Eric Chauvier, Les nouvelles métropoles du désir (Allia, septembre 2016) | podcast

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Rencontre à propos des « nouvelles métropoles du désir » (Allia, août 2016), et présentation de la rentrée des éditions Allia, et de son catalogue singulier, par Danielle Orhan.

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Eric Chauvier, né en 1971, est anthropologue et écrivain. Son parcours d’auteur se situe à la croisée de la littérature et des sciences humaines : au travers d’une démarche mixte il « cherche à donner voix à ceux qu’il observe tout en accordant une place importante aux relations qu’il entretient avec eux, à ses ressentis et émotions. » Lire sa bio-bibliographie très personnelle sur le site des éditions Allia.
Il a publié huit livres chez Allia : Les Mots sans les choses (2014) ; Somaland (2013) ; Contre Télérama (2011) ; La Crise commence où finit le langage (2009) ; Que du bonheur (2009) ; Si l’enfant ne réagit pas(2008) ; Anthropologie (2006) ; ainsi qu’un dense ouvrage d’explicitation de sa démarche, intitulé Anthropologie de l’ordinaire, aux éditions Anacharsis, en 2011.

A cette rentrée paraît « Les nouvelles métropoles du désir », récit et analyse ironique et perçant sur les usages actuels de la ville nouvelle. Ne parvenant pas à commander une bière dans un bar branché, Chauvier tente de décrypter tant son malaise de « déclassé » que les comportements et manières d’être du lieu. Investigation minuscule et immense, qui font un livre important.

Présentation sur le site de l’éditeur.

Un extrait :

« Je reconnais, remixé lui aussi, le morceau Single Lady de Beyoncé — une « vieille » aux yeux de ma fille. Avec elle, nous écoutons Beyoncé au premier degré. Le remix serait-il un signe distinctif de la ville-centre ?

Le volume musical n’est pas à proprement parler assourdissant, plutôt omniscient. Je voudrais attirer l’attention d’une serveuse et parvenir à lui passer ma commande, mais je ne sais pas comment m’y prendre. Comment font les autres clients du bar ? Visiblement, il n’y a pas de service au comptoir. Quant à essayer de faire réagir la serveuse au son de ma voix, c’est peine perdue. Alors j’agite les bras comme un contrôleur aérien, comme un automobiliste en panne. Mais elle ne me voit pas. Je renonce pour l’instant à toute boisson.

Dans la salle, les dispositifs technologiques visuels et sonores se surajoutent les uns aux autres, tels ces deux écrans design, géants et silencieux ; rien à vois évidemment avec ceux des PMU ou des bars sportifs. Ceux-ci sont à la fois immenses et discrets, comme incorporés dans le décor ; à ma gauche, à environ trois mètres, le premier écran diffuse le film Gladiator de Ridley Scott ; s’y ébroue Maximus, le général trahi. A ma droite, à environ 10 mètres, le second écran retransmet un match de tennis disputé par une jeune femme blonde et athlétique, Kristina Mladenovic, et une autre joueuse, inconnue de moi ; se détache tout particulièrement la peau blanche de Kristina. Curieusement, ces images ne semblent pas faites pour être vues ; elles apparaissent dans le champ de perception plutôt comme des points de connexion avec un monde extérieur que l’on suppose vaste et virtuel. Ces écrans sont des fenêtres vers un ailleurs, sans autre usage apparent que ce dépaysement — à moins que ce ne soit encore de l’ironie. Notez que celui a déjà vu le film Gladiator peut ici le suivre sans recourir aux dialogues. Il lui suffit d’observer que la quantité de morve coulant du nez de Maximus est proportionnelle à la douleur qu’il ressent en découvrant son épouse et son enfant assassinés par l’ennemi. Signifier visuellement la souffrance psychologique par un volume de morve constitue en soi une prouesse. En permettant au client de continuer à discuter avec son entourage immédiat tout en suivant le film, Ridley Scott a involontairement conçu un produit adapté aux lieux où le cinéma est moins une priorité que l’ambiance. En admettant la multitude de lieux diffusant ce film dans les métropoles occidentales, les retombées en termes de droits justifient à elles seules cette réaffectation du cinéma mainstream. Par exemple Scarface ou Reservoir dogs octroient à bon compte un gage de subversion dans n’importe quel club inoffensif. »

 

 

Toujours Lire vers (de ma sélection Rentrez ! et d’autres merveilleuses lectures)

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(De ma rentrée littéraire, de ceux qui n’y sont pas-mais-si-en-fait)

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La rentrée littéraire, j’y ai plongé cette année avec plus de détermination que d’ordinaire. Longtemps que je suis touché, concerné, que la question me turlupine (pour rappel, elle m’a servi  de façon récurrente à mesurer un écart culturel net entre « mes » étudiants et moi), qu’elle ne se replie pas de façon manichéenne : nous demeurons, lecteurs, partagés, dansant d’un pied sur l’autre sans oser, scrutant les danseurs depuis le bord de la piste. La question de la prescription est mienne (une grande partie de mon boulot c’est lire vers, vers un autrui variable –ceci dans l’exercice de la question aux auteurs comme dans celui de l’écriture critique), elle ne se départ d’une question d’éducation populaire, laquelle ne se départ pas plus d’un regard sur la création, le contemporain, longtemps néologisé dans le vide avant d’être enfin mieux conceptualisé par Lionel Ruffel.

Rentrez ! en médiathèques

Il y a donc cette liste de 45 livres, présentés dans des médiathèques (dans la cadre de cette opéra Rentrez !) qui m’a bien occupé, car l’établir fut un exercice d’approche, de pondération et de synthèse fort long (et stimulant) ; je l’édite ci-dessous, mais me rattraperai dans les jours à venir sur quelques perles… qui n’y figurent pas.

Livres choisis initialement, ou m’ayant tellement saisi en cours de lecture… Qui y furent longtemps notés, sur la liste préparatoire, pour la plupart d’entre eux, mais cédèrent leur place devant une surprise, ou un « proche », livre voisin dans ma lecture, ou connivent… Cette présentation en médiathèque a sa logique propre, ses nécessités, elle doit pouvoir constituer un récit spécifique (et variant), et donc, pour certains livres aimés, il n’y avait en somme plus la place.

Le message aux absent-e-s (Delaume, Vasset, D’abrigeon, Giraud)

Il y avait parfois comme une trop longue connaissance du travail de l’auteur pour l’isoler d’un « reste de l’œuvre », en ce contexte-là du moins : que les excellents  Chloé Delaume (Les Sorcières de la République, au Seuil), Julien d’Abrigeon (Sombre aux abords, chez Quidam), Philippe Vasset (Légende, chez Fayard), Thomas Giraud (à paraître un rien trop tard pour cette configuration de parole là, le 8 octobre elle sera passée ou presque), m’en excusent, de n’avoir pas su isoler cette matière de la pâte, de l’ensemble indivisible que constitue pour moi leur travail – bon, et puis pour plusieurs d’entre eux, il va y avoir des occasions d’en parler par ailleurs, j’y compte bien.  Ces livres-là sont d’ores et déjà cités ici, pour vous intimer l’ordre de les lire – les autres, ci-dessous, on en parlera dans les médiathèques, d’ici quelques semaines.

Qu’ils me demandent une heure d’explication enflammée pour parvenir à dire à quel point, où qu’ils m’aient, comme pour l’un d’entre eux, saisi littéralement, entièrement, contradictions comprises, comme Mauvais coûts du magnifiquement repoussant Jacky Schwartzmann à La Fosse aux ours, certains n’y figurent pas — on ne les oublie pas pour autant, il y a de place dans mon usage du web (et du monde) pour en parler par ailleurs.

https://rentrez.wordpress.com/

La liste est là, le blog ouvre enfin,  elle est aussi ci-dessous. Il y a là-dedans de quoi s’outiller en étonnements renouvelés.

 

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rentrez (parcours joyeux et littéraire parmi les nouveautés de saison) / proposition aux médiathèques

[Une proposition d’intervention en médiathèque, pour la rentrée 2016]

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Un feuilletage joueur et approfondi de quelques titres choisis

Voilà ce qui m’occupe depuis quelques semaines – ce qui m’occupe entre autres, car il y a eu des débats, des articles, des rencontres, mais quand même… me voici plongé dans la rentrée, moi qui me sens chaque fois partagé face au flux de nouveaux livres, dansant d’un pied sur l’autre sans oser, scrutant les danseurs depuis le bord de la poste, frétillant mais pas emballé par la musique, par le dj…

C’est Saïc Lhostis médiathécaire de la Roche-sur-Yon, qui me l’a suggéré, à l’issue de la rencontre bd de l’autre soir, avec Kris et Sébastien Vassant, en passant, avant que je file à la gare, tu nous ferais pas une truc sur la rentrée littéraire ? Comme avec Eric, il y a quelques années… oui, j’avais interrogé l’ami Pessan, à propos de 10 titres de la rentrée, dans ces murs, il y a un fameux bail – Eric qui s’est un peu baladé, parfois, pour prescrire, ainsi, ses choix de rentrée.

Du coup, il ne s’agit pas de répéter en perroquet. D’une : je n’ai pas l’autorité d’Eric (auctoritas : au sens de celle de l’écrivain qu’il est – je ne parle pas depuis cet endroit-là), mais je prescris à ma façon, sur les réseaux (voir le feuilletage que constitue mon herbier en tumblr), dans mes cours… je dis souvent médiateur littéraire, pour résumer ce que je fais. Alors, ce paquet de livres qui déboulent en sortie de plages, il me concerne – il me concerne aussi de prescrire, et de prescrire différencié – on connait l’histoire, jouée en très peu des semaines, des quelques titres dont on parler, répartis entre éditeurs sans effective concertation, mais par l’effet « naturel » du bruit médiatique.

Mon idée là c’est de jouer une autre partition, contrapuntique et complémentaire : je vais lire de tout – au sens, du petit et du gros, du Quidam et du Grasset, des forges de Vulcain et du Actes sud, du P.O.L et du Stock et de l’Albin Michel et du Anne Carrière mais aussi du Tripode et de l’Olivier… Dans l’idée d’une redistribution personnalisée. Il importe que certains des livres « dont on parle » y figurent – s’ils en valent ma peine – en accord avec d’autres dont on ne parlera pas, ou presque.

Mon idée c’est aussi une impro, pour ne pas m’en tenir à recycler une conférence bien rédigée sur feuillet bien plié : il y aura 40 titres, et une heure trente de causerie, donc on parlera de 20 d’entre eux, jamais dans le même ordre, jamais selon les mêmes modalités, en faisant avec les questions et envies, représentations, méconnaissances et connaissances de celles et ceux à qui je m’adresserai. Travailler à cet art-là de la parole, a contrario du remâchage de quatrièmes de couv et d’argumentaires bien fournis en adjectifs tout comme il faut.

Et pour les 20 dont on n’aura pas parlés : il y aura un blog, pour poursuivre – l’éditorialisation de cette affaire cumulera donc, comme j’aime, du live (de la parole, de la discussion) et du web.

Il est prêt mais je lis et choisis en ce moment même, c’est encore un peu tôt pour en donner l’adresse…

Je reprends à suivre l’argumentaire livré aux bibliothécaires que ça peut intéresser – et, au fait, c’est toujours disponible, pour celles et ceux qui voudraient le proposer dans leur bib.

To be continued, donc…

———————–

Chaque année, entre août et octobre, se reproduit un phénomène éditorial bien français, qu’on nomme rentrée littéraire : quelques centaines de romans paraissent en l’espace de quelques semaines. Une poignée seulement des postulants recueilleront les faveurs des médias, du commerce, des lecteurs.
Cette concentration de parutions, qu’on l’attende fiévreusement ou la redoute, qu’on la juge nécessaire ou néfaste, nous donne à lire.

Il y a de quoi faire, en somme.

Hors des sentiers battus, mais aussi sous les feux médiatiques ; romans fleuves ou flashes ; français ou étrangers ; pop ou classiques ; il y a de quoi faire parmi ces centaines de titres.

Parcourons ensemble quelques pépites, surprises, étonnements, lus par moi, tirés par vous dans une forme de « panier garni » – moment de partage et d’information, pour les bibliothécaires  et les lecteurs.

Rentrez ! Déjà Programmé dans les établissements suivants : Pontchâteau (13/09), Angers (15/09), Challans (30/09), Saint-Jean-de-Monts (22/10), La Roche-sur-Yon (07/10).

 

Ecrivains en bord de mer 2016, du 13 au 17 juillet 2016 | Copieux et savoureux

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(logo du festival, ©Quentin Faucompré)

C’est comme un rituel, chaque année, à cette période, ici même, sur ce site : vous donner le programme de Ecrivains en bord de mer, et dire un peu ce que j’y ferai. Car oui, c’est aussi comme un rituel, j’y fais quelque chose, à chaque fois, poser des questions, présenter une collection, twitter même parfois, et puis toujours savourer, écouter goulûment l’essentiel des rencontres – c’est peu dire que je suis heureux d’en être complice.
Et cette année c’est comme chaque année sauf que cette année-ci est tout à fait particulière, oui, plus encore, oui, car : le festival fête ses vingt ans. Mazette. Donc, déjà, chapeau, Brigitte et Bernard Martin, d’avoir tenu, porté, avivé sans cesse cette jolie entreprise, et de l’avoir fait sans s’obliger à grandir – ainsi que trop souvent se pense l’évolution des festivals, comme un grossir–toujours  pour ne pas mourir–demain. Eh bien non, ici, on ne s’oblige à aucune démesure, aucun excès, ici c’est l’accueil, le sourire, la densité de propositions, leur renouvellement qui valent — un exemple, tiens : Quels autres festivals aussi reconnus évitent les chevauchements sur la grille, pour vous permettre, à une bière en terrasse près (mais c’est là votre fait, votre loisir, ô public), d’assister à tous les échanges ? Parce que, comme le programme ci-dessous repris, mais évidemment dispo sur le site du festival, l’indique, le programme est copieux. Il l’est encore plus cette année sans doute, du fait de la formule proposée :

« Dix personnalités parmi les plus familières et les plus marquantes de ces rencontres ont été invitées.

Il leur a été proposé à chacun d’inviter un auteur de son choix, jamais venu à ce festival et de le présenter au public :

Et c’est ainsi que :

Yves Arcaix invite Jérôme Game
François Bon invite Martin Page
Guénaël Boutouillet invite Ryoko Sekiguchi
Chloé Delaume invite Anne-James Chaton
Mathias Enard invite Camille de Toledo
Philippe Forest invite Catherine Millot
Christian Garcin invite Gilles Ortlieb
Thierry Guichard invite Sébastien Barrier
Sophie Merceron invite Mathieu Simonet
Marie Nimier invite Thierry Illouz
Yves Pagès invite Noémi Lefebvre
Tanguy Viel invite Olivier Cadiot »

Alors comme mon nom l’indique, je suis complice au carré, puisqu’invité à inviter – ce qui me va droit au cœur, comme d’accueillir Ryoko Sekiguchi (belle occasion pour monter enfin ce dossier à elle consacrée sur remue.net).

Je poursuivrai aussi mon année Garcin (après cette rencontre à Vents d’Ouest, celle pour remue.net avec Patrick Devresse, et avant le festival Echo au château de Nantes cet automne), reprendrai la conversation avec Enard et de Toledo, demanderai des trucs à Chloé Delaume pour la troisième fois à La Baule (et les trucs en question concerneront Anne-James Chaton, on ne s’en plaindra pas ;-) ; et puis, et puis, j’écouterai Tanguy Viel déplier « son » Cadiot, je découvrirai Gilles Ortlieb, écouterai Philippe Forest lire son roman de rentrée, « Crue », lequel a l’air fameux…, savourerai la façon dont François Bon tourne son Page…

et interrogerai Ryoko Sekiguchi — un récit de saveurs où nous parlerons fantômes et fadeur, voix sombre et astringences…

Le festival à La Baule, quelques jours où : Comment sourire et lire avec la même intensité, comment rire à la tâche, penser joyeux — quelle meilleure façon de sprinter heureux avant la grande vacance estivale…

On s’y retrouve ?


Mercredi 13 juillet : Un avant-goût de la rentrée

17 heures : Rencontre avec Chloé Delaume suivie d’une lecture d’extraits de son roman à paraître en septembre aux éditions du Seuil : Les Sorcières de la République.
(animée par Bernard Martin)

18 heures : Rencontre avec Philippe Forest suivie d’une lecture d’extraits de son roman à paraître à la rentrée littéraire de septembre chez Gallimard : Crue
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : inauguration

Jeudi 14 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Gérard Lambert
14 h 30 : Marie Nimier présente Thierry Illouz

15 h 30 : Rencontre avec Christian Garcin
(animée par Guénaël Boutouillet)

16 h 30 : Lecture par Tanguy Viel d’extraits de Article 353 du code pénal à paraître en janvier 2017 aux éditions de Minuit

17 h 30 :  Rencontre Guénaël Boutouillet / Ryoko Sekiguchi : Un récit des saveurs

18 h 30 : Rencontre Sophie Merceron / Mathieu Simonet
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : Lecture par Yves Pagès d’extraits d’un texte en cours d’écriture

20 h 30 : Rencontre Yves Arcaix / Jérôme Game suivie d’une lecture
(animée par Bernard Martin)

Vendredi 15 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Thierry Guichard

14 h 30 : Rencontre Camille de Tolédo / Mathias Enard
(animée par Guénaël Boutouillet)

15 h 30 : Lecture de François Bon : Vie et oeuvre de Howard Phillips Lovecraft”

16 h 30 : Rencontre Philippe Forest / Catherine Millot
(animée par Bernard Martin)

17 h 30 : Marie Nimier et Thierry Illouz évoquent l’écriture des chansons
(animée par Bernard Martin)

18 h 30 : Rencontre Christian Garcin / Gilles Ortlieb
(animée par Thierry Guichard)
19 h 30 : lecture par Anne Waldman accompagnée de Vincent Broqua

20 h 30 : Au cinéma le Gulf Stream : projection “La saison des femmes” de Leena Yadav (5 €)

Samedi 16 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Thierry Guichard

14 h 30 : Rencontre avec Sonia Faleiro autour de ses deux livres parus chez Actes-Sud : Bombay Baby et Treize hommes (ouvrages traduits de l’anglais (Inde) par : Eric Auzoux)
conversation en anglais
(animée par Bernard Martin)

15 h 30  : rencontre avec Mathias Enard
(animée par Bernard Martin)

16 h 30 : Tanguy Viel présente Olivier Cadiot suivi d’une lecture par Olivier Cadiot

17 h 30 : rencontre François Bon / Martin Page
(animée par Bernard Martin)

18 h 30 : rencontre Yves Pagès / Noémi Lefebvre
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : rencontre avec Anne Waldman
(animée par Alain Nicolas)

20 h 30 :  Chloé Delaume présente Anne-James Chaton suivi d’une lecture par Anne-James Chaton
(animée par Guénaël Boutouillet)

Dimanche 17 juillet
11 heures : Rencontre avec un éditeur indien S. Anand en compagnie d’une éditrice nantaise Christine Morault de MéMo
(animée par Bernard Martin)

« Il se dit que la lumière pouvait venir simultanément de l’intérieur et de l’extérieur. » | Emmanuel Moses, Le compagnon des chacals, Galaade, mai 2016

« Soudain, il en eut assez, de ce récit, du patron désagréable qui lui lançait des regards interrogateurs à présent que son verre était vide, de l’odeur écoeurante de la saucisse. Non, décidément, la lumière ne venait pas de l’intérieur. Il fourragea dans le fond de sa poche, en sortit un billet et quitta le café sans un mot.
Une fois dehors, la main sur le guidon chromé, face aux ormes guillerets dans le jour resplendissant et frais, il retrouva avec un sentiment d’allégresse la pleine sensation d’un cadeau inopiné d’infinies possibilités.
Le branchage revêtu de jeunes feuilles qu’une brise affolait, qui se frottaient malicieusement ou maladroitement les unes aux autres, le toit de la mairie, en ardoise noire aux nuances subtiles allant du bleu nuit au gris terne, le drapeau qui se balançait à la manière d’une queue de chat, de-ci, de-là, l’azur concave du ciel strié par les panaches d’avions invisibles, telles des lignes tirées sur une page par des écoliers s’apprêtant à y appuyer leurs lettres en cursives majuscules, tout ça, et bien d’autres détails encore, se précipitaient sur lui, affluaient en se ruant dans ses orbites qui buvaient en vrac cette bousculade. Il voyait, captait et intégrait ce désordre qui était précisément celui de la vie éclatée, impossible à répertorier ou classer, à ranger dans des caisses ou empiler dans des rayons comme le faisaient les magasiniers de la sciure des pièces de bois ou des outils. Exalté par ses observations et ses réflexions, alors qu’il enfourchait son vélo, il se dit que la lumière pouvait venir simultanément de l’intérieur et de l’extérieur. »
(Emmanuel Moses, Le compagnon des chacals, Galaade, mai 2016)


Cet extrait de la troisième des cinq fictions (car non, il n’est pas marqué nouvelles sur la couverture, mais fictions, on y reviendra) qui composent ce livre d’Emmanuel Moses, est, à la fois, le cœur, le nœud de cet étrange univers de récits indépendants, et en ce sens, représentatif du livre en entier – il l’est, représentatif de l’ensemble, et, à la fois : pas du tout.
Ce récit d’excentrement, de fuite du quotidien de « Philippe, ouvrier paysan » (l’usine est fermée ce jour-là, il faut rebrousser chemin, et le chemin rebroussé se fait promenade inédite), pour saisir un peu de l’infini des possibles du monde extérieur, de ce qu’il y a à voir, dehors, qui se reflète au-dedans, est une merveille, une épiphanie : où quand le monde, en son désordre, mis en récit, se fait poème, tableau, suspension sensorielle.

Chacune des fictions fonctionne en autonomie, mais de les réunir en augmente la puissance. Le format y est pour quelque chose : nous sommes toujours ici plus proche de la novella ; chaque récit dépasse les 40 pages, chacun imbrique plusieurs temporalités (par le biais de la remontée de souvenirs comme chez Philippe ; par la concaténation d’époques comme pour Marie dans Lettre de nuit, dont l’histoire d’amour se raconte en fragments, d’époques, de temps ; par le récit du récit d’un autre (modifiant l’unité d’espace et de temps, d’un commissariat la nuit du réveillon), pour le policier Arden dans la fiction éponyme Le compagnon des chacals), chacun invente sa dramaturgie, se défiant souvent de tout art de la chute. Si art de la chute il y a, puisque c’est parfois ainsi qu’on définit la nouvelle, il s’agit d’un art de tout fonder sur la chute, de la mettre au cœur — parfois, littéralement, au centre structurel du récit, comme dans Lettre de nuit. Et comme par symétrie, la belle fugue de Philippe sus-évoquée fait le parfait centre du livre, en constitue le noyau lumineux.

Dans tous les cas, les lieux nous sont donnés à voir en une belle économie de mots, nommant peu mais judicieusement, les lieux. C’est tout l’art de Moses, poète, par ailleurs, que de nous faire voir le monde, nous le faire voir absolument – et avant toute autre chose —, nous faire voir « ce désordre qui était précisément celui de la vie éclatée, impossible à répertorier ou classer », à travers les yeux d’individus non répertoriés. En nouvelliste, Moses nous place ce narrateur, comme ceux des autres fictions (le commissaire Arden à qui sera livré un terrible secret dont il ne peut rien faire, rien d’autre que le recueillir ; Marie qui converse à travers les lieux et les temps avec son amant), nous le pose, le trace, le « monte », en peu d’informations, qui nous servent à l’accompagner ensuite en ses méandres. En romancier, Moses bâtit a minima une vie entière, un trajet de et dans la vie : qu’il soit saisi sur une échelle large ou dans un moment de suspension comme pour Philippe l’ouvrier fugueur ou Arden le commissaire désabusé face à un sidérant témoignage ; dans le chaos journalier comme pour Gébé, Job et Lucile, triangle pervers du récit Toute une vie, c’est toujours l’univers entier d’un individu, que capte Moses. Moses écrivain comment dira-t-on, complet ? sans étiquette ?, Moses inventeur de réels singuliers, inédits, loin mais si proches. Des réels, singuliers, comme seule la fiction littéraire les invente.

Fictions, donc, que les récits qui composent ce compagnon des chacals, invention pour chaque d’êtres, lieux et du temps qui les invente et les emporte.

« Il me vient alors la réflexion suivante : le temps est bien plus un faisceau de fils qu’un fil unique. Je le vois sous la forme d’un paquet de nerfs. Oui, le temps est, dans mon idée, constitué de nerfs. Je ne m’aventure guère plus loin dans l’analogie. L’idée revêt à mes yeux sa valeur et son poids de sens ; je les soupèse sans chercher à les explorer, je n’ignore pas qu’ils ne me mèneraient nulle part. »

Emmanuel Moses, Le compagnon des chacals, Galaade, mai 2016

Les grands espaces de la (mini) fiction (Christian Garcin, Patrick Devresse, sur remue.net)


©patrickdevresse

Les grands espaces de la (mini) fiction

« « Les choses ne sont pas telles qu’elles paraissent être », voilà, c’est là que ça se joue, de façon toujours différente. » (Christian Garcin)

Parmi ce qui me remue sur remue, il y a toute une part « pro » reliée aux résidences en Ile-de-France – laquelle n’exclue nullement des découvertes (Luc Bénazet et sa lecture de la poésie, Dimitri Bortnikov et le souffle de sa phrase…) ou l’approfondissement de la relation à des auteurs dont je suis le travail de longue date (Pierre Senges est là-bas mais aussi ici ; Emmanuelle Pireyre là-bas mais ici également), mais il y a aussi celle que l’on parvient à continuer de faire en dépit des diverses obligations, la part d’investissement « gratuit », celle qui nourrit la revue de création et, en moi-même, la part curieuse, lectrice.

En 2015-2016, ce qui m’aura peuplé le plus sont ces mini-fictions, proposition de Christian Garcin, écrivain, et de Patrick Devresse, photographe : un dialogue inédit entre formes, et si simple dans sa formulation : un texte, une image.

Si simple et si profond dans ses possibilités de relance du sens et des possibilités (de rêverie, de spéculation, de questionnement) : il n’y a jamais à proprement parler un principe, une contrainte directrice – ni dans le texte ni dans les photos : le texte est court, les photos en noir et blanc, ok. Mais au-delà, les modes de conversation entre les deux médiums sont variables, et l’art du bref, que Garcin maîtrise si bien, joue de contrastes : du très-très bref, à la vie dépliée en une page (non sans une douce ironie, souvent), il y a une infinité de nuances : comme si le métier, la technique, le savoir-faire (réels : il y a comment dire quelques dizaines de textes et livres déjà derrière), ne prenaient jamais le pas sur la surprise.

Reprise ici, non pas de l’ensemble – que vous pouvez retrouver ici –  mais de cette belle soirée à la maison de la poésie de Paris, début juin dernier, pour remue, qui concluait ce cycle : lecture de Christian, projection de Patrick. Un bien beau moment

—–

En 2015 et 2016, chaque semaine ou presque, a paru sur remue.net une « mini-fiction » : l’association concertée d’une photographie de Patrick Devresse et d’un texte de Christian Garcin.
Cette année de mini-fictions nous aura offert un panorama de cet art si particulier du bref, en lequel Garcin est passé maître : épiphanies, digressions, , interstices, réflexions scientifiques et poétiques : le genre est ouvert ; comme est ouvert le dialogue entre l’image et le texte.
Découvrons ensemble ce travail grandeur nature, par une lecture-projection

Soirée proposée par remue.net (www.remue.net), en partenariat avec la Scène du Balcon (www.scene-du-balcon.com).

Lecture par Christian Garcin – podcast

http://remue.net/audio/2016/lectureminifictions.mp3

Les photos dans l’ordre de la lecture

Disputatio

La lorgnette

Drôles de dames

La fin des fantômes

Tuyaux

Les sardines

Dans la cabane

Champions

Jalousie

Phobie

La joie

Astres

Vision

Les abysses

L’esprit de sérieux

Dialogue



christian garcin©patrickdevresse, autoportrait fantasmé©patrickdevresse, patrick devresse ©sébastien jarry

Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net – lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs – on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : « Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés. »
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

« Si j’ai peur des greffes, des moments obscurs, dans une phrase, c’est que ce que j’ai à dire ne tient pas. » Arno Bertina, mai 2016 | Saint-Brieuc | podcast

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« Si j’ai peur des greffes, des moments obscurs, dans une phrase, c’est que ce que j’ai à dire ne tient pas. » Arno Bertina,  mai 2016 | Saint-Brieuc | podcast

Nouvel épisode des dialogues avec Bertina  (plusieurs fois déjà que je l’interviewe, voire sur materiau composite : https://materiaucomposite.wordpress.com/2015/10/14/arno-bertina201510/

et https://materiaucomposite.wordpress.com/2013/02/18/vendredi-22-fevrier-2013-cette-vitesse-qui-electrise-le-livre-arno-bertina-rencontre-remue-net/

C’était le dernier soir de ma résidence à Saint-Brieuc, au rez de chaussée de la Maison Louis Guilloux où j’ai passé des semaines cet hiver (blog : https://deconstruireconstruire.wordpress.com/), et nous avons parlé de construction de personnages, de mélancolie et d’appétit, d’Afrique bien sûr mais aussi de politique, de #nuitdebout et de répression, d’envie, d’amour…  mais notamment, longtemps, de la fabuleuse puissance de fabuliste de ce récent « petit » livre paru à la contre-allée, Des Lions comme des danseuses :

bertina

(également chroniqué ici ).

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https://www.mixcloud.com/upload/gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet/arno-bertina-entretien-avec-gb-maison-louis-guilloux-saint-brieuc-jeudi-19-mai-2006/complete/

(Podcasts) Kris et Sébastien Vassant, de la bd documentaire (avril 2016)

(Podcasts) Kris et Sébastien Vassant, de la bd documentaire et de ce qu’elle permet et produit (Rencontres autour de la revue dessinée et de leur œuvre respective, avril 2016)

Rencontre avec Kris et Sébastien Vassant ½ (Saint-Jean de Monts, avril 2016)

FireShot Screen Capture #249 - 'Rencontre avec Kris et Sébastien Vassant ½ (Saint-Jean de Monts, avril 2016) by Guénaël_' - www_mixcloud_com_gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet_rencontre-avec-kr
Discussion autour de la BD de reportage de la Revue Dessinée (magazine trimestriel de reportages, de documentaires et de chroniques en bande dessinée) avec Kris et Sébastien Vassant, 2 auteurs et collaborateurs réguliers à la revue.
Rencontre animée par Guénaël Boutouillet.

Rencontre avec Kris et Sébastien Vassant 2/2 (La Roche-sur-Yon, avril 2016)

FireShot Screen Capture #248 - 'Upload complete I Mixcloud' - www_mixcloud_com_upload_gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet_rencontre-avec-kris-et-s%C3%A9bastien-vassant-22-la-roche-sur-yon-avril-
Discussion autour de la BD de reportage de la Revue Dessinée (magazine trimestriel de reportages, de documentaires et de chroniques en bande dessinée) avec Kris et Sébastien Vassant, 2 auteurs et collaborateurs réguliers à la revue.
Rencontre animée par Guénaël Boutouillet.

(Le site de la revue dessinée : http://www.larevuedessinee.fr/)

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frise

En deux fois, nous avons discuté, avec Kris, scénariste de nombreux albums et séries historiques ou documentaires, et Sébastien Vassant, dessinateur d’albums à forte dominante documentaire. Les deux discussions se recoupent en certains points, qu’elles précisent et détaillent – il est question dans la première du parcours de chacun jusqu’au point où il se situe à ce jour, puis de bd documentaire et de la revue dessinée. Dans la seconde, à La Roche-sur-Yon, commençant sans le nantais Sébastien Vassant bloqué dans des embouteillages, nous sommes partis, avec Kris, qui en est aussi un des co-fondateurs, de cette merveilleuse aventure qu’est la Revue dessinée – de l’idée, de l’intuition forte qui présidèrent à son lancement, à son mode spécifique d’organisation et de fonctionnement, pour rayonner ensuite sur les questions documentaires, et détailler un peu du travail de chacun.
Focus sur les albums dont nous avons parlé en détail, ci-dessous.

algeriecouvUn maillot pour l’Algérie, de Rey/Galic/Kris (éditions Dupuis, collection aire libre, 2015)

Dans les entretiens déposés ci-dessus, Kris le dit et redit : la coupe du Monde de football 1982 a appris au gamin brestois qu’il était – ainsi qu’à toute une génération — ce qu’est l’injustice. Bien sûr il y eut Séville, et l’élimination discutée de Platini et des Français par une équipe d’Allemagne implacable, mais avant il y avait eu l’Algérie. Celle-ci, menée par l’ancien joueur international qui fit les beaux jours du championnat de France dans les sixties, Rachid Mekhloufi, participait à sa première phase finale, et fut mise dehors aux points, par la rouerie (qu’on peut même appeler tricherie, pour le coup) des Allemands et Autrichiens alliés contre elle pour un non-match mémorable. C’est dire si le foot et l’Algérie, ça remonte, chez Kris. L’album Un maillot pour l’Algérie, paru ce printemps permet d’allier, dans une reconstitution historique comme il les aime et sait les porter (qui ne se souvient d’un homme est mort, avec Davodeau) : l’exfiltration, en avril 1958, d’une dizaine de joueurs algériens, tous joueurs d’équipes majeures du championnat français, pour fonder une équipe d’Algérie – du FLN, donc, puisqu’à l’époque, et pour quatre ans, l’Algérie n’existe encore que dans les rêves des indépendantistes. Ce que raconte l’album, dans des traits ligne claire, colorée et dynamiques (ce qui confère aux scènes de match un vrai mouvement, et une forme de joie expressive qui l’apparente à certains mangas) c’est l’épopée de ces onze joueurs (pas un de plus, donc : pas de remplaçant), qui affronteront les meilleurs équipes non-alignées, du bloc de l’Est, d’Afrique… façon de combattre sans effusion de sang, pour venger positivement les émeutes de Sétif qui ouvrent le livre et furent un souvenir d’enfance pour Mekhloufi et quelques autres. L’album, outre son propos politique, son entreprise de réconciliation (bienvenue par les temps qui courent), joue, on l’a dit, bien du ballon — qualité assez rare en bande dessinée.

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petain-couv-01Juger Pétain, de Sébastien Vassant (scénario original Philippe Saada, éditions Glénat, 2015)

Cet album, paru l’automne dernier, fut ma première véritable rencontre avec le travail, au dessin et scénario, de Sébastien Vassant. Et cet album est exemplaire — je m’y réfère ainsi à plusieurs reprises lors de nos entretiens — de ce que peut produire ce médium, la bd, en version documentaire (et par là, par extension, de la pertinence du projet éditorial de La revue dessinée, ou Vassant a déjà publié plusieurs reportages – mais aucun extrait de cet album). Les minutes du procès Pétain sont une matière à la fois complexe, qu’il convient de trier pour en présenter l’essentialité — travail impeccablement accompli ici, et cette première « mission » affectée au documentaire est tenue : l’album est édifiant, nous enseigne (sur les vilains calculs à l’oeuvre en temps de guerre comme sur lr peu d’importance accordé à l’époque à l’extermination des Juifs). Mais l’habileté de Vassant à nous tenir en haleine dans un cadre figé et pesant vient de son habileté dans le geste : les variations de tonalité dans le trait, les inserts fantaisistes (strips hilarants sur Churchill, ou animations littérales de la fourberie de Laval) et subtils permettent d’alléger le propos et de l’accélérer par instants : techniquement, deux choses sont effectuées en même temps : nous tenir en haleine (nous faire sourire, voire rire) et nous passer plus encore d’infos sur ce dont il est question. C’est un album de haute voltige, et un document essentiel.

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Politique Qualité, de Sébastien Vassant, sur une idée originale de Kris (éditions Futuropolis, avril 2016)

Politique Qualité, paru également en ce printemps, fait le lien entre Kris — qui fut le premier porteur de cette idée de reportage, en ses terres brestoises — et Sébastien Vassant, qui prit le relais et mena l’album à son terme. Le propos rejoint le tropisme ouvrier de Kris : il s’agit de raconter l’aventure d’une pièce de théâtre amateure, faite avec des femmes brestoises, qui y tiennent récit de leur vie ouvrière, des luttes liées. La pièce, pour trouver sa forme, se fit sur un mode choral : les ouvrières âgées furent non pas doublées mais comme redoublées par des jeunes comédiennes tenant leur rôle. C’est tout ceci que narre l’album : la pièce, sa forme, et ce qu’elle raconte. Mise en abyme ô combien risquée, ou encore une fois, Vassant, par la grande astuce et souplesse dont il sait user dans ses pages, se tire haut la main. Les clins d’œil iconiques fonctionnent (symbolisation presque logotypique de l’usine, du patronat en gros bonhomme à cigare), et les ruptures de ton permettent de varier les époques comme les représentations —mention spéciale à ses récits ronds et naïfs, ambiance strips de PQR seventies, des luttes des dites seventies. Jamais la leçon ne se fait sur un mode donneur de leçons : les luttes passées , c’est important, elles nous parlent et ont à nous apprendre encore : « Le chemin est individuel, collectif et politique » final s’amuse en moi à résonner vivement avec le « la bande dessinée est un sport collectif » de Kris en exergue d’Un maillot pour l’Algérie. (De tous ces aspects, répétai-je, il est plus amplement question avec eux deux dans ces deux entretiens.)

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Le site de la revue dessinée : http://www.larevuedessinee.fr/

Un maillot pour l’Algérie, de Rey/Galic/Kris (éditions Dupuis, collection aire libre, 2015)

Juger Pétain, de Sébastien Vassant (scénario original Philippe Saada, éditions Glénat, 2015)

Politique Qualité, de Sébastien Vassant, sur une idée originale de Kris (éditions Futuropolis, avril 2016)

QUI DE L’ŒUF QUI DE LA POULE ? | conférence-banquet pour Terres de Parole, avril 2016

(Une conférence/discussion, donnée dans le cadre de Terres de paroles 2016 / (Imaginaires numériques, du vendredi 15 au samedi 16 avril 2016)

QUI DE L’ŒUF QUI DE LA POULE ? , par Guénaël Boutouillet

#Œuf Vs poule

L’œuf ou la poule, on a appelé ça ainsi, formule usuelle qui m’est parfois un tic de langage et qui convient à ce que je voudrais que soit ce moment : un moment d’ouverture, de partage – d’ouverture aux questions : pas celles, majuscules, terrifiantes et terrifiées, qui nous pleuvent dessus avec leurs contrepoints, les injonctions publicitaires ; mais leurs voisines ordinaires, ces questions apparemment mineures qui ne le sont pas. Car nos rapports aux numériques, à la technologie, aux algorithmes, aux machines, sont fluides, ils sont variables, oscillant entre pour et contre, peur et joie, entre ni-ni et mi-mi, figue et raisin. Ces rapports sont vivants, comme nous. Et cette question d’œuf ou de poule, plutôt que d’historiciser — car les dates que l’on veut, on les a : Internet nous les donne, à nous de choisir celles qui priment — par exemple :

# Dates.

1965 Ted Nelson nomme l’ hypertexte / 1964 Autre concept : la souris = outil pour activer les liens, par Douglas Engelbart au SRI (Stanford) – qui rend opérationnelle le principe de navigation hypertextuel préfiguré par Vanevar Bush. / 1971 Mikael Hart (bibliothécaire) projet Gutenberg.. Crée le premier « livre numérique ». / 1976 le macintosh / 1989 Réseau décentralisé. le web, Tim Berners-Lee / 1993 1er navigateur mosaic, puis netscape / Début des années 2000 : le web 2.0, web social, puis réseaux sociaux. / 2007 l’iphone

Mais puisque les dates on les a, on pourrait opérer une autre coupe sagittale, choisir les dates dans la fiction et dans l’art

1494 Alde Manuce ouvre son imprimerie à Venise / 1944 « Fictions » de Borgès / 1955 Isaac Asimov, dans une nouvelle, prédit le vote électronique et ses dérives algorithmiques dans la nouvelle « le votant » / 1969 le Whole earth catalogue de Steward Brand / 2002 « Carte muette » de Philippe Vasset 2014 « 6/5 », Sniper)

Cette question, ainsi posée, nous permet de ne pas trancher, de circuler entre les idées – pour nous poser mieux (plus longtemps, plus attentivement) la question, espérant voir émerger d’autres, de ces observations, d’autres questions plus neuves, vivantes. Aussi discrètes, mineures, intimes, que cruciales. Je vais – nous allons, je l’espère – parler écrans, clics, likes et partage, industrie et individu.

#Paroles

Parler. Paroles. Ce festival est ainsi nommé. Terres de parole. Le dispositif est ici de parole. On s’est dit ça. J’ai choisi de ne rien vous projeter pas par paresse, ni par anti-conformisme, par défi du systématisme powerpoint, de son discours découpé en slides (suite d’images inanimées), mais par goût, d’une part, de parler et d’échanger, par goût également du contrepoint et des rapports complexes, subtils. Il y a des écrans mis en scène, des écrans questionnés, des écrans regardés, en nombre ce week-end, passons donc une heure sans. On s’est dit ça, avec Marianne Clévy et l’équipe de Terres de Parole. Et puis, ce temps de parole est aussi de partage au sens gustatif du terme : et de vous projeter des images pendant que vous mangiez m’aurait rappelé le rituel du repas-télé que j’abhorre – j’opte pour la radio plutôt, pour ma part.

Des paroles, donc, et des questions. Ils sont bien assez nombreux, les néo-nostradamus et futurologues de plateau télé, et bien assez prégnantes les injonctions prédictives de google et des algorithmes dont Dominique Cardon nous parle si bien dans son livre (À quoi rêvent les algorithmes, Seuil, 2015) qui ajoutent à nos anxiétés contemporaines déjà massives. Ne point trop prédire, mais observer, déjà, en grands étonnés, le réel à nos pieds, à notre main surtout – digitalement perceptible.

#Ordinaire, et infra-ordinaire

Ma parole : celle d’un observateur attentif, d’usager aussi singulier (pour le dire vite, je suis essentiellement affairé à la lecture du contemporain, aux découvertes littéraires, suis une sorte de médiateur littéraire, donc, et – mais ? – numérique) qu’ordinaire (la question de comment limiter le temps de tablette du gosse dans sa grande quotidienneté m’a concerné cette semaine, bref : me concerne ; comme tout un chacun je joue sur des applications, je glande sur facebook (au corps défendant du moi professionnel du lirécrire sur le réseau, consterné de l’existence persistante de ce moi procrastinateur), je cherche mes horaires de bus, réserve un hôtel ou fais mes courses, depuis l’ordi ou le téléphone.

Souvent, me présentant en contexte pro, je procède par la négative, listant ce que je ne suis pas (pas écrivain mais auteur, pas universitaire mais, tout de même, un peu chercheur et enseignant), syndrome aigu chez moi mais finalement partagé : il n’est pas si simple de s’énoncer en contexte neuf ou inconnu. Plutôt que de procéder ainsi, comme par taxonomie inversée, je me contenterai de partir de ce que je suis, à l’instar de nous tous ; un usager ordinaire de ces réseaux dits sociaux, de ces terminaux bien pratiques, et de mettre en partage ces titillantes notes et questions miennes, dans l’espoir d’en rencontrer, percuter, d’autres.

Cet ordinaire-là, qui m’intéresse littéralement, m’intéresse aussi littérairement : je m’en voudrais de ne pas citer ce texte-là, d’un auteur, qui m’est essentiel – Georges Perec – texte demeuré longtemps enfoui sous d’autres de ses faits d’armes, texte discret comme son objet, texte essentiel, qui me guide dans ma lecture du poétique comme dans mes pratiques : des ateliers d’écriture, du numérique, de la littérature contemporaine. Ce texte de Perec s’appelle l’infra-ordinaire, on en trouve l’essentiel sur le web, il a re-paru aux éditions du Seuil. Extrait (plus long extrait ici) :

« Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien; ce qu’ils racontent ne me concerne pas, ne m’interroge pas et ne répond pas davantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser.

Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ?

Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?

Comment parler de ces » choses communes « , comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes.

Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie: celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endotique. »

Qu’est-ce que vous écrivez sur facebook, qu’est-ce que vous y lisez ? Quelles choses faites-vous vraiment simultanément ? Questions infra-ordinaires, aux réponses mobiles – et d’autant plus excitantes.

#Mots et représentations

Les mots, donc. Imaginaires numériques. Numérique est un adjectif, dont la substantivation a produit une forme de réification. Et je préfère m’en tenir à l’adjectif, pour ce temps qui va suivre.

Si j’ai choisi de ne pas prétendre répondre aux grandes questions de civilisation, c’est d’abord par incapacité technique (la date de la fin du monde n’est consignée ni dans mon agenda google ni dans son équivalent papier) mais donc aussi par goût propre – c’est depuis mes usages et en regard de ceux d’autrui qu’il m’importe, m’amuse, me plaît de les observer, ces coalescence entre utopie et dystopie, relations si fertiles et compliquées.
Utopies ? Dystopies ? Le « google god » d’Ariel Kyrou et son slogan (« don’t be evil ») ; et aussi souvenez-vous d’une publicité de macintosh, circa 1984, qui voyait une jeune athlète toute de blanc vêtue venir libérer les masses laborieuses (tout droit sorties elles de nos représentations du 1984 d’Orwell) : elle a vieilli, comme vieillit toute image d’époque, mais pas seulement : seuls quelques geeks idolâtres pourraient encore sérieusement louer apple (ou n’importe lequel de ses acolytes, des 4 qu’on acronyme GAFA), le considérer comme le chevalier blanc de notre émancipation. Ce qui vieillit moins, ou autrement, ce sont les formes, fictions, productions artistiques : qui aurait imaginé à quel point les délires anticipateurs et parano de Philip. K. Dick pourraient nous servir, pourraient être un outil d’appropriation (d’emprise, autant que de défiance, donc) du monde en devenir ? Qui ne verrait dans la pièce de Jennifer Haley, Le Néther, une merveilleuse manière, réinventée, de nous parler de nous, de la puissance et de la solidité de nos imaginaires, de notre intimité ?

#Lieux

Les lieux changent, l’idée du lieu change. Ce qu’on nomme virtuel ne l’est pas seulement, pas exclusivement le cloud qu’évoque Benoît Duteurtre dans si roman L’Ordinateur du paradis, ce cloud, nuage pas si léger et immatériel (en 2012, les data-centers, serveurs de données, consomment 2% de l’énergie mondiale) possède une part concrète, une existence physique effective. Mais il y a disjonction entre cette part concrète et la représentation des lieux associés. Cette disjonction est fertile (d’utopie, de dystopie), et produit de l’imaginaire – j’ai déjà cité Philip. K.Dick et son œuvre à la persistante influence, jusqu’au point d’orgue et figure symbolique que furent les niveaux de réalité différenciés de Matrix, en 2000 – autant que des représentations rénovées du réel. Le Néther, représentation du réseau comme espace-temps autre, nous parle, par là même et au-delà, des puissances et potentialités (fantasmatiques, imaginaires). L’espace, ouvert et exploré, est surtout intérieur.

Mais c’est aussi, via le numérique, un regard modifié sur un environnement extérieur modifié, qui se produit : Infra-ordinaire encore, à la Perec : quand celui-ci détaille, à l’orée d’Espèces d’Espace, fin des années 1970, ce qu’il y a sur son bureau, à sa façon à la fois méthodique et circulante, ce texte relu à l’aune de nos usages, réenvisagé depuis eux, nous aide à réenvisager également notre rapport aux espaces, au travail – si je vous demande ce qu’il y a sur votre bureau, au moins deux bureaux se présentent à votre esprit : la table où l’on pose le portable, et l’écran de ce dit portable. Dualité extensive, et représentations connexes, conflictuelles de ce qu’est notre dehors, de qu’en perçoit notre dedans.

#Temps (timeline et afflux d’informations)

Les temps changent, leur représentation du moins – et donc notre façon de les voir. La ligne chronologique régnant n’est plus celle des frises horizontales, laborieusement coloriées durant nos années de collège. Elle a été renversée d’un quart de tour, cette timeline devenue verticale sur facebook ou twitter. Ce flux d’informations bruisse, s’écoule de haut en bas sur les vitres de nos réseaux – réseaux qu’il faut parvenir à couper, me disent-ils, parfois, certains écrivains, comme en aparté, vaguement coupables, pour se poser, se concentrer.
La croissance nous fatigue. L’information nous assiège. Les deux agrégés nous gouvernent. Et ce flux, au volume toujours croissant, nous estourbit par instants, quand à d’autres il nous électrise, lançant et empêchant simultanément ce mouvement composite (geste et pensée, opérations multiples) qu’est l’écriture. Relativisons : ce rapport, conflictuel, avec l’extérieur, qu’entretient celle ou celui qui se fait fort d’écrire, précédait l’immersion dans le bain numérique, cette tension préexistait à l’Internet – les traces sont aisées à dénicher, d’un folklore suranné, réclusion plume d’oie et bureau de bois massif comme outils de l’inspiration. Ce folklore s’actualise en fantasme de déconnection, la coupure du wi-fi pour nouvelle cellule monastique. Se protéger de la pluie de données serait façonner une tanière nouvelle, en laquelle s’enfermer pour écrire (où laisser ça écrire par devers soi, le bras soulevé par l’évidence). Le rêve, avec retour du mythe de l’inspiration inclus dans sa traîne, d’une bulle où se sauver, loin du réseau, de ce maudit, satané réseau.

#Exhibition, intimité.

Facebook. T’es sur facebook ? Si je vous posais la question un par un, une par une, il est fort à parier que j’obtiendrais un certain nombre de dénégations (pour celles et ceux qui n’y vont pas, dénégation souvent un poil agressives, sur la défensive, ah surtout pas, pas de temps à perdre, autre chose à faire, etc.) et de justifications floues – moi le premier, combien de fois me suis-je entendu énoncer, de bonne foi (en suis-je sûr), que c’est un usage avant tout pro ? La réponse pose question, le mode de réponse pose questions – autant que la question porte en elle de charge, d’injonction potentielle à y être. Quand je pose la même question à des groupes d’étudiants d’environ vingt ans, la typologie des réponses est différenciée, leur proportion : sur trente jeunes, un ou une seulement n’a pas de compte. Et l’unique isolat se sent parfois un peu coupable ou sur la défensive – sur le même mode que ci-dessus énoncé.
Être sur facebook, Ils n’en font pas un plat, c’est, à leur échelle, un infra-ordinaire, facebook, une condition minimale d’existence sociale. Mais qu’en font-ils ? est une question passionnante. Ma grande probité m’empêche de demander (requester) ces jeunes gens en « ami », je le leur explique – et ma grande probité est rassurée en retour : eux ne font jamais (ou presque jamais) le pas inverse, et font pas tilter mon « compteur » de popularité, ne constituent pas un cheptel d’« amis captifs » (ainsi qu’on qualifie parfois ces « publics », scolaires ou étudiants, dans le monde de la culture). Pour l’approcher un peu avec eux, je leur propose de l’écrire, ce rapport, de le réécrire autrement, de déplacer l’énonciation : et sans aucune leçon autre à en tirer nous mesurons (chacun, individuellement) un peu de ce qui nous y mettons.
Ecrire pour se situer.
Réécrire pour rééditorialiser. Pour ne pas que facebook ne refasse à sa guise notre intérieur (éditorialise notre intériorité).

#Espace et plasticité

Pensant espace, je pense plasticité. Plasticité du support, plasticité des récits, des créations : le web, est, d’emblée, une spatialisation. Un réseau décentralisé. Un réseau de réseaux. Sa cartographie s’est vite avérée impossible à formuler – l’excellent roman « carte mémoire » de Philippe Vasset se concluait surtout par le constat de polysémie de la question.

Mais cette question-là, du changement de forme, se pose aussi frontalement au livre numérique, dont on ne sait pas tout énoncer exactement, précisément, ce qu’il est – le livre numérique est en devenir, il est un devenir, pour l’instant – mais dont les premières formulations posent une rupture formelle très nette, aux effets différenciés – différenciés pour le concepteur et pour le lecteur. D’aimer le texte et les livres, c’est pour beaucoup aimer les mots, mais aussi les lettres, leur forme, leur dessin sur la page. La typographie apporte beaucoup au lecteur et fut un vecteur important de création – voire de co-création – poétique. Je fus fasciné la première fois que j’ai pu, dans indesign et sur un écran large, zoomer très près d’un texte, le regarder à la loupe & en grand en somme : par le biais de l’écran c’est un peu du livre, de ce qu’est le livre, l’art du livre que j’ai touché de plus près ce jour-là. Le livre numérique, en sa forme transitoire la plus pérenne, est actuellement un fichier e-pub : structuré comme un site web, possiblement enrichi d’apports multimédia, de liens hypertexte internes et externes, l’epub permet à l’usager de choisir sa police et le coprs dans lequel il lit le texte. C’est ludique au premier abord, sensuelle reproduction de ce plaisir de l’œil que fut le mien en zoomant dans indesign, et pratique ensuite : on adapte à sa vue, au type de texte et de lecture à quoi l’on s’affaire, à la position dans laquelle on souhaite le lire, etc.

Du point de vue du concepteur, non du texte, mais de sa mise en forme, du typographe, c’est une immense rupture : un ami, concepteur de livres-objets, m’expliquait la béance, l’effroi, que constituait pour lui cette fin de l’intangibilité, cette fin de la fixité de l’inscription du texte. Mais pour le concepteur-typographe qui s’attelle (et la tâche n’est pas aisée) à « poser » du texte dans ces formats, c’est un nouveau défi de lisibilité qui s’impose : car il convient, dès lors, de penser le texte, non pas en page, mais en flux.

Rupture dans la linéarité : une de plus, me dira-t-on, après ce qu’a produit et continue de produire le jeu vidéo sur notre appréhension du récit. La fin de quelque chose. Mais peut-être aussi un signe d’un autre moment de notre rapport au texte, qui rappelle, pourquoi pas, certains temps d’avant l’imprimerie, quand les textes copiés à la main n’étaient jamais identiques : l’activité de lire se mêlait de plus entrelacée façon avec celle d’écrire, le lir&crire allait de soi.

#Lecture

Lit-on plus, lit-on moins ? Grande peur séculaire qui connut aussi ses versions successives, remaniées selon les époques http://www.artiflo.net/2008/05/platon-socrate/

Quand la Bibliothèque du Congrès archive twitter (soit plus de 50 milliards de micro-messages, à date de cette décision, en 2010, 500 millions de messages journaliers en 2016), cela nous dit deux choses au moins : qu’il s’écrit beaucoup, et que ce qui s’écrit est lu.

Pour continuer de le dire vite, on lirait donc plus, ce plus contenant moins de livres.

Le mouvement est quasi renversé. On publie en même temps que d’écrire, avant parfois de savoir lire. En un mouvement inverse de celui que je le pratique en ateliers d’écriture : où l’on publie POUR conscientiser d’avoir écrit, où on écrit POUR lire plus précisément, plus profondément. De ceci il faut prendre acte, charge à nous de l’accompagner. Pour ne pas devenir, nous-mêmes, des analphabètes de la publication comme le suppose Olivier Ertzscheid. Pour tenter de continuer à user de la lecture et de l’écriture, comme outils d’émancipation.

https://materiaucomposite.wordpress.com/tag/atelier-decriture-numerique/

#Imaginaires de l’innovation

Le livre numérique, disions-nous ? Ce que nous montre le livre numérique dans certains des errements de sa mise en commerce, c’est qu’une innovation réelle n’est pas une duplication. Les fichiers homothétiques, simples pdf à peine améliorés, n’intéressent, ne séduisent personne, sont d’une qualité de lecture amoindrie. Certains epubs, certaines créations de livre jeunesse, de livres animés, certaines réussites confirment que si devenir numérique du livre il y a, il ne se fera pas sans ergonomie ni langage propre. La bande dessinée en numérique, je pense à ses meilleures tentatives comme l’excellente revue en ligne Professeur Cyclope, fonctionne et produit quand elle joue sur la case, sur le strip, quand le tactile trouve son pleine pertinence – car face à une planche reproduite en pdf, on court au plus vite se procurer le format imprimé. Un exemple de plus des possibles offerts par le numérique dans les domaines de la création et de la lecture, des possibles singuliers, des innovations nécessaires.

#Mémoire, affects

L’assistant personnel semble loin de nous, quand on assiste à la romance version OS de Eric Sadin. Puis-je entrer en amour avec une interface, un assistant personnel, comme le narrateur de Soft Love (ou du récent film Her, de Spike Jonze ?). Plus largement : quels rapports affectifs entretenons-nous avec nos machines ? Répondent-elles à un manque ou le produiraient-elles ?
L’assistanat personnel commence par nos petites béquilles mémorielles : nous supportons mal de ne pas savoir, et nombre de nos conversations sont coupées de connections pour trouver le nom qui nous échappe, qui s’échappe avec les bulles de ce délicieux saumur pétillant… juste un coup de wikipedia, une seconde, je reviens. Moi-même quand je double toute mes données, en cloud, en dur externe, c’est par crainte de perdre, mais de perdre quoi ? Moi-même, ne suis-je pas parfois tenté de tout effacer, de me délester d’une part de cette mémoire, n’est-il pas tentant de s’oublier un peu ?

#Art

Dans son excellent récent essai Brouhaha —Les mondes du contemporain (Verdier, 2016)  Lionel Ruffel, dès son introduction, convoque Emmanuelle Pireyre, écrivain et performeuse, qui se et nous pose la question des données livrées brutes, qu’il revient à l’artiste de « traiter » :

« D’une part le monde met le son plus fort, si bien que des pluies de données se déversent en masse dans nos intérieurs, mais d’autre part ces données ne nous sont pas livrées brutes et son impropres à l’absorption immédiate, car emballées : le déballage de paquets constitue une bonne part de nos activités d’écriture. »

Les données produites en masse, à la croissance géométrique et ininterrompu, par les flux numériques, constituent donc pour les artistes une matière immense, une matière obligée. L’artiste ne saurait se dispenser de rencontrer cet évènement du monde d’ici et maintenant qu’est le numérique. Mais que fait-il, l’artiste, d’images, de textes, de gestes, sinon interroger son et notre rapport intime aux choses et aux êtres ; et l’artiste face au numérique voit les questions (au double sens de problème et de possibles) se multiplier. Ces questions sont siennes autant qu’elles sont nôtres :

Suis-je avec vous ou pas, suis-je ici ou ailleurs, quand j’ai, quand nous avons, à table ou dans les transports, le nez plongé dans nos smartphones ? Dominique Cardon, auteur et chercheur invité, a des idées, observations, et points de vue, là-dessus. Et les algorithmes, pointe encore Cardon, sont-ils encore sous notre contrôle, ou ont-ils déjà pris la main sur nos vies, nos choix, notre société future ? Question politique réelle, citoyenne, sur laquelle nous avons peu la main.

Le plus fort impact de la question algorithmique, sur moi, qui m’a poussé vers le livre de Cardon dès sa sortie, est une fiction –intitulée 6/5, elle postule d’être le livre d’un algorithme, nommé sniper. La machine nous parle. La machine est un de ces algorithmes de trading à haute fréquence dont Paul Jorion fut parmi les premiers à nous avertir des dangers. Ce qu’elle raconte est saisissant, hautement documenté, le parti-pris fictionnel et formel pris pour le raconter est extrêmement efficace – efficace en terme d’appropriation de savoirs. Je citais Dick à ce sujet au-dessus, mais pour le dire en d’autre termes : le monde numérique et sa culture sont à ce point des composantes effectives de notre monde, des parties du monde, que l’artiste ne peut se priver de les considérer. Mais de surcroît elles bouleversent, par l’afflux de données mixtes, la pratique même, l’organisation de l’écriture, la spirale d’actes du processus d’écriture, le rapport à la bibliothèque, et de fait, la renouvèlent, mais encore, et surtout, elles permettent d’arpenter de nouveaux territoires fictionnels, comme d’en renouveler les formes. Il faut aux artistes s’y intéresser : et, ça tombe bien, il nous faut des artistes pour nous aider à arpenter, à envisager, à regarder, ces masses arides de données, à en exhausser les possibilités poétiques.

André Markowicz et Olivier Mellano, partages d’ombres de Chine et d’ailleurs : rencontre, lecture musicale, dialogue, samedi 23 avril à Châteaubriant

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André Markowicz © F.Morvan, Olivier Mellano © Richard Dumas,

André Markowicz et Olivier Mellano, partages d’ombres de Chine et d’ailleurs : rencontre, lecture musicale, dialogue, samedi 23 avril à Châteaubriant

Je reçois depuis plusieurs années des auteurs, régulièrement, à la Médiathèque de Châteaubriant (merci Marie Chartres, merci Anne-Sophie Lachambre), quelques podcasts derrière (Hélène Frédérick, Sylvain Prudhomme, Arno Bertina ou Philippe Vasset). Samedi 23, je suis à l’origine d’un échange qui, s’il n’est pas inédit (ils ont déjà travaillé ensemble, se sont plus d’une fois croisées, au Triangle (merci Yann Dissez), pour Herem (un livre au dernier Télégramme, un spectacle de la Cie l’Unijambiste), à la maison de la poésie de Paris), n’est pas pour autant si fréquent – et que je n’ai jamais eu l’occasion de les voir et entendre ensemble.

Alors que de chacun d’eux j’ai souvent parlé, que je les ai lus, écoutés, questionnés, l’un et l’autre, séparément – ce socle d’amitié m’est merveille, comme une évidence tant chacun, à sa façon, rayonne, éclaire les mots, des autres, du monde. Une traduction commentée par André Markowicz, de la poésie électrisée par Olivier Mellano, c’est, à chaque fois, une lecture améliorée. Un bel agrandissement des perspectives.

Programme

Lecture musicale O. Mellano et A. Markowicz, 14h
Entretien croisé animé Par GB, 15h
(Les faire parler l’un de l’autre, raconter l’expérience depuis chacune de leur place, et creuser ce qu’elle offre et permet d’exploration de son art comme de celui de l’autre. Partant de questions de pratiques, ouvrir des espaces : des comment qui peuvent inventer de nouveaux et nombreux pour quoi.)
Rencontre publique A. Markowicz, 16h, partage, ombres, traduire.
(faire parler André est quelque chose d’unique. Peut-être poserai-je une seule question, ramifiée, peut-être ouvrirai-je les livres chez Inculte pour y circuler avec lui, je ne sais pas encore. Nous verrons. Nous écouterons.)

Samedi 23 avril à la médiathèque de Châteaubriant (Médiathèque intercommunale, Place Saint Nicolas, 44110 Châteaubriant 02 40 81 03 33)

 PODCAST – lancer en cliquant sur l’image ci-dessous

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Fabrication de la guerre civile, Charles Robinson (Fictions et Cie, 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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« Située dans une ville nouvelle, en région parisienne, la Cité des Pigeonniers abrite 322 appartements, 1.200 habitants. Habitée d’histoires de famille, d’amitiés et d’amours, de djobeurs exploités, de réussites qui font chaud au cœur, de colères ravageuses, de mômes qui dansent dans la lumière néon, de barbecues sur les toits des immeubles, la Cité des Pigeonniers, c’est la vie en très fort.  » (extrait de sa présentation sur le site de la Maison de la poésie de Paris).

Charles Robinson, je n’en reviens pas n’en avoir pas parlé encore plus ici – c’est, d’ailleurs, sur un autre mode, ce qui m’arrivé récemment avec Philippe Vasset, compilant trois podcasts d’entretiens avec lui (ici : https://www.mixcloud.com/discover/philippe-vasset/), m’apercevant qu’il n’en était question qu’en filigrane sur le blog, alors que je ne cesse depuis des années de le lire, relire, et interroger.

Pour Charles Robinson, c’est idem : certes, je l’ai déjà évoqué à l’occasion d’un Midi-Minuit, mais ce pourrait être tant et plus : en effet, depuis la parution de Dans les Cités (Seuil, Fictions et Cie, 2011), l’étonnement, le ravissement (au sens propre : je suis ravi par cette fougue, cette ampleur, cette précision) n’a cessé de grandir. Dans les cités fait partie des livres qui restent peu cloîtrés dans les étagères, toujours en balades dans l’appartement, ou en atelier, il m’est indispensable. La suite de cette fresque, annoncée d’emblée, bien entendu je l’attendais, fébrile, eh bien la voilà – et cette rencontre à Vents d’Ouest y est consacrée

Fabrication de la guerre civile, ce nouveau roman (dont lire un extrait ici), qui fait suite à Dans les Cités, est un grand choc, la promesse est hautement tenue. Régimes de langues variables et toujours au cordeau, polyphonie virtuose, focales multiples et toutes hyperréelles – jusqu’à l’hallucination, parfois (comme dans les monologues du gamer Bambi, par exemple).

On l’avait déjà entendu performer live à Nantes (au Lieu unique, ou lors de Midi-Minuit poésie), ce soir-là nous avons discuté, après lecture d’un extrait coupé au montage ensuite, de ce travail, où politique et poétique sont indissociables. De cette manière de traquer le réel invisible, les voix ordinairement muettes, pour en donner à entendre et voir les immenses unicités ; de faire société (s) même quand c’est barré de tous côtés.

Play it loud.

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Mourir et puis sauter sur son cheval (David Bosc, Verdier, janvier 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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Mourir et puis sauter sur son cheval (Verdier, janvier 2016), est le quatrième livre de David Bosc, son deuxième chez Verdier (après A la claire fontaine en 2013, journal fictif des derniers jours de Gustave Courbet), après des débuts chez l’excellente maison Allia (deux romans, Sang lié et Milo), et ce livre, c’est peu de le dire, est doté d’un titre : Mourir et puis sauter sur son cheval, vers de Mandelstam, dont David Bosc nous explicite et détaille la provenance et la forme exacte dans l’entretien, ainsi posé au fronton, se détache et nous attache.

Il provoque de lui-même une forme de saisissement, un charme. C’est une promesse, aussi, de langue, d’épiphanies, de forces vives, promesse que le livre parvient à tenir : cette reconstitution fictive du journal intime d’une peintre qui s’est -réellement-suicidée en 1945, est fulgurante – extrait :

« Je n’étudie rien avec système. Je sais pourtant mille et mille choses pour peu que j’en aie eu un jour la curiosité. Ainsi des insectes et des oiseaux, qui ont le don de me couper la parole, l’élan : je m’arrête au milieu de ma phrase, au milieu du chemin, pour m’accroupir et observer le petit manège d’une chenille, la ligne de morse des fourmis dans la poussière, je me hausse sur la pointe des pieds, renverse la tête vers le ciel pour y suivre la dispersion des étourneaux. J’aime les divagations des hommes de science de l’antiquité, du Moyen Age, qui expliquent les phénomènes de la nature en parfaits chamans, inspirant un grand coup avant de céder à la fantaisie la plus pure, avec un a priori de merveilleux pour toute chose. Ceci, par exemple, dans les Voyages de Mandeville : que l’anatife, un crustacé de forme obscène, commence sa vie sous l’eau, arrimé en colonie aux rochers battus par les vagues, jusqu’au moment où il développe des ailes et se change en bernache, en canard sauvage (c’est encore anatra en italien).

*

Seul me porte vers les livres le désir d’y trouver ce que je ne soupçonnais pas, et c’est pourquoi je déteste les faiseurs de bouquins, les romances ficelées, cousues d’astuces, farcies de diables à ressorts, de pièges à souris. Je leur préfère le bruit du tram ou les écrits intimes, les chroniques fragmentaires, la philosophie, les recueils d’anecdotes. Ou le décompte que fit de ses chemises, dans la marge d’un sonnet, le pauvre Baudelaire. Il me semble qu’on doit écrire : dire, crier, murmurer, et mille fois s’il le faut. Dit-il, dit-elle, dit-il. Lorsque je lis « expliqua-t-elle », ou « se justifia-t-il », j’en ai le cœur qui se soulève. » (voir extrait plus ample à cette adresse )

Obscur et lumineux, de cette littérature qui n’épuise pas son mystère, sa force de secret, au fil de la lecture, sans pour autant être opaque, ce livre est un cadeau. D’écouter son auteur en parler tout autant.
Ce podcast de l’entretien avec David Bosc, vendredi 18 mars à Librairie Vent d’Ouest, pour trace d’un fort agréable moment – il manque une vingtaine de secondes, « mangées par la bande » entre 16.30 et 17.00, où David nous parlait de Woyzeck – mais l’heure en sa compagnie demeure audible et de belle tenue. Cliquez  sur l’image ci-dessous :

 

FireShot Screen Capture #235 - 'Guénaël Boutouillet I Mixcloud' - www_mixcloud_com_guénaël-boutouillet

« L’écriture, pour moi, naît d’un trouble du langage » (Agnès Desarthe, entretiens, audio et vidéo, février 2016)

« Même quand vous vous exprimez bien, la personne, en face, ne comprend rien. La parole, ça marche quand même très, très, mal – ça va à peu près, pour aller chez l’épicier, acheter des tomates, et encore, même là… – je me souviens très bien de ma déception, enfant, au moment de l’acquisition du langage, que je m‘imaginais rendre tout possible, que les mots pourraient se mettre à la place des choses, pour en dire l’ensemble. Cette déception, que tous les enfants traversent, ne m’a jamais vraiment quittée. »

Agnès Desarthe est romancière, est traductrice, et surtout, surtout, aime-t-elle à répéter, demeure lectrice avant toute chose — ainsi qu’en atteste son très bel essai « Comment j’ai appris à lire », paru chez stock en 2013, dont vous pouvez trouver un extrait ici. Lectrice, Agnès Desarthe l’est aussi, et talentueusement, à voix haute, de ses textes : deux extraits, à entendre, ci-dessous, de son récent « Un cœur changeant », roman d’apprentissage en spirale, paru chez L’Olivier en août 2015.

Le podcast de la première rencontre publique de cette « mini-tournée » en Vendée, à la médiathèque Benjamin-Rabier de La Roche sur Yon, vendredi 5 février 2016, débute par un passage, lu par elle, avec quel humour, avec quelle tenue, du mitan du roman (l’acquisition volontariste d’une automobile par deux femmes, suffragettes endiablées, vouées à la vitesse des temps modernes). Et la vidéo de la rencontre du lendemain, samedi 6 février, à Saint-Jean-de-Monts, débute par l’entame, grevée d’érotisme, de grotesque, de fantaisie, de ce même roman. En deux rencontres, nous avons parlé langue, langues, malentendus, vitesse, intertextualité, genèse du roman. Savoureux moments.

Podcast de la rencontre du vendredi soir à la Roche-sur-Yon

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Vidéos de la rencontre du samedi à l’Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts

 

Vincent Message, entretien | Vents d’Ouest, février 2016 | podcast

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Défaite des maîtres et des possesseurs, paru en janvier 2016 aux éditions du Seuil, est une fable philosophique.

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Avec Vincent Message, ce soir-là chez Vents d’Ouest, nous en avons longuement parlé, de Défaite des maîtres et des possesseurs. Car ce livre réussit plusieurs paris risqués : de penser dans le roman sans être ni bavard ni abscons, de faire avancer idées et actions sans donner l’impression d’un patchwork ou d’un plaquage artificiel. C’est une forme de double estrangement qui le lui permet : de procéder par anticipation, racontant ainsi le futur au passé, temps propice au récit et à la pensée longue ; mais surtout de nous donner à voir l’humain depuis un point de vue à la fois fondamentalement autre (celui d’une espèce mystérieuse, nommée les Stellaires, qui a asservi l’homme et la planète) et même – car la focalisation nous semble d’abord nôtre, et peu à peu la distance se produit. A cet autre nous nous identifions, et de là pouvons avec une distance accrue observer nos faits et gestes, nos usages du monde. Les procédé existait déjà, d’anticipation comme d’estrangement ou d’anthropomorphisme), c’est leur alliance qui agit et permet – mais c’est surtout la subtilité avec laquelle Vincent Message dose ses effets et matières textuelles. Les indices et indications sont semés avec parcimonie, en même temps que certaines formules sont légèrement répétées (une fois seulement, mais qui produit un trouble ténu). De tout cela nous avons parlé – ainsi que de L’infinie Comédie de David Foster Wallace (éditions de l’olivier, septembre 2015), formidable somme, en cours de lecture, dont il nous vanté avec une belle conviction la luxuriance et la puissance de détail.
Je n’ai pas eu le temps de l’interroger sur sa singulière onomastique, ni sur le rapport aux symboles fort présent dans le lire… il en reste à creuser, et c’est très bien ainsi.

Un extrait du livre, à lire sur faire(800)signes.

(Vincent Message est né en 1983. Son roman Les Veilleurs (Points Seuil, 2010) revisite les codes du roman policier et prend pour thème la fascination que peuvent exercer les figures de meurtriers et de fous. Également auteur d’un essai de théorie du roman, Romanciers pluralistes (Seuil, 2013), il enseigne dans le master de création littéraire de l’université Paris 8 Saint-Denis.
Vincent Message sur remue.net)

 

L’art, comme un autre nom de la vie, et réciproquement. | Marc Perrin, entretien

MP par John Seelekaers

Les contextes de cet entretien sont multiples : la parution en novembre de Spinoza in China, livre attendu de Marc Perrin et deuxième signé de lui aux éditions Dernier Télégramme ; et de l’avoir présenté puis reçu dans le cadre de mon cours de littérature contemporaine (et médiation), à l’IUT info comm de La Roche-sur-Yon (suite de moments relatés ici : à lire, notamment, les réactions de trente étudiants à cette forme d’art, après qu’ils aient assisté, au grand R, à une lecture performance en duo avec le contrebassiste Benoît Cancoin.

Il n’est pas toujours aisé de se tenir à la bonne distance de ce qui est d’abord une joie (voir arriver le livre enfin fabriqué, de ce qui a été le beau projet d’un ami durant plusieurs années) ; de le passer à d’autres lecteurs, et non des moindres, qui savent se l’approprier (merci François) ; l’entretien ainsi formalisé permet aussi de poser des questions dont la réponse me semble évidente (je fréquente assidûment Marc Perrin, et suis d’assez près l’évolution de son travail, écrit comme parlé), et qui ne le sont pas tant – et puis, ainsi que je lui demande, il y a une grande propension, chez lui, au parlé, à l’échange, comme nécessité et comme possible. Play.

 

  1. Marc Perrin, d’où venez-vous ? Quel itinéraire personnel et artistique vous a mené à l’écriture ?

Ces premières questions me font penser à trois autres questions qui m’ont longtemps accompagné : Comment es-tu arrivé,e ici ? Pourquoi y restes-tu ? Et maintenant, tu fais quoi ?

Par ailleurs. Je suis né le 21 juillet 1968, à 3 heures du matin, un dimanche, à la clinique des neuf soleils, à Clermont-Ferrand. C’est dans le département du Puy-de-Dôme, en France. Mon père était alors ouvrier chez Michelin. Il l’a été jusqu’à l’âge de la retraite. Ma mère était secrétaire dans un organisme qui s’occupait des retraites des artisans et des commerçants. Ce fut son métier tant qu’elle travailla. D’autres informations biographiques, en partie fidèles à la réalité, parsèment Spinoza in China. En particulier entre les pages 315 et 321.

Autrement dit. Résidences principales : à Clermont-Ferrand (pendant 18 ans) ; à Paris (pendant 15 ans) ; à Vallabrègues (pendant 2 ans) ; à Rennes (pendant 1 an) ; à Nantes (depuis 11 ans). Itinéraire non achevé.

Vers l’écriture. Deux souvenirs. D’abord, un mouvement de repli. Aux environs de 1995-1998. Je vivais à Paris. Je fréquentais l’Université Paris 8 – Vincennes à Saint-Denis, où j’étais inscrit en Histoire de l’art, option cinéma. Pour un film que je devais réaliser, il m’a fallu aller chercher de l’argent. Mais pas seulement de l’argent. Il m’a fallu trouver l’énergie, surtout, pour faire avec d’autres. C’était mon projet, ce film. Mais je n’ai alors ni pu ni su trouver cette énergie pour aller chercher, et faire avec d’autres. Repli. J’ai commencé à écrire dans ce mouvement de repli. Une partie du travail – sans cesse, toujours à l’œuvre – fut – reste – de défaire ce mouvement de repli, et de parvenir à déployer l’écriture vers l’extérieur, vers le dehors.

Par ailleurs. Pour partie. Ma culture d’origine est une culture RTL, par la chanson de variété. Pour partie. La chanson. Paroles, musiques, chants, rythmes, sens des mots. C’est par la chanson que je découvre Antonin Artaud. Pra exemple. Dans une chanson de Gainsbourg, Les affreux de la création, j’entends ceci : le génie ça démarre tôt, y a des fois ça rend marteau, j’veux parler d’Antonin Artaud. À la suite de quoi, je vais au cdi du lycée pour emprunter le seul livre d’Antonin Artaud alors en rayon, une édition de poche de la collection Poésie Gallimard. La première chose qui m’arrête dans ce que je lis – ce sont d’ailleurs je crois les premiers textes du livre – c’est la correspondance d’Antonin Artaud avec Jacques Rivière. Artaud y évoque sa difficulté – et la souffrance conséquente – à mettre en mot sa pensée, à trouver une forme fixe, et juste, pour une pensée qui ne l’est pas, fixe, qui fluctue, et vit. Plus tard, ce sera pour moi une question centrale : comment trouver une forme artistique qui ne fige pas le vivant d’où elle vient, le vivant où je souhaite que l’œuvre ne cesse pas d’être.

  1. Quels artistes furent déterminants dans votre parcours, à quel moment et en quoi le furent-ils ?

Les artistes (et j’inclus parmi les artistes les philosophes, tous les chercheurs, dans quelque domaine que ce soit, c’est-à-dire tous les êtres vivants qui cherchent et qui donnent une forme à ce qu’ils cherchent, ainsi j’inclus toute personne humaine car je crois que d’une certaine manière nous faisons tous cela, vivant… nous cherchons et donnons formes… nous fréquentons des formons, nous en produisons…) les artistes qui comptent pour moi sont les artistes qui cherchent à produire des formes en lien le plus intense possible, donc, avec la vie, le vivant.

L’art, comme un autre nom de la vie, et réciproquement.

Artistes, vivants, chercheurs, producteurs de formes avec lesquelles nous nous mettons en relation. Formes que nous participons, chacun, chacune, à faire vivre.

Selon les périodes de la vie de chacun ou chacune d’entre nous (et il en va de même avec les périodes de l’histoire), nous n’avons pas besoin de nous mettre en relation avec les mêmes personnes, artistes, œuvres, moments. Du fait, entre autres choses, que nous ne cessons pas de comprendre, et d’affiner, les relations qui nous conviennent, et qui conviennent à ce qui nous semble être bon : pour toute vie. Pour une [?] société, aussi. Par exemple.

Chaque artiste : comme un ami possible, une possible amie. La possibilité d’une rencontre, à chaque fois.

En ce qui me concerne, l’une des dernières rencontres a eu lieu avec Spinoza, avec un texte de lui, l’Éthique.

Aujourd’hui, quand je parle de Spinoza, quand j’évoque la manière dont je lis ces textes, ce que j’en comprends, comment – conséquemment – je vis avec, j’en parle comme d’un ami. On a fait ça ensemble, j’ai compris ça avec lui, etc. La pensée de Spinoza est une pensée qui m’accompagne, je sens que c’est une bonne rencontre. Les textes de Spinoza, je les comprends comme je les comprends, ils font maintenant partie de ma vie. Et quand j’en parle je sens qu’ils passent dans de la vie de celle ou celui à qui, avec qui, j’en parle.

Font également partie de ma vie : Chantal Akerman. Guy Alloucherie. Antonin Artaud. Pina Bausch. Samuel Beckett. Joseph Beuys. Oscarine Bosquet. Marie Bouts. Sandro Botticelli. Louise Bourgeois. Benoit Cancoin. Claudia Castelluci. Roméo Castelluci. Hélène Cixous. Bernard Cuau. Gilles Deleuze. Jacques Derrida. Vinciane Despret. Gislaine Drahy. Marcel Duchamp. Marguerite Duras. Jean Eustache. Liliane Giraudon. Jean-Luc Godard. Souleymane Cissé. Rainer-Werner Fassbinder. Didier-Georges Gabily. Nan Goldin. Félix Guattari. Chiara Guidi. Yannick Haenel. Thomas Hirschorn.  Rebecca Horn. Manuel Joseph. Tadeuz Kantor. Anne Kawala. Frédéric Laé. Soizic Lebrat. Maguy Marin. Annette Messager. Perrine Mornay. Pier Paolo Pasolini. Vanessa Place. Jody Pou. Matthieu Prual. Nathalie Quintane. Jacques Rancière. Denis Roche. Alix-Cléo Roubaud. Jacques Rivette. Charlotte Salomon. Goliarda Sapienza. Cindy Sherman. Gertrude Stein. Isabelle Stengers. Michel Surya. Christophe Tarkos. Vincent Tholomé. Bill Viola. Chris Ware. Apichatpong Weerasetakull. Francesca Woodman. Virginia Woolf. Lu Yang. Et la musique improvisée, et tout art de l’improvisation comme art de l’attention. Et quantité d’amies et d’amis et de parents et de parentes, qui n’écrivent pas, ne réalisent pas de films, ne se disent ni musiciennes ni musiciens ni artistes. Et qui le sont, tout autrement.

 

  1. Votre langue (notamment ce premier système-socle en phrases courtes qui se reprennent se déclinent se font écho), comment est-elle venue ? De la scène, d’un rapport au parlé, d’un désir de parlé ?

Ma langue. Ça me fait bizarre ces deux mots. Sans doute c’est le possessif qui me fait bizarre. Ma langue. Je ne pense pas ma langue. Peut-être par ce que je ne pense pas qu’elle soit à moi. Il faudrait peut-être renverser la donne. Et se demander ce que serait que d’être à la langue ?

Par ailleurs, ces jours-ci, j’écoute – je ré-éccoute –  les cours de Gilles Deleuze à  propos de Spinoza. http://www2.univ-paris8.fr/deleuze. Il est question des manières d’être. Il y est question de l’être. Et – donnons ici comme définition de l’être : l’être = « tout ce qui existe » – l est question de chacun, chacune d’entre nous, et de comment chacun et chacune, dans l’être, nous avons, ou nous sommes, une manière de l’être. Chacun, chacune, est une manière d’être. Chacun, chacune, a une manière d’être. Il y n’y a pas mon être, ton être, etc. Il y a l’être, avec tout ce qui est. Et. Là dedans. Il y a ta manière d’être, ma manière d’être, des manières d’être. Eh bien avec la langue, ce serait un peu la même chose. Il y aurait la langue, par exemple la langue française, une langue commune à celles et ceux qui la parlent. Et il y a, il y aurait, les manières que nous avons de parler, d’écrire, d’être, avec cette langue, dans cette langue. Ma manière d’être, ta manière d’être, des manières d’être. Avec, et dedans. Et dehors ?

Et, pour te répondre quant aux phrases courtes, cela ferait partie – disons – d’une manière de penser, à petits pas : avancer ceci, puis cela, faire bref, pour que moi-même je puisse écouter et comprendre le sens qui se produit, au fur et à mesure qu’il se cherche, par l’association de ceci avec cela, par cet effet de montage, comme au cinéma, quand on colle deux images, l’une à la suite de l’autre : quel sens cela produit-il ? Je cherche, écrivant. J’avance dans une pensée qui se cherche, et se produit, se cherchant. Par associations d’hypothèses, ou d’affirmations, ou de questions, ou de faits, ou d’énonciation de sensation.

L’un des aspects de mon travail serait de parvenir à  trouver une forme, des formes, qui garderai(en)t vivant, vibrant, quelque chose de l’ordre de la sensation de cette recherche, de cette avancée.

Par ailleurs, je travaille et retravaille les textes à voix haute. Avec la voix. Autant avec cette pensée qui se cherche et se fait un chemin, qu’avec la vibration de la voix, la pulsation du corps – du cœur? C’est musical et intuitif, aussi.

Avec ceci, aussi : intuition vérifiée par l’expérience même : pensées et sensations se produisent l’une l’autre, s’accompagnent. Sont indissociables. Vie et parole et écrit, pensée et parole et sensation, cheminent ensemble, à égalité d’existence.

La scène, la lecture publique, sont alors une continuation, une perpétuation – une persévérance ? – une reprise de l’écriture, à  la différence notable que sur scène, en lecture publique, je ne suis plus seul.

  1. Comment a-t-elle évolué ces dernières années, via le travail en collaboration notamment mais aussi l’écriture « en direct » sur les réseaux sociaux, ou par d’autres biais encore, vers ce mode spécifique de prise en charge du texte, aussi bien dans l’espace du livre (en flux continu, écrit jusqu’au dernier moment et envisagé comme à poursuivre, en une infinité de tomes) ?

Je réponds donc ici non pas sur ma langue, mais sur – disons – une manière d’écrire, ayant évolué avec et en même temps qu’une manière d’être, de vivre. Dans la compréhension non arrêtée de ces mouvements. Dans l’indissociable de ces mouvements.

Je pense à la première phrase de Cercle, de Yannick Haenel : C’est maintenant qu’il faut reprendre vie.

Je me souviens, au début de l’année 2012, je me suis dit que quelque chose de cette vie que je vivais était trop triste, vraiment. Un état de solitude – et de cette solitude de peur et non de celle vive, joyeuse, et nécessaire. Un état de peur, et de repli – encore – , et de tristesse conséquente. Il fallait, il était urgent : de reprendre vie. Et même, non pas re-prendre vie, mais bien, oui, prendre vie. Il y eut deux rencontres à ce moment-là. Il y en eut bien d’autres, auparavant, et depuis, que je n’évoquerai pas ici, et qui ne comptent pas moins pour autant, mais à ce moment là, il y eut deux rencontres. Une rencontre amicale et artistique. Et une rencontre amoureuse. La rencontre amicale et artistique eut lieu avec Vincent Tholomé. Elle prit la forme d’un duo d’écriture, et de performance. Là, pour la première fois, en performance : j’ai entendu des rires parmi les spectateurs. C’était très bon. Quelque chose s’ouvrait.

Quant à la rencontre amoureuse, elle eut lieu avec une femme, écrivain, avec qui je suis devenu et continue de devenir écrivain. Et avec qui je n’ai pas fui l’amour, quand l’amour exigea ce que j’avais jusque là fui de lui, à chaque fois que c’était l’amour qui exigeait, et non plus moi. Disons-le comme ça.

Il y a des pages magnifiques de Michel Surya, dans un livre qui a pour titre L’Éternel retour. Sur ce qu’exige de nous l’amour, ou : sur ce que nous exigeons de nous-mêmes, par cela que nous décidons de nommer, de continuer à nommer : amour. Et, également, par cela que nous décidons de continuer à nommer : pensée. Et en quoi nous décidons de continuer de croire. Que veulent ceux qui pensent ? Que penser les justifie. Que ne veulent-ils pas ? Se mettre à la merci de la pensée. C’est vrai pour la pensée. C’est vrai pour l’amour.

Aujourd’hui, pour moi, le travail d’écriture consisterait à ne pas dissocier ce que j’écris de ce que je vis, et, dans le même temps, que la forme donnée à l’écriture soit une forme distante de la vie-même. Une forme distante, une distance, dans laquelle la vie elle-même aurait toute sa place. Trouver une distance, la produire, et vivre : et avec, et dedans. Produire une distance pour mettre à distance le [?] drame que serait le [?] drame d’être. Et : réintégrer cette distance, et cette possibilité de légèreté qu’elle rend possible, dans l’être même, dans la vie même, dans le [?] drame, et rire, avec, et dedans. Ce serait un travail de va et vient permanent. Une attention à l’égard des passages. Ce serait créer des passages, et les créer vivants, et les créer, en vivant.

Sur les réseaux dits sociaux de l’Internet, ce serait quelque chose du même ordre qui serait mis en œuvre : un va et vient. Un va et vient entre deux espaces : le lieu de l’intime (écrire en solo) et le lieu d’une première publication, alors que le texte est en train de se former, de se chercher une forme. La page de mon profil, sur tel réseau dit social, j’en fait une espèce d’atelier ouvert au public. Dans ces conditions, je retravaille le texte avec cette conscience – il peut être est lu, il est désormais, en tout cas, à cet endroit-là, devenu public, je ne suis alors déjà plus seul avec lui. Le texte est alors déjà dans un rapport émission / réception, et travaillé avec cette conscience-là.

Pour le livre Spinoza in China, le texte a été retravaillé jusqu’aux derniers jours précédant le départ à l’impression. Amener le vivant du texte en train de trouver sa forme – autant que faire se peut – jusque dans le texte. Tenter d’amener ce vivant-là dans la forme même du texte tel qu’il finira par apparaître, sous la forme de ce livre-ci.

Le temps de l’impression du texte est pour moi un moment paradoxale. C’est un temps où le texte va cesser de vivre selon sa modalité d’écriture, et un temps où une autre vie – de lecture – va pouvoir commencer.

Quelle forme arrêtée (sous la forme d’un livre, donc) donner à lire, quand c’est quelque chose de l’ordre du vivant que je souhaite donner à lire ?

Au final, je comprends la chose suivante : cette forme arrêtée n’est elle-même qu’un passage. Elle est la forme à laquelle les lectures de chaque lecteur ou lectrice (dans l’intimité de la lecture du livre), et, ou, les lectures publiques que je proposerai, redonneront souffle et vie. Tout est ok. Travail d’éternité. Parfait. Éternité dans un sens très simple, que j’ai rencontré chez Spinoza – avec Deleuze. Travail d’éternité : c’est-à-dire : un travail d’intensité du présent. Comment trouver des formes qui donnent au présent sa plus grande chance d’être. Sa plus grande chance d’être aimé. Voilà.

Une infinité de tomes pour Spinoza in China ? Je prévois cinq tomes. J’en annonce cinq, du moins. Il faut entendre cela comme une grande blague, aussi. En clin d’œil amical aux cinq parties de l’Éthique. Et. Si la sensation d’infini (de non fini) est là : j’aime. Oui. Dans Spinoza in China : Ernesto dit : je crois à l’être non fini. J’y crois aussi.

  1. Il y a ce qui secret, monsieur M, d’autres projets encore. Au-delà de la collaboration artistique en duo (comme avec Benoit Cancoin), il y a dans votre travail la manifestation récurrente d’un désir de collectif. Il a une interprétation politique (et d’époque aussi, vous n’êtes pas le seul à ainsi multiplier les collaborations), mais ce me semble particulièrement important, aussi bien très symboliquement que très concrètement, dans votre rapport à la pratique artistique, ce truc avec le collectif ?

C’est la question même du désir. Le désir, entendu comme production de relations. De formes. Et d’attentions. C’est la question de la poésie. Du politique. Du désir. Quelles formes de relations et d’attentions produisons-nous. Dans lesquelles et avec lesquelles (formes, relations, attentions) nous vivons, désirons vivre.

[guénaël boutouillet marc perrin décembre 2015]

Julia Deck, entretien | à Saint-Brieuc, Maison Louis-Guilloux, décembre 2015

Julia Deck, entretien

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Deuxième invitée dans le cadre de ma résidence à Saint-Brieuc, toujours par croisement avec le cycle « Identités » mené par mon hôte, La Ligue de l’enseignement à la Maison Louis-Guilloux : j’ai cette fois-ci « sauté sur l’occasion », en somme, l’y voyant invitée, de convier Julia Deck à mes questions sur les lieux, leur écriture, tant je l’ai lue avec plaisir (voir cette chronique du Triangle d’hiver), et notamment pour ces raisons : que la ville (en l’occurrence, les ports du Havre, Saint-Nazaire et Marseille) dans ses livres, y est à la fois décor et charpente – décor magistralement peint et charpente solide, c’est peu de le dire.
Julia Deck est une jeune romancière publiée chez Minuit, dont l’extrême habileté narrative fut louée dès la parution de son premier livre, Viviane Elisabeth Fauville (2012), large succès critique et public, polar renversé, faux thriller psychologique dont tous les enjeux sont changés en cours de route, pour devenir autre chose (on ne dira pas exactement quoi, non pour des raisons de suspens ordinaire mais pour fait de déroutage du véhicule : advient en effet, dans ce livre, que les apparences n’y sont pas ce qu’on croyait, comme en tout bon polar rétorquera-t-on, sauf qu’ici c’est l’enjeu même du dit polar qui se trouve défait, dans une modification du cours de l’histoire qui en affecte la source même, modification du trajet du livre qui en altère la nature même).
A Viviane Elisabeth Fauville succéda en 2014 Le Triangle d’hiver, hyperfiction fascinante, dont le mystère augmente à mesure qu’on le regarde de près, auquel est majoritairement consacré cet entretien. Nous nous sommes intéressés de près à la fabrique de l’auteure, à sa méthode d’investigation, de travail, de documentation, de montage. Julia Deck ne s’est dérobée à aucune question, merci à elle pour ces échanges.

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Julia Deck | entretien avec GB, Maison Louis Guilloux, Saint-Brieuc, 2015-12 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Alexandre Seurat, Marion Guillot, un entretien croisé

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Verbatim de l’entretien à quatre mains, réalisé avec Alain Girard-Daudon pour le magazine mobiLISONS – POUR en LIRE la version allégée, C’est ici.

A titre personnel, j’ai beaucoup apprécié ces deux livres – dans cet entretien, j’avais à charge de poser des questions à Alexandre Seurat, dont La Maladroite est une terrifiante et très juste façon de traiter littérairement un fait divers ineffable ; j’ai par ailleurs chroniqué Changer d’air de Marion Guillot sur Mobilis.

Cet entretien fut réalisé en septembre et octobre 2015.


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1- Vous avez durant cette rentrée publié votre premier roman  – Comment avez-vous vécu cette attente, les quelques mois précédents, et le jour même de la parution ? Comment avez-vous vécu cette journée-là ?

Avez-vous une autre activité professionnelle?

MG

Il s’est écoulé environ six mois entre le premier appel d’Irène Lindon et le jour de la parution. Durée qui m’a maintenue à la fois dans la « rumination » de la très belle et bouleversante nouvelle de mars (premier appel de l’éditrice, qui signait mes plus beaux jours !), et l’attente, à la fois inquiète, très enthousiaste, pleine de curiosité, de la publication. Sur ces six mois, beaucoup d’échanges avec la maison, la première rencontre avec Irène Lindon (« dans mes petits souliers » évidemment), avec le livre imprimé (premier contact matériel avec l’objet, première fois, finalement, où l’on croit à ce qui est en train de se passer) et les fameux locaux de Minuit (confronté avec les descriptions d’Echenoz et Toussaint !) pour le service de presse, premières annonces et évocations publiques du livre, échanges avec famille et amis, bref, beaucoup de curiosité et d’enthousiasme partagé. Des périodes étranges où l’on alterne entre une vie parfaitement banale et le sentiment de quelque chose d’absolument décisif et qui n’arrive qu’une fois dans une vie. Le jour de la parution, il se trouve que j’étais à Paris, que je suis donc passée chez Minuit, symboliquement, je crois que j’étais très heureuse d’être sur place ce jour-là, de voir le livre chez des libraires (évidemment, je me suis promenée…) et d’échanger avec eux. Tout ça a eu l’air à la fois très « simple » (alors qu’on entre dans un monde parfaitement inconnu), toujours nourrissant, et tout à fait singulier.

Au sujet de la vie professionnelle, je suis prof de philo dans le Morbihan

AS

Je suis passé par des sentiments très divers, extrêmes : lorsque le livre a été près d’exister physiquement (au printemps), une forme de panique a commencé à monter, à l’idée qu’allait devenir public un univers très intime, très personnel. (Comme pour me protéger de cette perspective, j’ai même commencé à accumuler dans un fichier des citations d’écrivains que j’aime, sur la honte, la violence, l’écart entre l’écriture et le monde public ou médiatique.) Puis tout ça s’est apaisé en juin, juillet, avec les premiers retours de libraires, plutôt bienveillants, et l’euphorie d’entrer dans un monde nouveau. Le jour de la parution, à mon étonnement, a été assez pénible : j’étais stressé, et je me sentais bête d’être stressé, j’ai rôdé dans les librairies du centre-ville d’Angers pour regarder si le livre était en rayon.

2 –Comment avez-vous vécu / vivez-vous le fait de le vivre « en région », là où vous résidez, un peu « hors des murs » du monde (toujours assez parisien, surtout en cette période) de l’édition ? Plus sereinement ?

MG

La rentrée (au niveau professionnel) me conduit à pas mal de déplacements et de jonglage cette année, et je n’ai donc pas encore vraiment « vécu » la parution « hors des murs » parisiens, je n’ai pas eu le temps de la vivre. La première rencontre publique aura lieu prochainement dans un de mes « chez moi » ; là encore, symboliquement, je suis très heureuse de commencer sur mon sol. Ce n’est ni plus ni moins serein (à la limite, moins qu’à Paris, où je suis une parfaite inconnue), j’ai en tout cas des souvenirs d’échanges joyeux, chaleureux et enthousiastes avec des libraires de ma région, que ce soit à Nantes (mon autre chez moi) ou dans le Morbihan. On navigue, là encore, entre l’extraordinaire (je le ressens comme ça) et une belle forme de simplicité.

AS

J’ai du mal à répondre à cette question, parce que je n’ai pas du tout l’impression d’être « excentré ». Ma maison d’édition, bien que basée à Paris, est rattachée à Rodez et Arles, par ses racines et son lien à Actes Sud. Beaucoup d’échos au livre sont venus de ma région, de Sarthe notamment (du fait de l’affaire source du livre). Votre intérêt en est l’image même. Et Paris n’est qu’à 1h40 : j’y suis assez souvent. Je n’ai pas tellement l’impression d’être protégé du choc de la publication, même si le milieu littéraire parisien est un monde qui m’est étranger. Autant dire que je ne suis pas très serein en ce moment : toutes ces émotions nouvelles me chamboulent.

3 – Les lieux où vous vivez ont-ils eu un effet, une résonance sur le contenu de ce premier roman ? 

MG

Il est sans doute difficile de se départir tout à fait des paysages familiers, et cela n’était pas tellement mon intention. Cela dit, c’est l’idée de résonance indirecte qui me plaisait, la création de nouveaux paysages à partir de terrains connus, les impressions que suscitent certains lieux qui m’intéressent, ou que je connais, ont parfois été mélangées (il m’arrive de penser à tel lieu et d’écrire des noms de rues inexistants), d’autres endroits ont appelé une description plus « objective » (ou « sur le motif »), les deux types de travaux m’intéressaient ; l’idée n’était pas que, dans ce roman, on puisse clairement dire : « ça se passe ici », je n’avais pas tellement envie d’écrire un roman « en région », qui parlerait plus aux habitants d’ici que d’ailleurs ; l’idée d’un livre « en région » ne me parle pas. Plus que le lieu, c’est le déplacement ou le mouvement qui m’intéressent.

AS

Je ne crois pas : pas pour ce texte-là. Je vivais à Paris lorsque l’idée de ce texte s’est imposée et que l’écriture a pris forme – paradoxe sans doute, puisque je vis maintenant non loin de l’endroit où l’histoire est censée se passer. Je me projetais dans de petites villes que je ne connaissais pas.

4- L’environnement, le milieu littéraire local – comment cette « apparition » publique, cette mise au jour de ce métier d’écrivain qui est le vôtre, est-elle perçue dans votre entourage direct ? professionnel ? et dans le milieu littéraire : cela change-t-il les rapports avec votre libraire, par exemple ? 

MG

Si seulement cela pouvait être appelé mon « métier » ! Ce n’est pas tout à fait le cas (…), l’écriture, même lorsqu’on a la chance qu’elle soit rendue publique, passe souvent pour une activité « secondaire », parallèle à un métier, éventuellement complémentaire. Je sens toujours ce clivage entre la profession, au sens « strict » et peut-être étriqué du terme, et ce qui reste considéré comme « l’aventure » de la publication. Il y a ce qui fait gagner son pain, et le livre. L’entourage direct accueille cela avec fierté (on ne refait pas les mères !), il entre un peu avec moi, par ce que je peux décrire ou évoquer, dans un univers qui fait rêver, qui suscite beaucoup de questions et de curiosité. Par ailleurs, s’il y a un « milieu » littéraire, il ne m’est pas encore bien connu, il me semble varié, échapper à toute homogénéité (là encore, c’est source d’expériences passionnantes) ; chaque fois, en somme, j’ai eu l’impression d’annoncer la nouvelle à des individus plus qu’aux membres d’un milieu (j’admire beaucoup le « milieu », pour ça ; je ne lui ai pas trouvé de tics !), avec des réactions variées, et enrichissantes. Seuls des libraires, éventuellement, me reconnaissent et cela a pu donner lieu à des situations amusantes.

AS

C’est assez radical – et un peu violent – comme mue : mes étudiants viennent me parler du livre à la fin des cours, mes collègues y font allusion. C’est toute une image sociale qui change (moi qui vivais avec l’écriture presque totalement en secret depuis 15 ans). Cela n’a pas changé mes liens avec mes libraires : ça les a créés. J’habite Angers depuis 2 ans, et si je fréquente souvent Richer, Contact, je suis du genre à aller droit aux livres que je cherche. Je suis assez réservé. J’avoue que je ne mesurais pas ce que c’est que le métier de libraire – l’engagement, l’énergie que cela nécessite de défendre les livres.

 5-Comment et pourquoi cet éditeur-là?  Était-ce le seul? Le premier? Comment cela s’est-il passé?

MG

C’est la maison que j’admire le plus, la plus intimidante, celle, donc, que je n’osais pas espérer (qui le pourrait ? Mes amis n’ont cessé de me dire : « Minuit, bordel, MI-NUIT » ! ). Dans ce geste de l’envoi du manuscrit, on ne peut pas s’empêcher de rêver, en se demandant : « où souhaiterais-je être publié ? ». J’ai envoyé le manuscrit ailleurs, n’ai obtenu que plus tard des réponses négatives. Tout s’est passé très vite avec Minuit ; 48h après l’envoi du texte, Irène Lindon me laissait un message demandant à ce que je la rappelle. Nous avons beaucoup échangé le lendemain par téléphone (pour la première fois, je n’ai pas dormi de la nuit), sur le texte, sur moi, mes activités, ma situation ; à un moment, elle m’a dit « je vous envoie demain le contrat ».

AS

Pour ce texte-là, il y avait eu des encouragements ou des retours d’autres éditeurs intéressés sans être complètement convaincus (une lettre de POL, une discussion au téléphone avec Irène Lindon). La plupart ont refusé le texte avec une lettre type. Et puis il y a eu ce coup de fil de Sylvie Gracia, sa voix chaleureuse, son rire, et son enthousiasme : du coup, Le Rouergue – que j’appréciais pour avoir lu Pascal Morin, Gaël Brunet – est devenu une évidence.

6- Était-ce votre première tentative de publier?  Est-ce le premier roman que vous écrivez?

MG

J’avais envoyé à d’autres éditeurs un autre texte, à un moment de ma vie où j’avais besoin de me dire « je peux publier quelque chose », tout en sachant que ce texte n’était pas assez abouti, bref je me suis un peu tiré dans les pattes, à cette époque-là. Du coup, je considère Changer d’air comme le premier roman, oui, un texte dont j’ai senti qu’il m’avait donné beaucoup de fil à retordre, un premier véritable travail, une construction et une proposition qui faisaient vraiment sens pour moi.

AS

Mon premier manuscrit envoyé à des éditeurs date de 2001. Bien d’autres ont suivi : j’ai une pile de lettres types chez moi (à peu près quatre-vingts je crois : je suis un peu fétichiste, j’archive), qui pourraient composer un drôle de roman épistolaire un peu monotone. Le premier à m’avoir encouragé est Bertrand Fillaudeau de Corti dès le premier manuscrit. Je dois saluer Paul Otchakovsky-Laurens, qui m’a envoyé plusieurs fois des lettres argumentées, qui m’ont aidé à avancer. Mais je ne commençais à trouver ma voix que depuis quelques années. Si ce texte-là a débouché sur la publication, c’est sans doute que je prenais la matière hors de moi : cette matière avait une telle force intrinsèque qu’elle a simplifié et accéléré le passage à l’écriture.

7-Combien de temps a duré l’écriture de ce roman?

MG

Il n’a pas été écrit linéairement, selon un rythme régulier. Cela s’est fait par strates, sur une période de deux ans environ, avec beaucoup de moments vides, du point de vue de l’écriture, des semaines, aussi, où je trouvais le temps de goûter à ce rythme très particulier où l’on se met chaque jour à sa table, pour une durée déterminée (j’aime l’idée de pouvoir le faire, avec cette rigueur-là, mais j’en trouve rarement le temps). J’ai beaucoup de mal à faire deux choses à la fois !, à concilier ce travail d’écriture et un « métier », justement. J’ai besoin de vide, pour écrire. De créer ce vide où l’écriture n’est pas ce pour quoi on garde un peu de place quand on s’est acquitté de tout le reste.

AS

J’ai découvert l’affaire Marina qui donne sa matière à la fiction en juin 2012, et le roman était fini en mars 2014. Mais je ne l’ai pas écrit en continu, loin de là : il y a eu plusieurs moments d’écriture intense, les deux étés 2012 et 2013, quelques mois de l’hiver 2014.

8-Citez un (ou deux, voire trois…) écrivains que vous admirez, ou qui vous inspirent.

MG

Pour les écrivains de la maison, Jean-Philippe Toussaint (j’aime vraiment tous ses romans) particulièrement, et une grande admiration pour le travail de Julia Deck. De façon très différente, et évidemment pour des raisons très différentes, Claudel me semble inépuisable. De très grands souvenirs de lectures : Les liaisons dangereuses de Laclos, et L’emploi du temps et Degrés de Butor. Je n’ai pas tout lu de lui, loin de là, mais je suis particulièrement fascinée et « remuée » par le travail de Butor.

AS

C’est difficile, ils sont tellement nombreux : j’ai l’impression d’être composé de multiples strates de lectures qui se sont superposées successivement en moi. Par exemple, j’ai lu massivement Bergounioux vers 2008 : l’autorité de sa voix, la rigueur de sa syntaxe, et en même temps la tension qui habite ses récits, leur nécessité brûlante, ont eu un effet extrêmement puissant sur moi. Mais tout cela me paralysait, m’intimidait. Je dirais que c’est Duras qui m’a libéré de cette intimidation, vers 2010. J’ai une profonde admiration pour L’Amant et L’Amant de la Chine du Nord, notamment. Duras m’a appris à viser l’épure. Il me semblait à présent que la voix, tout en étant nette, avait le droit d’être pauvre, pour dire l’effondrement. Avec le recul, je crois que ces deux voix très différentes coexistent en moi.


Christophe Manon et Mathieu Riboulet, lecture croisée et entretien | Vents d’Ouest, nov 2015 | podcast

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Mathieu Riboulet lit Christophe Manon, et vice-versa. Puis, entretien croisé avec GB.

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

FireShot Screen Capture #111 - 'Christophe Manon et Mathieu Riboulet I entretien avec GB, Nantes, Vents d'Ouest, novem_' - www_mixcloud_com_guénaël-boutouillet_christophe-manon-et-mathieu-riboulet-en

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Christophe Manon et Mathieu Riboulet | entretien avec GB, Nantes, Vents d’Ouest, novembre 2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Rentrée 2015 : Christophe Manon, poète, fait paraître chez Verdier son premier roman, Extrêmes et lumineux, traversée fragmentaire de journaux et mémoires, « À la fois, exploration de la mémoire, histoire d’amour et enquête familiale, ce récit composé d’une succession haletante de scènes fondatrices nous livre le tableau d’une sensibilité qui s’éveille et s’ouvre au monde. ».

Dans le même temps, Mathieu Riboulet fait paraître deux livres chez le même éditeur : Lisières du corps, série de textes « tentant de saisir au plus près du geste, de l’intention, de la peau et des os, comment le corps se courbe, s’offre ou se dérobe » et Entre les deux il n’y a rien, récit d’une vie politique et sexuelle, depuis l’éveil à la contestation et aux plaisirs charnels des années 70 jusqu’aux désillusions des décennies suivantes.

Les trois livres sont différents mais dialoguent, car il y est question de corps et de récit du monde ; et qu’il en est question, dans chaque cas, dans une langue somptueuse.

Ce soir-là, qui vint conclure une saison de rencontres variées, joyeuses et intenses à la librairie Vents d’Ouest, qui m’offre sa confiance (merci à Romain Delasalle, encore une fois), ce soir-là fut de joie. De douceur et de joie. De confiance, douceur et joie.

Merci infiniment aux deux auteurs, d’avoir ainsi croisé leur voix, il en faut de la confiance et du lâcher-prise, pour se laisser ainsi faire. Aux auteurs interrogés, je formule parfois cette demande, se lire l’un l’autre, mais seulement : parfois. Et ne suis jamais déçu de ce que ce déplacement provoque : une attention maximisée, de l’un comme de l’autre – et pour moi également, qui pose des questions en ces cas-là, cet estrangement s’avère un précieux outil d’appropriation. Ce nouvel éclairage procure aussitôt ses pistes propres, syntaxiques comme thématiques.

J’aime le travail de chacun des deux et ne m’en cache pas : la qualité de ce qui fut énoncé me donne raison – et c’est très agréable, des fois, d’avoir raison.

Vous pourrez capturer des extraits de leurs livres sur mon tumblr : Entre les deux il n’y a rien, éditions Verdier, août 2015 ; Patrick Boucheron & Mathieu Riboulet, Prendre dates, avril 2015, éditions Verdier ; et Lisières du corps, Verdier, août 2015

Ainsi qu’une critique de Extrêmes et lumineux de Christophe Manon sur materiau composite.

Emmanuelle Pireyre et Gilles Weinzaepflen (Toog) – du bricolage existentiel.

(Texte lu avant la lecture des deux auteurs lors de Autrement le monde, événement organisé par La Maison de la poésie de Nantes au Lieu unique, samedi 28 novembre 2015).

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Emmanuelle Pireyre et Gilles Weinzaepflen (Toog) – du bricolage existentiel.

 

Bricolage : ainsi présenté, ça pourrait sembler réducteur, en contexte plutôt grave – mais il y a de cela, dans les pratiques à l’œuvre chez Emmanuelle Pireyre et Gilles Weinzaepflen, dans leur manière de croisement ; et cela n’est pas rien, n’est pas non plus sans rapport, peut-être, avec la position dans laquelle la catastrophe écologique nous met, petit individu peinant déjà tant à se rassembler soi qu’imaginez, pour ce qui est de faire collectif : pas de rampe d’accès, solo l’individu minime et si pauvrement doté, contraint de, mettons, faire du vélo et éteindre la lumière derrière soi en quittant chaque pièce pour atténuer la calme panique dans laquelle nous plonge la perspective apocalyptique annoncée.

Bricoler pour survivre. On pense à Robinson.

Mais bricoler pour inventer sa survie, surtout, en inventer les conditions et la possibilité même. On pense à Robinson chez Olivier Cadiot.

Ils bricolent, tous les deux : Emmanuelle Pireyre, poète glissée peu à peu en fiction et récompensée du prix Médicis pour son dernier roman en date, Féérie générale, aux éditions de l’Olivier, raconteuse en vidéo avec son compagnon Olivier Bosson, cheminant vers la scène (elle y allait déjà, y présentait son travail de longue date) dans sa version théâtre – c’est-à-dire, aussi, en troupes, en compagnie ; Gilles Weinzaepflen, que la Maison de la poésie de Nantes avait reçu (et nous avait fait découvrir, pour nombre d’entre nous) il y a trois ans avec un très beau film documentaire (« La poésie s’appelle reviens »), en même temps que pour une lecture musicale avec l’excellent David Fenech, de ses poèmes à l’émotion contenue, est, cette fois, le musicien de l’affaire.

Camping campagne, qu’ils nous présentent ensemble ce soir, est le fruit d’une longue collaboration ainsi que d’un travail en résidence, maturation d’une interrogation actuelle et persistante de Pireyre pour la question rurbaine – persistante, car Emmanuelle interroge longtemps les choses pour qu’elles sédiment et agissent. Il en faut du temps pour fabriquer cette vitesse, cette astuce que Charles Robinson dans une critique comparait à de la prestidigitation : dans sa façon de faire, il y a de la passe et de la ruse, il y a du doigt désignant la lune pendant que l’autre main visse une ampoule, il y a une joyeuse habileté à faire voir à cour en même temps que cacher à jardin.

Répondre à la question du jardinage en laissant la parole à Rohmer, selon un principe de montage à la fois dingue et calme, d’une fantaisie très posée. Sage folie.

Pour cela, elle agit avec méthode, posant pour principe d’énonciation que le monde, c’est aussi du monde. Que du monde, c’est une multitude, des gens. Ces gens (nous vous eux), font des choses, qu’Emmanuelle Pireyre regarde, puis nous désigne, pointant, d’un doigt agile, choses et gens ensemble et séparément – tissant des liens, des rapports – puis s’en allant sitôt liens et rapports tissés, voir ailleurs (voir ailleurs, et nous montrer de ces choses et gens, etc.).

Emmanuelle Pireyre – et de longue date –, répond à la rituelle question du statut (laquelle, on ne s’en étonne pas, lui est souvent posée : vous êtes : poète ? Artiste ? Fantaisiste ? Philosophe ? Chaperon rouge ?, lui demande-t-on, à quoi s’est ajouté depuis le Médicis un «  Romancière ? » plus circonspect encore), par ce substantif fort et humble : elle est une raisonneuse, dit-elle. Elle ne cherche pas à résoudre, ni à guérir, elle regarde, déjà, elle regarde attentivement, c’est un sacré boulot.

« C’est vrai aussi que nous les Européens, nous vibrons comme le reste de la planète au rythme de nos téléphones. Nous adorons que la petite machine se mette à vibrer dans notre poche, sur notre fesse, à l’intérieur de notre main. Nous adorons que ce soit la Chine ou les Émirats qui nous appellent pour prendre la mesure des problèmes et les décisions qui s’imposent. Parfois les coups de fil tardent et nous attendons passionnément que ça sonne, nous attend que Barack Obama entre de vacances avec sa petite famille. Et parfois nous nous doutons bien un peu que le président US doit s’adresser à Poutine par-dessus nos têtes et que là-haut ça doit négocier sec sans même nous consulter. Nous ne sommes pas vexés, c’est le jeu ; néanmoins cette attente qui se chiffre en heures ou en semaines nous rend fébriles. Par bonheur, pendant ce temps nous n’arrêtons pas pour autant de vibrer ; nous avons une petite réserve perso de vibrations et nous vibrons unilatéralement, sentimentalement, éthiquement, nous entrons en résonance avec le monde, nous sentons nos jambes qui vibrent, notre petit cœur qui vibre comme un fou, nous avons l’impression qu’un bus passe en bas dans la rue. Et puis soudain le téléphone sonne pour de bon. Et parfois, là, nous faisons celui qui n’a rien entendu, nous regardons le bidule et nous ne répondons pas. Impossible d’expliquer pourquoi.»

(in Emmanuelle Pireyre, Libido des martiens, pages 35-36, éditions confluences-FRAC Aquitaine, février 2015).)

Ici, l’installation, où tentative d’installation, à la campagne, d’urbains intégrés dans l’hyper-contemporanéité, ses difficultés, le déplacement induit, sont facteurs de drôlerie autant que d’un troublant effet calmant. On retrouve cette faculté qu’avait Féérie Générale, déjà, de triturer les zones d’instabilité émotionnelle ou psychique avec confiance et une forme de joie.

« Puis on se met à la gestion des affaires courantes, et bien souvent on fait les tâches en pensant qu’on devrait faire le contraire ; on prend des décisions en pensant que ce sont les décisions contraires qui sont les bonnes. La gestion des affaires courantes ressemble à ces gigots reconstitués à partir de viande et de thrombine, une espèce de colle qui permet la coagulation du sang et fait ressembler à de vrais gigots d’horribles collages de fragments animaux ; puis l’extrême droite danoise fait une campagne anti-U.E montrant sur ses affiches des gigots dégoulinant de colle contraires aux habitudes alimentaires danoises, car, pour l’extrême droite danoise, l’Europe est un gros gigot reconstitué avec plus de colle que de viande, etc., etc. Rien de tout cela n’est favorable à l’homme non schizoïde et non aliéné.
Certes, l’homme non schizoïde et non aliéné ne se jettera pas sur ce faux gigot qui serait vendu au prix du vrai, il consomme beaucoup de fromage et de fruits, mais il ne se focalisera pas non plus sur la question alimentaire. L’homme non schizoïde et non aliéné aura ce secret un peu magique qu’ont découvert quelques Coréens dans les derniers mois : il marchera à gauche, à contre-courant donc, et néanmoins se glissera comme un poisson fluide et lumineux à travers ses contemporains sans tomber ni les faire tomber. »

Fluide et lumineux donc, maintenant.

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Ci-dessous, captation vidéo de cette présentation

L’ensemble de la journée est à déguster sur cette chaine.

 

Je connais Benoît Vincent, dit-il.

(Texte lu avant la lecture de Benoît Vincent lors de Autrement le monde, événement organisé par La Maison de la poésie de Nantes au Lieu unique, samedi 28 novembre 2015).

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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bv

Je connais Benoit Vincent, dit-il.

 Je connais Benoit Vincent est une phrase qui sitôt énoncée me bascule dans une position paradoxe qu’on ne qualifiera pas de mensongère, mais d’au moins, pour partie, fictionnelle :

Benoit Vincent, ce patronyme, fait de deux prénoms accolés (je ne sais pas pour vous mais en moi ça induit toujours un trouble, cet effet de double au sein d’une même entité langagière), possédant de surcroit neuf lettres sur treize (dont un prénom entier) en commun avec son incroyable éditeur Benoît Virot, du nouvel Attila, et puis cet hétéronyme Farigoule Bastard, héros d’une étrange chanson de geste parue cette année chez le dit éditeur.

Farigoule Bastard, dont :

-la lecture me fut, hors connaissance (préalable, mais fatalement incertaine) du dit Benoit Vincent, une des plus étonnées et réjouies de cette année

-la poétique est, littéralement, inouïe (car si, même fort tenté, je n’affirmerai pas le –censément-de-moi-connu Benoit Vincent poète, par crainte d’une humeur réactive ; de la poétique à l’œuvre dans ce texte j’oserai dire qu’elle déjoue tout ce qu’on pourrait attendre, prédire, imaginer, ce même à la lecture de son curriculum, qui viendra un peu plus loin), inouïe donc cette prose titubante et décidée, que je cite, m’efforçant de rendre compte de la ponctuation telle qu’imprimée :

«Farigoule Bastard s’accapare l’intermittence du chaos, se faufile enfin en fabriquant son rythme N’est-il pas dédié à la marche Il pense. Ou l’inverse Il ajoute. Après le raidillon, la sente emprunte longuement le faîte d’une petite bête de colline La mer ici, elle est fossile. Jusqu’au petit poët, comme le téton d’un sein, on évacue d’un tour l’embrassé du regard. S’installe ici, proche le cairn qui marque le culminant Était-ce la peine de marquer l’évident Il pense. Déballe paquetage. Contrôle inventaire. Tâte le lapin, qui tend vers le rassis. Passe encore, il est conservé dans un matelas moelleux de thym et d’herbes fraîches. Régulièrement on le soustrait à l’air. Au vieillissement présumé. Ou à l’effondrement soudain. L’air est tant vorace. »

Et, plus loin :

« Tout ce qui rampe comme moi et les vers et les pourceaux les plus beaux étalons & les cloportes, nous, tous autant, c’est : Un pied devant l’Autre. C’est : (1) par (1). Je ne sais pas même si j’y arriverai, peut-être que cent mètres Presque je renifle un fumet de marmite éteinte de peu Une maison Une femme Un système Mais qui sait si jamais je pourrai me présenter au seuil Toquer gaillardement Peut-être appeler Sourire Faire face. une poignée d’herbes est tellement loin déjà. Soupire, Farigoule Bastard.»

Farigoule Bastard, long poème autant que promenade entêtée, fantaisie pastorale dissipant son et ses personnages dans leur sinueux mouvement, épaissit son mystère en l’énonçant, sans cesser de plaire, d’étrangement (d’estrangement) plaire à qui le lit qui l’écoute. Mais ce texte, paru en livre, s’il fait de Benoît Vincent un écrivain, ne le réduit pas à cette qualité, car c’est un peu plus compliqué chez BV, un peu plus difficile à suivre est Benoît Vincent, marcheur infatigable. Ecrivain est une qualité parmi d’autres, de celles qu’on peut accoler à ce prénom-prénom : Benoit Vincent est botaniste, instinien, webiste, développeur géographe, méridional, guitariste, rhizomal. Début de liste comme il les affectionne : en fait de listes, je ne saurais trancher entre deux hypothèses, tenez : la propension qui est la sienne, aux listes de végétaux (il y en a dans Climax, fiction collective qu’il mena avec notamment Nicole Caligaris et Patrick Chatelier pour le compte du projet collectif Général Instin ; il y en a dans certains de ses textes de réflexions paysagères et botaniques, que j’ai le bonheur d’éditer sur remue.net dans une série intitulée Bornes ; il y en eut dès le premier texte que j’ai vraiment lu de lui, il y a bientôt dix ans, parfaitement intitulé Végétal Instin, patronyme qui pourrait lui aller autant que Benoit Vincent), cette tendance taxinomique et végétale témoigne-t-elle d’un goût volodinien des listes, ou d’un goût des listes volodiniennes ? Plaisanterie en passant, car d’humour le gaillard, même coupant, même abrupt, même convexe, ne manque pas, mais signalement aussi de ce nom-là, Volodine, important pour ce qu’il porte de possibles multipliés dans la littérature autant que pour ses magnifiques livres, important dans ce panthéon subjectif qu’érige discrètement Benoit (discrètement, puisque sur le web, où l’on n’est pas un écrivain, expliqua-t-il dans un billet fameux qui m’importa tant qu’il m’importe encore de le citer ici), sous le générique de littérature inquiète (où l’on trouve aussi Caligaris, suscitée, où encore Blanchot, à propos de qui il travailla longtemps, mais Emaz, ou Claro), une œuvre d’essayiste méconnue comme elles le sont dans notre pays assez duplice pour entretenir un culte morbide à la littérature à Majuscule, tout en rechignant à doter les non-romanciers ou non-poètes, non-encartés en somme, du statut qui leur échappe – dont ils s’échappent, autant.

Pas un écrivain disais-je, dit-il, un jour, en un geste d’écriture affirmative, en énoncé performatif inversé ; mettons, alors quoi, plasticien, peut-être ? Tant l’écriture de Benoit Vincent, en textes courts comme en séries, au sein de l’espace du livre comme en une œuvre web telle son Genova, se déploie dans l’espace. Quand son rythme trompeur, pas chassés enchâssés déchaussés, défie par torsion rythmique quelques principes de temporalité.

Chez lui, l’espace prime sur le temps.

 

« Piétinant de la sorte — ou avançant à genoux comme un fidèle délirant de fièvre ou de foi (c’est pareil) — à proximité du sol, c’est-à-dire très très près de la terre, ce qui implique d’être très très près du temps, comme on dirait près du moyeu du temps, là où le mouvement est imperceptible, là où les secondes, les minutes, ne s’écoulent pas mais coagulent en une matière mélangée, un plasma élémentaire, alors tu comprends pourquoi il n’y a pas de temps. Qu’il n’y a plus que de l’espace — qu’il n’y a jamais eu que de l’espace — dont une part, plus volatile peut-être, nous fait croire à autre chose qu’aux saisons, qui sont les consolations répétées du monde. »

Pas un écrivain, peut-être, mais plus encore. Faites, vous aussi, sa connaissance – dit-il.

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Benoit Vincent est un auteur dont on peut suivre la (les) traces sur Internet essentiellement, via son blog Amboilati, la revue Hors-Sol qu’il co-anime, ou ses participations au projet du Général Instin.
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Ci-dessous, captation vidéo de cette présentation et de la performance-conférence, qui suivit, de Benoit Vincent. L’ensemble de la journée est à déguster sur cette chaine.

En résidence : y accueillir – Cécile Portier et Patrick Chatelier, pour (bien) commencer

Je suis en résidence, à partir de cette semaine, à la Maison Louis-Guilloux de Saint-Brieuc, à l’invitation de la Ligue de l’enseignement, pour y écrire et faire écrire, pour questionner les lieux, leur usage, leur écriture. Un blog est l’enjeu, lieu de production et de conservation des matières écrites, enregistrées, de mes propres textes et ceux des autres : il s’intitule déconstrui(re)construire, et voici son adresse exacte : https://deconstruireconstruire.wordpress.com/

3 auteurs (et plus) dans une galerie marchande – au coeur du monde, donc.

Dans ce cadre, me voici invité à une des soirées du cycle « un jeudi un écrivain » (durant lequel j’interrogerai bientôt Julia Deck, puis Arno Bertina), à concevoir une invitation sur le thème des identités (littéraires, donc, et numériques). J’ai choisi d’inviter Cécile Portier et Patrick Chatelier (et avec eux, nécessairement, le Général Instin, passager clandestin habituel, ce qui fait en somme trois pour le prix de deux, voire, une infinité pour le prix de deux). Je reprends ci-dessous le texte de présentation de cette soirée sur le bog dédié, qui aura lieu ce jeudi, dans la galerie marchande du vieux Géant-Casino, lieu que j’aurai l’occasion de fréquenter, de décrire, durant ces séjours à Saint-Brieuc.

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(Texte de l’annonce sur le wordpress dédié, monté par la Ligue – qui m’invite à inviter🙂
« Dans le cadre du projet Construction, déconstruction, reconstruction porté le Centre Social du Point du Jour, les Bistrots de vie du pays briochin et la Ligue de l’Enseignement des Côtes d’Armor, nous accueillons Guénaël Boutouillet en résidence sur Saint-Brieuc.
Nous lui avons proposé d’organiser une rencontre “Un jeudi, un écrivain” autour du thème des identités numériques. Avec ses invités, Patrick Chatelier et Cécile Portier, il nous parlera du projet Général Instin.
Exceptionnellement, cette rencontre aura lieu dans la galerie du Géant Casino de Saint-Brieuc. Elle sera gratuite et aura lieu à 18h30 le jeudi 19 novembre
. »
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Recevoir, interroger, lire avec – ici, avec Cécile Portier et Patrick Chatelier.

Belle façon d’entamer pour moi cette série de séjours qui, mis bout à bout, constituent cette résidence, comme les matériaux posés sur le blog, qu’il s’agisse des textes d’ateliers, des interventions des auteurs, des recueils de paroles ou des billets personnels, constituent et constitueront mis ensemble une forme – un objet éditorial spécifique, hybride par ses matières, uni par le lien qui les agrège : ma présence ici, mes envies littéraires, et mon ambidextrie interventionniste.

Mon écriture se constitue de lire, avant tout (mon herbier sur tumblr et le paysage qu’il constitue n’en sont pas la moindre trace – ténue et discrète trace).

J’ai écrit sur chacun d’entre eux deux. A propos de Patrick, de ses deux premiers livres, infiniment petit puis Maternelles, ici. A propos de Cécile, par deux fois : pour la Maison de la poésie de Nantes, où je je l’ai présentée sur scène en 2012 (lire ici), puis pour le site ciclic-livre, où j’ai présenté plus amplement son travail dans sa dimension (pleinement) littéraire et (pleinement) numérique, fin 2013 (lire ici).

J’ai écrit avec, aussi – le projet Général Instin a immensément compté dans mon trajet : un des tout premiers textes que j’ai lus en public le fut avec Patrick, en 2007, pour remue.net : il s’agissait d’une conférence – pas tout à fait une conférence, non : plutôt une conférence contenant sa parodie sans cesser de tenir parole. Un moment infiniment drôle-et-pas-que.

Le numérique en tant que lieu & lien

Nous parlerons donc de leur identité d’auteur, de la façon dont elle s’éploie, via le numérique. Mais pas uniquement : le numérique n’est jamais à envisager seul, il est lieu et lien : et Cécile en a fait un outil de dialogue efficace pour aborder une jeunesse sociologiquement loin d’elle, mais aussi une matière à performance sur scène. Quand Patrick, au coeur du projet Instin, qui constitue un immense geste d’écriture avec (avec les autres, avec le récit du monde, passé présent et espérons-le, futur), en a usé pour se défaire, pour déchirer le costume et le multiplier : par l’usage des réseaux sociaux, donc, où le Général est nombreux, au sens littéral – mais aussi en ateliers, à Arcueil, en 2007, et dans la rue, à Belleville, ces dernières années, en pleine immersion urbaine, en dialogue avec des street-artists.

A jeudi soir, donc.

Nous y sommes (extrait du chantier Climax  Instin)

Climax, une fiction, encore ? ( Le Nouvel Attila, octobre 2015), paraît en même temps que Général Instin, une anthologie, chez le même magnifique éditeur (Le nouvel attila). (J’en parle en détail plus bas).

Dans les deux livres j’ai apporté des – textes ?, oui, pour l’anthologie, mais  dans Climax, fiction collective, rien n’est certain,  j’ai laissé des signes, du moins, qui font partie du texte final, pour certains d’entre eux, peut-être, qui firent partie de son processus d’élaboration assurément. En même temps que le livre paraît un blog, http://www.generalinstin.net/ , témoin du travail et réceptacle de ces étapes successives, en évidente et passionnante complémentarité à la parution du livre. Ce à quoi le web est voué à servir, à quoi il sert toujours trop peu… Je republie ici ces deux chapitres que j’ai commis, grandement coupés au montage ; des chutes en somme. L’ensemble du plan et des matières originelles sont ici.

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4A Nous y sommes

Nous voilà nous venions nous y sommes.
Rien qu’un peu d’empire, restant de son emprise.
Qui résiste, s’accroche – refonder ce qu’il en reste, ce qu’il nous en reste, avant dispersion, nous accrocher au sol d’ici. L’Empire, à peine un songe, même plus un lieu quitté – le lieu quitté, poussières, s’est envolé dans nous. Là-bas n’existe plus, même en nos songes, poussières mouillées diluées, nous sommes partis c’était il y a des années, et dès le départ Là-bas disparut et l’empire n’eut plus lieu, l’horizon pour seul lieu droit devant, mais : front bas, le sol déjà en cible, un signe.
Seules des parts étrangères de nous-mêmes, nos fictions intérieures, nos fantômes crayonnés, s’y rendent encore, Là-bas, l’originelle contrée, Rome Paris Sologne Pyrénées Casamance Arkansas, y séjournent hagardes durant notre sommeil, nous échappent, y convolent en noces de matières nobles, y vont y restent, spectres nourris logés blanchis ; et la carcasse demeurée, au réveil, bée d’un mauvais rêve : ce nous suivant, migraineux, qui demeure, s’en trouvant délesté d’un peu de ces surplus. Riche d’un peu moins de l’empire fondé, d’un peu plus de l’empire à fonder. Comme notre peau desséchée s’est couverte d’un cal anesthésiant, comme nos pores peu à peu obstrués, ultime trace perdue du contact avec les peaux les odeurs la toilette matinale, le broc vert d’eau écaillé et la vue sur la cour de l’école. Souvenirs sans emprise, tapisserie intérieure, photos cornées dans nos portefeuilles striés.

Nous voilà nous venions. L’Empire est grand. L’Empire est bien trop grand. Général assidu de ses frontières. Il nous faut buter contre. Nous marchons encore dans la campagne notre, même cadence en son principe mais moins vite, vitesse virtus et baïonnette fichées un peu en terre. Plantées (déjà charrue, déjà palissades, murets). Nous sommes nombreux mais moins mais, mais ce qui nous tient soudés c’est aussi ce qui manque, nous sommes unis par une perte, seul et tous, bizarrement tenus par nos pertes, troupe plus forte et folle enragée par ses pertes, moignon super habile. En même façon concaves et convexes, notre intérieur ne comptant plus, nos pieds nous ont tant porté, nos jambes tant plié levé posé, qu’ils ont façonné un corps mobile, nous sommes essieux tournant, sandales rechapées dans l’arrière-cuisine : après avoir été, flambant neufs au rapport, expression de la virtus ; puis en mouvement guerroyant, expression de la virtus en marche ; nous ne sommes plus rien qu’expression de la marche. Touristes organisés, encombrés et hargneux. Hectolitres de pisses aux angles des murs, qui dessinent de nouvelles cartes liquides. Ecume de notre vague – écumons le limes.
(Un mur). Buter contre – effet rebond. Marche qui perdure quand on s’arrête. Face à ce qui se définit comme limite, comme limes, c’est ainsi, c’est ici, que notre flèche se cogne clong, face à un horizon inchangé, vert dans vert – le Nord non n’ira pas plus loin, le paysage pivote à guise en trompe-l’oeil, au décor changeons d’axe, c’est ainsi, c’est ici : ici qu’on s’écrase sur ce qui sera (un mur), ici que s’éparpille notre troupe ordonnée, le long d’un pic étiré devenant ligne de front, un front bientôt ridé, fatigué de lui-même et de la lutte pour.

Nous venions. La conquête est derrière, les batailles passées, les cris les gueules le crâne les couleurs gueulées, les gueules colorées et les chairs et les corps mutilés. La furie acide et, là-dedans, notre puissance satisfaite d’aucune fin, notre insatiable soif de domination. La furie la conquête passées, une autre lutte s’entame. Dans guerre de mouvement il y avait : guerre mais guerre ne dit rien de la chose puisque guerre nous résume, guerre est notre fonction, notre essence ; dans guerre de mouvement il y avait : mouvement. Puis, stop. (Un mur, son fantôme : le précède). Validée, saluée, acculturée, notre puissance s’arrête.
Notre masse se pose. S’éparpille, bouge, mais ces mouvements (fourmis, bestioles, travailleurs journaliers) ne sont plus le mouvement.
Notre puissance démembrée : s’oppose un peu mais quoi, minaude, négocie, terres contre poules, femmes contre terre, terre brûlée parcimonieusement, on sait qu’il faut passer les hivers, avec les denrées locales. Notre puissance s’enracine, s’enfonce. S’y fait. Déclare que c’est ici chez nous, chez nous se clame encore l’empire, mais signifie chez nous – se calme, l’empire. Enclave et coin du feu. Nos poules et nos moissons. Comme la carte le dit. La carte, peaufinée en route, de ces terres désolées, dont nous saurons tirer le meilleur parti, dont nous saurons tirer la meilleure partie, c’est écrit, c’est chez nous. Protégeons notre bien. Plantons-nous dans la terre, enclavons-nous. Et construisons (un mur).

Un mur. Tracer la carte dans le sol. Ecrire le monde maintenant et à venir. Strier les nuances de vert et gris d’un trait large, décidé, ferme. Tracer. Tracer sur feuille et dessiner dans l’air, gribouiller ardemment, combat de géomètres. Tailler enfin à l’aune de l’Empire ce qui en sera l’orée. Ce serait simple, ce devrait, l’environnement rien qu’un décor, redessiner, à grands traits dans l’espace, retailler. Réifier, monter juste ce mur dont le fantôme (ce (mur)) déjà existe, attend, comme le galion dans la bouteille n’attend qu’un signal de nos doigts pour se lever et prendre dimension trois. Mais tout rebouge autour, dès lors que notre marche cesse, et les géomètres se chamaillent, des gamines – sans mouvement, plus d’armée, une piétaille plus ou moins (plus ou moins éduquée, plus ou moins technicienne, plus ou moins sanguinaire).
(Un mur) pourtant existe, son tracé flotte en l’air et parcourt les pelouses, tout est forcément là, ce fantôme de muraille, ce là-où-on-s’arrête, existe.
De ce (mur) faire un mur, qui, ainsi fait par nous, constituera : le mur.

Faire un mur : faire sortir, dresser – mais : pour monter il faut descendre. Pour ériger il faut creuser. Lever-poser-levier-marcher, mais avant tout, creuser. Creuser la terre, cette bonne terre arable ou patûrante. Cette qualité de terre, la constater de ses mains, s’y projeter sans savoir. L’envisager. S’enraciner déjà, prendre pied dans cette terre, en soldatesque paysanne. Creuser creuser creuser sortir, poser, porter, combler – faire un mur de cette sorte et manière, un rempart, une limite, cent-dix-sept kilomètres de limite, faire ce mur nous limite. Nous limite à : nous, ici. Nous y sommes.
Nous y sommes. Au pied du mur, qui n’est plus un fantôme, ni un rêve de mur, qui n’est plus qu’une force posée pleine, au repos. Même crénelé massif percé de meurtrières, même épais plus qu’une citadelle, même visible d’aréostat, rien qu’un mur.
Nous y sommes. A l’abri des assauts, du feu, des ennemis. Mais nous ne sommes plus une armée, plus un Empire, nous ne mangerons plus l’horizon, qui nous regarde, nous menace : nous y sommes : pauvres hommes unis derrière un mur par une essence commune. La peur de ce qu’il y aura derrière le limes tracé par nos géos. Peur des barbares, peur du Nord, du tout autre et de l’horizon.
Dessinant la limite du monde, l’écrivant sur le sol, nous y avons inscrit notre fin.
Ici s’érige le mur, et dedans, notre peur.

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Explications du projet reprises  du site http://www.generalinstin.net/

« La vitesse de rotation de la terre fait tous nos récits courbes, impossibles à raccorder proprement. »

Climax, fiction collective signée Général Instin et écrite à sept mains, paraît aux éditions Le nouvel Attila, collection Othello, en octobre 2015.
Ce site a pour but d’en montrer la genèse, les étapes d’écriture, l’ensemble formant un palimpseste avec des pans entiers disparus ou remodelés au cours d’une élaboration qui a duré six années (2009-2015).

Derrière le livre paru, il y a d’autres livres sensiblement différents dont l’écriture n’a pas connu son terme.

Même s’il n’est pas question pour les auteurs d’effacer leur identité, l’auteur véritable de ce livre est le Général Instin, cristallisation particulière du projet artistique du même nom qui existe depuis 1997 sous diverses formes avec près de deux cents contributeurs et qui, notamment, interroge de façon critique la notion d’auteur.

Les textes proposés ici sont donnés bruts, non retravaillés. Ils ont avant tout valeur de trace

Avance (extrait du chantier Climax  Instin)

Climax, une fiction, encore ? ( Le Nouvel Attila, octobre 2015), paraît en même temps que Général Instin, une anthologie, chez le même magnifique éditeur (Le nouvel attila). (J’en parle en détail plus bas).

Pour les les deux livres j’ai écrit des – textes ?, oui, pour l’anthologie, mais  dans Climax, fiction collective, rien n’est certain,  j’ai laissé des signes, du moins, qui font partie du texte final, pour certains d’entre eux, peut-être, qui firent partie de son processus d’élaboration assurément. En même temps que le livre paraît un blog, http://www.generalinstin.net/ , témoin du travail et réceptacle de ces étapes successives, en évidente et passionnante complémentarité à la parution du livre. Ce à quoi le web est voué à servir, à quoi il sert toujours trop peu… Je republie ici ces deux chapitres que j’ai commis, grandement coupés au montage ; des chutes en somme. L’ensemble du plan et des matières originelles sont ici.

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2A Avance

Avance.
C’est la campagne qui avance.
C’est nous, la campagne qui avance.
Je suis l’un d’entre nous, je suis chacun d’entre nous – avec aisance.
Car nous constituons un amas, une machine dont sommes rouage, chacun, et tous. Nous sommes très nombreux, nous sommes un, je suis tous.
Sommes rouages identiques, hommes-machines marchant, tous également appareillés. Nous sommes légion en marche, scolopendre ventru, dix cohortes de cinq cent hommes ça en soulève de la poussière, à chaque paquet de cinq mille pas lourds. Et la poussière semble sonore, fumée chantée funèbre, parfois, quand en retrait je, centurion, ferme la cohorte, ou la précède, ou quand, en cavalier exploratore, je la rejoins dans l’air du soir après avoir fureté tout le jour l’alentour, et ne puis m’empêcher d’admirer, craintif, la belle force de Rome. Virtus terrifiante, même et plus encore pour nous, qui en sommes.
Marcher dans une cohorte, en colonnes et lignes serrées de rouages appareillés, est plus que marcher – inclut marcher, et la dureté, l’acide lactique et la dilution intermittente d’un peu du corps et de sa dureté dans la fatigue de la marche ; inclut marcher mais c’est plus. La poussière sonore et l’air tremblé sur les vallons entiers et l’écrasement des sols comme talochés par nos pas, disent la virtus de Rome, représentent, annoncent, nous rouagent : Virtus nous tient nous fait nous porte.

C’est la campagne, c’est nous qui faisons la campagne en mouvement, autour. Notre ombre pèse. Elle s’étire sur des hectomètres, sur notre gauche, au matin. Elle pointe ramassée au devant à midi et rebascule, en symétrique, des hectomètres sur notre droite, au soir. Et tout ce temps durant elle change couleur, et forme, du paysage. Puissance pendulaire. Notre ombre terrifiante est grincement de dents de la virtus de Rome, qui joue du décor à sa guise. Allez vous-en, ombres, dites-vous – et nous continuons droit devant, pauvres fétus, vous écrasons, vous écartons, silhouettes dans du décor, amovibles. Nous allons au devant. Nous traçons. Nous sommes très nombreux, infinité de points, nous sommes un, des points qui agglomérés font un trait, je suis tous. Nous traçons, un large trait, massif, trapu, épais, un large trait qui coupe. Trace, trace, dessine : le paysage. Règle qui monte le monde autour, l’invente. La campagne je la dessine, rectifie et précise, quand je, géomètre, refait le monde, l’écrit pour Rome. J’organise le monde, qui autour de ce trait, fil à plomb, se dessine. Inexistant, avant, barbare c’est-à-dire autre ; c’est-à-dire : rien, négation, avant-texte, sous-couche informe. Rien avant Rome. Et ce trait que je nous trace dans ce rien, découpe, invente la limite, le contour. La multitude des gouttes, sommes. La multitude des hommes fait-elle un empire ? La multitude de moi soldat fait-elle une armée ? Elle fait une flèche, qui posée sur ce monde, l’invente. Le trace.

Allons-nous en, allons, murmure la campagne d’avant, l’inexistante, brimborion, piaillement.
Non, dit notre pas, massif, frénétiquement lourd-et-lent. C’est nous, la campagne, qui avance, qui dessine, trace. Qui marche. Lever, poser, levier, lever : marcher. Et lorsque l’on s’arrête, décalque des opérations : lever, poser, levier, marcher. Quand je, ingénieur, bâtit, pour la nuit, pour deux nuits ou pour le monde à venir. Érige. Monte tentes ou fortins, temporaires – le temporaire aussi lourd à porter pour nos bras mien, qui lèvent, posent, font levier, marchent.
Allez-vous en, disent-elles, craignant la brutale emprise horizontale, quand : repos. Nos sommes dressés, verticaux ou horizontaux, vertical chaque rouage, horizontal leur amalgame indivis. Verticaux puis horizontaux, bandaison toujours prête dès qu’ôtée la cuirasse. L’armure corsète et tend notre virilité. Nous sommes tout angles droits, perçants, dressés, notre corps à chacun convexe, rouages contondants, surplus de la virtus romaine, du trop-plein. Nous sommes un corps armé, excroissance du princeps, bras armé – plutôt : lance au bout du bras armé du princeps, bandé à mort, notre chaleur vous en cuira. L’énergie mécanique libérée par les lever-poser-levier-marcher accumulés, il faut en faire quelque chose, l’employer. Et le viol, à l’occasion, à toute occasion présentée, sert aussi bien Rome, sa virtus fertile, son emprise.

La ligne que nous traçons désigne une autre ligne, celle de la limite nord. Chaque pas vers le limes de Bretagne, vers ce mur d’Hadrien qui contient et propulse Rome, chaque pas nous éloigne de ce qui fut chez nous et, nous en délivrant, des nostalgies, du souvenir, nous rapproche de ce qu’est Rome, dissout notre âme dans notre fonction : limite nord mobile de la virtus de Rome. Je suis celui qui pose les lignes, mon vocabulaire anguleux est une arme de guerre, nos pila, nos gladia, nos legiones, IX Hispana, XX Valeria Victrix, II Augusta sont chiffres contondants, taillés le long de cette horizontale. Notre récit nous dirige et nous fait, général, légionnaire, nous suivons la règlette posée sur la carte.

Je marche, légion. Je dirige la marche, en général, commande à toutes les marches, suit chacun, suit son ombre, je dirige. Chaque goutte du nuage, chaque rouage, j’en suis. Nous la campagne qui avance, c’est moi. Je suis le géomètre, le botaniste, le scribe, le tailleur de pierres, l’exploratore, l’instructeur, l’artilleur, le tanneur, l’armurier, le cavalier, je suis Climax et tous frères d’armes,
je suis chaque cheval et même les animaux domestiques, trainés là pour nourrir nos milliers de bouche, c’est une façon de servir Rome,
je suis chacun, suis général, je les dirige,
je contrôle le bras armé, suis l’âme du corps d’armée, ô général,
tout digne Caesar fut un jour un général, l’ambition n’est pas interdite, la gloire peut advenir, même si (les missions de surveillance, la logistique, l’intendance, veiller à la bonne marche du troupeau, à la bonne santé du cheptel, bientôt au dû versement de l’impôt), la gloire peut advenir mais :
Mais je ne suis rien, qu’un peu, de Rome.

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Explications du projet reprises  du site http://www.generalinstin.net/

« La vitesse de rotation de la terre fait tous nos récits courbes, impossibles à raccorder proprement. »

Climax, fiction collective signée Général Instin et écrite à sept mains, paraît aux éditions Le nouvel Attila, collection Othello, en octobre 2015.
Ce site a pour but d’en montrer la genèse, les étapes d’écriture, l’ensemble formant un palimpseste avec des pans entiers disparus ou remodelés au cours d’une élaboration qui a duré six années (2009-2015).

Derrière le livre paru, il y a d’autres livres sensiblement différents dont l’écriture n’a pas connu son terme.

Même s’il n’est pas question pour les auteurs d’effacer leur identité, l’auteur véritable de ce livre est le Général Instin, cristallisation particulière du projet artistique du même nom qui existe depuis 1997 sous diverses formes avec près de deux cents contributeurs et qui, notamment, interroge de façon critique la notion d’auteur.

Les textes proposés ici sont donnés bruts, non retravaillés. Ils ont avant tout valeur de trace

Rencontre avec Pierre Senges ((Le 23 octobre 2015, 19h30, Librairie Vent d’Ouest (Nantes)) | podcast

Rencontre avec Pierre Senges

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

FireShot Screen Capture #205 pierre-senges-entretien-avec-gb-librairie-vents-douest-nantes-23

Pierre Senges, entretien avec GB, librairie Vents d’Ouest, Nantes, 23/10/2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Pierre Senges, né en 1968, est auteur de nombreux ouvrages au statut ambigu, qui ont le point commun d’être tous savants et drôles. Un ample dossier lui est consacré sur remue.net. Il a écrit Veuves au maquillage, Ruines de Rome, Essais fragiles d’aplomb, Géométrie dans la poussière, La Réfutation majeure, Sort l’assassin, entre le spectre, Fragments de Lichtenberg et Études de silhouettes, tous parus chez Verticales.

Mais aussi : des livres en collaboration avec le dessinateur Nicolas de Crécy, Les Aventures de Percival et Les Carnets de Gordon McGuffin ; deux essais : L’Idiot et les Hommes de parole (Bayard, collection Archétypes, 2005), et Environs et mesures (Gallimard, collection Le Cabinet des lettrés, 2011), et de nombreuses fictions radiophoniques. (image Philippe Bretelle)

Il fait paraître Achab (Séquelles), chez Verticales, durant cette rentrée littéraire, fantaisie de l’après Moby dick, livre d’une fantaisie et d’une érudition immenses – où l’intertextualité n’empêche pas la fiction. Où lire et relire est la source d’aventures inépuisables. Nous en avons longuement éprouvé les délices, ce soir-là, entourés d’une assistance nombreuse et chaleureuse. Cet entretien décontracté n’en est pas moins une mine, Senges ne se départit jamais de sa finesse, de son esprit, de sa drôlerie. Et conclut par une triple proposition de lectures tout à fait étonnante, inattendue. (Graffitis de Charlotte Guichard, http://www.librairie-nantes.fr/listeliv.php?RECHERCHE=simple&LIVREANCIEN=2&MOTS=9782021172027&x=0&y=0 ; Le nez qui voque de Réjean Ducharme http://www.librairie-nantes.fr/listeliv.php?RECHERCHE=simple&LIVREANCIEN=2&MOTS=9782070385980&x=0&y=0 ; Hamlet & suite de Jules Laforgue et Carmelo Bene http://www.librairie-nantes.fr/listeliv.php?RECHERCHE=simple&LIVREANCIEN=2&MOTS=9782919067053&x=0&y=0).

Ce moment valait d’être vécu, il vaut d’être retenu, réécouté.

Sur Faire(800)signes : Lire un extrait de Achab (Séquelles)

Sur remue : une chronique incroyablement dense et précise du même Achab par Laurent Demanze ; et bien sûr, ce dossier Senges constitué de longue date par mes soins.

Arno Bertina, Trouver ce point où tout s’additionne et rien ne s’exclut | entretien à Châteaubriant, octobre 2015

(Présentation de la rencontre sur le site de mobilis).

Arno Bertina a commencé ce soir-là par répondre à cette si minuscule et vaste question des origines. nous avons ensuite parlé de l’adolescence, de la photographie, de l’accord avec le monde, de la mélancolie, de l’évitement de tout ce qui enferme binaire, de Je suis une aventure, d’Italie, d’Afrique… So play it :

D’où venez-vous, Arno Bertina ?

FireShot Screen Capture #202 - 'Arno Bertina, entretien avec Gb, 13 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet I Mixcloud' - www_mixcloud_com_guénaël-boutouillet_arno-bertina-entretien-ave

Arno Bertina, entretien avec Gb, 13 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Rencontre avec Mika Biermann (Le 07 octobre 2015, 19h30, Librairie Vent d’Ouest (Nantes)) | podcast

Rencontre avec Mika Biermann

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Mike Biermann « Booming » | entretien avec Gb | librairie Vents d’Ouest, Nantes |7 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

« Surgis du fin fond du décor, Lee Lightouch et Pato Conchi, le grand maigre et le petit gros, se rendent à Booming pour raison sentimentale. « Personne ne va à Booming » ; « Prenez un bonbon, je ne crois pas qu’ils en aient » : on les avait pourtant prévenus. Kid Padoon et sa bande font régner la terreur à Booming, le shérif à leur botte, le bordel à leur service, le saloon à leur disposition, le croque-mort aux petits soins.Mais ça n’est encore rien : il y a quelque chose de détraqué à Booming, un truc qui coince, qui débloque, qui recoince et qui vous rend cinglé. Accrochez-vous : Booming est un western quantique qui se joue des balles et du temps qui passe. » (présentation sur le site de l’éditeur, anacharsis)

Avec Mika Biermann, ce soir-là, nous n’étions pas très nombreux – mais cet incroyable accent (germano-marseillais, quand même !), cette chaleur et la singularité de ce parcours, de ce propos, de ces quatre livres nous ont permis de passer un très beau et agréable moment. Il y parle de son rapport si personnel (si loin et proche) à la langue française qu’il conquiert et continue d’apprendre en faisant littérature avec… « Prétendre à la poésie dans une langue qui n’est pas la sienne, ça c’est très curieux – d’où, mon plaisir. »

Nous avons parlé de « Booming », western hallucinogène paru chez Anacharsis (tout comme son tumultueux roman d’aventures « Un blanc », en 2013), ainsi que de ses deux autres romans parus chez P.O.L, « Palais à volonté » et « Mikki et le village miniature ».

Sur Faire(800)signes : Lire un extrait de Booming, lire un extrait de Mikki ou le village miniature.

Dominique Quelen, mille et un coups de -dé

(Texte lu avant la lecture de Dominique Quelen avec Stéphane Fromentin à Midi Minuit poésie 15ème édition, octobre 2015 à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Dominique Quelen, mille et un coups de -dé

« Comme beaucoup, j’écris pour combler un manque ou plus exactement une perte, tout en étant conscient que les natures différentes du manque et du matériau, l’inadéquation de l’instrument pour le combler, rendent l’opération impossible. »

affirmait-il en 2010 au Matricule des Anges.

Est-ce alors pour tenter plus (en ré-ordonnant le bazar) ou pour tenter moins encore (en se perdant derechef) de le combler, ce manque, de recoller les bouts, que Dominique Quelen collabore tant et pour ainsi dire continûment avec des musiciens ? Si cette expérience avec Stéphane Fromentin, guitariste, est inédite, il a notamment créé un opéra, Villa des morts, avec le compositeur Aurélien Dumont, qui lui fit affirmer qu’« Écrire en n’étant pas le seul maître à bord est un petit plaisir assez infantile et pervers. Une légèreté naît de l’absence de responsabilité finale. De ce fait, étant plus contraint, on se permet davantage de libertés, c’est un paradoxe d’une grande banalité ».

Et c’est peu dire que Dominique Quelen aime autant les paradoxes que la banalité – dès leurs titres ses livres témoignent de cette importance accordée au minuscule, au dénigré, au moins-que-rien : De peu, son premier, dès 1990, Petites formes, Loques, le temps est un grand maigre.

De ces proses arrangées ou de ces vers déroutés qui font ses livres, par accumulation aussi titubante que décidée, naissent d’étranges coudes et tubercules, qui prolifèrent, c’est incessant. Lire Quelen, c’est une ivresse, mais une ivresse considérée dans son relief et dans son entier, gueule-de-bois incluse, fulgurances incessantes sitôt biffées, idée magique qui ne veut pas s’articuler qu’on demi-bredouille à peine que déjà une autre plus étonnante encore l’enjambe, détourage de réels et : dans le livre : affirmation du travail du texte, de son remâchage, comme absolu, comme impossible, repris sans cesse. Dévié toujours, repris encore.

Quelen fait son miel –et le nôtre – de ce qui – débloque, dérange, dévie, déroute, déjoue, dessert, démonte, démantibule, dépèce, dézingue.
Stéphane Fromentin, guitariste, opérant dans The trunks avec entre autres Laetitia Sheriff et Régis Boulard, ou solo en tant que Bougnat conçoit la musique comme terrain d’échange et d’expérimentation live, n’aime pas quand ça marche trop droit : on l’a vu par exemple accompagner une création du Discours aux animaux de Novarina avec le théâtre des Lucioles : dire si ça peut tituber énergique, par chez lui aussi. Les deux mis ensemble, c’est chimie amusante – ou terrifiante – les deux, plutôt : nous allons voir ce que nous allons entendre-voir.

Faire court alors puisque j’ai hâte : memo perso : C’est un de mes grands souvenirs, personnels, de Midi-Minuit, ce devait être 2007 et cela me fit événement, chacun sa mesure de ce qui fait événement – 2007, oui, déjà. Cette extrême énergie, il la donnait alors très vite, le pas de lecture à voix haute tenait haute cadence, qui s’est me semble-t-il calmée entre temps (le travail depuis et vers la musique ayant joué, peut-être) et l’impression ne m’a pas quitté, d’un Cadiot avec supplément terres, chairs et racines. Trépidant et limoneux. Un genou je crois se cassait sans cesse, des membres s’éparpillaient, mais la marche errante ne cessait pas – j’invente, je réinvente, je le revis, de toute façon c’est toujours repris autre. Je le cite, dans Enoncés-types, très étrange livre sous contrainte paru en 2014 chez Théatre typographique :

« Une très bonne confiance survient et nous retrouve. J’ai explosé cent fois dans le langage. Un vrai animal court autour du paysage pendant toute la durée. Faisons étape ici. Tu seras mieux dans un autre format. »

Changer d’air, de Marion Guillot (éditions de Minuit, 2015)

(Chronique initialement parue dans le magazine mobiLISONS, septembre 2015)

Quand Marion Guillot, jeune auteure nantaise, publie Changer d’air, son premier roman, aux éditions de Minuit, dont on sait l’exigence et la relative rareté (en terme de primo-romanciers, Minuit ne mise pas sur la quantité, mais assurément sur la qualité), on y jette plus qu’un œil, on s’y attarde.

Et la première surprise faite aux lecteurs, c’est l’absence (relative) de surprise : on s’y sent aussitôt chez soi (enfin, chez Minuit) ; on reconnaît ce minutieux dosage de précision (dans la construction formelle, de la phrase ou du paragraphe, comme dans le relevé de détails paysagers ou comportementaux) et de distance (dans le regard du narrateur) :

« Aude avait d’abord fait semblant de ne pas voir le désastre de ma journée, ces heures d’ennui et de somnolence déversées dans le port. Elle avait feint de s’enquérir de l’humeur du proviseur, de mes premières impressions sur les élèves, de l’endroit où j’avais déjeuné, et je m’étais efforcé de lui proposer des réponses acceptables, que nous savions tous deux provisoires ».

Toute en désillusion élégante, la vision du monde du narrateur, Paul, professeur de lycée à Lorient, est précipitée par un événement aussi frappant qu’anecdotique : face à lui, alors qu’il prend son café à l’une des terrasses du port, une jeune femme soudain tombe à l’eau. Pour en ressortir, trempée et ridicule, le laissant à demi-ébahi – et c’est le choc de cette vision, brutale, absurde, nette, qui forme sa décision. Dès lors il prend la tangente, il quitte : Femme, enfants, boulot.

Direction Nantes (dont nous sont livrées au passage quelques belles descriptions, de la gare ou du Jardin des Plantes (extrait ici). S’ensuit une installation nouvelle, l’invention littérale (et maladroite) d’un quotidien – par l’entremise notamment d’un poisson, Henri, dont la fin tragique fera faire une nouvelle bifurcation au récit.

Ce romanesque-là est joueur, voire ironique, autant que gracieux– pour en pudeur laisser surgir des effluves mélancoliques – et là encore la piste, toute sinueuse et pourtant rigoureuse, tracée par les glorieux aînés Echenoz ou Toussaint, fait signe. Ce ne serait déjà pas rien, que de s’élever, dès son coup d’essai, au niveau des maestros – mais il y a autre chose encore dans cette élégante fugue et la façon qu’a Marion Guillot de la mener. Quelque chose comme une quête, qui ne se dit pas car demeurant informulée, une béance plus que mélancolique, qui pourrait faire prendre un tour bien tragique aux événements. On n’en dira pas plus, pour vous laisser au plaisir de cette jolie surprise.

 Changer d’air, de Marion Guillot, Éditions de Minuit, août 2015, ISBN : 9782707328915

Lien :

Le livre sur le site de l’éditeur

Paysage de lectures (récit d’intervention au master Limés)

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Il y a la conjonction de deux choses, tout d’abord cet herbier en tumblr, entamé depuis cet été, qui m’est devenu aussitôt essentiel, de par son rythme quotidien mais aussi par sa simple fonction élective, importante, de constitution d’un paysage (ce matin même, Frank Smith et son surplis, un sacré paysage en soi), qui change le rythme et l’organisation de ma bibliothèque physique – en quoi cet objet éditorial, « virtuel »,a d’immédiates conséquences dans le monde physique – et me revient cet exercice que j’ai déjà hâte de proposer à nouveau, sorte de réactualisation du comment ranger sa table de travail de Perec, via outils heuristiques (dits aussi de mind-mapping) :

https://materiaucomposite.wordpress.com/2014/12/02/lordi-sur-le-bureau-et-le-bureau-sur-lordi-dune-ecriture-heuristique-en-atelier/
L’herbier est en photo pour illustrer la dite page. La page, elle, présente un autre paysage de lectures – celui du groupe d’étudiant(e)s du master Limés  à Poitiers, àqui j’ai proposé cet exercice d’écriture durant ma première séance d’intervention cette année. La séance, organisée depuis ma propre pratique de « médiateur littéraire », envisagée dans sa diversité (la médiation figure aussi dans l’intitulé de la formation coordonnée par les maîtres Stéphane Bikialo et Martin Rass, « nouvelles médiations ») depuis mon fil twitter, passant ensuite au crible le concept de « rentrée littéraire », toisant ce qu’il éveille (ou pas, option majoritaire, le ou pas) chez ces jeunes futurs libraires, bibliothécaires ou funambules comme moi, se concluait sur un temps d’écriture. D’écrire pour voir, pour s’essayer – mais littéralement, oui, pour voir.
La consigne :

Une semaine de lecture – qu’est-ce que je lis ? Comment ? Pour quoi ? Ne pas expliquer, faire l’inventaire de ce qui est lu (physiologiquement, c’est-à-dire de façon volontaire ou non)

appelait le voir, le re-voir comme mode de re-mémoration. Appel au sens préalable à la réflexion , pour limiter autant que possible les enjeux de représentation de soi (en un lieu et moment où le capital symbolique de la lecture est essentiel et stratégique). Nous aurons de quoi penser ensemble, ensuite – et dès que publié, chacun se relisant – et relisant les autres, plus encore – , chacun aura de quoi moudre, et ouvrir un peu autrement les yeux dans la torpeur matinale, au passage du paysage ou dans les transports en commun.

Mais il y a déjà à voir : chaque texte constitue un paysage, et le défilement des paysages singuliers (avec leurs intersections, qu’elles soient du rapport aux parents dans ces moments de grand départ, ou des impératifs scolaires) fait un panorama.
Exemple :
« Ça y est c’est la rentrée, comme nous l’indique les cartons qui envahissent la librairie. Bonne journée à toi aussi ! Lord Brian, Dog save the queen. Prière de fermer la porte derrière vous. Pompom a une entorse à la patte. How many Disney movies have you watched? Voulez vous quitter l’application. Oui – Non. Thanks for watching. Subscribe. Alarme 9:30. DanAndPhilGames. PewDiePie. Cryotic. Markiplier. Prière de fermer la porte derrière vous. Promotion exceptionnelle. 40% d’économie. Consommer rapidement après ouverture. Run for switch / Save Mike. Credits. Prière de fermer la porte derrière vous. Fichier Dropbox partagé. Je suis prête dans dix minutes. Alarme 10:00. »
L’ensemble vaut plus que la somme de ces parties.
Mais chaque partie déjà vaut.
A lire ici.

https://formationslirecrire.wordpress.com/2015/09/16/paysages-de-lectures-textes-seance-1/

Vidéo

Maylis de Kerangal (entretien filmé, Saint-Jean-de-Monts, mars 2015), « La documentation, plus elle est juste et précise, plus elle débride la fiction »

[Rencontre avec Maylis de Kerangal, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, vendredi 13 mars 2015]

Ces captations vidéo sont un simple témoin (un peu basse def., on s’en excuse, mais au casque tout s’entend) de ces discussions que je m’efforce de faire aussi vives, douces et intenses que possible. Ici, Maylis s’exprime longuement sur sa fabrique de fiction, sur son rapport à la documentation, au travail et au repos, aux. personnages (« j’instaure des collectifs de personnages avec lesquels je dialogue »).

Une bien agréable manière d’attendre la parution de son tout prochain livre, A ce stade de la nuit, repris chez Verticales en octobre 2015 après une brève première existence, et dont un extrait vous était déjà donné à lire en amont de cette rencontre, ici : Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms.

Maylis de Kerangal partie1~1 from Guenael Boutouillet on Vimeo

Maylis de Kerangal 2 from Guenael Boutouillet on Vimeo.

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photo : Maylis de Kerangal, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

Apéro littéraire avec Maylis de Kerangal, rencontre animée par Guénaël Boutouillet // Le vendredi 13 mars 2015 de 19h00 à 20h30, Médiathèque – Espace culturel, Boulevard Leclerc, 85160 Saint-Jean-de-Monts

 

Juan Fortuna, de Jean-Philippe Rossignol (éditions Bourgois, septembre 2015)

« Le tremblement de terre porte un nom. Juan Fortuna. Un mètre quatre-vingt, séduisant, des yeux qui ne dorment jamais. Juan est mon frère. »

Ainsi commence ce court et lumineux roman, par un tremblement de terre – c’est-à-dire, littéralement, une fissure, une large et brutale entaille faite dans le récit des choses. La brisure en question, on le comprend assez vite, est double − et double est aussi le mystère qui va avec : il s’agit autant, pour le narrateur en quête de son frère disparu, de dessiner le mystère Juan que de tenter d’expliquer sa disparition.

Le portrait qu’il en dresse, celui d’un Juan attirant la lumière (comme celle-ci attire les insectes), d’un Juan éclairant la nuit de Buenos Aires jusqu’à s’attirer les pires ennuis, ne cesse d’épaissir cet enveloppant mystère – accentué par l’effet d’une syntaxe minutieusement articulée, jouant avec malice d’arabesques et de lignes brisées.

« Qu’est-ce qu’une vie hachurée ? C’est prendre le train, le bus, le taxi et entendre la conversation des passagers, les interférences, les phrases-lambeaux, les lapsus. »

C’est ainsi, en hachures, à belle allure, pied au plancher, volant tenu main droite, main gauche posée à la fenêtre, que nous sera narrée cette Vie, celle d’un Juan séducteur, brûlant, toujours aux limites, apparaissant sans cesse pour disparaître aussitôt. Un feu-follet, danseur de la noirceur. Du mystère Juan, la disparition nous apparaît bientôt comme la manifestation la plus tangible, la substance même. Juan Fortuna, vu par les yeux du frère, se fait incarnation de l’idée de la fuite. (De la fugue, de la fiction).

C‘est comme l’inverse d’un polar : une sculpture faite de pièces manquantes, un trou où se pencher, pour voir surgir des lumières neuves.

Jean-Philippe Rossignol (par ailleurs nouveau responsable de la Maison Gueffier, à La Roche-sur-Yon), après un inaugural Vie électrique (chez NRF-Gallimard) il y a quelques années, transforme la promesse avec ce deuxième roman aussi électrique que poétique.

Juan Fortuna, de Jean-Philippe Rossignol, éditions Christian Bourgois, ISBN : 978-2-267-02749-5, avril 2015

Journée professionnelle : L’école des loisirs a 50 ans (avec Martin Page, Anaïs Vaugelade et les Enfants Terribles) | jeudi 24 septembre 2015, Saint-Jean-de-Monts

Journée professionnelle : L’école des loisirs a 50 ans

Jeudi 24 septembre 2015, à partir de 13h30, à la Médiathèque Espace culturel de Saint Jean de Monts, 23, boulevard du Maréchal Leclerc, 85160 ST JEAN DE MONTS, Tél : 02 51 58 91 12 Dans le cadre du cinquantenaire officielle de la maison d’édition – voir le site dédié http://50ans.ecoledesloisirs.fr/

« Et quand je réponds « je commence par l’histoire », ça les laisse perplexes. Où est l’histoire ? Dans le texte ? Dans les dessins ? Pour le genre d’albums que je cherche à faire, l’histoire est racontée par le texte et par les dessins, ou plus exactement, entre le texte et les dessins. Quand j’ai une histoire en tête, la première chose que je mets sur le papier ressemble à un storyboard de cinéma, c’est à dire, une suite d’esquisses et de phrases mises en regard. », dit Anaïs Vaugelade dans une belle intervention trouvée sur le web, et c’est ce genre de questions, simples en formulation mais immenses dans leur potentiel de discussion et réflexion, que j’aimerais lui poser. Que j’aimerais leur poser, à elle et Martin Page, des questions de comment qui éclairent mieux que des pourquois. Posons-nous les ensemble ce jeudi d’avril. L’entrée est libre et gratuite. (Guénaël Boutouillet)

En 2015, la maison d’édition jeunesse parmi les plus fameuses (sinon la plus fameuse), aura 50 ans.
Profitons-en pour explorer, avec Martin Page, Anaïs Vaugelade et Thierry Morice de la librairie Les Enfants Terribles (Nantes), quelques facettes d’un immense catalogue, et pour nous pencher avec eux sur leur métier, sur leur art, leur quotidien
Qu’est-ce qu’on imagine, qu’est-ce qu’on raconte et comment le raconte-t-on, en texte et/ou en images, lorsqu’on s’adresse à des enfants ? Quelle importance ce travail revêt-il pour eux ? Quelles spécificités, quelles évolutions de la littérature à destination de la jeunesse ? Quelques questions parmi toutes celles que nous nous poserons, ensemble, en partage.
Cette journée fait suite à celle que nous avions consacrée aux éditions Memo (à l’occasion de leur 20 ans), en novembre 2013. Jeudi 24 septembre 2015, à partir de 13h30, à la Médiathèque Espace culturel de Saint Jean de Monts, 23, boulevard du Maréchal Leclerc, 85160 ST JEAN DE MONTS, Tél : 02 51 58 91 12
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Les invités
Martin Page est né en 1975. Il est l’auteur entre autres de Comment je suis devenu stupide, L’Apiculture selon Samuel Beckett et Manuel d’écriture et de survie. Il écrit également pour la jeunesse. Il écrit parfois sous le pseudonyme de Pit Agarmen. Son dernier roman, Je suis un dragon, est paru en janvier 2015 aux éditions Robert Laffont. Son site : www.martin-page.fr – Il a publié sept livres à l’école de loisirs. J’en ai plusieurs fois parlé sur ce site.


Anaïs Vaugelade est née à Saint-Ouen en 1973. Elle a vécu dans les Basses-Pyrénées jusqu’à dix-sept ans, puis est venue à Paris pour faire de la photo à l’école des arts décoratifs, et, parallèlement, des livres pour enfants à l’école des loisirs. Outre son goût prononcé pour les loups (« Une soupe au caillou » et « L’anniversaire de Monsieur Guillaume ») et pour les crocodiles ( série des « Zuza »), et les cochons (série de la famille « Quichon »), Anaïs Vaugelade interroge comme nulle autre les mystères de la conscience enfantine.  (extrait révisé de sa présentation sur le site de l’école des loisirs – où l’on trouve aussi son imposante bibliographie)


Les enfants terribles, libraires nantais : « Aux enfants terribles, vous trouverez bien-sûr beaucoup de livres (albums, documentaires, bandes-dessinées, romans…) mais aussi une sélection de jeux, des marionnettes, des expositions et surtout cinq libraires exigeants et passionnés pour vous guider dans ce petit monde. » (extrait de leur blog) —– (Journée conçue et animée par Guénaël Boutouillet)

Brigitte Giraud, Nous serons des héros, Stock, août 2015

« J’ai annoncé la nouvelle à Ahmed, qui siffla un grand coup et dit qu’une révolution avec des fleurs, c’était un truc de filles. Il ne comprenait pas plus que moi de quoi il s’agissait. J’ai quand même dit pour mon père, c’était la seule chose qui m’intéressait. J’avais fini par comprendre qu’il était mort à cause de la dictature, mis en prison pour ses idées, mais les causes de sa mort étaient restées floues, une crise d’asthme que personne n’avait enrayée, un peu comme si Bruno avait respiré le poil d’Oceano. Je n’ai jamais demandé où venait l’asthme de mon père : à l’époque, on ne cherchait pas la cause, je sais aujourd’hui que l’asthme peut être déclenché par la présence d’acariens, de cafards, de moisissure, ce qui devait être le cas dans sa geôle. C’était la saison du pollen aussi, il est mort en juin. On ne torturait pas dans les prisons de Salazar, c’est ce que j’avais entendu dire, on empêchait seulement les prisonniers de dormir, on les interrogeait sans répit. C’est cette version que je gardais pour moi, ne pas dormir, et pendant des nuits je me suis empêché de dormir. Personne ne le savait sauf Ahmed, qui comprenait. »

(Brigitte Giraud, Nous serons des héros, Stock, août 2015)

Jamais pareils.
Jamais pareil, et pourtant plus accueillant que le plus familier des foyers.
Jamais pareils, les livres de Brigitte Giraud – mais à chaque fois propices à étonnement nouveau.

Ici, à rebours de la biographie énumérative à l’infinitif de Avoir un corps (précédemment chroniqué), c’est sur le mode d’un récit beaucoup plus « classique » que le livre s’entame. Le point de vue est celui d’Olivio, jeune immigré portugais qui atterrit en banlieue lyonnaise au début des années 70, avant qu’on nomme « sensibles » ces quartiers de relégation progressive des pauvres et des métis. Façon pour Brigitte Giraud de tresser de la politique de plus visible façon que dans d’autres de ses livres (laquelle n’en est jamais absente, pour autant, car « l’intime », le foyer familial, tel qu’elle en dessine les ressorts et relations, « c’est politique »). Façon, ce faisant, de détourner aussi, discrètement, notre attention pour qu’autre chose monte et explose, qu’on ne dira pas.

Je ne dis jamais d’un texte qu’il use des mots justes, tant le qualificatif me semble impropre aux limites comme aux possibles du langage. Ce serait pourtant bien pratique dès lors qu’il s’agit d’évoquer ce que produit la prose de Brigitte Giraud, par son économie exemplaire : une focale resserrée, à stricte hauteur du point de vue considéré, un rejet du surplomb où se poserait un narrateur omniscient, qui maintient son lecteur en grande attention : oui, ce serait bien pratique, facile – mais ce serait une facilité bien réductrice.

Car l’économie Giraud, si elle procède effectivement d’un lent, long, rigoureux, travail de dosage et de retenue du flot des mots, ne produit nulle aridité, mais, au contraire, permet. Permet aux choses et aux idées de se donner à voir (à percevoir) avec grande netteté – la focale est parfaitement réglée (elle est aussi juste que possible, oui, lâchons-le, l’adjectif, juste, à cet endroit plus adéquat), le rendu est net.

Et si cette minutie, cette application mise à rendre possible toutes les apparitions nécessaires, est une constante, un invariant de son travail, ce qui varie le plus, outre le mode d’énonciation choisi, c’est le rythme de l’ensemble – pour, dans cet ensemble, faire spécifiquement varier des teintes, choisir quoi éclairer pour le faire apparaître, choisir quand et comment le faire. Modulation de fréquences.

Cette grande subtilité est ici, aussi, d’une grande habileté dramaturgique : elle est ce qui permet au final d’être si poignant : et le soin apporté à y laisser une part d’ellipse apporte une nuance supplémentaire à ce très beau journal d’une âme.

(P-S. lire un autre extrait du roman  sur mon tumblr faire (800) signes).

(Brigitte Giraud, Nous serons des héros, Stock, août 2015, Collection : La Bleue, 198 pages, EAN : 9782234077591).

nous serons des héros

Faire (800) signes : pourquoi un tumblr de plus ?

FireShot Screen Capture #180 - 'Faire (800) signes' - guenaelboutouillet_tumblr_com

Faire (800) signes

Chaque jour un extrait d’un livre lu ou en cours de lecture. (en complément de chroniques plus longues ici même).

L’avoir si souvent répété en atelier d’écriture ou en causerie périphérique : écrire dépend de ses conditions d’expérience – en même temps qu’écrire change les conditions de l’expérience. Depuis trois ans que ce blog (que j’aime à nommer site, puisqu’il ne se limite pas à cette fonction de journal, qu’il endosse même finalement (trop?) peu) m’anime autant que je l’anime, je cours après cette idée de journal de lecture au jour le jour – et que ce qui s’appelait collecte, initialement, a poussé par le milieu, s’est auto-engendré, a mué en un exercice de critique poussée – aussi poussée qu’il m’est possible. Les feuilles volantes, les post-its initiaux sont devenus des articles longs. Pendant que la pile de livres lus monte, toujours, plus haut vers le plafond. Et, à la fin de cet été de lectures ravies et gourmandes (avec une double entorse du pied droit, ça aide il faut dire), voyant arriver la date de parution des dits livres, et les échéances de retour au travail (celui qui paie les béquilles et les huiles de massage de la malléole, l’alimentaire, quoi), en même temps que voyant s’écrire toujours jamais assez vite les chroniques du Manon, du Giraud, du Enard… il me fallut faire signal, au moins, pour l’instant, en attendant plus.

Et tumblr, format hyper-léger, est ce qui sied à cette fugue-là : un court extrait + une photo de la couv – une photo perso, du livre là où je l’aurai (en partie) lu, avec variations, donc,  légèrement fictionnelles – ceci afin de ne pas inonder de photos de ma chambre  coucher. Le Markowicz, par exemple,  je ne lis pas qu’au jardin, je le lis : partout.

(Et j’y retourne)

(Et j’y prends d’autres notes).

Faire (800) signes, c’est donc à suivre : ici.

Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, éditions Verdier, août 2015

«(…)

prochant prudemment de son passé tel un archéologue qui fouille et retourne la terre à la recherche de vestiges ou de menus indices, interrogeant dans un ressassement insensé les couches superposées du temps afin de remonter à sa surface d’infimes trésors ou de petites reliques privées qui n’ont de valeur significative que pour celui qui les exhume, découvrant que des pans entiers de l’édifice se sont écroulés, ont été endommagés ou irrémédiablement détruits comme à la suite d’un bombardement ou d’une terrible catastrophe, ce phénomène, outre l’érosion naturelle et communément partagée par chacun, étant très certainement en corrélation avec l’usage abusif et combiné de psychotropes et de boissons alcoolisées, mais peut-être aussi ayant des causes plus profondes, plus secrètes et par conséquent plus difficiles à élucider, se retrouvant donc, malgré ses laborieux efforts, avec un corpus composé d’une série de moments sans cohérence chronologique, sans lien logique entre eux, comme morcelé et suspendus dans le vide, arbitrairement reconstitués et qu’aucun fait tangible ne permet de confirmer, oscillant dans un espace intermédiaire entre la réalité et la fiction : morceaux de gestes figés et d’objets sans suite, questions dans le vide, phrases inachevées, séquences sans début ni fin, instants désordonnés, série discontinue, mobile, fuyante, de différentes péripéties, scènes d’autant mieux gravées dans la mémoire qu’elles sont insignifiantes, fragments dépareillés dont les bords incertains ne s’adaptent pas les uns aux autres, épisodes confectionnés et arrangés en associations fortuites ou saugrenues dans une écriture qui change, bifurque, se retourne, maquille, altère, invente, amplifie ou atténue, certains détails comme exagérément grossis par un effet de loupe tandis que d’autres sont inexplicablement confus ou inexorablement effacés, les visages demeurant par exemple pour la plupart indistingables et flous, comme recouverts d’un léger voile transparent ou enveloppés d’une sorte d’émanation vaporeuse pareille à une aura ; (…) »

(Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, éditions Verdier, août 2015)

Difficile de couper, dans ce texte, ou plutôt : difficile de ne pas se conformer aux coupes telles que les a élaborées l’auteur.

En effet, ce roman de fragments, premier du poète Manon (poète dont j’ai souvent parlé par-ci ou par-là, roman dont remue.net avait publié les prémisses), est d’emblée extrêmement frappant dans son apparence, régi par une structure singulière – laquelle, on le verra, est autant la marque de ce saut, de cet aller vers l’ampleur dont Extrêmes et lumineux est le résultat, que la conséquence logique d’une évolution de son phrasé poétique durant ces dernières années. À la fois résultante et continuum, cette machine de mémoire et de langue fait roman, sans rien amoindrir de cette douce puissance constitutive de la poésie de Christophe Manon.

Construit en fragments incomplets, débutés et clos au milieu d’un mot (et ce sont ces mots coupés qui font jonction entre chacun des fragments dissemblables), le livre parcourt une mémoire – des mémoires : moments d’ivresse, de violence, d’extrême sensualité, photos de groupe dont on ne sait plus les noms des sujets, versos de cartes postales sans lien familial nommé…Le point de vue est d’enquête, comme les éléments d’Histoire, récurrents, d’un théâtre ambulant qui fit la gloire familiale avant dispersion et mise au clou, semblent en attester.

Mais l’enquête elle-même n’annonce ni son objet ni sa méthode, elle les cherche en les formulant. C’est comme d’ouvrir un coffre, au grenier, d’y trouver des archives, en leur désordre initial, et de s’y perdre en tentatives de classement qui toutes successivement s’annulent dès qu’une autre piste, une nouvelle possibilité, surgit : car c’est ce regard rétrospectif seul qui confère à l’archive son statut : ce qui s’amoncelle dans un coffre (dans une mémoire), c’est du tout-venant, de la vie même, de l’en-cours : quel album-photos familial saurait n’être pas incomplet ?

Composé d’une seule phrase, ourlée de méandres, innervée de boutures, d’embranchements, de reprises, d’hésitations (les ou bien abondent), d’une étrange évidence, le texte joue de tous les ressorts rythmiques (voire typographiques, comme dans l’usage de ces blancs qui rapiècent les monologues intérieurs) pour unir ces contraires, assumer allègre cette dimension quasi-oxymorique, apparemment paradoxale, annoncée dès son titre : certes l’adjectif extrême ne constitue pas le contraire de lumineux, mais leur association est contre-nature autant qu’évidente dès qu’inscrite par Manon.

C’est aussi toute l’efficacité de cette structure formelle qui opère : la coupe est nécessaire, pour retrouver un semblant de souffle, sans que cesse le vertige – mais l’ourlet fait au sein même du mot final vous relance aussitôt, lecteur, dans la nouvelle direction prise : vous vous dirigez en ces méandres, avec une implacable lenteur, comme en un jeu de plateformes hypnotique, opiacé.

Ce principe de coupe, annonçais-je, est continuité de sa poétique, de son geste – et notamment la lecture publique, telle qu’il l’a envisagée ces dernières années, augurait cette chute en milieu de phrase : des extraits de l’éternité ou de qui-vive (deux livres essentiels, parus au dernier télégramme, reconsidérés rétrospectivement comme pièces d’un même cycle ), audibles sur remue.net, produisait un effet extrêmement singulier, un appel, une coupe brutale autant que la nécessité de relance. Sans en être le décalque, puisque les fragments sont bien plus longs ici, que ne l’étaient ses paragraphes-poèmes, cette structuration en est une rémanence – et témoigne de cette si fertile ambiguïté.

Le miracle si particulier de ce livre magnifique, c’est de parvenir à cheminer dans cette étrange indétermination. D’énoncer du collectif, sans nous, ni je : ce tombeau-là, ces fantômes, ces aïeux, sont nôtres : leurs vies minuscules leurs sont restituées dans leur unicité, en même temps qu’anonymisées pour nous être offertes.

Et le chemin, réel ou fictif, emprunté par le narrateur Manon dans ses archives, concrètes ou imaginaires, est ainsi rendu nôtre.

(Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, éditions Verdier, août 2015, ISBN : 978-2-86432-805-6)

Rencontre avec Martin Page, Saint-Jean-de-Monts, samedi 8 avril 2015 (vidéo)

[Rencontre avec Martin Page, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 8 avril 2015]

De Martin Page j’ai eu plusieurs fois l’occasion de parler par ici, comme du grand « fictionneur » qu’il est, passé maître en détournement de zombies – mais le maître en fiction sait d’en servir pour des choses à propos du monde réel, et son essai « manuel de survie » le disait également très bien. Lire Martin Page, c’est aussi une reconquête des substantif « fantaisie » ou « imaginaire », réincorporés au coeur de la matière littéraire. Nous parlons de tout cela durant cet entretien réalisé au printemps 2015. (N’hésitez pas à monter le volume, la captation est un peu « juste »). A lire ci-dessous, une reprise augmentée d’une chronique de « Je suis un dragon », écrite pour (et publiée par) mobiLISONS, le magazine de Mobilis (dont j’ai la joie d’assurer la coordination éditoriale depuis ses récents débuts, en mai 2015).

Partie 1.

Partie 2.

Je suis un dragon, Martin Page (Robert Laffont, janvier 2015)

(reprise d’une chronique initialement parue sur mobiLISONS, mai 2015)

Martin Page, romancier prolifique (publié longtemps au Dilettante, puis à L’Olivier), originaire de Paris et installé à Nantes depuis quelques années prend un grand plaisir à s’affranchir des assignations et chapelles, à se jouer des genres, voire, comme ici, à jouer du genre pour y nicher son goût de la fiction.

Avec son double Pit Agarmen (en fait un pseudonyme très vite, et volontairement, dévoilé – les deux patronymes sont d’ailleurs en regard sur la première de couverture), il s’efforce de hisser le fantastiques hors du ghetto « page-turner pour ados » où souvent on le cantonne. La Nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai lu 2014) était une habile variation sur la figure du zombie ; Je suis un dragon constitue un bel hommage, autant qu’une habile critique, des super-héros.

Il s’agit en l’occurrence d’une super-héroïne – façon aussi pour Martin Page de ne rien céder de ce qui le constitue en tant qu’homme et auteur : un solide humanisme, doublé d’un féminisme à toute épreuve.

Margot est une enfant timide et solitaire, brutalement rendue orpheline, dont l’étendue des pouvoirs se révèle à l’orée de l’adolescence, face à la brutalité du monde social. L’armée, les services secrets, les pouvoirs politiques, se disputent les faveurs de celle qu’ils considèrent comme une arme absolue, tentent de canaliser cette immense force qui est la sienne – mais l’adolescente, se sentant enfermée, puis trahie, prendra un tout autre chemin, pour affirmer sa singularité : celle d’une jeune femme comme les autres, c’est-à-dire : unique.

Et l’art de Page/Agarmen est grand, pour ainsi jouer sur deux registres simultanément : tout est frontal, et les lecteurs friands de blockbusters seront servis, tant ça explose et accélère aux moments-clé ; et tout est subtil, possiblement métaphorique.

Ainsi le mot d’ordre de Margot, son viatique, emprunté à Nabokov, fait-il écho aux thèmes et principes de celui qui fut également, il y a quelques années, l’auteur d’un excellent Club des inadaptés, à l’école des loisirs : To be kind, to be proud, to be fearless. Douce, fière, et sans peur, est donc Margot – et fort stimulante, la lecture de ce roman.

Je suis un dragon, Matin Page, Robert Laffont Collection Médium (2015) EAN13 : 9782211216203 Prix : 14 €

La moindre des choses, du collectif MTx (éditions Bardane, 2015)

(Chronique initialement parue dans le magazine mobiLISONS, juin 2015)

La moindre des chosesUne belle manufacture du texte, des objets, d’art – en partage.

Amaury Da Cunha, Fond de l’œil (éditions du Rouergue, collection la brune, mai 2015)

« La photographie envahissante

 La photographie me touche, m’obsède, m’agace – elle est devenue tout à fait envahissante sur plusieurs fronts : elle me fait gagner ma vie (je suis dénicheur de clichés pour un quotidien) et elle rend aussi mon existence supportable grâce aux photographies que je prends en marge des journées de travail.

Comment ces figures dérisoires, mensongères et rêveuses, ont-elles gagné une telle importance ? Pourquoi donner une place aussi cruciale à des petits bouts de papier ou à ces images prisonnières d’écran qui montrent le monde autant qu’elles le manquent à chaque fois ? »

 La question est vaste et insoluble ; mais elle est aussi ce qui produit ce livre et qui permet à l’art du photographe Amaury Da Cunha de se perpétuer (et ainsi, dit-il au-dessus tout simplement sans afféterie, de rendre son existence supportable). La question vaste, oui, au moins double, du comment et du pourquoi la photographie, est au moins doublement insoluble, elle l’est multiplement ; elle est pourtant posée, rejouée, affrontée à chaque parcelle de ce livre – appelons-les oui, des parcelles, ces unités de deux ou trois pages, car il s’agit ni de chapitres ni de poèmes, mais un étrange découpage faisant courir ces courts textes (centrés verticalement) sur plusieurs pages quand un typographe radin ou peu imaginatif les ferait tenir sur une seule.

La question de la photographie – tellement polymorphe chez Da Cunha, dont elle constitue le(s) métier(s), artistique et alimentaire, mais également l’obsession, ainsi qu’une tradition familiale – puisque multiple, est multiplement appréhendée. Les possibles réponses sont nombreuses, fuyantes, divergentes :il n’y a pas de pot-aux-roses ; il y a des pots épars dans un champ de roses ; il y a des vivants et des morts (les ancêtres photographes, le frère tragiquement disparu ; les fantômes de chacun) ; il y a des usages et des pratiques, distingués même en leur porosité ; il y a des technologies invasives, et fertiles lorsqu’on les prend à rebrousse-poil :

 « Ces images cachées

 Sur Google, grâce à la fonction Who stole my pictures, on peut pister toutes les occurrences d’une même photo sur la Toile, ou découvrir des visuels de la même famille.

Je ne comprends absolument pas comment cela marche, mais le résultat est sidérant : le logiciel identifie sans doute le sujet de la photo (un portrait, un paysage), la dominante de couleur et la densité de lumière, et il propose des images quasiment identiques à l’original.

J’ai fait quelques essais concluants avec des images qui ne m’appartenaient pas, mais, lorsque j’ai voulu « jouer » avec les miennes, je me suis heurté aux limites de ce gadget.

Mon image d’une femme recroquevillée sur un lit donne naissance à des suggestions bizarres : beaucoup de chats, quelques oiseaux aussi, un corbeau.

Le visage sombre d’une ancienne amoureuse sur son lit, éclairée par un réverbère de la rue, se transforme en une tête de poupée de cire.

Si je décide de prendre cette recherche au sérieux, elle révèle pour moi certaines « essences » virtuelles qui constituent un inconscient photographique peuplé de fantômes, de peintures gothiques et de petits animaux morts. »

 Cette façon de chercher le « gremlin », le bug dans la grande surface (à entendre littéralement : la vaste surface d’images qui font tapisserie infernale et infinie), me rappelle par exemples certaines des circulations chères au Général Instin : comment une photographie commémorative d’une stèle, tavelée par le temps, ouvre brèche à l’activation/réactivation, de tous les spectres potentiels ; comment le mésusage volontaire des technologies (celles-ci notamment, des reconnaissances digitales d’images) renverse leur apparent absolutisme. Ces modes de hacking léger dont use Amaury Da Cunha pourraient constituer une Ludique de survivance face à l’ensevelissement sous les images – ou, pourquoi ne pas inventer la Luddique, en mémoire des Luddites qui se soulevèrent contre les machines, en pleine révolution industrielle – laquelle va de pair avec l’intuition, l’essai puis l’essor de la photographie – divagation depuis ce texte, qui demeure ouvert (comme la mise en page aussi le suggère).

Un texte, un livre, empreints de cette qualité rare : celle d’être autant criblé d’espaces où se perdre, divaguer ; que constitué de rapports extrêmement délicats et précis sur l’état d’être au monde – dont le fait de voir demeure une preuve, si trouble et mystérieuse soit-elle.

Amaury Da Cunha, <em>Fond de l’œil</em> (éditions du Rouergue, collection la brune, mai 2015), ISBN-10: 2812609168, ISBN-13: 978-2812609169) / Voir aussi le très beau travail photographique d’Amaury via son blog saccades

 

 

L’immeuble qui avait le vertige, de Coline Pierré (éditions du Rouergue, 2015)

(Chronique initialement parue dans le magazine mobiLISONS, juillet 2015)

Un ouvrage jeunesse qui, comme les meilleurs du genre, allie une idée folle et une profondeur d’analyse des plus enviables.

Un immeuble qui aurait le vertige ? C’est une image, une métaphore ? Oui – et puis non, tout autant. Il est permis de l’entendre au premier degré, le titre de ce court roman à destination des préados, signé Coline Pierré, jeune auteure basée à Nantes.

En effet, l’immeuble neuf, de vingt étages, dans lequel s’installent la jeune Hannah et ses parents est animé. Animé, et donc : angoissé. Oui, car, quelle serait une vie sans tremblement, sans peur, sans émotion ? Quelque chose d’aussi triste qu’un programme immobilier peut-être…

Or, cet immeuble-là n’est pas un simple bloc posé parmi d’autres blocs, il est doté d’une âme, en bonne logique, puisqu’on lui a donné un prénom : il s’appelle Hector, en mémoire du chien mort du maire de la ville.

Hector est donc haut, spacieux, élégant et confortable, se disent-ils tous, habitants et voisins… jusqu’à ce grand tremblement qui le prend. De régulières et fortes secousses s’emparent de lui, l’ébranlent de la base au sommet. Nul ne parvient à les expliquer ; un bataillon d’experts se relaie, invoquant les esprits comme la science, sans jamais avancer une explication qui se tienne.

C’est la sagace et impertinente Hannah qui fera preuve d’assez écoute et d’imagination pour inventer ce vertige bien réel. Il faudra alors s’armer de courage et de solidarité pour trouver une solution acceptable et confortable pour tous.

On ne la dévoilera pas, mais ce remède fait une belle métaphore, doucement et subtilement politique – et repose aussi, dans un sourire, en douceur, sans avoir l’air d’y toucher, quelques questions relatives à nos vies ensemble, aux espaces où on les loge.

Coline Pierré, L’immeuble qui avait le vertige, Editions du Rouergue jeunesse, collection Dacodac, illustration de couverture de Loïc Froissart. Sorti en avril 2015, ISBN

Liens :

Le site de l’auteure, Coline Pierré

Le site de l’illustrateur, Loïc Froissart

Raymond Penblanc, Phénix (Christophe Lucquin éditeur, 2015)

« La nuit est comme la neige, faussement silencieuse, on dirait que le noir et le blanc sont pareillement traversés d’un fin réseau de veinules et de nerfs, et que tout ça se froisse d’un rien. La nuit est invisible. Ce qu’on ne peut saisir avec la main on ne peut s’en emparer non plus avec les yeux. Quand j’étais petit, je croyais que la nuit possédait un corps. A cet âge, je pouvais facilement la toucher la voir. Quand on est enfant, on vit dans la lumière, et on se dit que là où la lumière s’arrête commence aussitôt la nuit. Quand j’étais enfant, je léchais la nuit derrière le carreau froid, tout en prenant soin de ne pas ouvrir la bouche et de ferme les yeux pour l’empêcher d’entrer. En même temps, je pouvais rester des heures à la contempler derrière la vitre, comme à l’imaginer se dilatant au fond de mon cerveau. Si j’ai frappé le carreau avec mon poing, ce fut davantage pour chasser cette nuit de mon crâne, comme on chasse un démon, ou une idée noire. »

(Raymond Penblanc, Phénix, Christophe Lucquin Éditeur, mai 2015)

Le garçon qui parle, nous livrant sa vision onirique du monde alentour, qu’il traverse comme on traverse une succession de miroirs, est un collégien de la campagne, d’une campagne qui n’est pas plus située géographiquement que le récit ne l’est historiquement – que j’ai, durant une longue part de ma lecture, comme post-datée, l’imaginant des années 60, tant aucun marqueur d’époque n’est donné, tant aussi la ville est absente.

Cette campagne, qui environne le garçon (qui se fait appeler Perceval), est un tout, une infinité minuscule, où déployer toute la fantasmatique des pulsions et perceptions adolescentes. Lesquelles sont ici incandescentes, qu’elles soient de nature mystique (qui gouverne Perceval, désireux de communion et de ferveur sacrée), ou sexuelle (dont son grand frère Roland s’accapare le monopole) : tout ici du réel fait fiction, tout du rêve ou de l’imaginé résonne dans les corps et agite le vivant.
Au gré des visions du jeune garçon, nous naviguons entre effroi, espoirs et délices. Ses amitiés avec d’autres parias potentiels, comme lui trop singuliers pour ne pas s’attirer les foudres des butors, sont extraordinaires de possibles (l’un de ses deux amis, un arabe, lui fait découvrir la littérature, via Jarry et son Ubu, avant de s’en retourner au Maghreb ; l’autre est un géant mutique qui sculpte des statuettes animistes dignes du meilleur de l’art brut) ; elles permettent surtout de tenir et de traverser cette année, saison après saison (lesquelles découpent le roman en quatre chapitres) ; de se tenir droit pour passer à travers les humiliations ordinaires que souhaitent lui infliger ses congénères collégiens.
C’est, en somme, un roman de formation – spirituelle, charnelle, familiale – mais où rien ne se déroule comme attendu, où la surprise nous attend à chaque phrase. Les dites phrases sont brèves, d’une poésie oblique, et s’accumulent pour faire dévier sans cesse le récit de son axe, déréguler toujours un peu plus notre appréhension de la réalité environnant Perceval. Il y a aussi des pommes et leur apport charnel, un arbre mort, des balles de jonglage : il y a des multitudes d’apport magiques du réel dès lors qu’on en considère les puissances.
Un roman dont le mystère ne se déflore pas ni pendant ni après la lecture, dont le charme épaissit dans le même temps. Une belle découverte, tant de Raymond Penblanc (qu’on avait déjà lu dans le corpus Instinien de remue.net), que de son éditeur Christophe Lucquin.

(L’éditeur Christophe Lucquin traverse des difficultés passagères ; il faut saluer ce travail, son soin et sa singularité, l’aider. Une collecte via ulule est lancée, en bonne voie d’aboutir, mais un peu d’aide encore est nécessaire. Ici).

Raymond Penblanc, Phénix, Christophe Lucquin Éditeur, mai 2015, EAN : 9782366260403, ISBN : 9782366260403

Puissances de la fiction : Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Helium / Des lions comme des danseuses, éditions La Contre-allée, 2015

« Puis tout le monde était furieux donc personne ne pouvait s’en rendre compte, et nommer la chose, mais voilà : l’Europe était en train de devenir gratuite. Un cercle vertueux était enclenché qui pourrait amener les chefs à débarrasser leur propre culture de toutes les traces de la rapacité européenne. Si l’Europe devenait gratuite, il y avait fort à parier, étant donné les rapports infinis existant entre les deux continents, que l’Afrique ait elle aussi à brûler certaines idoles, dont le dieu Pognon ; à réapprendre une certaine gratuité. Une chance : ce dieu-là était chez eux nettement plus jeune, ses racines étaient peu profondes, elle seraient faciles à extirper. Ce qui n’était pas le cas de l’Europe, loin de là. Mais pour lent qu’il soit, le processus semblait irréversible. Elle était en train de devenir gratuite et c’était vertigineux. Cette gratuité, une certaine ligne de son histoire, en sommeil pendant longtemps, y menait maintenant sans barguigner. »

(Arno Bertina, Des lions comme des danseuses , La Contre-allée, 2015)

D’Arno Bertina, on loue souvent –comme j’ai moi-même eu plus d’une fois l’occasion de le faire – la qualité réflexive du travail, dont est saluée l’extrême intelligence (au sens le plus concrètement étymologique du terme, celui de mettre en lien des choses qui ne l’étaient pas ou ne la savaient pas, et à qui ça manquait). Au risque d’en faire un motif enfermant, un résumé-bientôt-poncif comme la machine informationnelle aime tant à en produire. Mais cette qualité méta-romanesque, cette vivacité analytique sont réelles, effectives : oh, comme j’ai pu par exemple en goûter la saveur, logé à cet avant-poste que fut de m’occuper de son journal de résidence en ligne, durant sa résidence à Chambord, en 2012 (le blog https://sebecorochambord.wordpress.com/ a été sanctuarisé par Ciclic, lisez-le, c’est de belle tenue). Il ne faut pas pour autant, se priver du plaisir de les lire, ses fictions. En voici deux occasions simultanées. Tout d’abord, Des lions comme des danseuses, aux excellentes éditions de la contre-allée (et dont l’extrait figure ci-dessus). Ici encore, dans cette novella parue en mars 2015, la réalisation d’une Idée est au centre ; et cette possibilité politique (citée ci-dessus), d’une gratuité du Bien Commun, instaurée par un renversement des rapports patrimoniaux et juridiques avec l’Afrique, si elle constitue une belle inversion du réel terrifiant dont l’information nous parvient chaque jour (où l’Europe, non, malheureusement, n’est pas gratuite, pour les Africains, loin s’en faut), est ici amenée à nous, apportée par l’auteur et son écriture, selon une voie singulière – et extrêmement habile. C’est le mode de la fable que choisit Bertina pour rendre admissible sa spéculation logique : l’entame se fait même sur un ton brièvement réaliste (ou du moins, dont le récit se voit jalonné de juste ce qu’il faut d’éléments de détail contextuels pour « faire vrai »), qui prend par la main le lecteur de récits (qu’ils soient fictionnels ou journalistiques), lui montre la lune, en dessine les contours du doigt – tout en le menant toujours ferme de l’autre main, dans l’enchaînement des faits, qui sont autant d’idées. On ne résumera pas cet enchaînement, ce serait gâcher le plaisir, et puis le livre est court : je l’ai pour ma part déjà dégusté deux fois. Pour vérifier ? Pour revenir, aussi. Pour suivre à nouveau cet arc, cet impeccable mouvement logique, réjouissant également par la joie pleinement politique qu’il procure. Comme une symétrique, un versant optimiste de ce Rapport w (inculte), signé Emmanuelle Heidsieck que j’avais tant aimé en 2013. Où comment la dérive logique depuis un aspect des rapports politiques, juridiques, institutionnels, régissant notre monde, produit une fiction rénovée. Et c’est épatant de le constater, à quel point fiction et idées s’épaulent, ici, s’augmentent réciproquement, se permettent. Application au domaine de la fiction littéraire de la volonté d’émancipation qui semble régir l’écriture de Bertina – et ce, à plusieurs échelles, celle de la phrase comme de la construction du livre, de la thématique comme des motifs. C’est hyper simple – a priori. L’enchaînement est implacable et logique. Mais c’est in-résumable sans tout re-raconter – sans relire donc – ce dont , on ne se privera pas, répétons-le. Et l’invention d’une fable (pas d’un roman, à thèse, dont les personnages seraient les marionnettes du démiurge narrateur) n’est pas une mince affaire, les plus grands auteurs de « jeunesse » le savent bien. Et c’est surtout formidablement stimulant pour le lecteur, doublement émerveillé, de ce qu’on lui raconte en même temps que de ce que cela permet. Une évasion extrêmement féconde. Et cette fiction, cet art de la fiction, on en saisit aussi la mesure face à la version remaniée de son anti-biopic de Johnny Cash, J’ai appris à ne pas rire du démon, paru en même temps aux excellentes éditions Hélium, dans leur toute neuve collection Constellation, qui accueille également Alban Lefranc et Didier Da Silva. Titillante frustration que de ne pouvoir se faire généticien textuel amateur, et se saisir du texte originellement paru chez Naïve, pour mesurer l’écart entre les deux versions : car Bertina en a retravaillé chaque phrase ou presque. La structure ternaire demeure la même que dans la V1 du livre : 3 parties pour 3 zooms sur Cash à une période différente de sa vie de légende : le weird représentant de commerce originel, l’icône en sa déchéance ; le grand chanteur agonisant – vu pour chacun des chapitres par un rapporteur autre, qui constate pour chacun d’entre eux ne saisir qu’une part demeurant mystérieuse, opaque du personnage. Le livre contient donc une critique des fictions officielles, du grand storytelling contemporain, contestées depuis l’échelle 1, à « hauteur d’homme », pourrait-on dire si l’expression n’était pas épuisée, et surtout qu’il s’agit pour Bertina de faire avec une conscience et une identité revendiquées comme multiples (en leur point d’origine) et parcellaires (en leur point d’arrivée). Faire fiction depuis, au sein de, avec et contre le storytelling alentour, est un possible, est un devenir acceptable de la littérature. Encore faut-il s’en donner les moyens, d’accepter de se faire fabuliste déniaisé, donc, forme de démiurge faible, ou dégradé (et conscient de l’être). Et l’on entendra bien, dans le passage cité ci-dessous, que les moyens nécessaires sont ici, aussi, ceux d’une langue mouvante, mouvante car, vivante, chatoyante, langue inventeuse, langue animale :

« Ce sont les pionniers protestants qui ont drogué Cash. Je voudrais lui dire « tu as souffert dans ton corps des valeurs que tu dis belles, importantes », mais il refuserait cette lecture-là, par humilité, pour ne pas s’éloigner de ce qu’il a été, aussi, ne pas se sentir encore plus seul car déjà la solitude appuie efficacement l’œuvre de la destruction. Ne pas devenir le christ inférieur des pionniers et de ceux qui achèteront bientôt, dans les boutiques du mont Rushmore, ces stetsons « Johnny Cash » dont ils se serviront pour protéger un crâne plein de merde, plein de récits édifiants et de rencontres avec les pères de la nation alors qu’il n’y a pas de rédemption, et pas de descente aux enfers – que des histoires tournant en boucle sur elles-mêmes jusqu’à s’écrouler ou exploser ; des forces, des spirales qui vous portent et vous transportent un temps, avant de vous jeter à terre, aucune d’entre elles n’étant à lire dans la continuité d’une autre ; ces histoires ne sont pas prises dans une logique, ce sont des forces ou des effondrements et non un récit ouvert par une scène d’exposition menant à un climax et jusqu’au dénouement. Le moi est une fiction, Johnny le sait, écrite par des géomètres et des plombiers, c’est-à-dire des voyous, des as de la résolution, des champions du plan orthonormé. »

(Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Helium

Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Helium / Des lions comme des danseuses, éditions La Contre-allée, 2015, ISBN9782917817346

De Tanguy Viel, de ses abysses, essais, et autres pensées à classer – Icebergs, une série de texte sur ciclic-livres

(Intégrale du cycle de conférences à l’écoute).

Tanguy Viel est un auteur dont je suis le parcours, de longue date, et parfois d’assez près, pour avoir pu, à plus d’une reprise, me faire éblouir de la brillance de sa pensée, toujours en route, en mouvement. (Souvenir de cette proposition de résidence, à La Roche-sur-Yon, formulée en 1999 sur les conseils de Léa Toto, à laquelle il nous répondit à main levée, dans l’après-midi, par fax, en trois paragraphes calligraphiés à même une table de bistrot, évidemment singuliers, évidemment pertinents).

Tanguy Viel écrit des romans extrêmement réfléchis (ce qui parfois agace, parfois lui est reproché), extrêmement intelligents – mais dont celles et ceux qui observent, accompagnent, l’évolution de cette écriture, et dont lui-même sans doute, savent qu’ils ne suffisent plus ; et que cette pensée évolutive, en elle-même romanesque (=en incessant mouvement, trépidante même parfois), gagnerait à trouver, elle aussi, son livre (=sa forme, son architecture, son endroit où advenir), plutôt que d’infiniment se soumettre à retrait, correction, réévaluation compte plus les retraits successifs de Viel, de la suppression de son site web début 2000, jusqu’à cette conférence de La Baule en 2013, si complémentaire de celle de Stéphane Bouquet ici évoquée, et qui n’est malheureusement plus en ligne (lisez-en quelques mots grapillés et twittés au vol à l’époque).

Ciclic, agence du livre et de l’image en région Centre (avec qui j’ai la chance de parfois travailler), par l’entremise de Yann Dissez (avec qui j’ai la chance de souvent travailler), ont eu la judicieuse idée de proposer singulier un chantier à l’écrivain : une sorte d’essai en feuilleton. Intitulé Icebergs, il s’agit, selon ses propres dires en introduction, d’«une série de réflexions sur l’écriture, de promenades dans les allées d’une pensée qui tourne et vire, une pensée à vrai dire obsédée par les formes qu’elle peut prendre dont, justement, l’écriture. Cette pensée inquiète se demande surtout comment les autres, tous les autres, ont fait avant elle. »

Le format est le suivant : chaque mois, une lecture (aux Temps modernes, Orléans) ; enregistrée et livrée, le mois suivant, sur le site de Ciclic livre. Façon de faire, au moins, deux choses en même temps : de cette réflexion se nourrir, en même temps que les auditeurs présents aux lectures, et permettre en un second temps que les non-orléanais (nous sommes un quelques-uns, oui) s’en saisissent également ; et de cette réflexion faire livre, laisser trace, a contrario du penchant mélancolique et à-jamais-insatisfait de l’auteur (dont il parle, d’ailleurs, dans un de ces épisodes) : faire avec et contre son gré, et, ce faisant, faire exister cette forme écrite, qui fut par lui nommée, en prémisses, un presque-livre. C’est permettre à ce presque d’exister en tant que texte avéré, puisque : édité, puisque : lu.

J’ai dit plus haut que je travaillais parfois pour Ciclic, et chance : je suis chargé de lire ces textes quelques jours avant leur première publication (à haute voix, aux Temps modernes), pour en faire l’annonce, sur le web et les réseaux. Seront agrégés ici même (et repris, a posteriori), ces teasers épars, et avec eux les liens utiles, vers le texte, et l’enregistrement, de sa lecture par Tanguy.

Deux autres ressources le concernant : ce magnifique récit d’expérience de sa résidence à Clichy-sous-Bois, par Sylvie Cadinot-Romero, et évidemment les pages consacrées à ses livres sur le site des éditions de Minuit.

Tanguy Viel, Icebergs #1 « La vie aquatique »

Durant cette première lecture, à la fois introduction et texte plein, augurant du ton et de l’esprit la forme que prendront ces essais flâneurs, il est question du caractère maritime des livres, et Tanguy Viel se demande ici plus précisément quelle forme (un poisson, une algue ?) peut prendre cette vie aquatique du texte. Mais il est aussi question de boxe et de cinéma, du nom des plantes, d’écriture en marche, de Montaigne et de Cicéron (et de Sebald, et de quelques nombreux autres encore). Cette promenade entre les formes et les idées se fait nonchalante, en optimiste, dans ce qui constitue pour lui“un certain projet d’écrire […] : celui de se tenir au plus près de sa propre pensée, celui de s’accompagner soi-même dans une vérité fluviale et toujours neuve qui serait aussi, en dernière instance, la possibilité de se constituer.”

(Icebergs #1 « La vie aquatique » : le texte et la lecture, chez ciclic livre)

Icebergs #2 « Dans les abysses »

Nous avions quitté Tanguy Viel, à l’issue de sa “Vie aquatique”, séance inaugurale de ce cycle de lectures (à écouter ou à télécharger ici), en compagnie de Paul Valéry, face à l’incendie d’un magnifique trois-mâts, dont l’épave était coulée pour rejoindre les hauts-fonds. “En matière abyssale, nous en savons peu sur la vie des gouffres”, pose-t-il en introduction de cette deuxième promenade, qui, en scaphandrier de l’âme humaine, le voit s’intéresser aux diaristes les plus extrêmes et incontrôlables, les Henri-Frédéric Amiel ou Robert Shields, postés “dans cette mince plage qui sépare l’écriture de l’œuvre” (Roland Barthes). La mélancolie, problème littéraire récurrent et insoluble, qui l’a occupé déjà un moment, nous raconte-t-il, est aussi ce qui le travaille en parcourant la maison de Descartes (après avoir visité celle de Montaigne lors de sa première promenade). Il s’agit encore, toujours, de se questionner, lucide et souriant face aux gouffres avec lesquels Henri Michaux (comme Antonin Artaud) tenta de faire connaissance.

(Icebergs #2 « Dans les abysses » : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #3  “Point à la ligne”

« Je crois qu’il est temps de quitter ces territoires sans espace, où l’espérance se mire dans la perversité », annonce Tanguy Viel à l’orée de ce troisième volet, ce pour éviter d’en parvenir à ce point de mise en abyme que redoutait Pavese, celui où « où, avant même de composer un poème, (il) en esquisserait l’étude critique ». Et, pour amorcer un mouvement et ne pas se pétrifier sur place, Tanguy Viel de hisser les voiles pour prendre la route des Amériques, tissant au passage un malicieux lien, par synchronicité, entre l’avènement de la méthode de pensée de René Descartes et le départ du Mayflower vers le nouveau Monde. Et sur les bases d’une comparaison amusée et subtile entre deux manières, européenne et américaine, de voir et faire littérature, c’est tout un rapport au monde que questionne Viel, des embardées de Kerouac aux visions de Virginia (Woolf), en un bel éloge, certes contrarié, du lâcher-prise.

(Icebergs #3 “Point à la ligne” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #4 « VISIONS »

« C’est que l’échelle à l’intérieur de soi n’est pas du tout la même qu’à l’extérieur. A l’intérieur, ce sont les lois célestes qui régissent les idées. A l’extérieur, c’est plutôt de la physique nucléaire. » Ce mouvement, presque pendulaire, entre intérieur et extérieur (comme entre grands espaces américains et pages blanches européennes, dans l’épisode précédent), une unité et dispersion, qui se poursuit à l’échelle du feuilleton ; cette oscillation entre dedans et dehors multiples, s’intensifie dans cet épisode. Tanguy Viel, questionnant sa propre propension à ne pas entamer (et moins encore finir) certains chantiers d’écriture lorsqu’il en il a fait l’annonce à autrui, continue sa promenade, entre les monticules impossibles du facteur cheval et le Paradis de Dante, entre « poétique » et « psychologie » (les guillemets sont de lui), entre l’ouvrage du tailleur et celui du maçon. « Il faudrait réfléchir sérieusement à la question, il faudrait prendre un temps pour entrevoir, chez chaque écrivain, chaque artiste, ou bien ce qu’il a de drap ou bien ce qu’il a de pierre, en durcissant pour l’exercice ces deux tendances supposées de l’esprit. » C’est ce qu’il fait en ce quatrième volet d’une promenade qu’on se réjouit de continuer à ses côtés.

(Icebergs #4 “Visions” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #5 «Vivre avec les serpents»

Ce cinquième « iceberg » aurait pu s’appeler « Penser / Classer », du nom d’un fameux livre de Georges Perec, « scribe assyrien » (comme le surnomme Tanguy Viel affectueusement) qui, s’il n’intervient qu’en toute fin de cet épisode, est un absent très présent, dans ce chapitre essentiellement consacré aux bibliothèques. Et cette discrétion se pose en miroir de la façon de faire de Perec, dont Viel suggère aussi qu’il a « passé sa vie à ça, glisser les démons derrière des grilles, inventant une sorte de langage quasi-répressif, à force de méthode et de pudeur ».

Penser, classer nos bibliothèques, et avec elles, nos âmes. Il y a celle, colossale et légendaire, d’Aby Warburg, qui fut sa folie, son réconfort et son œuvre. Il y a aussi celle d’Alexandrie, lieu du traitement de l’âme. Il y a encore ce qu’en affirmait Elias Canetti, qui la considérait comme « la meilleure définition de la patrie ».

La bibliothèque, multiple et universelle, Tanguy Viel la relit depuis son prisme intime, la pensant et classant selon ce qui l’occupe et l’agite : la lutte, impossible et toujours reprise, contre la tenace et angoissante « fuite des idées ».

Ceci pour s’efforcer, inlassable et palpitant, de « donner une forme visibles aux mouvements de l’âme ». De se faire, en somme, « géomètre de l’esprit ».

(Icebergs #5 “Vivre avec les serpents” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #6  “Vaille moi, longue étude !”

Serait-ce du name-dropping ?, fut la question qu’un auditeur posa ironiquement  à Tanguy Viel à l’issue d’une des lectures de ce cycle.

Et plutôt que de s’en défendre, Tanguy Viel préfère ici, en écho aux pérégrinations en bibliothèques du volume 5, acquiescer et prendre la formule à la lettre, puis à son compte. Oui, il faut nommer. Oui, citer lui importe, et cette collecte-là, au cœur des mots des autres, compte. Car après tout, ce cycle découle, avoue-t-il dans ce sixième épisode, d’un cahier de notes éparses, d’emprunts et de citations chères, tentative dérisoire de reconstitution d’un ordre au cœur de ses lectures.

Ce texte-promenade, tendant plus vers la forme album que vers celle du livre, entreprise hybride, entre diariste et copiste, est un geste de lecture autant que d’écriture. Et ce sixième volet n’y dérogera pas, au sein duquel Montaigne et Robert Burton (son noir symétrique auteur d’une incroyable Anatomie de la mélancolie) converseront avec Thomas Bernhard ou Jean-Luc Godard – mais avant tout avec Christine de Pizan, « qui vécut à Paris autour de 1400 et dont on dit qu’elle est en France notre première écrivaine ». Il lui faut les nommer, celles et ceux qui avant lui nommèrent les choses, et particulièrement de Pizan, et avec elle son livre Le chemin de longue étude, « qui raconte la liberté conquise par la voie des livres ».

Car il y a avant tout, pour Tanguy Viel, « (…) là, entre le livre de citations et le journal intime, une fraternité cachée, celle de se vouloir saisir en sa dépossession même (…) ».

Fabuleux tissage, essentiel à l’édification, de l’œuvre comme de soi, car après tout, se demandera-t-il, « peut-être que la vie elle-même ne tient (pour lui) que dans la fabrication du tissu. »

(Icebergs #6 “Vaille-moi longue étude” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

« Avant j’étais quelqu’un rempli de société. Socialement composé des pieds à la tête.» | Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015

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« Avant j’étais quelqu’un rempli de société. Socialement composé des pieds à la tête.

 Depuis le début je m’étais composée. J’avais fait tout un travail de composition, je m’étais distinguée. Grâce à ma distinction, je pouvais m’intégrer, c’était par habitude, j’avais un habitus.

 Ma dimension sociale m’était constitutive, mes ongles, mes chaussures, mon savon, mes oreilles, mon air général étaient conditionnées par la situation.

 Elle était assez bonne, je n’avais rien à dire, j’avais un travail, c’était dans la culture. Je m’étais cultivée dans le domaine culturel.

 Je m’intéressais à l’art, par exemple. Ça ne servait à rien mais ça m’intéressait.

 Je me souvenais de ça, qu’une œuvre d’art n’est pas comme un couteau, que ça ne sert à rien.

 Que l’objet de l’art est l’art.

 Que l’objet du couteau n’est pas l’art du couteau ni même l’art de couper.

 Que l’art est inutile, que c’est pour ça qu’il sert, il sert à ne pas servir. A quoi sert de servir ? je me demandais quand j’avais ce travail, ainsi qu’une famille.

 J’y pensais, parfois, au sens de servir mais je ne me servais pas de cette pensée pour y penser et ça ne servait à rien d’y penser comme ça, sans que ma pensée serve.

 J’avais cette pensée mais je ne m’en servais pas.

J’avais eu une famille et une habitation que j’appelais chez moi. J’avais beaucoup de choses dans mon habitation, c’était des choses de valeur qui me symbolisaient, faisant que je me sentais tout à fait chez moi, étant si bien incorporée que réellement devenues mon intérieur. J’étais habitée par mon habitation avec mon habitus.

Incorporant mes choses, j’étais intérieurement dans mon corps collectif, j’avais tout ce qu’il faut et même davantage. J’avais tout en étant et j’étais ce que j’avais. »

 (Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015)

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Je n’avais jusqu’ici lu aucun des livres de Noémi Lefebvre, desquels je m’étais pourtant emparés, chacun, (L’autoportrait bleu, 2009) puis (L’état des sentiments à l’âge adulte, 2012), à parution. N’y pas voir de signes, simplement conjonction d’habitudes (les éditions Verticales, c’est de longue date comme un gite d’étape douillet, pour le lecteur qui m’habite) et d’inclination (je sentais bien, de loin, chez elle, un truc, un rapport disons, particulier, fort, aux langages ordinaires, aux jargons dénaturés ; et je les apprécie les trafiquants du storytelling et de l’injonction publicitaire, de Mauche à Pireyre, d’Espitallier à Bouvet…).

Et de ces habitudes, selon les jours, l’humeur, on se repait ou se défie – voire se lasse : rien de plus improductif, parmi les discussions dites expertes, ou disons, de piliers du bistrot (le bistrot envisagé étant la littérature contemporaine), que ces propos que nous avons parfois (ne mentons pas), envisageant un travail non encore abouti, un auteur encore en formation, comme un « épigone de (X) » ou comme un « sous-Y » ; propos caricaturaux mais révélateurs aussi de nos endroits de paresse. Et sans aucunement prendre Lefebvre pour épigone ou « sous » qui que ce soit (ses interventions sur mediapart, soufflets virevoltant, exsudant de rage et d’intelligence, valant garantie préalable), je n’étais pas allé encore jusqu’à ses livres – du moins, pas jusque dans ses livres. Erreur heureusement réparée en ce printemps, avec cette Enfance politique (qui soit dit en passant, me fera me ruer dans les rayonnages en attente pour lire le précédent, cet état des sentiments à l’âge adulte, ne serait-ce que pour inspecter les rapports et contigüités éventuelles), un texte stupéfiant, dont on peut saisir au-dessus un peu du flow.

La voix est celle de Martine, Martine qui vit seule et plutôt mal, avec sa mère désemparée, désemparée on la comprend, par l’état de délabrement psychologique de Martine, entre internement médicalisé et enfermement larvaire devant des séries télévisées. Martine a en bouche des mots mal assortis – ou plutôt : étrangement assortis, dépareillés : l’assemblage de mots et de concepts (issus des sciences sociales, humaines, politiques) qui lui servent à établir cette forme de diagnostic désemparé, fabriquent une défense (par reconfiguration effective du langage, ironique et résistante) paradoxale (car on demeure partagé, à chaque phrase, entre différents effets que cela nous provoque : on est émus autant que mis à quelques pas de distance, pareillement – et surtout, sans cesse). Sans cesse oscille l’incarnation de ce discours, entre sa possibilité et sa réfutation, par les balancements brutaux induits via les inserts d’oralité dans son discours indirect, un exemple presque au hasard :

« Mais ma mère refusa. Elle me revoulait pas. Il y avait trop de problèmes, des problèmes économiques et des problèmes politiques, des problèmes sociaux et des problèmes psychologiques, il y avait tant de problèmes qu’elle ne pouvait rien y faire, et ma mère a une vie.

D’un coup, ma mère, ça lui prenait d’affirmer cette notion de vie. »

 Le lecteur est de fait mis en position paradoxale : totalement accroché, enfiévré par le phrasé tronqué, saccadé et tellement inventif de Martine, par la drôlerie et les effets de sens qu’il génère, on la suit : elle existe. Et c’est un tour de force, qu’une construction théorique (dire la folie du monde en en attaquant le langage dominant), fasse corps à ce point. J’ai songé, par instants, (le rapport mère-fille y aidant, même si inversé en places), à la façon dont la mère folle du mémorable La compagnie des spectres de Lydie Salvayre parvenait à prendre pouvoir par la parole sans rien perdre de la folie initiale qui la constituait. Car c’est aussi une émancipation qui surgira, par un chemin surprise – qui n’enlève rien, au contraire, à la puissance dévastatrice de ce torrent lumineux, implacable.

Un livre exceptionnel, d’une auteure dont on attend beaucoup (et déjà, immédiatement, pour ma part, d’aller découvrir enfin ses précédents livres).

Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015, ISBN 978-2-07-014803-5

Je suis un dragon de Martin Page (Robert Laffont, 2015)

(Chronique initialement parue dans la magazine mobiLISONS, mai 2015)

Martin Page, romancier prolifique (publié longtemps au Dilettante, puis à L’Olivier), originaire de Paris et installé à Nantes depuis quelques années prend un grand plaisir à s’affranchir des assignations et chapelles, à se jouer des genres, voire, comme ici, à jouer du genre pour y nicher son goût de la fiction.

Avec son double Pit Agarmen (en fait un pseudonyme très vite, et volontairement, dévoilé – les deux patronymes sont d’ailleurs en regard sur la première de couverture), il s’efforce de hisser le fantastiques hors du ghetto « page-turner pour ados » où souvent on le cantonne. La Nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai lu 2014) était une habile variation sur la figure du zombie ; Je suis un dragon constitue un bel hommage, autant qu’une habile critique, des super-héros.

Il s’agit en l’occurrence d’une super-héroïne – façon aussi pour Martin Page de ne rien céder de ce qui le constitue en tant qu’homme et auteur : un solide humanisme, doublé d’un féminisme à toute épreuve. Margot est une enfant timide et solitaire, brutalement rendue orpheline, dont l’étendue des pouvoirs se révèle à l’orée de l’adolescence, face à la brutalité du monde social.

L’armée, les services secrets, les pouvoirs politiques, se disputent les faveurs de celle qu’ils considèrent comme une arme absolue, tentent de canaliser cette immense force qui est la sienne – mais l’adolescente, se sentant enfermée, puis trahie, prendra un tout autre chemin, pour affirmer sa singularité : celle d’une jeune femme comme les autres, c’est-à-dire : unique.

Et l’art de Page/Agarmen est grand, pour ainsi jouer sur deux registres simultanément : tout est frontal, et les lecteurs friands de blockbusters seront servis, tant ça explose et accélère aux moments-clé ; et tout est subtil, possiblement métaphorique.

Ainsi le mot d’ordre de Margot, son viatique, emprunté à Nabokov, fait-il écho aux thèmes et principes de celui qui fut également, il y a quelques années, l’auteur d’un excellent Club des inadaptés, à l’école des loisirs : To be kind, to be proud, to be fearless. Douce, fière, et sans peur, est donc Margot – et fort stimulante, la lecture de ce roman.

Je suis un dragon, Matin Page, Robert Laffont Collection Médium (2015)
EAN13 : 9782211216203
Prix : 14 €
Liens :

Répliques, hors série Michel Gondry (printemps 2015)

 

(Chronique initialement parue dans le magazine web mobiLIS, mai 2015)

« Une lave blanche arrivant pour vous sertir et vous enfouir tout doucement tout. » | Bertrand Belin, Requin, éditions P.O.L, 2015

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« C’est dans cet immeuble que tout s’est joué. Le lait s’est répandu. Une crue patiente et déterminée, implacable et calme. Une lave blanche arrivant pour vous sertir et vous enfouir tout doucement tout. On eût aussi dit le néant qui revenait sur ses pas, et cela, comme le spectacle d’un lac engloutissant un village, soulevait le cœur. Les choses de la cuisine et nos villages s’y reflétaient faiblement ; ce qu’on y décelait de formes faisait songer à un accident photographique.

Je suis lié à cet événement comme un chien à son piquet. Mon agitation m’aura conduit à dessiner un cercle, j’occupe ce cercle. Quoi que j’aie pu vivre depuis, je l’ai vécu depuis ce cercle. Je suis l’unique administrateur du cercle et le seul à connaître son existence. Ce cercle est l’objet de toute mon attention. Surtout, son existence ne doit pas être décelée. D’abord, le cercle n’est autre que le fruit de l’événement qui l’inaugura, mais par la suite, c’est dans la rude et imbécile tâche de le dissimuler aux autres qu’a résidé sa subsistance. Il est juste de dire que la noyade à laquelle je me livre maintenant ne se déroule pas ailleurs que dans ce cercle. Après que j’aurai disparu sous la surface, dans peu, le cercle, comme les autres ondes formées par les battements éperdus de mes membres, ira en s’élargissant jusqu’à disparaitre aux pieds des roseaux qui garnissent la rive nord et au sud jusqu’à la petite plage de sable gris où Peggy lit et où Alan s’active autour d’un ballon de football. Les coordonnées du cercle seront perdues, atomisées dans le microscopique, dans l’infime où se défera le remous que mon corps paniqué imprime à la surface du contre-réservoir de Grosbois. »

(Bertrand Belin, Requin, éditions P.O.L, 2015)

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Le narrateur de ce roman est, à ce stade du récit, en cours de noyade, saisi d’une crampe alors qu’il nageait, à quelques mètres de sa femme et de son fils, dans le « contre-réservoir de Grosbois », lac artificiel des environs de Dijon. A tout stade du récit la noyade est en cours ; elle est le lanceur du dit récit, chez un narrateur dont on comprend assez vite qu’il est un homme plutôt taiseux, socialement mal ajusté.

La figure narrative ainsi présentée peut susciter la méfiance – on craint d’assister au déploiement de la réminiscence précipitée avant mort imminente, du toute-la-vie-qui-défile-en-un-instant-fatidique, motif romanesque dont le déjà-vu pourrait produire du cliché par brassées, entre excès de lyrisme ou de pathos, sur-signification a posteriori des éléments d’une vie passée.

Rien de cela n’arrive, et si ce premier roman de Bertrand Belin n’est pas exempt de défauts, ceux-ci sont, d’une part, férocement singuliers, et d’autre part, associés d’une étrange -et étrangement fertile- manière.

Rien de cela n’arrive, car rien ne se passe comme on pourrait s’y attendre. Tout pourtant nous est annoncé d’emblée (la noyade, point de départ et d’arrivée), ou en amont : deux motifs nous font signe, sans cesse : celui du lait noyé (dont il est question dans le premier paragraphe de l’extrait cité plus haut), celui du combat contre les cygnes. Les deux, dont on ne dira rien, sont à la fois des éléments majeurs de l’histoire, et des figures poétiques, anti-épiphaniques : deux clés obscures – et oxymoriques, puisque lumineuses, dont le blanc presque aveuglant voudrait contredire la noirceur.

Noirceur, oui, car dans la vie racontée de ce narrateur, tout ne fut pas, c’est peu de le dire, rigolo. L’origine dieppoise, modeste, voire violente, est un fardeau évident, dont il faudra plus que molester des cygnes (figures aristocratiques magnifiquement salies par Belin) pour se délester. Un fardeau, qui pose un problème, fatalement irrésolu, de place – lequel, sans le priver des mots (les études supérieures peuvent les procurer, les éléments de langage), en complique l’usage, en abîme le rythme. Son flux de paroles semble osciller entre congestion et soudaines irruptions  : ainsi présente-t-il sa première rencontre avec celle qui deviendrait ensuite son épouse, et sa piètre habileté à l’exercice de la drague :

« Hélas, nous n’eûmes ce soir-là qu’une seule autre occasion de nous parler. J’en fis un piètre usage. Je ne sus lui parler que ma dévorante passion : l’archéologie. Il ne fut question que d’archéologie. Elle manifesta d’abord une généreuse attention qui se mua sûrement en civilité puis en politesse avant de s’installer en ennui véritable. Je déroulai devant elle de longs serpents de connaissances d’une voix incongrûment exaltée où se devinait (je le sentis en parlant), avant toute autre chose, la crainte d’ennuyer. Dès qu’elle en eût l’occasion, elle feignit d’être contrainte d’offrir son attention à d’autres invités, sous d’autres tropiques. »

 Noirceur, qui ne se prive pas d’humour, par effet de mises à distance (amplifié par l’usage de ce passé simple). Ce qui le permet, ce regard distancié, lointain, c’est une écriture, à la fois rigoureuse et ondulante. Voilà certainement le défaut que certains trouveront au livre, cette modulation de la phrase, qui varie : sèche et courte comme la poésie dont Belin se nourrit depuis des années, puis sciemment compliquée d’enrichissements lexicaux et syntaxiques. Il a voulu trop en faire, penseront certains, pour un premier roman… Sauf que, par un permanent miracle, l’équilibre se fait au cœur de cette tension à l’œuvre, l’alliance des éléments contraires produit une réaction chimique à la couleur inédite.

Le livre tient, et le livre est un roman.

Et ce roman est beau, inédit, intensément étonnant.

(Et j’aurais pu aussi commencer par là, cette surprise initiale -par affirmer que ce roman est, avant tout, un roman. Que cette première surprise est un bonheur – on aurait imaginé un ensemble de proses brèves et tendues, à l’aune des paroles et de la syntaxe qui habitent les chansons du Bertrand Belin chanteur, et ce phrasé, rêche, de demi-mots, sait se développer pour habiter le bâtiment de plus grande envergure qu’est le livre.)

(Et j’aurais alors continué par la surprise dans la surprise, du rapport étroit se tissant peu à peu, entre son dernier (magnifique) album, « Parcs », et ce livre – dont on se rend compte on ouvrant le livre du disque. La récurrence des prénoms, motifs et figures produit un aller et retour entre les deux ouvrages, espace ouvert qui en agrandit les possibles).

(Et j’aurais dit un peu de ces rapports, effectifs et potentiels, dans ce livre dont l’incipit casse une pierre (« j’ai cassé une pierre grosse comme le point à l’aide d’une pierre grosse comme une palette à la diable ») et le dernier paragraphe en appelle à l’éternité des états de nature ; dont le personnage principal, ayant quitté l’eau et la mer pour s’enraciner dans les terres (et l’archéologie qui le passionne), ne parvient qu’à se noyer, dans un lac artificiel ; dont les phrases vont ensemble et séparément brillent.)

(Et les parenthèses pourraient rester ouvertes, radiales en réplique, échos du cercle décrit plus haut).

Ce livre est une surprise en soi, augmentée par les rapports qu’il crée, en son sein et vers ailleurs ; c’est aussi une promesse, une main tendue : en cours de lecture, on s’est déjà comme habitué, sans s’en apercevoir, à ce doux inconfort, à ces alliances contre nature (entre symbolique et prosaïque, entre distance et tragique, entre élémentaire, voire archaïque, et arborescence), à cette constitution d’un état de lecture : une solide constitution, plongée dans un liquide menaçant.

Ce roman est aussi, assurément, pleinement, poétique : dans son détail, celui de la phrase, du fragment, du paragraphe ; dans son entier tout autant : Requin est, en somme, la constitution d’un état poétique.

La promesse, oui, d’un inconfort où habiter, dans cette étrange joie composite.

 

—–
Bertrand Belin,

Requin, éditions P.O.L, mars 2015, 192 pages, ISBN : 978-2-8180-3571-9.

Comme un feu furieux de Marie Chartres

(Chronique initialement parue dans le magazine web mobiLISONS, mai 2015)

« Est-ce qu’on peut dire que je suis comme la plupart des gens  ? Je vis sur du plat. Du plat à perte de vue, du plat à ne plus savoir qu’en faire. Du plat à en perdre la tête, à confondre l’endroit et l’envers, le ciel et la terre.
Mais j’ai la mer.
Je l’aime prisonnière.
Je l’aime enfermée.
Je l’aime glacée.
Parce qu’il y aura toujours un moment où quelqu’un arrivera pour la libérer.  »

Galya Bolotine, la jeune fille qui dit (ou chante) cette longue attente maritime, vit à Tiksi, Sibérie septentrionale, au-delà du cercle polaire. Tiksi comme un grand Nord, un grand Lointain, qu’on imagine d’abord inventé, fictionnel, tant Marie Chartres sait rendre onirique la beauté de ce décor immobile, avant de le trouver sur la carte (ou sur «  un vieux globe terrestre  », comme le fit Clémentine Vongole sur son excellent blog Thérèse Ramequin).

Ce sont des photographies de là-bas, celles d’Evgenia Arbugaeva, qui ont servi de matrice à cette jeune auteure, native de Châteaubriant (où elle officia longtemps comme bibliothécaire, imprimant une dynamique d’animation toujours active un an après son départ vers d’autres contrées), pour construire ce beau conte nordique.

Galya Bolotine vit donc à Tiksi, au bord d’un océan gelé une partie de l’année, entourée d’un père bougon, de deux frères dissemblables, l’enfant insomniaque Lazar et Gavriil, le jeune poète mutique. Cette famille est amoindrie, elle est un collectif d’esseulés, depuis que la mère a disparu. On ne sait d’abord rien des détails de cette disparition, dont on imagine les ressorts dramatiques, avant qu’ils nous soient révélés, révélation qui constitue un des enjeux dramaturgiques du récit.

Le passage du brise-glace, le Yamal, son escale à Tiksi, font événement pour la population de ce port en déshérence. Cet événement sera le point nodal d’une crise aux causes aussi étonnantes que son dénouement. Le paysage arctique, cet habitat déshérité, ces «  maisons qu’on dirait construites par des enfants  », parfait support aux envies d’ailleurs de l’adolescente, sont magistralement reliés, avec douceur et subtilité.

Et ce roman, dense et minutieusement ouvragé, paru en collection médium de l’école des loisirs, s’il nourrira les jeunes lecteurs gourmands, ravira aussi leurs ainés plus gourmets.

Marie Chartres, Comme un feu furieux, L’école des loisirs, collection « médium », 2014
EAN13 : 9782211216203
Prix : 14,00  €

«tu préfères réfléchir tout seul, dans ta petite tête, et ça c’est pas très corporate.» | Denis Michelis, La chance que tu as, édition Stock, collection La forêt, août 2014

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« Il propose du feu à Virge et elle lui dit non, tu vois bien qu’elle est déjà allumée.

Elle a dit ça avec un air sérieux, presque perplexe.

Je peux te demander quelque chose ?

Oui mais vite car je n’ai pas beaucoup de temps.

Il essaie de choisir les mots avec soin, et de tourner les phrases avec beaucoup de doigté et surtout beaucoup de délicatesse.

J’aimerais savoir si je peux te prendre un peu de temps pour.

Abrège !

C’est-à-dire que je n’ai pas encore signé mon contrat et.

Pardon ?

Oui mon contrat et je n’ai plus mon sac non plus c’est que.

Ecoute-moi bien.

Virge écrase sa cigarette sur le rebord de la fenêtre, au passage elle fait doucement frémir une fleur d’hortensia.

Ton contrat, tu l’as signé tout à l’heure, n’essaie pas de m’embrouiller.

Elle avance la tête, comme une poule prête à lui manger les yeux, alors il recule légèrement.

S’il y a une chose qui m’insupporte, ce sont les histoires de contrat et tu sais quoi : ça m’angoisse.

Il se demande ce qu’il y a de si terrible dans un contrat mais préfère se taire.

Chut lui ordonne son esprit, laisse-la aller jusqu’au bout.

Tout le monde est traité à la même enseigne ici, tout le monde signe dès qu’il a posé le pied dans le domaine, et il n’y a aucune exception.

Ton contrat tu l’as signé.

Tu dois respecter nos règles et les règles ça commence par un bonjour.

Il ne dit toujours rien, interdit.

Oui, on dit bonjour, on se présente, on pose des questions, on fait mine de s’intéresser aux autres, on est corporate, mais visiblement tu ne sais pas ce que ça veut dire corporate, tu préfères réfléchir tout seul, dans ta petite tête, et ça c’est pas très corporate.

… »

 (Denis Michelis, La chance que tu as, édition Stock, collection La forêt, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

C’est toujours à cette allure-là que fusent les dialogues dans ce premier roman de Denis Michelis (paru en août 2014, rentrée littéraire dont je n’ai pas encore fini d’éponger ce qui me demeure de livres de qualité…) ; il y a un art de l’appréhension (et du rendu) du monde social par la parole chez cet auteur, une rectitude mêlée d’allant qu’on ne rencontre guère qu’au théâtre.

La parabole de la domination capitaliste est évidente et parlante, dans ce trajet d’un jeune employé du Domaine, sorte de restaurant luxueux et isolé (« et il se dit c’est curieux, ce n’est pas si loin de chez moi, et pourtant cet environnement ne m’est pas familier. » résonne dès le premier paragraphe), qui se voit humilié, asservi, et violenté, en paroles (comme dans l’extrait choisi, ci-dessus) et en gestes.

Ça parle, donc, les mots fusent, volent, agressent, coupent – ça parle et en même temps, se tait – comme souvent dans les livres édités par Brigitte Giraud sous la couverture vert d’eau de sa collection La Forêt (chez Stock), l’économie de la langue est effective, et comme souvent (on pourrait évoquer le tout récent deuxième roman de Dominique Ané, « Regarder l’océan », paru en avril 2015 dans cette même collection), elle permet de naviguer en précision dans les choses que nous fait le monde, extérieurement et intérieurement. L’intime tel que Brigitte Giraud l’affirme dans sa littérature (et donc dans celle qu’elle choisit d’éditer) est toujours politique, me disait-elle en substance lors d’un entretien que j’ai eu avec elle il y a quelques semaines – ici l’intime est annexé, annihilé par les assauts de la domination la plus froide, indifférente et absolue : le roman de Denis Michelis fait le récit intime de l’annihilation de l’intime par le « monde du travail ». Lequel, on le sait – et le titre (« La chance que tu as ») nous le rappelle avec une froide malice-, ne doit la terreur qu’il produit qu’à la peur de sa disparition : il y a toujours pire ailleurs :et la chance d’avoir un emploi requiert une gratitude infinie envers qui vous l’offre.

(et c’est, remarque adventice et perso, un jeu de dominos du dominant, le chantage marche à l’infini : nombre de malheureux, maltraités, déconsidérés, que j’ai pu côtoyer ces dernières années dans l’industrie culturelle sont rappelés sans cesse à cette chance immense qui est la leur, puisqu’après tout, ils ne bossent pas à lusine – la citation est authentique).

Et puisque que c’est une chance, d’avoir été désigné, ça se paye – la culpabilité du narrateur semble infinie, sa dette impossible à éponger, le sacrifice ne cesse pas.

Ainsi le livre déjà fonctionne, le risque qu’il courait était celui de la mauvaise bascule : que faire d’un tel postulat, quelle ligne de fuite demeurerait ? Il joue son va-tout avec une fable.

Il y a, dans la seconde partie du livre, une fable très étrange (qui m’était inconnue, que le gentil web m’a rapidement offert, faites de même) des frères Grimm, la fable d’Elsa la futée, laquelle, dans une amorale opacité, ne délivre ni parabole ni morale explicite. Subtilement insérée dans l’histoire, elle agit en levier, permettant à ce récit de la servitude, sinon volontaire, du moins consentie par le narrateur, de se poursuivre dans un registre moins réaliste, quasi fantastique, rendant possible, admissible, cette concrétisation de l’esclavage qui se produit alors – possible sans être plausible, le pacte avec le lecteur étant subtilement renversé par l’effet doux-amer de la mystérieuse fable.

La fin, qu’on taira, peut alors s’ouvrir – et ce roman exister comme un ensemble, ambigu et tellement frappant dans cette ambigüité même.

Un bien beau premier livre.

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(Denis Michelis, La chance que tu as, édition Stock, collection La forêt, août 2014, EAN : 9782234077416)

Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014

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« Vous avez, mettons, une trentaine d’années. Cela fait environ trois cent mille heures que vous apprenez à vous connaître, en comptant le temps de sommeil qui n’a guère moins de raisons de fournir des informations sur la personne du dormeur que les instants de veille. Ainsi, vous possédez de vous-même une certaine idée, fondée sur une pratique quotidienne, des habitudes, une manière d’éprouver les émotions, de telle sorte que vous êtes non pas bien dans votre tête – il n’y a que les magazines de salle d’attente pour aspirer à de tels sommets -, mais comme à la maison dans votre crâne. Et voici que vous êtes contrainte d’en changer. »

(Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Au Havre, une jeune femme, décide un jour de changer sa vie, de changer ce qui ne fonctionne pas dans sa vie. Et pour ce faire, de changer de nom, comme on change de peau, d’appeler une identité nouvelle pour la faire apparaître dans la monde réel.

Bérénice Beaurivage, donc, est un nom d’emprunt, celui que s’attribue Blandine Lenoir au début du roman – et d’entrée il y a du ludique dans l’argument de Julia Deck, car si Bérénice Beaurivage, pseudonyme assumé, est celui dont est affublée Arielle Dombasle dans un film de Rohmer (« L’arbre, le maire et la médiathèque »), tout lecteur connaisseur de l’œuvre de Rohmer (ou simplement curieux, ce qui est plutôt mon cas), apprendra en un même clic que Blandine Lenoir, état-civil officiel de l’héroïne, qui la désigne dans le monde réel représenté dans le roman, est le nom d’une autre protagoniste du même film.

Il y a du jeu – et le jeu n’est pas anodin. Il procède, par addition de faux, à une interrogation de l’idée d’identité. Blandine devient Bérénice pour s’inventer une fonction neuve, celle de romancière (comme le personnage incarné par Dombasle dans le film du Rohmer), c’est à-dire d’inventeur – or cette romancière est un fake, une fiction : le carnet qu’elle acquiert pour parfaire ce travestissement ne se noircira guère que de ces petits hiéroglyphes intimes, comme on en dessine en réunion ou au téléphone. Blandine joue Bérénice qui joue la romancière, mais le jeu n’est pas plus drôle qu’il n’est anodin.
La manière Julia Deck certes n’exclut pas l’humour, mais l’ironie n’est pas au cœur ; ce roman, subtil et spéculaire, n’est pas au second degré. C’est ce qui , d’ailleurs, frappe le plus, au gré du rythme joyeusement entrainant de cette écriture, constellée de détails, de paroles qui font un rapport extrêmement précis d’éléments de ce dehors en lequel Blandine-Bérénice ne parvient jamais à s’insérer : la violence des rapports intimes, sociaux, sexués est si subtilement rendue qu’on ne se prend les baffes – réelles, cuisantes, pour la fille et pour nous, lecteurs, avec, puisque l’empathie prend – qu’avec un léger effet retard.
Le récit emporte, et cette réalité qu’il charrie vaut pour elle en même temps que comme assise du dit récit. Les portraits des trois villes où passera Bérénice, de leurs formes (Le Havre, Saint-Nazaire, Marseille, magnifique triangle portuaire qui répond aussi au triangle du titre), extrêmement minutieux et précisément insérés, sont très forts.
On ne dira rien des ressorts d’une intrigue spiralée, cinématographique (mais plus rémanentes du Hitchcock de Vertigo ou de certains moments lynchiens que de la conversation de chez Rohmer) ; on redira juste à quel point elle parle et touche, à quel point cet impossibilité-là fonctionne, en un miraculeux équilibre : cette fille impossible, format fantôme, enveloppe comme vide, existe, pleinement.

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(Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014, 2014, 176 p.
ISBN : 9782707323996
).

Rencontre avec Emmanuelle Pagano, Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015 (vidéo)

[Rencontre avec Emmanuelle Pagano, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015 – dans le cadre de sa résidence partagée en Vendée, avec le Grand R]

Lire la chronique de Lignes et fils (2015,P.O.L)

Partie 1. [vimeo 126042927 w=500 h=375]

Partie 2. [vimeo 126466151 w=500 h=375]

Emmanuelle Pagano était en « résidence partagée » en Vendée, en janvier et février 2015, où elle est revenue régulièrement durant ce printemps 2015. Au même moment (en février) a paru Lignes et Fils, splendide roman des rives et des eaux, chez P.O.L ; et le rapport entre ce livre et ce séjour dans les bocages et les marais dépasse de loin l’ordinaire promotion d’un ouvrage.
Pendant qu’elle présente, notamment, ce livre au public, elle se documente alentour sur d’autres aspects de la vie des hommes et des femmes avec et par l’eau : « La Trilogie des rives », ce sont trois fictions autour de la relation de l’eau et de l’homme à leur point de jonction (les rives). Le premier volume, Ligne et Fils, concerne les rivières et les moulinages, les deux autres volumes s’intéressent aux lacs de barrages et aux différentes retenues d’eau (vol. 2), aux fleuves, estuaires, mers, océans, marées et marais (vol. 3). (extrait d’un article à paraître dans Mobilisons !, revue web et imprimée de Mobilis (Pôle régional de coopération des acteurs du livre et de la lecture en Pays de la Loire).

Merci à l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, pour la possibilité qui m’est  offerte, et réitérée, depuis 2011, d’y inviter des auteurs, pour une lecture-rencontre, en format café littéraire, le samedi après-midi, et pour cette captation, trace de ce moment.