semble le fruit aussi de deux cheminements singuliers : comment le livre s’est-il élaboré (par quel mode d’entretien : à distance, par écrit, en enregistrant) ?

(G.Berreby) Très simplement. Elle est le produit de vraies rencontres durant trois ans, en Belgique, à la campagne, en Bourgogne et au Pré-Saint-Gervais, dans la région parisienne. Tous nos entretiens ont été enregistrés puis transcrits, découpés et mis en forme. Intégrer les témoignages complémentaires, regrouper la documentation d’époque, les photos a été l’objet d’un travail ultérieur. Je n’aurai pas pu mener à bien ce projet sans le précieux concours de Sébastien Coffy et de Fabienne Lesage. L’accord passé avec Raoul Vaneigem était le suivant : je devais lui remettre un entretien définitif une fois nos conversations retranscrites. Il l’a accepté aussitôt après lecture. Dans la mesure où l’on a tâché de faire remonter l’essentiel de ce que recelait cette longue conversation, Raoul Vaneigem n’a eu aucun mal à valider l’ensemble des propos restitués. La fidélité à ce qui a été dit n’empêche cependant pas un regard critique sur le passé et sur nous-mêmes.

(G.Boutouillet) Qu’avez-vous appris, qu’est-ce qui vous a personnellement dérouté, surpris, relancé (vous qui êtes très fin connaisseur de cette question situ) ?
(G.Berreby) L’optimisme presque béat de Raoul Vaneigem m’a souvent dérouté. Il porte sur ses années passées au sein de l’I.S. un regard peut-être faussement détachée. Il est, oserais-je dire, sans pitié pour les erreurs du mouvement, ses dérives obsidoniales. Il projette dans les organisations autogérées qui émergent notamment en Grèce, une foi étonnante. J’ai appris qu’il faut bien se garder, en ce monde, de jugements définitifs sur les choses et les gens – la part cachée de chacun étant tout aussi importante que ce qui nous est montré immédiatement – et qu’enfin, on ne peut s’en sortir que par un regard franc sur ce que nous entreprenons avec les personnes qui nous entourent. Une telle posture est, je crois, un signe de vitalité et de bonne santé.

 rien n’est fini tout commence, Gérard Berreby & Raoul Vaneigem, éditions allia, 2015octobre 2014 – prix: 25,00 € , format : 160 x 240 mm, 400 pages, ISBN: 978-2-84485-926-6

Comment c’est, commencer ?

Comment c’est, commencer ?

C’est une heureuse conjonction qui m’a mené à lancer cette proposition d’écriture et à publier les 20 textes produits depuis celle-ci. (La séance est décrite en détail ici).

La conjonction, c’est celle de ce cours d’ « écriture et numérique », à La Roche-sur-Yon, pour des étudiants en info comm options métiers du livre, où je suis déjà intervenu dans divers contextes, et de nos préoccupations dans l’élaboration de Mobilis, que nous commençons depuis quelques mois et continuons de commencer jusqu’à parution en mai d’un site collaboratif et d’une revue semestrielle imprimée.

Donner cours, pour moi qui suis plutôt un médiateur, un accompagnateur, donc, est toujours une gageure pour moi (en tout cas, la nuit précédant la première séance, bien pauvre en sommeil), et il me faut relancer, renouveler un dispositif qui ne soit pas de surplomb absolu (sans se dispenser de passer (ou tenter de) des idées, notions, considérations et re-considérations. Ce dispositif, même se donnant les moyens de l’atelier d’écriture numérique (de quoi projeter du web pour moi ; un poste connecté au web par étudiant), même envisagé comme un td, demeure un cours : il n’est pas un atelier d’écriture artistique. Je lance une proposition d’écriture de façon moins contrainte et moins littérairement élaborée que dans mes ateliers : l’idée est réellement, comme je le spécifie dans le titre de cette séance, de faire connaissance.

Faire connaissance est évidemment à entendre de plusieurs façons : aller, pour moi (enseignant) plus loin que le simple tour de table auquel je les soumets, qui énonce quelques réalités sociales et pré-professionnelles (je m’appelle, je veux devenir, je vais faire un stage chez) ; me renseigner plus avant sur leurs préoccupations essentielles et leur rapport intime au lire et à l’écrire (considérant que toute efficacité pro dans ces domaines qui sont les nôtres ne saura se forger que depuis une nécessité intime) ; mais aussi (mais surtout) les lancer dans une entreprise de méta-cognition qui les aide à considérer ces nécessités intimes, à les envisager autrement.

Mais commencer, reprenons : Je pose aux étudiants cette question que Mobilis s’est posée (et en particulier Jasmine Viguier, dans le cadre d’un dossier qu’elle prépare pour Mobilisons, revue liée), autour du mot « commencer ». Me disant que de parler de sa lecture, de son rapport à la lecture peut- être une bonne entrée en matière, d’écriture, d’énonciation, de publication, je soumets sa question, en version improvisée, changée puis redite autre, aux étudiants :

« – Quel état d’esprit vous habite alors que la première page n’est pas encore tournée, alors que vous prenez l’objet dans vos mains ? Qu’est-ce que vous en attendez ? – Qu’est-ce qui retient votre attention (poids, la taille, le nombre de page, le graphisme de couverture, rien de tout ça…) ? – Dans quelle situation/position aimez-vous commencer un livre : au calme chez vous, en transport, le soir, le matin etc… ?»

C’est donc l’exercice d’écriture, d’une écriture envisagée comme exploratoire et énonciative, pour poser des faits et des représentations d’où seront bâties les réflexions à venir. Les textes sont à lire ici .

Ce qui m’apparaît a posteriori, c’est qu’hors même de l’atelier d’écriture, usant du geste d’écriture comme d’un lanceur et d’un moyen de construction d’un échange, c’est l’infra-ordinaire de Perec qui me revient, qui ici sous-tend cette question du commencer – j’en ai parlé ici et , mais c’est frappant de constater dans mes propres pratiques à quel point l’infra-ordinaire (et ce qu’il permet, ses potentialités induites) m’ « infra-ordonne »

Et que nous disent-ils ces textes ? Que les livres tombent du ciel, sur un mode de compulsion heureuse ; qu’ils sont parfois commencés par la fin (et qu’il y a des raisons pour cela, et qu’elles varient selon les individus) ; que la couverture compte, qu’elle compte beaucoup, qu’elle compte parfois bien plus que l’auteur ;  que tout parfois commence avant de lire une ligne, dans le geste de transmission d’autrui qui vous offre un livre ; que tout cela change selon la prescription, les supports, et le contexte de la dite lecture

La lecture enchainée de ces textes m’est précieuse, en tant que ressource documentaire (car je ne saurais sinon que présumer, qu’imaginer qu’il y a beaucoup de cycles fantastiques ou de mangas dans leurs lectures, sans en imaginer ni la proportion ni, encore moins, l’effet), mais aussi comme premier décentrement (je parlais plus haut de l’intérêt de cette méta-cognition, consubstantielle au dispositif d’atelier) sur lequel me baser pour pousser plus avant les spéculations lors des deux cours suivants, et en tant que ressource constituée, agrégée en un corpus dont je sais aussi que la lecture d’ensemble produira autant que la production de chaque texte individuel, sur leurs auteurs…

Mais j’aurais pu parler ici de cet autre cours, plus littéralement lié à l’infra-ordinaire, que j’ai donné récemment au Limès de Poitioers à l’invitation de Martin Rass, où sont retracées des semaines de lecture, sans distinction de genre ni de classe – et que ce flot-là est tout à fait excitant à suivre… Ces textes-là, d’une semaine de lecture racontée par son lecteur, sont à lire ici.

A suivre, donc.

Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms. | Maylis de Kerangal (apéro littéraire, à Saint Jean-de-Monts, vendredi 13 mars à 19h)

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photo : Maylis de Kerangal, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

(Maylis de Kerangal :Relire, poursuivre, continuer)

Apéro littéraire avec Maylis de Kerangal, rencontre animée par Guénaël Boutouillet // Le vendredi 13 mars 2015 de 19h00 à 20h30,  Médiathèque – Espace culturel, Boulevard Leclerc, 85160 Saint-Jean-de-Monts

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« Je songe maintenant à ces noms propres qui sont des toponymes, à ces anthroponymes qui désignent des lieux, à ces villes qui s’appellent Athènes ou Lisbonne sous différentes latitudes, à ces personnages qui se nomment Quichotte ou Gargantua, Guermantes ou Meaulnes, je pense au Havre et à Bouville, à la route des Flandres et à Ellis Island, aux Cards et à Lascaux, à la mer des Sargasses, je prononce lac Baïkal et Wyoming, je prononce Sahara et cap Horn, et encore détroit de Gibraltar et delta du Mékong, je murmure Grandes Jorasses, Guadalquivir et Loire, Liège-Bastogne-Liège, je murmure Zanzibar, Endoume, Kamtchatka, et encore mont Aigoual, plateau des Millevaches, massif des Maures, je chuchote Forêt Noire, Épeluche et Les Fougères, les noms se bousculent, ils vibrent et prolifèrent, et parmi eux, sur une route des Landes, dans l’été qui bourdonne, ce panneau rectangulaire liseré de rouge et ces lettres noires inscrivant MAYLIS sur un fond blanc, ou cet autre, photographié en novembre, en Finistère, signalant KERANGALL sous un ciel noir.
Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms. »

(Maylis de Kerangal, extrait de à ce stade de la nuit (éditions Guérin, 2014)

Lors de cette journée professionnelle que j’eus la charge (heureuse, celle-là) de concevoir puis animer, pendant Atlantide 2014 (festival dont les photos ci-dessus et ci-dessous sont extraites, prises durant les cafés littéraires dont nous fîmes de brefs et beaux moments d’intensité avec l’amie Charlotte Desmousseaux, à gauche sur la photo du bas), s’est inventé un temps hybride dont j’ai, encore, douce et minuscule fierté d’avoir initié l’avènement : Cathie Barreau, Sylvain Coher, et Maylis de Kerangal, après que je les eus soumis à la question quant à leur rapport au lieu, en tant qu’auteur et « intervenant », ont poursuivi le questionnement en pratique, mode workshop, atelier – le making-off du débat liminaire, en somme : c’est ainsi que nous avions en 2014 imaginé l’ensemble du cycle Lire+écrire numérique avec Catherine Lenoble : qu’une parole savante soit aussitôt prolongée d’une expérimentation liée. Et je n’en démords pas : cette invention de dispositifs est un formidable adjuvant, un accélérateur de transmission.

 Maylis de Kerangal, depuis l’expérience croisée  de sa résidence au Master de création de Paris 8 (voir les films qu’on en a produit sur remue, en attendant d’autres textes), et de la parution de Réparer les vivants, dont le grand succès lui fit accumuler les rencontres publiques, eut à cœur, dans ce dispositif souple et inhabituel, d’explorer plus avant sa propre fabrique. Et l’onomastique, dont ce texte extrait de à ce stade de la nuit (paru à la même période chez Guérin) interroge les possibilités, fut une des portes par lesquelles ce récit de création, inédit (y compris pour elle), passa.

Elle parla de paysages, originels, de leurs teintes (et je les vois encore, les ciels), de comment ces ambiances paysagères, loin de n’être qu’un décor, peuvent être chez elle l’amorce d’une puissance à venir, d’une poétique. Cette écriture de l’extérieur, d’un extérieur sensible, cette expérience d’empathie aussi vaste que possible, procède d’un entrelacement de matériaux (visions, documents, mais aussi couleurs, donc), pour ne pas céder à la mécanique d’une langue, d’une voix, qui seule, même magnifique, risquerait de jouer une petite musique, sans cet appel du monde extérieur, dont la multitude de signes contrastés, sont à relever, à capter, dé-mettre puis re-mettre ailleurs, autre ; entrelacs dont la chimie est à relancer sans cesse – d’où la saisie chromatique de ciels spécifiques au Havre, leur retour en mémoire et parole ce jour-là à Nantes – qui me permit de démarrer notre entretien croisé croisé avec Charlotte, le lendemain, par une question de poétique – de son rapport à, à, par exemple, Emmanuel Hocquard – à quoi elle réfléchit avant de répondre, sur la photo ci-dessous.

Ce vendredi à Saint-Jean de-Monts,  outre le plaisir d’entendre, d’écouter et de proposer aux personnes présentes cette aventure de rencontre-là, avec cette générosité exploratoire-là, sera donc aussi, pour moi, la reprise, le continu d’une conversation qui se fait en public : retournerai-je aux ciels, lui parlerai-je de mer, de mouvement, ou du voyage, en soi et dans le concret de ce jour-là, je n’en sais rien encore : mais de replonger en Kerangal, de relire (Réparer les vivants, mais sans nul doute des fragments d’avant, des merveilleux Naissance d’un pont ou Ni fleurs ni couronnes), est un travail des plus revitalisants.

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photo : Charlotte Desmousseaux, Maylis de Kerangal, GB, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

la moitié du fourbi (revue, numéro 1, Écrire petit, février 2015)

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« Le code change comme les rêves. On le réécrit pour corriger des bugs et pour les raccourcir ; pour optimiser les performances et pour le raccourcir ; pour le doter d’une nouvelle fonctionnalité et pour le raccourcir ; pour en supprimer dix autres, devenues obsolètes, et pour le raccourcir ; pour l’améliorer en le raccourcissant ; enfin, pour corriger les bugs qui n’ont pas manqué de se glisser au cours des précédentes opérations, et que tous ces raccourcissements ont rendus à peu près invisibles.
En attendant, il grossit. Son volume, envisagé dans le temps, décrit une courbe logarithmique. Elle illustre la façon dont le système se désorganise à mesure que se multiplient les tentatives pour le mettre en règle. La dramaturgie symbolique du développement est une Iliade : elle rejoue l’éternel affrontement entre l’aspiration humaine à l’ordre et l’irrépressible inflation du chaos.
(Hugues Leroy, sur les vertus de la concision dans certains textes que personne ne lit, in la moitié du fourbi numéro 1)

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Il est des entreprises qui vous sont immédiatement et impérieusement sympathiques – ce qui rend, dans le même mouvement, malaisé de tenir un propos depuis ou envers ces dites entreprises : ce pourrait être le cas de la moitié du fourbi, qui réunit deux caractères : d’être une revue nouvelle (j’aime les revues, j’aime y participer, j’aime aussi leur surgissement, leur début), et de réunir des auteurs qui me sont, sinon proches (c’est le cas de diverses façons : pour Anthony Poiraudeau, souvent cité par ici, mais aussi pour Clémentine Vongole, rencontrée quelques rares fois mais dont j’ai immensément apprécié l’exigence et la passion (voir son blog)), pour Sylvain Prudhomme, dont le patronyme est une des occurrences les plus répétées des mots-clés de ce site), du moins, souvent, d’intérêt – Hélène Gaudy, ou Sabine Huynh, mais aussi des lectrices et auteurs croisés sur le réseau social (de ces gens qu’on connait sans connaitre, sans être bien sûr de ce qu’ils sont à l’état-civil (ça fait pareil pour moi, souvent, on a même cru que j’étais un avatar d’Instin, une fois) : libraires, critiques, auteurs – de fervents propagateurs du lirécrire, comme ici Edith Noublanche ou Anne-Françoise Kavauvea).

D’ajouter qu’y figure aussi l’ami Benoit Vincent pour un texte consacré à Michaux pourrait achever mon propos liminaire, comme en une assertion définitive : cette revue est donc pour moi, voilà.
Il est très agréable que le résultat soit excellent, et vous permette de louer l’entreprise  de prime abord si sympathique. Et il m’importe de vous le dire, afin qu’elle ne n’atteigne pas que moi. Mais pas d’inquiétude, ce ne sera pas le cas, elle trouvera ses lecteurs. Car déjà, la revue est belle ; que  les textes y sont variés et tenus, traitant littéralement et tous azimuts la question posé par le titre : écrire petit, sous des angles variés : celui de la micro-écriture en tant qu’écriture microscopique, dont use Werner Herzog en son journal de bord, qui se préserve ainsi, autant que possible, de la folie régnant sur son propre tournage (celui de Fitzcarraldo) ; celui de l’écriture à ras du sol de Thomas Vinau (« j’aime ce qui n’est pas vu,ce qui est négligé, ce qui passe inaperçu »). ; de la folie scrutatrice de Monsieur M, excellent documentaire que me fit un jour découvrir Marc Perrin, et autour de laquelle il a beaucoup travaillé (par Frédéric Fiolof, responsable de ce bien beau fourbi) ; des pattes de mouche obsessionnelles et si touchantes du dessinateur rennais Nylso ; d’un vaste poème constitué des SMS captés par les grandes oreilles de la sécurité américaine dans les heures précédant et pendant le 11 septembre (magnifique texte de Sylvain Prudhomme)… pas de temps faible, dans ce fatras magnifique, où il est aussi question de Robert Walser ou Walter Benjamin.

Écrire petit n’est donc ni écrire plat, ni s’abstenir de réflexivité, au contraire ; écrire petit ici c’est se pencher sur le geste autant qu’au plus près de la page, c’est aussi noter tout ce qui se peut, et ainsi s’attarder sur ce qu’on ne lit pas, ce qui remplit les marges, ou les pages de code – et le texte fascinant de Hugues Leroy (que je ne connais de rien, ouf), cité en exergue ci-dessus, est un des sommets de cette belle revue. Prometteuse. Et déjà grande.

« Numéro 1 -Écrire petit (Edith Noublanche / 639  Clémentine Vongole / Nylso, rêveur éveillé  Anthony Poiraudeau / Le délire de la jungle  Hugues Leroy / Sur les vertus de la concision dans certains textes que personne ne lit  Gilles Ortlieb / Sans le petit Thouars  Zoé Balthus / Benjamin, la plume à l’envers  Guillaume Duprat / Mondes pygmées (texte & dessins)  Benoît Vincent / Notes sur le dernier Michaux  Sylvain Prudhomme / WTC on fire, no joke!!!  Anne-Françoise Kavauvea / Petites topographies walsériennes  Sabine Huynh / Uri Orlev : écrire caché  La moitié du fourbi / Conversation avec Thomas Vinau  Hélène Gaudy / L’arbre et la forêt (sur l’affaire Tamán Schud)  Romain Verger / Bruno Dumont, fragments d’une montée en grâce  Frédéric Fiolof / Lisible illisible (les carnets de Monsieur M.)  Samuel Gallet / Autour de la Moneda, une expérience chilienne  Simon Kohn / Prière d’abréger (photographies)  Jacques Jouet / Petit, petit, petit ))

La moitié du fourbi a un site, et une page facebook

Le bel appétit (rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, Châteaubriant) | podcast

prudhomme© Les Correspondances de Manosque

Sylvain Prudhomme© Les Correspondances de Manosque

Podcast de cette rencontre (26 février 2015)
Sylvain Prudhomme prend la parole après une introduction par moi-même, où je tentai un survol de ses sept livres si différents, et de quelques rapports existant entre eux. Il nous lit un extrait des Grands, pour commencer cet entretien.
Le bel appétit (rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, Châteaubriant) podcast

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(article d’annonce de cette rencontre, 22 février 2015)

Le bel appétit

Rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, 20h30, médiathèque intercommunale de Châteaubriant

«        ça me donne envie de me trouver des cassettes avait-il ajouté,

          des cassettes c’est-à-dire,

        des cassettes de leurs albums que je puisse réécouter tout ça et c’est alors seulement que j’avais compris qu’il n’avait jamais eu chez lui le moindre album ni d’Adamo ni d’Aznavour ni de Christophe, jamais possédé de cassettes ni peut-être de lecteur de cassettes et ne savait par conséquent les chansons qu’il venait de chanter que pour les avoir entendues jadis à la radio, nous étions fous de RTL avait-il dit un peu plus tôt mais c’était seulement maintenant que j’entendais vraiment ses mots, j’avais d’abord pris sa phrase pour une banale exagération, fou de RTL y a-t-il encore un seul auditeur aujourd’hui qui puisse en dire autant avais-je pensé et j’étais passé dessus sans m’arrêter, c’était seulement maintenant que je comprenais que quand il disait fou c’était vraiment fou, quand il disait j’avais toute la journée le poste à l’oreille c’était vraiment toute la journée le poste à l’oreille, cela m’avait servi de leçon et lorsqu’un peu plus tard il avait de la même façon j’étais fou de Victor Hugo j’avais immédiatement su ce que cela signifiait, immédiatement tiré les conclusions de cette folie et su que je pouvais lui demander l’intégralité du Souvenir de la nuit du 4 décembre, l’intégralité des Pauvres Gens, probablement si nous avions eu le temps l’intégralité de Booz endormi, j’avais su avec certitude que je pouvais lui demander des poèmes entiers de victor Hugo et sans hésiter je lui avais effectivement demandé L’Expiation, il avait souri et s’était mis à déclamer d’un ton grandiose les Il neigeait de la retraite de Russie sans que je m’en étonne, »

(in Là, avait dit Bahi, de Sylvain Prudhomme, L’Arbalète-Gallimard, 2012)

De ces rendez-vous réguliers à la Médiathèque de Châteaubriant, grâce à Marie Chartes puis Anne-Sophie Lachambre, deux à trois fois l’an, j’ai laissé des traces sur le site : qu’il s’agisse de cet entretien avec Hélène Frédérick en octobre 2014 ou de chroniques a posteriori sur les excellent livres de Florence Seyvos ou Sonia Chambretto, le moment fut à chaque fois de douceur et d’échange, que la proposition d’invité vienne de l’équipe ou de moi. Pour Sylvain Prudhomme, c’est comme un rendez-vous ancien qui se voit enfin honoré, puisqu’avec Sylvain en sept ans on a dû se voir trois fois une heure, toujours avec une belle joie au cœur. J’ai chroniqué ses livres au fur et à mesure de leur sortie ou presque, et ce jusqu’au récent Les Grands, au succès mérité, dont il m’a gentiment offert un making-off, composition de rushes en texte, son et image, pour remue.net. Je disais ou presque car il me restait Bahi. Là avait dit Bahi, son précédent roman (et le premier chez L’Arbalète), m’attendait – étrangement- dans la bibliothèque depuis trois ans. Et ce livre, si différent des autres (si différents les uns des autres : on dirait qu’à chaque fois il s’invente une langue, un format, un véhicule différent, pour qu’existe le livre, Sylvain), est uni à ses autres romans (récits ? promenades ? fictions documentaires ?, là encore, le genre est variable, chez Prudhomme) par au moins un trait partagé : cette allégresse trépidante, cet entrain réel à dire, raconter, décrire ou inventer – et l’on ne s’étonnera pas non plus que l’extrait cité cause musique, comme Les Grands glorifiait (mais aussi documentait, racontait, inventait) un certain funk africain. J’ai donc volé ces heureuses photos (avec leur aval) aux Correspondances de Manosque quand je les ai vues passer sur facebook, car elles disent aussi cela, que j’aurai (que nous aurons, vous êtes conviés) plaisir à retrouver mardi, pour écouter, questionner, palabrer, dans un appétit partagé.

En plus il lira, comme à l’accoutumée (Gaudy avait lu du Bailly, Caligaris du Vakulik), un petit peu d’un autre auteur, dont il a envie de laisser trace – une manière de passage, pour que l’échange se prolonge encore, a posteriori de son horaire : 20h30, mardi 24, Châteaubriant. Be here.

Histoires naturelles de l’oubli, Claire Fercak, éditions Verticales-Gallimard, 2015

(Odradek)

Le but n’est pas que les animaux trouvent la nourriture mais qu’ils la cherchent. Pendant que les ratons laveurs dorment, je prends des notes. Je réapprends mon métier. J’observe les renards. Sur la pancarte accrochée à leur enclos, je lis : Vulpes corsac – renard corsac – corsac fox.

Je ne travaille pas ici par hasard. Je le sens. Ce matin, je rangeais les fiches alimentaires dans le bureau du chef soigneur. C’était ma mission du jour. Je l’ai accomplie en un temps record. Je connaissais l’ordre, les menus, les surnoms et noms scientifiques des animaux.

Le docteur Le Fol m’interroge sur l’origine de mon prénom, Odradek. Rien ne me vient. Je tente ; puis-je inventer ? Il sourit gentiment et fait non d’un ferme hochement de tête. Selon lui, la faculté psychique d’oubli est plus pou moins développée chez les gens. Je suis dans le plus.

Je suis perdu. J’ étudie le plan du zoo depuis des semaines mais je suis toujours perdu. Je serre le plan tout contre moi, je ferme les yeux et récite : Surface : plus de 5 hectares ; Animaux : plus de 2000 ; Végétation : plus de 400 arbres.

Avant on se fichait des animaux.

Le soigneur animalier est bricoleur. Il a une bonne condition physique. Il doit essayer de ne pas être trop sensible à la souffrance des bêtes. Les soigneurs et les vétérinaires sont complémentaires. Nous sommes le lien direct entre le vétérinaire et les animaux. Dès que l’on repère un animal malade, on le signale au vétérinaire qui fait le diagnostic et décide de la suite à donner. Je ne repère plus rien.

Pelles. Laboratoires. Tiges. Tables d’opération. Bottes de foin. Flèches anesthésiantes. Trappes intermédiaires. Fusils. Buches. Médicaments. Brouettes.

Hier, devant le domaine des renards, je me suis évanoui. Ça m’arrive de temps en temps. Je vois des papillons et je vacille. Montagnes sacrées, gazelles saïgas, arbustes chétifs. Je m’évanouis. Je vois encore. Mélèzes, bouleaux, edelweiss.

Oui, on peut dire que ce sont des bribes de souvenirs si vous voulez. De petits événements.

Docteur, je peux vous poser une question, c’est votre vrai nom, Le Fol ? C’est pas, comment dire, vous voyez, c’est pas très rassurant. » ( extrait d’Histoires naturelles de l’oubli, Claire Fercak, éditions Verticales, janvier 2015)

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De Claire Fercak a paru, en janvier 2015, aux éditions Verticales, Histoires naturelles de l’oubli, remarquable et étrange roman, directement issu de sa résidence à la BULAC deux ans auparavant, dont remue.net publia de nombreuses traces. Histoires naturelles de l’oubli est régi par l’entrelacement de de deux voix, personnages, trajectoires, liés par ce qu’il conviendrait mieux de nommer un « trou » qu’un « point » commun, une absence partagée : les deux sont amnésiques partiels.

Suzanne, bibliothécaire, et Odradek, soigneur à la Ménagerie d’un Jardin des plantes, se croisent quotidiennement en ce lieu, la bibliothèque publique ; endroit où Suzanne travaille, où Odradek (qui est aussi le nom du principal personnage d’une nouvelle inachevée de Franz Kafka, qui marqua Walter Benjamin, lequel est cité en exergue) vient lui se documenter sur cet appel qu’il ressent depuis son « réveil », le désir d’une transformation, d’un retour vers une animalité originaire : il serait un renard corsac, dont la documentation qu’il recueille lui apprend les particularités, notamment qu’ils sont les plus sociables des renards.

Suzanne, Odradrek : les deux ont chacun des raisons effectives de refuser et refouler ce présent découlant d’un passé traumatique. Les deux ont chacun leur façon de refus. Et ces refus vont se croiser pour produire de nouveaux mouvements divergents, inédits – la fin est ouverte, et la chimie de cette rencontre est productrice d’un élan, d’un aller-vers, dont on ne dira rien pour ne pas le réduire.

Le récit procède de la juxtaposition de deux monologues de ces deux désorientés, en butte à une réalité extérieure qui les englobe de force, via leur existence sociale, sans qu’ils le souhaitent ni le supportent : Odradek veut, littéralement, passer de l’autre côté (de l’enclos des renards), tandis que les multiples règles, usages et ordonnancements de la bibliothèque (dont c’est une des fonctions, que de classer, répertorier, inventorier, les choses et les êtres en catégories distinctes), étouffent, réduisent encore une Suzanne déjà amoindrie par la souffrance. L’alternance est contrastée, ces deux voix sont, on l’a dit, fort distinctes (liées par un souffle, celui que produit la construction en phrases courtes, étonnamment variables, hors toute sécheresse ou rigidité, de Claire Fercak) ; mais il advient, depuis cette alternance de claudiquements, une forme d’harmonisation aussi bien rythmique, sonore (on ne s’étonnera pas de voir le texte mis en scène, à Théâtre ouvert), que symbolique et narrative.

La bibliothèque est présente, en tant que décor mais pas seulement, dans ce livre, c’est plus qu’un décor, puisque c’est un lieu actif, producteur des actions et interactions, et dans le cadre de qu’on relaie sur remue de ces résidences, j’ai  eu envie d’en savoir plus, à ce sujet : Quel rôle eut cette résidence à la BULAC dans l’élaboration de ce texte : c’est ce que nous avons demandé à Claire Fercak. Sa réponse est par là.


Histoires naturelles de l’oubli, Paru le 7 Janv. 2015, ISBN 978-2-07-014767-0, 192 pages.

Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, éditions P.O.L, 2015

[Rencontre avec Emmanuelle Pagano, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015, 15h – dans le cadre de sa résidence partagée en Vendée, avec le Grand R]

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« Elle appelait ce journal le journal de l’eau, non à cause de l’encre communicative, mais parce que tous les conflits répertoriés, qui constituaient, après l’inscription méticuleuse des commandes, la majeure partie du journal, étaient liés aux droits d’eaux. Le partage de l’eau était un sujet de conversation à table, lorsque mon grand-père était devenu adulte. Il fallait trouver le moyen de s’arranger avec les paysans qui avaient besoin de l’eau pour l’irrigation des terres. On cherchait ensemble, la mère, le père, le fils, comment régler ces conflits fonciers dont l’enjeu était l’eau. Mon arrière-grand-mère prônait ouvertement l’étendue du processus d’appropriation au-delà de l’espace de l’usine, un espace étendu le plus loin possible pour avoir le droit de l’eau partout. Chaque achat de parcelle donnait un droit d’eau supplémentaire. Pourtant personne ne savait au juste à qui appartenait le cours de la rivière. On savait qui possédait les rives, jusqu’au milieu du lit, mais le cours, la vitesse et la lenteur de l’eau, cette puissance qui faisait tourner les machines, n’appartenait à personne. Mon arrière-grand-mère ne l’entendait pas ainsi, elle qui était devenue Ligne. Elle disait justifié d’avoir la mainmise sur toute la rivière, et ne se préoccupait pas de considérations poétiques sur le courant. Les relations conflictuelles entre utilisateurs de droits d’eau alimentaient les procès fréquents qui, à l’entendre, finiraient par les ruiner. Elle préférait posséder tout le village, quitte à devoir louer leur droit d’eau aux paysans, en établissant un règlement strict des levées et des béals à l’ombre des arbres. Elle supposait que ces manants n’avaient pas de montre. Dans le journal de l’eau, les contrats de location étaient minutieusement détaillés, avec mention des noms et qualités des personnes, et même une description précise des bords de l’eau, rehaussée de plans crayonnés. L’inventaire des acquisitions foncières ressemblait au dessin des rives : les achats de terrain, appliqués, multiples et patients, n’étaient que des prétextes aux droits d’eau sur les barrages et les béalières, quartier par quartier. Les parcelles agricoles annexes servaient de monnaie d’échange. La jouissance de l’eau était alors soumise à une jurisprudence civile qui départageait les droits des utilisateurs et ceux de la propriété riveraine. Des actes notariés, accords et contrats, formalisaient les droits de chacun et tentaient de régler les problèmes de transferts de propriété, tandis que les tribunaux tranchaient de nombreux litiges qui ne manquaient pas d’advenir quand l’eau venait à manquer. Les archives contenaient tous ces documents techniques, les procès-verbaux, les ordonnances, les requêtes et les jugements, tous les contrats et tous les baux, et les délicats dessins au crayon des plans des rives, dépliables. » (Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, la trilogie des rives, I, éditions P.O.L, 2015)

Ce livre d’Emmanuelle Pagano, je le lis dans la perspective d’une rencontre publique (café littéraire à la médiathèque de Saint-Jean de Monts, samedi 28 février 2015) ; et cette lecture orientée, concentrée vers une discussion, vous aide, je le pense et le vérifie souvent, à éclairer votre cheminement dans un texte dense, à faire des liens dans l’organisme vaste et complexe qu’est un livre – je persiste à penser qu’elle n’amoindrit pas le plaisir de lecteur mais l’augmente, ouvre des brèches qui travaillent, en amont, le souvenir qu’on aura du livre, en aval.

Ici, même sans cette concentration dirigée, il faudrait être aveugle pour passer à côté d’un aspect, d’une question, qui se pose et sans cesse se repose, d’un motif qui sans cesse revient – en bonne logique, puisqu’il s’agit de l’eau, élément naturel fascinant, multiple et problématique, à laquelle ce cycle de trois livres annoncés (dont Ligne et fils est le premier) sera consacré .

Ce qui fascine, hors ce regard posé avec tant d’empathie et zéro inconvenance (qui serait celle d’un certain lyrisme poisseux, d’un sentimentalisme facile, lequel ne concerne pas, n’a jamais concerné Emmanuelle Pagano) sur les humains comme sur la rivière (son écoulement, son usage multiple (industriel, contemplatif, récréatif, amoureux)), c’est à quel point ce « contrat » implicite est rempli dès le premier volume de ce cycle : l’eau est partout dans ce livre. Narrativement, déjà : tout commence par un coma éthylique (un dessèchement consécutif à un trop-plein de soif), qui renvoie une mère à un premier manquement dans le rapport familial (cet ado qu’elle retrouve aux urgences, elle l’y avait accompagné déjà, dans sa première enfance, après l’avoir quasiment laissé mourir de soif) ; ou bien : tout commence par l’implantation d’une dynastie industrielle, celle des Ligne, du nom de la rivière où se pose leur fabrique textile (et quelle belle et subtile polysémie, celle qui apparaît, entre les fils du textile, et les fils de famille). Les deux s’entrelacent chez cette mère incomplète : « Je n’ai pas hérité de la fabrique. Ce que j’hérite c’est une avarie, celle de ces hommes qui avaient si soif de tout, d’amour, de pouvoir. L’héritage de ces hommes altérés a fait de moi celle que je suis, célibataire, presque orpheline de fils, comme si j’étais plus apparentée à cette altération qu’à leur nom, à leur patrimoine. »

Mais, au-delà du seul récit, et comme l’eau est, répétons-le, multiple, elle est partout présente et toujours discrète – ou, à tout le moins, fluide. L’eau n’est pas un thème, posé comme un papier calque sur le texte (prétexte venant recouvrir le texte et ses possibles comme c’est souvent le cas pour les « romans à thèse »), non, l’eau s’écoule au sein du livre autant qu’elle le construit – et elle le construit d’immanente manière, circulant (tel un fluide, une sève) entre ses points de fixation multiples : le travail du textile ; les rapports sociaux et familiaux dans leur entier ; le désir du et dans le paysage (comme c’est le cas pour cette narratrice, photographe obsessionnelle dans sa pratique et velléitaire selon la perception qu’en ont les autres, qu’en a le monde extérieur).

Pour exemple, cet extrait, cité ci-dessus, qui en lui-même ne témoigne que d’une partie de cette question : l’importance patrimoniale et juridique de l’eau, de ses mouvements, des lignes et des courbes qu’elle trace dans un paysage, sa façon de jouer, par le coût de ses rives, sur le coût des terres agricoles – la façon, en somme, dont le « vide » joue sur la valeur du plein, une belle leçon d’économie spéculative, métaphoriquement transposable à l’économie la plus actuelle et informatisée. Mais c’est aussi une discrète évocation des rapports de force au sein de la famille.

J’aurais pu en choisir d’autres (et ne pas m’arrêter, les choisir tous, notant tout selon ce désir de copiste qu’évoquait Xavier Person, qui était le mien en lisant le dernier Cadiot également), il y a des passages magnifiques sur les HLM, leurs terrasses et leurs caves, mais aussi de la nature en tant que lieu de vie et d’usage. Il y a cette fiction documentaire et documentée, gorgée d’un lexique spécifique, étonnant, nourrissant (des béalières aux « rivières de vent », la langue toujours avive encore ce qui au premier chef, d’emblée, me passionne.)

Il y a, enfin, cette magnifique façon qu’a Emmanuelle Pagano de faire chanter les muets , de rendre hommage aux taiseux, aux absents – à celles et ceux, qui, plus-que-perdants selon les normes sociales d’usage, sont obstinément hors du jeu, à côté, sans voix. Dans la description de ces béants perdus, Pagano a toujours excellé (j’ai découvert ces jours-ci non sans émotion le Tiroir à cheveux, admirant ce pari impossible qu’il tenait, cet équilibre virtuose, cette tenue impeccable dans la description d’une famille inaboutie, d’un ratage paradoxalement lumineux). Le vide apparent produit – et produit du plein. Ce vide, cette absence, ces errances sont rendus avec une précision impeccable.

La façon dont le vide influence le plein est centrale en ce livre : l’absence et le lacunaire sont ce qui déterminent le monde réel, ainsi que Pagano nous le montre. L’inertie (celle, apparente, de cette narratrice « fautive » d’abandons familiaux successifs ; de sa relation muette et forte avec son fils), le silence, l’abandon, ne sont qu’apparence. L’envers de l’action, de l’histoire, les mouvements invisibles en dessous la surface (de l’eau, des choses), agissent et agitent le monde visible.

Et l’eau, masse fluide et toujours en fuite, demeure le personnage central de ce livre, qui tel ce journal de leau dont il fait état « Les archives contenaient tous ces documents techniques, les procès-verbaux, les ordonnances, les requêtes et les jugements, tous les contrats et tous les baux, et les délicats dessins au crayon des plans des rives, dépliables. ».

(Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, la trilogie des rives, I, éditions P.O.L, 2015, ISBN : 978-2-8180-3556-6)

« Je rêve d’écrire comme je rêve » | Xavier Person, Une limonade pour Kafka, éditions de l’Attente, 2014

« Je n’ai jamais sans doute su lire un livre de poésie qu’en en faisant la critique, en en poussant à fond la lecture, propulsant celle-ci dans une sorte de crash test très intime. J’aurais mille fois préféré juste recopier les lignes d’un poème, une à une, recopier mille fois chaque vers pour me punir de n’avoir rien à en dire. Je me dis qu’écrire un poème, si cela arrivait, ne serait jamais qu’intensifier ma copie des poèmes des autres, entrer sur le terrain en ayant volé le maillot d’un joueur, c’est idiot.

(…)

Les motards le savent, lorsqu’on roule à cent quatre-vingt kilomètres/heures, il ne saurait s’agir de chercher à voir quoi que ce soit, regarder serait trop dangereux. Il faut juste faire le vide alors, fixer droit devant soi et se rendre disponible, non à tout ce qu’on pourrait voir, mais à ce qu’on ne voit pas précisément, d’où pourrait venir un danger, dans l’inconscient de la vision. Il faudrait pouvoir en écrivant de la critique ne rien chercher à dire ou à voir du poème, y aller juste, droit devant, me propulser dans le néant de ma phrase et voir ce qui vient, ce que je ne vois pas, que je discerne à peine sur les côtés de ma lecture, accélérer encore, laisser venir.

(Xavier Person, Une limonade avec Kafka, éditions de l’Attente, 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Je pourrais peut-être m’en tenir à cette double citation, tant ces mots disent beaucoup de ce que je fais (tente) ou souhaite faire (tenter) ici ou là – et notamment de cette tentation persistante de la copie in extenso du texte dont on a tant envie de parler (pour ne pas le quitter), motif ô combien fascinant pour moi depuis bien avant hier, que j’évoquais déjà dans ce texte à propos des ateliers d’écriture.

Troisième livre de Xavier Person, après ses deux recueils poétiques au Bleu du Ciel (Propositions d’activité et Extra-vague, deux exercices de concassage de textes fragmentaires rassemblés selon des logiques aussi efficientes qu’impures (ou disons, inadaptées, la syntaxe tenant ensemble des éléments de langage inappropriés), livres dont il redit ici un peu de la conception, comme d’« une suite de blocs de phrases si denses, sans queue ni tête, que je recopiais en les déformant, les malmenant, les triturant, jusqu’à atteindre une sorte d’équilibre rêveur, paradoxal. »), cette Limonade pour Kafka est un essai par sédimentation, un rassemblement de textes épars (à l’occasion d’un déménagement, les livres alors dans les cartons, dixit XP), de tentatives de critique et réflexions en travers, sur l’écriture – sur sa propre écriture, son désir de, son attente, le guet de l’écriture, par le prisme de textes consacrés à des auteurs aimés : démarrant par Emmanuel Hocquard et son fabuleux et lumineux silence, dans un « Je sors faire quelques courses ou je préfèrerais ne pas écrire sur la poésie d’Emmanuel Hocquard» annonciateur d’un certain Bartlebysme régnant au long du livre, Person rend ainsi visite à Claude Royet-Journoud, Paul Celan, ou Hélène Cixous, sans parvenir à écrire ce qu’il voudrait (et les passages d’attente et de désir du texte sont extrêmement tendus et doux à traverser pour le lecteur), sans parvenir à écrire cela qu’il voudrait voir apparaître et qui s’échappe – mais ce qui apparaît est étonnant (et étonné d’être là, semble-t-il, à nu sous nos regards), bloc d’insaisissable pourtant capté. La part rêvée (« Je rêve d’écrire comme je rêve », écrit-il encore, et cette phrase je la recopie, hésitant à finir sur elle ou à la prendre en titre, rêvant aussi à ce que ce (petit) texte-ci deviendra sous peu, car il approche de son terme et voudrait contenter son auteur, ce qui n’est pas vraiment possible, ce qui n’entame pas sa nécessité), la part rêvée est importante (et les états d’entre-deux sont aussi ceux que décrit Person, l’écriture se faisant (se tentant) dans la noir, ou dans l’esquive (la tentative) de la sieste, l’écriture se tient aux alentours du sommeil, entre le saisissement de l’avant-sommeil et l’impression de chuter qui nous prend parfois alors, et cette attention paradoxale de l’après-sommeil qui ne se sait pas encore éveil – qui ne s’est pas nommé. C’est cet indicible, cette liberté du langage qu’espère aussi Cixous (c’est elle qui évoque ces derniers mots de Kafka, et cette limonade, fraicheur incongrue, merveilleuse), ce langage qui ne se saurait pas langage, que donne à partager Person.

Ce livre est une étrange promenade, dans le scintillement du soleil hivernal, sans rien d’autre à sortir des bouches que des bribes de vapeur – et l’étendue de ce qui se tait alors, qui ne saurait se dire.

Xavier Person, Une limonade avec Kafka, éditions de l’Attente, 2014, 14 x 18 cm, 128 pages, isbn : 978-2-36242-048-1, prix public : 13 €

Multiplications du peu ( in « e-nrf », numéro 610 de la NRF, novembre 2014, Gallimard)

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Multiplications du peu

(texte paru in e-nrf, numéro 610 de la NRF, paru en novembre 2014 chez Gallimard et présenté ici)

* « Et si la mort n’était qu’un son ? dit-elle. Un son parasite. Un son que nous entendrions pour toujours, tout autour de nous. Comme ce serait terrible. Un son uniforme, neutre. » (Don DeLillo, Bruit de fond, Actes Sud, 1985.) * « Général Instin : N’a pas besoin que l’on croie en lui pour exister » (statut Facebook, 29 décembre 2013.) *

#Manières de faire Dans le recueil collectif Devenirs du roman, volume 2, sous-titré matériaux, les Éditions Inculte ont posé la question, au printemps 2014, à une vingtaine d’écrivains contemporains, de leur rapport au matériau, documentaire pour l’essentiel. Les réponses, riches, fortes, singulières autant que le sont les manières de faire propres à chacun des interviewés, ont en commun, pour la plupart d’entre elles, de poser, de façon discrète, l’accès accru par l’usage du web et des réseaux informatiques aux ressources et à la documentation comme un facteur du déplacement de leur écriture (et de leur déplacement par rapport à leur pratique de l’écriture). Cet usage du web, ce changement-là, la plupart les réponses et manières l’ont pour discret point commun, mais seules quelques-un(e)s s’étendent plus avant sur cet apport, ses modalités et spécificités. Le web aurait donc grandement changé ces pratiques, de lecture et d’écriture, et cet apport est intégré, voilà. Comme une discrète, implicite évidence. Le numérique en plus petit commun dénominateur. Une présence naturelle, invisible. Infra-ordinaire.

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#Infra-ordinaire L’infra-ordinaire, recueil posthume de Georges Perec, est ouvert par un texte intitulé Approches de quoi, qui ne compte pas parmi ses plus connus : assez court, sans prouesse formelle, sans aucune des astuces si séduisantes dont Perec savait user, c’est un texte qu’on pourrait qualifier de discret, infra-ordinaire en lui-même, à l’image de ce qu’il évoque. L’inventaire y est proposé, hors tout aspect ludique, comme mode d’énonciation de soi dans le monde, par interrogation de l’habituel : « Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? ». Ce texte, discret, est de plus en plus souvent, cité, repris (et notamment sur le web ou par des auteurs qui s’y activent) ; il résonne après coup, fait signe dans le temps long. Ce discret dure, ce qu’il remue continue de trembler, ses préoccupations nous agissent en 2014. Comment décrire le bruit de fond, qu’en faire, quoi et comment faire avec – et dedans, nous demandons-nous. Et, par extension : comment user du numérique pour écrire ce bruit de fond, dont il est une part agissante ?

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#Bruit de fond Du monde connecté les signes nous arrivent par le même canal que le texte que nous écrivons. Sur la même machine (l’ordinateur, qu’il soit de bureau ou portable, ou miniaturisé plus encore dans nos téléphones) est produit, émis et reçu le texte, la masse du texte – littérature et littératie partageant la même aire de transit. Cette zone d’échange qu’est devenu l’écritoire personnel est un fait majeur de la mutation numérique. Ce monde connecté, le computer world que chantait Kraftwerk pour le faire advenir, produit un bruit de fond similaire à celui d’une salle de travail pleine d’ordinateurs : un ronronnement vaste, tiède, persistant. Le même en plus petit que celui qui règne, ainsi qu’on l’imagine, dans les fascinants data-centers, ces usines à données par où transitent physiquement les flux d’informations séquencés en octets, entrepôts emplis de serveurs de stockage de données dont le nécessaire refroidissement requiert une immense énergie (de 2 à 3 % de l’électricité mondiale, en 2013 – ce cloud est un nuage extrêmement dense et concret, à l’inverse de son mirage marketing). Mais ce bruit de fond est aussi celui de l’information, dont la représentation visuelle pourrait être cette image, symbole et cliché, tirée du film Matrix, d’un mur virtuel, fond noir où s’affichent et permutent à toute allure des signes, chiffres et idéogrammes verts. Image constituant d’ailleurs tout ce qui demeure dudit film, elle a gagné une patine quand de l’ensemble dont elle s’extrait ne nous reste que du kitsch (souvent rien ne vieillit plus vite que le nouveau). Cette vue, d’une façade d’informations liquéfiée, d’un ruissellement de code, a joué, muté, s’est fait absorber – pour que lui succède son doublon infra-ordinaire : la timeline.

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#Timeline La ligne chronologique régnant n’est plus celle des frises horizontales, laborieusement coloriées durant nos années de collège. Elle a été renversée d’un quart de tour, cette timeline devenue verticale sur Facebook ou Twitter. Ce flux d’informations bruisse, s’écoule de haut en bas sur les vitres de nos réseaux – réseaux qu’il faut parvenir à couper, me disent-ils, parfois, certains écrivains, comme en aparté, vaguement coupables, pour se poser, se concentrer. La croissance nous fatigue. L’information nous assiège. Les deux agrégés nous gouvernent. Et ce flux, au volume toujours croissant, nous estourbit par instants, quand à d’autres il nous électrise, lançant et empêchant simultanément ce mouvement composite (geste et pensée, opérations multiples) qu’est l’écriture. Relativisons : ce rapport, conflictuel, avec l’extérieur, qu’entretient celle ou celui qui se fait fort d’écrire, précédait l’immersion dans le bain numérique, cette tension préexistait à l’Internet – les traces sont aisées à dénicher, d’un folklore suranné, réclusion plume d’oie et bureau de bois massif comme outils de l’inspiration. Ce folklore s’actualise en fantasme de déconnection, la coupure du wi-fi pour nouvelle cellule monastique. Se protéger de la pluie de données serait façonner une tanière nouvelle, en laquelle s’enfermer pour écrire (où laisser ça écrire par-devers soi, le bras soulevé par l’évidence). Le rêve, avec retour du mythe de l’inspiration inclus dans sa traîne, d’une bulle où se sauver, loin du réseau, de ce maudit, satané réseau.

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#Réseau Amplification du réseau, réseau au carré : l’Internet est fondamentalement, originellement, organiquement, un réseau, puisqu’il procède d’une interconnexion de réseaux. Le web est un de ses usages, une de ses applications. Les réseaux dits « sociaux » en sont une version. On partage le tuyau (l’Internet, pour le dire vite), les ressources (du world wide web, arborescence de sites liés par l’hypertexte, pour le dire tout aussi vite) ; et se recompose un paysage documentaire selon d’autres modalités, qu’on qualifiera de « sociales » en y ajoutant de gras guillemets. Le web, originellement fondé sur du texte, puisque constitué de documents liés entre eux par des segments du texte qui les constitue, forme constellation, cartographie où circuler en horizontalité. Le réseau « social », avec son modèle facebook, depuis une organisation plus circulaire encore, réinstaure paradoxalement de la verticalité dans notre usage, accentuant, via le déroulement de la timeline, redoublant cet d’empilement accéléré apparu initialement avec l’essor des journaux en ligne (dits blogs). Le fil d’actualités, ce prompteur personnalisé, jamais ne cesse – une pluie de nouvelles s’écoulant sur nos vitres. L’information, massive, invasive, nous fond dessus, quand un moment premier du web (des années 90 au mitan de la décennie 2000) la voyait nous arriver par effets de conjugaison du hasard et de la décision (on se souvient de l’image, si fameuse et si vite surannée, du surf, qui désignait nos trajets de lecture en ligne). Le flux nous engloutira, bientôt, nous disonsnous, il nous faut réagir, pour échapper à la noyade : nous devons : publier. (Comme il faut bien forcer la voix, à table, lorsque personne n’écoute – et ce faisant, ajouter sa note au vacarme ambiant).

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#Publier Publier fut facilité par la création, puis par la combinaison d’outils numériques : les logiciels de PAO installés sur l’ordinateur personnel ont d’abord permis de s’acheminer, seul, plus vite, et aisément, vers l’objet-livre, tandis que le web et sa version « vulgarisée » (2.0), ont rendu accessible, au grand nombre, sans bagage technique, la publication de textes et d’images. Merveilleux bouillon de culture, à rebours d’une tradition littéraire européenne de l’exception, cette facilitation est régulièrement contestée, parfaite plateforme de l’argumentation réactionnaire (partant du principe que puisqu’on y trouve de tout en grand nombre, on y trouve aussi le pire, en grand nombre, ne reste plus qu’à zoomer pour réduire le Tout à ce Pire). Mais, si l’on publie sur le web, c’est aussi, mécaniquement, qu’on y écrit, qu’on y lit. Autrement, mais pas moins qu’auparavant. Déflation dans le champ des symboles : publier était un graal, c’est devenu une routine (mais toujours une jouissance, minuscule et réitérée). Cette perte d’aura symbolique a pour contrepoint logique la multiplication des publications courtes : des livres aux billets de blog puis aux statuts Facebook (moins de 800 signes) ou Twitter (140 signes), la multiplication est une multiplication du peu. Ce peu n’est pas pour autant un moins – et de lire des écrivains, aussi nombreux à s’exprimer sur les réseaux sociaux qu’ils sont finalement rares sur le web « traditionnel », rivaliser de détournements ironiques et d’interventions aphoristiques, est drôle et stimulant. Le réseau social, si futile, si criard, si vivant, soit-il, est parfois, aussi, et jusqu’au coeur de cette futilité, de ce bavardage-là, écrit, par des écrivains – lesquels, ici comme ailleurs, sont laissés plutôt livrés à eux-mêmes, entre eux, en bout de table.

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#Collectif Le réseau, son bruissement chatoyant, son caractère social et la porosité liée entre postures publiques et privées, ces jeux et troncatures dans l’énonciation, produisent de la conversation ; celle-ci est essentiellement écrite ; ces conversations écrites constituent des écrits (toujours) nouveaux et (parfois) novateurs : bien logique amplification de ce qui s’est déjà produit et se poursuit, par ailleurs, sur le web. Multiplication du peu, multiplication des réductions, qui agrégées, constituent potentiellement un nouvel état du texte, une littératie réflexive (et de fait, contre-nature), une lecture des harmoniques au coeur du bruit de fond. Le numérique comme zone d’ambiguïté textuelle. Foisonnant, mais aussi – mais surtout – flexible et plastique (réversible, modifiable à l’envi), le web m’apparaît comme le possible lieu d’un atelier ouvert, d’un travail collectif, d’une communauté invisible, mouvante, active, de lecteurs et d’auteurs, réitération, ou actualisation de celle que célébrait Roland Barthes. Des discussions sur les forums aux réseaux sociaux, en passant par les blogs de lecteurs, la lecture, dont la mort, toujours plus imminente (disparition annoncée depuis si longtemps que cette oraison funèbre s’est faite permanence rassurante), est discutée, le livre fêté, commenté, réécrit – lecture et écriture mêlées. La production de texte est multiple, son mode est fragmentaire, la bibliothèque (universelle comme individuelle), éparpillée. Mais cette dé-linéarisation générale (du récit, comme de ce qu’on nommait « chaîne » du livre, et à qui, dans la recomposition accélérée des places et fonctions, sied mieux le nom d’« écosystème ») engendre de nouvelles circulations et de nouveaux assemblages, de nombreux modes de récits et fictions, enchâssés ou collectifs. De sites en sites, séries, invitations, duos ou groupements d’auteurs écrivent, s’écrivent, et publient aussitôt les fruits de ces échanges. Cette publication collective, associée, en temps réel, est une validation des forces désirantes, un accélérateur de synergie. Euphorie créatrice dont le revers logique pourrait être un amoindrissement de l’exigence, une auto-célébration collective infinie, une autosatisfaction stridente et au final, inerte.

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#Fabrique, objets Le besoin d’objets d’arts, « finis » ou déclarés tels selon la convention tacite entre créateur et lecteur, qu’ils prennent forme physiquement ou se développent sur écran, ne baisse pas ; il est même réactivé, depuis cette circularité semblant infinie. Diastole après systole : contrepoint logique au mouvement vers l’avant d’une écriture en dynamique, scrollant heuristiquement comme une souris douée d’épaisseur ; la stase, l’arrêt sur image produits par le point (dit) final, procèdent d’un effet de balancier « naturel ». Là encore, se reconduit le besoin de clore, mais en zone ambiguë. L’édition en ligne, constitution de sites d’archives, d’anthologies, de fictions, sous forme arborescente ou cartographique, spatialisée, porte une ambiguïté. En ligne, constituant une archive, dispersion et rassemblement sont conjoints, puisque les textes sont rassemblés en un même point, quand leur enchaînement est séquencé : que de surcroît, l’objet physique étant absent, l’idée de fermeture, de clôture (d’un cycle, d’un récit, d’une relation) reste : une idée. La fin est là, mais peut aussi ne pas – et peut aussi ne plus, du fait de la haute plasticité de l’objet éditorial considéré. Une idée de fin, une fin virtuelle.

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#Virtuel Virtuel : Le terme est fourre-tout, lui aussi vieilli, quasiment obsolète, avec son mésusage coupable (quelle surdose de « virtuels » avenirs nous fut assénée, débuts années 2000). Le livre, hors épaisseur physique, n’est pourtant pas virtuel, l’assemblage de textes qui reliés composent un ensemble ne l’est pas plus – c’est l’idée de leur fin, en partie, s’évanouit. Le Général Instin, projet artistique collectif, est symbolique de cette fin perpétuelle, perpétuellement relancée. Partant de la figure d’un être disparu (puisqu’enterré en vrai au cimetière Montparnasse), de son fantôme et de son spectre, devenus totems, fictions, émetteurs, le Général ne cesse de gagner en présence (spectrale) à mesure de son éparpillement sur le réseau. Le trou, l’estompage, l’identité flouée, motifs intégrés collectivement par des dizaines d’artistes ; la parole de l’avatar Instin sur les réseaux sociaux est portée par une poignée d’entre eux, dans une indistinction qui n’enlève rien à la densité de son énonciation. Le Général Instin est une idée de la fin, virtuelle – et pour autant puissante, effective.

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Un infra-ordinaire extrêmement puissant. Une mobilisation des peus. Des harmonies dans le bruit de fond.