Rencontre avec Martin Page, Saint-Jean-de-Monts, samedi 8 avril 2015 (vidéo)

[Rencontre avec Martin Page, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 8 avril 2015]

De Martin Page j’ai eu plusieurs fois l’occasion de parler par ici, comme du grand « fictionneur » qu’il est, passé maître en détournement de zombies – mais le maître en fiction sait d’en servir pour des choses à propos du monde réel, et son essai « manuel de survie » le disait également très bien. Lire Martin Page, c’est aussi une reconquête des substantif « fantaisie » ou « imaginaire », réincorporés au coeur de la matière littéraire. Nous parlons de tout cela durant cet entretien réalisé au printemps 2015. (N’hésitez pas à monter le volume, la captation est un peu « juste »). A lire ci-dessous, une reprise augmentée d’une chronique de « Je suis un dragon », écrite pour (et publiée par) mobiLISONS, le magazine de Mobilis (dont j’ai la joie d’assurer la coordination éditoriale depuis ses récents débuts, en mai 2015).

Partie 1.

Partie 2.

Je suis un dragon, Martin Page (Robert Laffont, janvier 2015)

(reprise d’une chronique initialement parue sur mobiLISONS, mai 2015)

Martin Page, romancier prolifique (publié longtemps au Dilettante, puis à L’Olivier), originaire de Paris et installé à Nantes depuis quelques années prend un grand plaisir à s’affranchir des assignations et chapelles, à se jouer des genres, voire, comme ici, à jouer du genre pour y nicher son goût de la fiction.

Avec son double Pit Agarmen (en fait un pseudonyme très vite, et volontairement, dévoilé – les deux patronymes sont d’ailleurs en regard sur la première de couverture), il s’efforce de hisser le fantastiques hors du ghetto « page-turner pour ados » où souvent on le cantonne. La Nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai lu 2014) était une habile variation sur la figure du zombie ; Je suis un dragon constitue un bel hommage, autant qu’une habile critique, des super-héros.

Il s’agit en l’occurrence d’une super-héroïne – façon aussi pour Martin Page de ne rien céder de ce qui le constitue en tant qu’homme et auteur : un solide humanisme, doublé d’un féminisme à toute épreuve.

Margot est une enfant timide et solitaire, brutalement rendue orpheline, dont l’étendue des pouvoirs se révèle à l’orée de l’adolescence, face à la brutalité du monde social. L’armée, les services secrets, les pouvoirs politiques, se disputent les faveurs de celle qu’ils considèrent comme une arme absolue, tentent de canaliser cette immense force qui est la sienne – mais l’adolescente, se sentant enfermée, puis trahie, prendra un tout autre chemin, pour affirmer sa singularité : celle d’une jeune femme comme les autres, c’est-à-dire : unique.

Et l’art de Page/Agarmen est grand, pour ainsi jouer sur deux registres simultanément : tout est frontal, et les lecteurs friands de blockbusters seront servis, tant ça explose et accélère aux moments-clé ; et tout est subtil, possiblement métaphorique.

Ainsi le mot d’ordre de Margot, son viatique, emprunté à Nabokov, fait-il écho aux thèmes et principes de celui qui fut également, il y a quelques années, l’auteur d’un excellent Club des inadaptés, à l’école des loisirs : To be kind, to be proud, to be fearless. Douce, fière, et sans peur, est donc Margot – et fort stimulante, la lecture de ce roman.

Je suis un dragon, Matin Page, Robert Laffont Collection Médium (2015) EAN13 : 9782211216203 Prix : 14 €

Amaury Da Cunha, Fond de l’œil (éditions du Rouergue, collection la brune, mai 2015)

« La photographie envahissante

 La photographie me touche, m’obsède, m’agace – elle est devenue tout à fait envahissante sur plusieurs fronts : elle me fait gagner ma vie (je suis dénicheur de clichés pour un quotidien) et elle rend aussi mon existence supportable grâce aux photographies que je prends en marge des journées de travail.

Comment ces figures dérisoires, mensongères et rêveuses, ont-elles gagné une telle importance ? Pourquoi donner une place aussi cruciale à des petits bouts de papier ou à ces images prisonnières d’écran qui montrent le monde autant qu’elles le manquent à chaque fois ? »

 La question est vaste et insoluble ; mais elle est aussi ce qui produit ce livre et qui permet à l’art du photographe Amaury Da Cunha de se perpétuer (et ainsi, dit-il au-dessus tout simplement sans afféterie, de rendre son existence supportable). La question vaste, oui, au moins double, du comment et du pourquoi la photographie, est au moins doublement insoluble, elle l’est multiplement ; elle est pourtant posée, rejouée, affrontée à chaque parcelle de ce livre – appelons-les oui, des parcelles, ces unités de deux ou trois pages, car il s’agit ni de chapitres ni de poèmes, mais un étrange découpage faisant courir ces courts textes (centrés verticalement) sur plusieurs pages quand un typographe radin ou peu imaginatif les ferait tenir sur une seule.

La question de la photographie – tellement polymorphe chez Da Cunha, dont elle constitue le(s) métier(s), artistique et alimentaire, mais également l’obsession, ainsi qu’une tradition familiale – puisque multiple, est multiplement appréhendée. Les possibles réponses sont nombreuses, fuyantes, divergentes :il n’y a pas de pot-aux-roses ; il y a des pots épars dans un champ de roses ; il y a des vivants et des morts (les ancêtres photographes, le frère tragiquement disparu ; les fantômes de chacun) ; il y a des usages et des pratiques, distingués même en leur porosité ; il y a des technologies invasives, et fertiles lorsqu’on les prend à rebrousse-poil :

 « Ces images cachées

 Sur Google, grâce à la fonction Who stole my pictures, on peut pister toutes les occurrences d’une même photo sur la Toile, ou découvrir des visuels de la même famille.

Je ne comprends absolument pas comment cela marche, mais le résultat est sidérant : le logiciel identifie sans doute le sujet de la photo (un portrait, un paysage), la dominante de couleur et la densité de lumière, et il propose des images quasiment identiques à l’original.

J’ai fait quelques essais concluants avec des images qui ne m’appartenaient pas, mais, lorsque j’ai voulu « jouer » avec les miennes, je me suis heurté aux limites de ce gadget.

Mon image d’une femme recroquevillée sur un lit donne naissance à des suggestions bizarres : beaucoup de chats, quelques oiseaux aussi, un corbeau.

Le visage sombre d’une ancienne amoureuse sur son lit, éclairée par un réverbère de la rue, se transforme en une tête de poupée de cire.

Si je décide de prendre cette recherche au sérieux, elle révèle pour moi certaines « essences » virtuelles qui constituent un inconscient photographique peuplé de fantômes, de peintures gothiques et de petits animaux morts. »

 Cette façon de chercher le « gremlin », le bug dans la grande surface (à entendre littéralement : la vaste surface d’images qui font tapisserie infernale et infinie), me rappelle par exemples certaines des circulations chères au Général Instin : comment une photographie commémorative d’une stèle, tavelée par le temps, ouvre brèche à l’activation/réactivation, de tous les spectres potentiels ; comment le mésusage volontaire des technologies (celles-ci notamment, des reconnaissances digitales d’images) renverse leur apparent absolutisme. Ces modes de hacking léger dont use Amaury Da Cunha pourraient constituer une Ludique de survivance face à l’ensevelissement sous les images – ou, pourquoi ne pas inventer la Luddique, en mémoire des Luddites qui se soulevèrent contre les machines, en pleine révolution industrielle – laquelle va de pair avec l’intuition, l’essai puis l’essor de la photographie – divagation depuis ce texte, qui demeure ouvert (comme la mise en page aussi le suggère).

Un texte, un livre, empreints de cette qualité rare : celle d’être autant criblé d’espaces où se perdre, divaguer ; que constitué de rapports extrêmement délicats et précis sur l’état d’être au monde – dont le fait de voir demeure une preuve, si trouble et mystérieuse soit-elle.

Amaury Da Cunha, <em>Fond de l’œil</em> (éditions du Rouergue, collection la brune, mai 2015), ISBN-10: 2812609168, ISBN-13: 978-2812609169) / Voir aussi le très beau travail photographique d’Amaury via son blog saccades

 

 

Raymond Penblanc, Phénix (Christophe Lucquin éditeur, 2015)

« La nuit est comme la neige, faussement silencieuse, on dirait que le noir et le blanc sont pareillement traversés d’un fin réseau de veinules et de nerfs, et que tout ça se froisse d’un rien. La nuit est invisible. Ce qu’on ne peut saisir avec la main on ne peut s’en emparer non plus avec les yeux. Quand j’étais petit, je croyais que la nuit possédait un corps. A cet âge, je pouvais facilement la toucher la voir. Quand on est enfant, on vit dans la lumière, et on se dit que là où la lumière s’arrête commence aussitôt la nuit. Quand j’étais enfant, je léchais la nuit derrière le carreau froid, tout en prenant soin de ne pas ouvrir la bouche et de ferme les yeux pour l’empêcher d’entrer. En même temps, je pouvais rester des heures à la contempler derrière la vitre, comme à l’imaginer se dilatant au fond de mon cerveau. Si j’ai frappé le carreau avec mon poing, ce fut davantage pour chasser cette nuit de mon crâne, comme on chasse un démon, ou une idée noire. »

(Raymond Penblanc, Phénix, Christophe Lucquin Éditeur, mai 2015)

Le garçon qui parle, nous livrant sa vision onirique du monde alentour, qu’il traverse comme on traverse une succession de miroirs, est un collégien de la campagne, d’une campagne qui n’est pas plus située géographiquement que le récit ne l’est historiquement – que j’ai, durant une longue part de ma lecture, comme post-datée, l’imaginant des années 60, tant aucun marqueur d’époque n’est donné, tant aussi la ville est absente.

Cette campagne, qui environne le garçon (qui se fait appeler Perceval), est un tout, une infinité minuscule, où déployer toute la fantasmatique des pulsions et perceptions adolescentes. Lesquelles sont ici incandescentes, qu’elles soient de nature mystique (qui gouverne Perceval, désireux de communion et de ferveur sacrée), ou sexuelle (dont son grand frère Roland s’accapare le monopole) : tout ici du réel fait fiction, tout du rêve ou de l’imaginé résonne dans les corps et agite le vivant.
Au gré des visions du jeune garçon, nous naviguons entre effroi, espoirs et délices. Ses amitiés avec d’autres parias potentiels, comme lui trop singuliers pour ne pas s’attirer les foudres des butors, sont extraordinaires de possibles (l’un de ses deux amis, un arabe, lui fait découvrir la littérature, via Jarry et son Ubu, avant de s’en retourner au Maghreb ; l’autre est un géant mutique qui sculpte des statuettes animistes dignes du meilleur de l’art brut) ; elles permettent surtout de tenir et de traverser cette année, saison après saison (lesquelles découpent le roman en quatre chapitres) ; de se tenir droit pour passer à travers les humiliations ordinaires que souhaitent lui infliger ses congénères collégiens.
C’est, en somme, un roman de formation – spirituelle, charnelle, familiale – mais où rien ne se déroule comme attendu, où la surprise nous attend à chaque phrase. Les dites phrases sont brèves, d’une poésie oblique, et s’accumulent pour faire dévier sans cesse le récit de son axe, déréguler toujours un peu plus notre appréhension de la réalité environnant Perceval. Il y a aussi des pommes et leur apport charnel, un arbre mort, des balles de jonglage : il y a des multitudes d’apport magiques du réel dès lors qu’on en considère les puissances.
Un roman dont le mystère ne se déflore pas ni pendant ni après la lecture, dont le charme épaissit dans le même temps. Une belle découverte, tant de Raymond Penblanc (qu’on avait déjà lu dans le corpus Instinien de remue.net), que de son éditeur Christophe Lucquin.

(L’éditeur Christophe Lucquin traverse des difficultés passagères ; il faut saluer ce travail, son soin et sa singularité, l’aider. Une collecte via ulule est lancée, en bonne voie d’aboutir, mais un peu d’aide encore est nécessaire. Ici).

Raymond Penblanc, Phénix, Christophe Lucquin Éditeur, mai 2015, EAN : 9782366260403, ISBN : 9782366260403

Puissances de la fiction : Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Helium / Des lions comme des danseuses, éditions La Contre-allée, 2015

« Puis tout le monde était furieux donc personne ne pouvait s’en rendre compte, et nommer la chose, mais voilà : l’Europe était en train de devenir gratuite. Un cercle vertueux était enclenché qui pourrait amener les chefs à débarrasser leur propre culture de toutes les traces de la rapacité européenne. Si l’Europe devenait gratuite, il y avait fort à parier, étant donné les rapports infinis existant entre les deux continents, que l’Afrique ait elle aussi à brûler certaines idoles, dont le dieu Pognon ; à réapprendre une certaine gratuité. Une chance : ce dieu-là était chez eux nettement plus jeune, ses racines étaient peu profondes, elle seraient faciles à extirper. Ce qui n’était pas le cas de l’Europe, loin de là. Mais pour lent qu’il soit, le processus semblait irréversible. Elle était en train de devenir gratuite et c’était vertigineux. Cette gratuité, une certaine ligne de son histoire, en sommeil pendant longtemps, y menait maintenant sans barguigner. »

(Arno Bertina, Des lions comme des danseuses , La Contre-allée, 2015)

D’Arno Bertina, on loue souvent –comme j’ai moi-même eu plus d’une fois l’occasion de le faire – la qualité réflexive du travail, dont est saluée l’extrême intelligence (au sens le plus concrètement étymologique du terme, celui de mettre en lien des choses qui ne l’étaient pas ou ne la savaient pas, et à qui ça manquait). Au risque d’en faire un motif enfermant, un résumé-bientôt-poncif comme la machine informationnelle aime tant à en produire. Mais cette qualité méta-romanesque, cette vivacité analytique sont réelles, effectives : oh, comme j’ai pu par exemple en goûter la saveur, logé à cet avant-poste que fut de m’occuper de son journal de résidence en ligne, durant sa résidence à Chambord, en 2012 (le blog https://sebecorochambord.wordpress.com/ a été sanctuarisé par Ciclic, lisez-le, c’est de belle tenue). Il ne faut pas pour autant, se priver du plaisir de les lire, ses fictions. En voici deux occasions simultanées. Tout d’abord, Des lions comme des danseuses, aux excellentes éditions de la contre-allée (et dont l’extrait figure ci-dessus). Ici encore, dans cette novella parue en mars 2015, la réalisation d’une Idée est au centre ; et cette possibilité politique (citée ci-dessus), d’une gratuité du Bien Commun, instaurée par un renversement des rapports patrimoniaux et juridiques avec l’Afrique, si elle constitue une belle inversion du réel terrifiant dont l’information nous parvient chaque jour (où l’Europe, non, malheureusement, n’est pas gratuite, pour les Africains, loin s’en faut), est ici amenée à nous, apportée par l’auteur et son écriture, selon une voie singulière – et extrêmement habile. C’est le mode de la fable que choisit Bertina pour rendre admissible sa spéculation logique : l’entame se fait même sur un ton brièvement réaliste (ou du moins, dont le récit se voit jalonné de juste ce qu’il faut d’éléments de détail contextuels pour « faire vrai »), qui prend par la main le lecteur de récits (qu’ils soient fictionnels ou journalistiques), lui montre la lune, en dessine les contours du doigt – tout en le menant toujours ferme de l’autre main, dans l’enchaînement des faits, qui sont autant d’idées. On ne résumera pas cet enchaînement, ce serait gâcher le plaisir, et puis le livre est court : je l’ai pour ma part déjà dégusté deux fois. Pour vérifier ? Pour revenir, aussi. Pour suivre à nouveau cet arc, cet impeccable mouvement logique, réjouissant également par la joie pleinement politique qu’il procure. Comme une symétrique, un versant optimiste de ce Rapport w (inculte), signé Emmanuelle Heidsieck que j’avais tant aimé en 2013. Où comment la dérive logique depuis un aspect des rapports politiques, juridiques, institutionnels, régissant notre monde, produit une fiction rénovée. Et c’est épatant de le constater, à quel point fiction et idées s’épaulent, ici, s’augmentent réciproquement, se permettent. Application au domaine de la fiction littéraire de la volonté d’émancipation qui semble régir l’écriture de Bertina – et ce, à plusieurs échelles, celle de la phrase comme de la construction du livre, de la thématique comme des motifs. C’est hyper simple – a priori. L’enchaînement est implacable et logique. Mais c’est in-résumable sans tout re-raconter – sans relire donc – ce dont , on ne se privera pas, répétons-le. Et l’invention d’une fable (pas d’un roman, à thèse, dont les personnages seraient les marionnettes du démiurge narrateur) n’est pas une mince affaire, les plus grands auteurs de « jeunesse » le savent bien. Et c’est surtout formidablement stimulant pour le lecteur, doublement émerveillé, de ce qu’on lui raconte en même temps que de ce que cela permet. Une évasion extrêmement féconde. Et cette fiction, cet art de la fiction, on en saisit aussi la mesure face à la version remaniée de son anti-biopic de Johnny Cash, J’ai appris à ne pas rire du démon, paru en même temps aux excellentes éditions Hélium, dans leur toute neuve collection Constellation, qui accueille également Alban Lefranc et Didier Da Silva. Titillante frustration que de ne pouvoir se faire généticien textuel amateur, et se saisir du texte originellement paru chez Naïve, pour mesurer l’écart entre les deux versions : car Bertina en a retravaillé chaque phrase ou presque. La structure ternaire demeure la même que dans la V1 du livre : 3 parties pour 3 zooms sur Cash à une période différente de sa vie de légende : le weird représentant de commerce originel, l’icône en sa déchéance ; le grand chanteur agonisant – vu pour chacun des chapitres par un rapporteur autre, qui constate pour chacun d’entre eux ne saisir qu’une part demeurant mystérieuse, opaque du personnage. Le livre contient donc une critique des fictions officielles, du grand storytelling contemporain, contestées depuis l’échelle 1, à « hauteur d’homme », pourrait-on dire si l’expression n’était pas épuisée, et surtout qu’il s’agit pour Bertina de faire avec une conscience et une identité revendiquées comme multiples (en leur point d’origine) et parcellaires (en leur point d’arrivée). Faire fiction depuis, au sein de, avec et contre le storytelling alentour, est un possible, est un devenir acceptable de la littérature. Encore faut-il s’en donner les moyens, d’accepter de se faire fabuliste déniaisé, donc, forme de démiurge faible, ou dégradé (et conscient de l’être). Et l’on entendra bien, dans le passage cité ci-dessous, que les moyens nécessaires sont ici, aussi, ceux d’une langue mouvante, mouvante car, vivante, chatoyante, langue inventeuse, langue animale :

« Ce sont les pionniers protestants qui ont drogué Cash. Je voudrais lui dire « tu as souffert dans ton corps des valeurs que tu dis belles, importantes », mais il refuserait cette lecture-là, par humilité, pour ne pas s’éloigner de ce qu’il a été, aussi, ne pas se sentir encore plus seul car déjà la solitude appuie efficacement l’œuvre de la destruction. Ne pas devenir le christ inférieur des pionniers et de ceux qui achèteront bientôt, dans les boutiques du mont Rushmore, ces stetsons « Johnny Cash » dont ils se serviront pour protéger un crâne plein de merde, plein de récits édifiants et de rencontres avec les pères de la nation alors qu’il n’y a pas de rédemption, et pas de descente aux enfers – que des histoires tournant en boucle sur elles-mêmes jusqu’à s’écrouler ou exploser ; des forces, des spirales qui vous portent et vous transportent un temps, avant de vous jeter à terre, aucune d’entre elles n’étant à lire dans la continuité d’une autre ; ces histoires ne sont pas prises dans une logique, ce sont des forces ou des effondrements et non un récit ouvert par une scène d’exposition menant à un climax et jusqu’au dénouement. Le moi est une fiction, Johnny le sait, écrite par des géomètres et des plombiers, c’est-à-dire des voyous, des as de la résolution, des champions du plan orthonormé. »

(Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Helium

Arno Bertina, J’ai appris à ne pas rire du démon, éditions Helium / Des lions comme des danseuses, éditions La Contre-allée, 2015, ISBN9782917817346

Journée professionnelle : L’école des loisirs a 50 ans (avec Martin Page, Anaïs Vaugelade et les Enfants Terribles) | jeudi 24 septembre 2015, Saint-Jean-de-Monts

Journée professionnelle : L’école des loisirs a 50 ans

Jeudi 24 septembre 2015, à partir de 13h30, à la Médiathèque Espace culturel de Saint Jean de Monts, 23, boulevard du Maréchal Leclerc, 85160 ST JEAN DE MONTS, Tél : 02 51 58 91 12 Dans le cadre du cinquantenaire officielle de la maison d’édition – voir le site dédié http://50ans.ecoledesloisirs.fr/

« Et quand je réponds « je commence par l’histoire », ça les laisse perplexes. Où est l’histoire ? Dans le texte ? Dans les dessins ? Pour le genre d’albums que je cherche à faire, l’histoire est racontée par le texte et par les dessins, ou plus exactement, entre le texte et les dessins. Quand j’ai une histoire en tête, la première chose que je mets sur le papier ressemble à un storyboard de cinéma, c’est à dire, une suite d’esquisses et de phrases mises en regard. », dit Anaïs Vaugelade dans une belle intervention trouvée sur le web, et c’est ce genre de questions, simples en formulation mais immenses dans leur potentiel de discussion et réflexion, que j’aimerais lui poser. Que j’aimerais leur poser, à elle et Martin Page, des questions de comment qui éclairent mieux que des pourquois. Posons-nous les ensemble ce jeudi d’avril. L’entrée est libre et gratuite. (Guénaël Boutouillet)

En 2015, la maison d’édition jeunesse parmi les plus fameuses (sinon la plus fameuse), aura 50 ans.
Profitons-en pour explorer, avec Martin Page, Anaïs Vaugelade et Thierry Morice de la librairie Les Enfants Terribles (Nantes), quelques facettes d’un immense catalogue, et pour nous pencher avec eux sur leur métier, sur leur art, leur quotidien
Qu’est-ce qu’on imagine, qu’est-ce qu’on raconte et comment le raconte-t-on, en texte et/ou en images, lorsqu’on s’adresse à des enfants ? Quelle importance ce travail revêt-il pour eux ? Quelles spécificités, quelles évolutions de la littérature à destination de la jeunesse ? Quelques questions parmi toutes celles que nous nous poserons, ensemble, en partage.
Cette journée fait suite à celle que nous avions consacrée aux éditions Memo (à l’occasion de leur 20 ans), en novembre 2013. Jeudi 24 septembre 2015, à partir de 13h30, à la Médiathèque Espace culturel de Saint Jean de Monts, 23, boulevard du Maréchal Leclerc, 85160 ST JEAN DE MONTS, Tél : 02 51 58 91 12
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Les invités
Martin Page est né en 1975. Il est l’auteur entre autres de Comment je suis devenu stupide, L’Apiculture selon Samuel Beckett et Manuel d’écriture et de survie. Il écrit également pour la jeunesse. Il écrit parfois sous le pseudonyme de Pit Agarmen. Son dernier roman, Je suis un dragon, est paru en janvier 2015 aux éditions Robert Laffont. Son site : www.martin-page.fr – Il a publié sept livres à l’école de loisirs. J’en ai plusieurs fois parlé sur ce site.


Anaïs Vaugelade est née à Saint-Ouen en 1973. Elle a vécu dans les Basses-Pyrénées jusqu’à dix-sept ans, puis est venue à Paris pour faire de la photo à l’école des arts décoratifs, et, parallèlement, des livres pour enfants à l’école des loisirs. Outre son goût prononcé pour les loups (« Une soupe au caillou » et « L’anniversaire de Monsieur Guillaume ») et pour les crocodiles ( série des « Zuza »), et les cochons (série de la famille « Quichon »), Anaïs Vaugelade interroge comme nulle autre les mystères de la conscience enfantine.  (extrait révisé de sa présentation sur le site de l’école des loisirs – où l’on trouve aussi son imposante bibliographie)


Les enfants terribles, libraires nantais : « Aux enfants terribles, vous trouverez bien-sûr beaucoup de livres (albums, documentaires, bandes-dessinées, romans…) mais aussi une sélection de jeux, des marionnettes, des expositions et surtout cinq libraires exigeants et passionnés pour vous guider dans ce petit monde. » (extrait de leur blog) —– (Journée conçue et animée par Guénaël Boutouillet)

De Tanguy Viel, de ses abysses, essais, et autres pensées à classer – Icebergs, une série de texte sur ciclic-livres

Tanguy Viel est un auteur dont je suis le parcours, de longue date, et parfois d’assez près, pour avoir pu, à plus d’une reprise, me faire éblouir de la brillance de sa pensée, toujours en route, en mouvement. (Souvenir de cette proposition de résidence, à La Roche-sur-Yon, formulée en 1999 sur les conseils de Léa Toto, à laquelle il nous répondit à main levée, dans l’après-midi, par fax, en trois paragraphes calligraphiés à même une table de bistrot, évidemment singuliers, évidemment pertinents).

Tanguy Viel écrit des romans extrêmement réfléchis (ce qui parfois agace, parfois lui est reproché), extrêmement intelligents – mais dont celles et ceux qui observent, accompagnent, l’évolution de cette écriture, et dont lui-même sans doute, savent qu’ils ne suffisent plus ; et que cette pensée évolutive, en elle-même romanesque (=en incessant mouvement, trépidante même parfois), gagnerait à trouver, elle aussi, son livre (=sa forme, son architecture, son endroit où advenir), plutôt que d’infiniment se soumettre à retrait, correction, réévaluation compte plus les retraits successifs de Viel, de la suppression de son site web début 2000, jusqu’à cette conférence de La Baule en 2013, si complémentaire de celle de Stéphane Bouquet ici évoquée, et qui n’est malheureusement plus en ligne (lisez-en quelques mots grapillés et twittés au vol à l’époque).

Ciclic, agence du livre et de l’image en région Centre (avec qui j’ai la chance de parfois travailler), par l’entremise de Yann Dissez (avec qui j’ai la chance de souvent travailler), ont eu la judicieuse idée de proposer singulier un chantier à l’écrivain : une sorte d’essai en feuilleton. Intitulé Icebergs, il s’agit, selon ses propres dires en introduction, d’«une série de réflexions sur l’écriture, de promenades dans les allées d’une pensée qui tourne et vire, une pensée à vrai dire obsédée par les formes qu’elle peut prendre dont, justement, l’écriture. Cette pensée inquiète se demande surtout comment les autres, tous les autres, ont fait avant elle. »

Le format est le suivant : chaque mois, une lecture (aux Temps modernes, Orléans) ; enregistrée et livrée, le mois suivant, sur le site de Ciclic livre. Façon de faire, au moins, deux choses en même temps : de cette réflexion se nourrir, en même temps que les auditeurs présents aux lectures, et permettre en un second temps que les non-orléanais (nous sommes un quelques-uns, oui) s’en saisissent également ; et de cette réflexion faire livre, laisser trace, a contrario du penchant mélancolique et à-jamais-insatisfait de l’auteur (dont il parle, d’ailleurs, dans un de ces épisodes) : faire avec et contre son gré, et, ce faisant, faire exister cette forme écrite, qui fut par lui nommée, en prémisses, un presque-livre. C’est permettre à ce presque d’exister en tant que texte avéré, puisque : édité, puisque : lu.

J’ai dit plus haut que je travaillais parfois pour Ciclic, et chance : je suis chargé de lire ces textes quelques jours avant leur première publication (à haute voix, aux Temps modernes), pour en faire l’annonce, sur le web et les réseaux. Seront agrégés ici même (et repris, a posteriori), ces teasers épars, et avec eux les liens utiles, vers le texte, et l’enregistrement, de sa lecture par Tanguy.

Deux autres ressources le concernant : ce magnifique récit d’expérience de sa résidence à Clichy-sous-Bois, par Sylvie Cadinot-Romero, et évidemment les pages consacrées à ses livres sur le site des éditions de Minuit.

Tanguy Viel, Icebergs #1 « La vie aquatique »

Durant cette première lecture, à la fois introduction et texte plein, augurant du ton et de l’esprit la forme que prendront ces essais flâneurs, il est question du caractère maritime des livres, et Tanguy Viel se demande ici plus précisément quelle forme (un poisson, une algue ?) peut prendre cette vie aquatique du texte. Mais il est aussi question de boxe et de cinéma, du nom des plantes, d’écriture en marche, de Montaigne et de Cicéron (et de Sebald, et de quelques nombreux autres encore). Cette promenade entre les formes et les idées se fait nonchalante, en optimiste, dans ce qui constitue pour lui“un certain projet d’écrire […] : celui de se tenir au plus près de sa propre pensée, celui de s’accompagner soi-même dans une vérité fluviale et toujours neuve qui serait aussi, en dernière instance, la possibilité de se constituer.”

(Icebergs #1 « La vie aquatique » : le texte et la lecture, chez ciclic livre)

Icebergs #2 « Dans les abysses »

Nous avions quitté Tanguy Viel, à l’issue de sa “Vie aquatique”, séance inaugurale de ce cycle de lectures (à écouter ou à télécharger ici), en compagnie de Paul Valéry, face à l’incendie d’un magnifique trois-mâts, dont l’épave était coulée pour rejoindre les hauts-fonds. “En matière abyssale, nous en savons peu sur la vie des gouffres”, pose-t-il en introduction de cette deuxième promenade, qui, en scaphandrier de l’âme humaine, le voit s’intéresser aux diaristes les plus extrêmes et incontrôlables, les Henri-Frédéric Amiel ou Robert Shields, postés “dans cette mince plage qui sépare l’écriture de l’œuvre” (Roland Barthes). La mélancolie, problème littéraire récurrent et insoluble, qui l’a occupé déjà un moment, nous raconte-t-il, est aussi ce qui le travaille en parcourant la maison de Descartes (après avoir visité celle de Montaigne lors de sa première promenade). Il s’agit encore, toujours, de se questionner, lucide et souriant face aux gouffres avec lesquels Henri Michaux (comme Antonin Artaud) tenta de faire connaissance.

(Icebergs #2 « Dans les abysses » : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #3  “Point à la ligne”

« Je crois qu’il est temps de quitter ces territoires sans espace, où l’espérance se mire dans la perversité », annonce Tanguy Viel à l’orée de ce troisième volet, ce pour éviter d’en parvenir à ce point de mise en abyme que redoutait Pavese, celui où « où, avant même de composer un poème, (il) en esquisserait l’étude critique ». Et, pour amorcer un mouvement et ne pas se pétrifier sur place, Tanguy Viel de hisser les voiles pour prendre la route des Amériques, tissant au passage un malicieux lien, par synchronicité, entre l’avènement de la méthode de pensée de René Descartes et le départ du Mayflower vers le nouveau Monde. Et sur les bases d’une comparaison amusée et subtile entre deux manières, européenne et américaine, de voir et faire littérature, c’est tout un rapport au monde que questionne Viel, des embardées de Kerouac aux visions de Virginia (Woolf), en un bel éloge, certes contrarié, du lâcher-prise.

(Icebergs #3 “Point à la ligne” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #4 « VISIONS »

« C’est que l’échelle à l’intérieur de soi n’est pas du tout la même qu’à l’extérieur. A l’intérieur, ce sont les lois célestes qui régissent les idées. A l’extérieur, c’est plutôt de la physique nucléaire. » Ce mouvement, presque pendulaire, entre intérieur et extérieur (comme entre grands espaces américains et pages blanches européennes, dans l’épisode précédent), une unité et dispersion, qui se poursuit à l’échelle du feuilleton ; cette oscillation entre dedans et dehors multiples, s’intensifie dans cet épisode. Tanguy Viel, questionnant sa propre propension à ne pas entamer (et moins encore finir) certains chantiers d’écriture lorsqu’il en il a fait l’annonce à autrui, continue sa promenade, entre les monticules impossibles du facteur cheval et le Paradis de Dante, entre « poétique » et « psychologie » (les guillemets sont de lui), entre l’ouvrage du tailleur et celui du maçon. « Il faudrait réfléchir sérieusement à la question, il faudrait prendre un temps pour entrevoir, chez chaque écrivain, chaque artiste, ou bien ce qu’il a de drap ou bien ce qu’il a de pierre, en durcissant pour l’exercice ces deux tendances supposées de l’esprit. » C’est ce qu’il fait en ce quatrième volet d’une promenade qu’on se réjouit de continuer à ses côtés.

(Icebergs #4 “Visions” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #5 «Vivre avec les serpents»

Ce cinquième « iceberg » aurait pu s’appeler « Penser / Classer », du nom d’un fameux livre de Georges Perec, « scribe assyrien » (comme le surnomme Tanguy Viel affectueusement) qui, s’il n’intervient qu’en toute fin de cet épisode, est un absent très présent, dans ce chapitre essentiellement consacré aux bibliothèques. Et cette discrétion se pose en miroir de la façon de faire de Perec, dont Viel suggère aussi qu’il a « passé sa vie à ça, glisser les démons derrière des grilles, inventant une sorte de langage quasi-répressif, à force de méthode et de pudeur ».

Penser, classer nos bibliothèques, et avec elles, nos âmes. Il y a celle, colossale et légendaire, d’Aby Warburg, qui fut sa folie, son réconfort et son œuvre. Il y a aussi celle d’Alexandrie, lieu du traitement de l’âme. Il y a encore ce qu’en affirmait Elias Canetti, qui la considérait comme « la meilleure définition de la patrie ».

La bibliothèque, multiple et universelle, Tanguy Viel la relit depuis son prisme intime, la pensant et classant selon ce qui l’occupe et l’agite : la lutte, impossible et toujours reprise, contre la tenace et angoissante « fuite des idées ».

Ceci pour s’efforcer, inlassable et palpitant, de « donner une forme visibles aux mouvements de l’âme ». De se faire, en somme, « géomètre de l’esprit ».

(Icebergs #5 “Vivre avec les serpents” : le texte et la lecture chez ciclic livre)

Icebergs #6  “Vaille moi, longue étude !”

Serait-ce du name-dropping ?, fut la question qu’un auditeur posa ironiquement  à Tanguy Viel à l’issue d’une des lectures de ce cycle.

Et plutôt que de s’en défendre, Tanguy Viel préfère ici, en écho aux pérégrinations en bibliothèques du volume 5, acquiescer et prendre la formule à la lettre, puis à son compte. Oui, il faut nommer. Oui, citer lui importe, et cette collecte-là, au cœur des mots des autres, compte. Car après tout, ce cycle découle, avoue-t-il dans ce sixième épisode, d’un cahier de notes éparses, d’emprunts et de citations chères, tentative dérisoire de reconstitution d’un ordre au cœur de ses lectures.

Ce texte-promenade, tendant plus vers la forme album que vers celle du livre, entreprise hybride, entre diariste et copiste, est un geste de lecture autant que d’écriture. Et ce sixième volet n’y dérogera pas, au sein duquel Montaigne et Robert Burton (son noir symétrique auteur d’une incroyable Anatomie de la mélancolie) converseront avec Thomas Bernhard ou Jean-Luc Godard – mais avant tout avec Christine de Pizan, « qui vécut à Paris autour de 1400 et dont on dit qu’elle est en France notre première écrivaine ». Il lui faut les nommer, celles et ceux qui avant lui nommèrent les choses, et particulièrement de Pizan, et avec elle son livre Le chemin de longue étude, « qui raconte la liberté conquise par la voie des livres ».

Car il y a avant tout, pour Tanguy Viel, « (…) là, entre le livre de citations et le journal intime, une fraternité cachée, celle de se vouloir saisir en sa dépossession même (…) ».

Fabuleux tissage, essentiel à l’édification, de l’œuvre comme de soi, car après tout, se demandera-t-il, « peut-être que la vie elle-même ne tient (pour lui) que dans la fabrication du tissu. »

(to be continued)

« Avant j’étais quelqu’un rempli de société. Socialement composé des pieds à la tête.» | Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015

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« Avant j’étais quelqu’un rempli de société. Socialement composé des pieds à la tête.

 Depuis le début je m’étais composée. J’avais fait tout un travail de composition, je m’étais distinguée. Grâce à ma distinction, je pouvais m’intégrer, c’était par habitude, j’avais un habitus.

 Ma dimension sociale m’était constitutive, mes ongles, mes chaussures, mon savon, mes oreilles, mon air général étaient conditionnées par la situation.

 Elle était assez bonne, je n’avais rien à dire, j’avais un travail, c’était dans la culture. Je m’étais cultivée dans le domaine culturel.

 Je m’intéressais à l’art, par exemple. Ça ne servait à rien mais ça m’intéressait.

 Je me souvenais de ça, qu’une œuvre d’art n’est pas comme un couteau, que ça ne sert à rien.

 Que l’objet de l’art est l’art.

 Que l’objet du couteau n’est pas l’art du couteau ni même l’art de couper.

 Que l’art est inutile, que c’est pour ça qu’il sert, il sert à ne pas servir. A quoi sert de servir ? je me demandais quand j’avais ce travail, ainsi qu’une famille.

 J’y pensais, parfois, au sens de servir mais je ne me servais pas de cette pensée pour y penser et ça ne servait à rien d’y penser comme ça, sans que ma pensée serve.

 J’avais cette pensée mais je ne m’en servais pas.

J’avais eu une famille et une habitation que j’appelais chez moi. J’avais beaucoup de choses dans mon habitation, c’était des choses de valeur qui me symbolisaient, faisant que je me sentais tout à fait chez moi, étant si bien incorporée que réellement devenues mon intérieur. J’étais habitée par mon habitation avec mon habitus.

Incorporant mes choses, j’étais intérieurement dans mon corps collectif, j’avais tout ce qu’il faut et même davantage. J’avais tout en étant et j’étais ce que j’avais. »

 (Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015)

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Je n’avais jusqu’ici lu aucun des livres de Noémi Lefebvre, desquels je m’étais pourtant emparés, chacun, (L’autoportrait bleu, 2009) puis (L’état des sentiments à l’âge adulte, 2012), à parution. N’y pas voir de signes, simplement conjonction d’habitudes (les éditions Verticales, c’est de longue date comme un gite d’étape douillet, pour le lecteur qui m’habite) et d’inclination (je sentais bien, de loin, chez elle, un truc, un rapport disons, particulier, fort, aux langages ordinaires, aux jargons dénaturés ; et je les apprécie les trafiquants du storytelling et de l’injonction publicitaire, de Mauche à Pireyre, d’Espitallier à Bouvet…).

Et de ces habitudes, selon les jours, l’humeur, on se repait ou se défie – voire se lasse : rien de plus improductif, parmi les discussions dites expertes, ou disons, de piliers du bistrot (le bistrot envisagé étant la littérature contemporaine), que ces propos que nous avons parfois (ne mentons pas), envisageant un travail non encore abouti, un auteur encore en formation, comme un « épigone de (X) » ou comme un « sous-Y » ; propos caricaturaux mais révélateurs aussi de nos endroits de paresse. Et sans aucunement prendre Lefebvre pour épigone ou « sous » qui que ce soit (ses interventions sur mediapart, soufflets virevoltant, exsudant de rage et d’intelligence, valant garantie préalable), je n’étais pas allé encore jusqu’à ses livres – du moins, pas jusque dans ses livres. Erreur heureusement réparée en ce printemps, avec cette Enfance politique (qui soit dit en passant, me fera me ruer dans les rayonnages en attente pour lire le précédent, cet état des sentiments à l’âge adulte, ne serait-ce que pour inspecter les rapports et contigüités éventuelles), un texte stupéfiant, dont on peut saisir au-dessus un peu du flow.

La voix est celle de Martine, Martine qui vit seule et plutôt mal, avec sa mère désemparée, désemparée on la comprend, par l’état de délabrement psychologique de Martine, entre internement médicalisé et enfermement larvaire devant des séries télévisées. Martine a en bouche des mots mal assortis – ou plutôt : étrangement assortis, dépareillés : l’assemblage de mots et de concepts (issus des sciences sociales, humaines, politiques) qui lui servent à établir cette forme de diagnostic désemparé, fabriquent une défense (par reconfiguration effective du langage, ironique et résistante) paradoxale (car on demeure partagé, à chaque phrase, entre différents effets que cela nous provoque : on est émus autant que mis à quelques pas de distance, pareillement – et surtout, sans cesse). Sans cesse oscille l’incarnation de ce discours, entre sa possibilité et sa réfutation, par les balancements brutaux induits via les inserts d’oralité dans son discours indirect, un exemple presque au hasard :

« Mais ma mère refusa. Elle me revoulait pas. Il y avait trop de problèmes, des problèmes économiques et des problèmes politiques, des problèmes sociaux et des problèmes psychologiques, il y avait tant de problèmes qu’elle ne pouvait rien y faire, et ma mère a une vie.

D’un coup, ma mère, ça lui prenait d’affirmer cette notion de vie. »

 Le lecteur est de fait mis en position paradoxale : totalement accroché, enfiévré par le phrasé tronqué, saccadé et tellement inventif de Martine, par la drôlerie et les effets de sens qu’il génère, on la suit : elle existe. Et c’est un tour de force, qu’une construction théorique (dire la folie du monde en en attaquant le langage dominant), fasse corps à ce point. J’ai songé, par instants, (le rapport mère-fille y aidant, même si inversé en places), à la façon dont la mère folle du mémorable La compagnie des spectres de Lydie Salvayre parvenait à prendre pouvoir par la parole sans rien perdre de la folie initiale qui la constituait. Car c’est aussi une émancipation qui surgira, par un chemin surprise – qui n’enlève rien, au contraire, à la puissance dévastatrice de ce torrent lumineux, implacable.

Un livre exceptionnel, d’une auteure dont on attend beaucoup (et déjà, immédiatement, pour ma part, d’aller découvrir enfin ses précédents livres).

Noémi Lefebvre, L’enfance politique, Verticales/Gallimard, 2015, ISBN 978-2-07-014803-5

« Une lave blanche arrivant pour vous sertir et vous enfouir tout doucement tout. » | Bertrand Belin, Requin, éditions P.O.L, 2015

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« C’est dans cet immeuble que tout s’est joué. Le lait s’est répandu. Une crue patiente et déterminée, implacable et calme. Une lave blanche arrivant pour vous sertir et vous enfouir tout doucement tout. On eût aussi dit le néant qui revenait sur ses pas, et cela, comme le spectacle d’un lac engloutissant un village, soulevait le cœur. Les choses de la cuisine et nos villages s’y reflétaient faiblement ; ce qu’on y décelait de formes faisait songer à un accident photographique.

Je suis lié à cet événement comme un chien à son piquet. Mon agitation m’aura conduit à dessiner un cercle, j’occupe ce cercle. Quoi que j’aie pu vivre depuis, je l’ai vécu depuis ce cercle. Je suis l’unique administrateur du cercle et le seul à connaître son existence. Ce cercle est l’objet de toute mon attention. Surtout, son existence ne doit pas être décelée. D’abord, le cercle n’est autre que le fruit de l’événement qui l’inaugura, mais par la suite, c’est dans la rude et imbécile tâche de le dissimuler aux autres qu’a résidé sa subsistance. Il est juste de dire que la noyade à laquelle je me livre maintenant ne se déroule pas ailleurs que dans ce cercle. Après que j’aurai disparu sous la surface, dans peu, le cercle, comme les autres ondes formées par les battements éperdus de mes membres, ira en s’élargissant jusqu’à disparaitre aux pieds des roseaux qui garnissent la rive nord et au sud jusqu’à la petite plage de sable gris où Peggy lit et où Alan s’active autour d’un ballon de football. Les coordonnées du cercle seront perdues, atomisées dans le microscopique, dans l’infime où se défera le remous que mon corps paniqué imprime à la surface du contre-réservoir de Grosbois. »

(Bertrand Belin, Requin, éditions P.O.L, 2015)

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Le narrateur de ce roman est, à ce stade du récit, en cours de noyade, saisi d’une crampe alors qu’il nageait, à quelques mètres de sa femme et de son fils, dans le « contre-réservoir de Grosbois », lac artificiel des environs de Dijon. A tout stade du récit la noyade est en cours ; elle est le lanceur du dit récit, chez un narrateur dont on comprend assez vite qu’il est un homme plutôt taiseux, socialement mal ajusté.

La figure narrative ainsi présentée peut susciter la méfiance – on craint d’assister au déploiement de la réminiscence précipitée avant mort imminente, du toute-la-vie-qui-défile-en-un-instant-fatidique, motif romanesque dont le déjà-vu pourrait produire du cliché par brassées, entre excès de lyrisme ou de pathos, sur-signification a posteriori des éléments d’une vie passée.

Rien de cela n’arrive, et si ce premier roman de Bertrand Belin n’est pas exempt de défauts, ceux-ci sont, d’une part, férocement singuliers, et d’autre part, associés d’une étrange -et étrangement fertile- manière.

Rien de cela n’arrive, car rien ne se passe comme on pourrait s’y attendre. Tout pourtant nous est annoncé d’emblée (la noyade, point de départ et d’arrivée), ou en amont : deux motifs nous font signe, sans cesse : celui du lait noyé (dont il est question dans le premier paragraphe de l’extrait cité plus haut), celui du combat contre les cygnes. Les deux, dont on ne dira rien, sont à la fois des éléments majeurs de l’histoire, et des figures poétiques, anti-épiphaniques : deux clés obscures – et oxymoriques, puisque lumineuses, dont le blanc presque aveuglant voudrait contredire la noirceur.

Noirceur, oui, car dans la vie racontée de ce narrateur, tout ne fut pas, c’est peu de le dire, rigolo. L’origine dieppoise, modeste, voire violente, est un fardeau évident, dont il faudra plus que molester des cygnes (figures aristocratiques magnifiquement salies par Belin) pour se délester. Un fardeau, qui pose un problème, fatalement irrésolu, de place – lequel, sans le priver des mots (les études supérieures peuvent les procurer, les éléments de langage), en complique l’usage, en abîme le rythme. Son flux de paroles semble osciller entre congestion et soudaines irruptions  : ainsi présente-t-il sa première rencontre avec celle qui deviendrait ensuite son épouse, et sa piètre habileté à l’exercice de la drague :

« Hélas, nous n’eûmes ce soir-là qu’une seule autre occasion de nous parler. J’en fis un piètre usage. Je ne sus lui parler que ma dévorante passion : l’archéologie. Il ne fut question que d’archéologie. Elle manifesta d’abord une généreuse attention qui se mua sûrement en civilité puis en politesse avant de s’installer en ennui véritable. Je déroulai devant elle de longs serpents de connaissances d’une voix incongrûment exaltée où se devinait (je le sentis en parlant), avant toute autre chose, la crainte d’ennuyer. Dès qu’elle en eût l’occasion, elle feignit d’être contrainte d’offrir son attention à d’autres invités, sous d’autres tropiques. »

 Noirceur, qui ne se prive pas d’humour, par effet de mises à distance (amplifié par l’usage de ce passé simple). Ce qui le permet, ce regard distancié, lointain, c’est une écriture, à la fois rigoureuse et ondulante. Voilà certainement le défaut que certains trouveront au livre, cette modulation de la phrase, qui varie : sèche et courte comme la poésie dont Belin se nourrit depuis des années, puis sciemment compliquée d’enrichissements lexicaux et syntaxiques. Il a voulu trop en faire, penseront certains, pour un premier roman… Sauf que, par un permanent miracle, l’équilibre se fait au cœur de cette tension à l’œuvre, l’alliance des éléments contraires produit une réaction chimique à la couleur inédite.

Le livre tient, et le livre est un roman.

Et ce roman est beau, inédit, intensément étonnant.

(Et j’aurais pu aussi commencer par là, cette surprise initiale -par affirmer que ce roman est, avant tout, un roman. Que cette première surprise est un bonheur – on aurait imaginé un ensemble de proses brèves et tendues, à l’aune des paroles et de la syntaxe qui habitent les chansons du Bertrand Belin chanteur, et ce phrasé, rêche, de demi-mots, sait se développer pour habiter le bâtiment de plus grande envergure qu’est le livre.)

(Et j’aurais alors continué par la surprise dans la surprise, du rapport étroit se tissant peu à peu, entre son dernier (magnifique) album, « Parcs », et ce livre – dont on se rend compte on ouvrant le livre du disque. La récurrence des prénoms, motifs et figures produit un aller et retour entre les deux ouvrages, espace ouvert qui en agrandit les possibles).

(Et j’aurais dit un peu de ces rapports, effectifs et potentiels, dans ce livre dont l’incipit casse une pierre (« j’ai cassé une pierre grosse comme le point à l’aide d’une pierre grosse comme une palette à la diable ») et le dernier paragraphe en appelle à l’éternité des états de nature ; dont le personnage principal, ayant quitté l’eau et la mer pour s’enraciner dans les terres (et l’archéologie qui le passionne), ne parvient qu’à se noyer, dans un lac artificiel ; dont les phrases vont ensemble et séparément brillent.)

(Et les parenthèses pourraient rester ouvertes, radiales en réplique, échos du cercle décrit plus haut).

Ce livre est une surprise en soi, augmentée par les rapports qu’il crée, en son sein et vers ailleurs ; c’est aussi une promesse, une main tendue : en cours de lecture, on s’est déjà comme habitué, sans s’en apercevoir, à ce doux inconfort, à ces alliances contre nature (entre symbolique et prosaïque, entre distance et tragique, entre élémentaire, voire archaïque, et arborescence), à cette constitution d’un état de lecture : une solide constitution, plongée dans un liquide menaçant.

Ce roman est aussi, assurément, pleinement, poétique : dans son détail, celui de la phrase, du fragment, du paragraphe ; dans son entier tout autant : Requin est, en somme, la constitution d’un état poétique.

La promesse, oui, d’un inconfort où habiter, dans cette étrange joie composite.

 

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Bertrand Belin,

Requin, éditions P.O.L, mars 2015, 192 pages, ISBN : 978-2-8180-3571-9.

«tu préfères réfléchir tout seul, dans ta petite tête, et ça c’est pas très corporate.» | Denis Michelis, La chance que tu as, édition Stock, collection La forêt, août 2014

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« Il propose du feu à Virge et elle lui dit non, tu vois bien qu’elle est déjà allumée.

Elle a dit ça avec un air sérieux, presque perplexe.

Je peux te demander quelque chose ?

Oui mais vite car je n’ai pas beaucoup de temps.

Il essaie de choisir les mots avec soin, et de tourner les phrases avec beaucoup de doigté et surtout beaucoup de délicatesse.

J’aimerais savoir si je peux te prendre un peu de temps pour.

Abrège !

C’est-à-dire que je n’ai pas encore signé mon contrat et.

Pardon ?

Oui mon contrat et je n’ai plus mon sac non plus c’est que.

Ecoute-moi bien.

Virge écrase sa cigarette sur le rebord de la fenêtre, au passage elle fait doucement frémir une fleur d’hortensia.

Ton contrat, tu l’as signé tout à l’heure, n’essaie pas de m’embrouiller.

Elle avance la tête, comme une poule prête à lui manger les yeux, alors il recule légèrement.

S’il y a une chose qui m’insupporte, ce sont les histoires de contrat et tu sais quoi : ça m’angoisse.

Il se demande ce qu’il y a de si terrible dans un contrat mais préfère se taire.

Chut lui ordonne son esprit, laisse-la aller jusqu’au bout.

Tout le monde est traité à la même enseigne ici, tout le monde signe dès qu’il a posé le pied dans le domaine, et il n’y a aucune exception.

Ton contrat tu l’as signé.

Tu dois respecter nos règles et les règles ça commence par un bonjour.

Il ne dit toujours rien, interdit.

Oui, on dit bonjour, on se présente, on pose des questions, on fait mine de s’intéresser aux autres, on est corporate, mais visiblement tu ne sais pas ce que ça veut dire corporate, tu préfères réfléchir tout seul, dans ta petite tête, et ça c’est pas très corporate.

… »

 (Denis Michelis, La chance que tu as, édition Stock, collection La forêt, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

C’est toujours à cette allure-là que fusent les dialogues dans ce premier roman de Denis Michelis (paru en août 2014, rentrée littéraire dont je n’ai pas encore fini d’éponger ce qui me demeure de livres de qualité…) ; il y a un art de l’appréhension (et du rendu) du monde social par la parole chez cet auteur, une rectitude mêlée d’allant qu’on ne rencontre guère qu’au théâtre.

La parabole de la domination capitaliste est évidente et parlante, dans ce trajet d’un jeune employé du Domaine, sorte de restaurant luxueux et isolé (« et il se dit c’est curieux, ce n’est pas si loin de chez moi, et pourtant cet environnement ne m’est pas familier. » résonne dès le premier paragraphe), qui se voit humilié, asservi, et violenté, en paroles (comme dans l’extrait choisi, ci-dessus) et en gestes.

Ça parle, donc, les mots fusent, volent, agressent, coupent – ça parle et en même temps, se tait – comme souvent dans les livres édités par Brigitte Giraud sous la couverture vert d’eau de sa collection La Forêt (chez Stock), l’économie de la langue est effective, et comme souvent (on pourrait évoquer le tout récent deuxième roman de Dominique Ané, « Regarder l’océan », paru en avril 2015 dans cette même collection), elle permet de naviguer en précision dans les choses que nous fait le monde, extérieurement et intérieurement. L’intime tel que Brigitte Giraud l’affirme dans sa littérature (et donc dans celle qu’elle choisit d’éditer) est toujours politique, me disait-elle en substance lors d’un entretien que j’ai eu avec elle il y a quelques semaines – ici l’intime est annexé, annihilé par les assauts de la domination la plus froide, indifférente et absolue : le roman de Denis Michelis fait le récit intime de l’annihilation de l’intime par le « monde du travail ». Lequel, on le sait – et le titre (« La chance que tu as ») nous le rappelle avec une froide malice-, ne doit la terreur qu’il produit qu’à la peur de sa disparition : il y a toujours pire ailleurs :et la chance d’avoir un emploi requiert une gratitude infinie envers qui vous l’offre.

(et c’est, remarque adventice et perso, un jeu de dominos du dominant, le chantage marche à l’infini : nombre de malheureux, maltraités, déconsidérés, que j’ai pu côtoyer ces dernières années dans l’industrie culturelle sont rappelés sans cesse à cette chance immense qui est la leur, puisqu’après tout, ils ne bossent pas à lusine – la citation est authentique).

Et puisque que c’est une chance, d’avoir été désigné, ça se paye – la culpabilité du narrateur semble infinie, sa dette impossible à éponger, le sacrifice ne cesse pas.

Ainsi le livre déjà fonctionne, le risque qu’il courait était celui de la mauvaise bascule : que faire d’un tel postulat, quelle ligne de fuite demeurerait ? Il joue son va-tout avec une fable.

Il y a, dans la seconde partie du livre, une fable très étrange (qui m’était inconnue, que le gentil web m’a rapidement offert, faites de même) des frères Grimm, la fable d’Elsa la futée, laquelle, dans une amorale opacité, ne délivre ni parabole ni morale explicite. Subtilement insérée dans l’histoire, elle agit en levier, permettant à ce récit de la servitude, sinon volontaire, du moins consentie par le narrateur, de se poursuivre dans un registre moins réaliste, quasi fantastique, rendant possible, admissible, cette concrétisation de l’esclavage qui se produit alors – possible sans être plausible, le pacte avec le lecteur étant subtilement renversé par l’effet doux-amer de la mystérieuse fable.

La fin, qu’on taira, peut alors s’ouvrir – et ce roman exister comme un ensemble, ambigu et tellement frappant dans cette ambigüité même.

Un bien beau premier livre.

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(Denis Michelis, La chance que tu as, édition Stock, collection La forêt, août 2014, EAN : 9782234077416)

Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014

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« Vous avez, mettons, une trentaine d’années. Cela fait environ trois cent mille heures que vous apprenez à vous connaître, en comptant le temps de sommeil qui n’a guère moins de raisons de fournir des informations sur la personne du dormeur que les instants de veille. Ainsi, vous possédez de vous-même une certaine idée, fondée sur une pratique quotidienne, des habitudes, une manière d’éprouver les émotions, de telle sorte que vous êtes non pas bien dans votre tête – il n’y a que les magazines de salle d’attente pour aspirer à de tels sommets -, mais comme à la maison dans votre crâne. Et voici que vous êtes contrainte d’en changer. »

(Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Au Havre, une jeune femme, décide un jour de changer sa vie, de changer ce qui ne fonctionne pas dans sa vie. Et pour ce faire, de changer de nom, comme on change de peau, d’appeler une identité nouvelle pour la faire apparaître dans la monde réel.

Bérénice Beaurivage, donc, est un nom d’emprunt, celui que s’attribue Blandine Lenoir au début du roman – et d’entrée il y a du ludique dans l’argument de Julia Deck, car si Bérénice Beaurivage, pseudonyme assumé, est celui dont est affublée Arielle Dombasle dans un film de Rohmer (« L’arbre, le maire et la médiathèque »), tout lecteur connaisseur de l’œuvre de Rohmer (ou simplement curieux, ce qui est plutôt mon cas), apprendra en un même clic que Blandine Lenoir, état-civil officiel de l’héroïne, qui la désigne dans le monde réel représenté dans le roman, est le nom d’une autre protagoniste du même film.

Il y a du jeu – et le jeu n’est pas anodin. Il procède, par addition de faux, à une interrogation de l’idée d’identité. Blandine devient Bérénice pour s’inventer une fonction neuve, celle de romancière (comme le personnage incarné par Dombasle dans le film du Rohmer), c’est à-dire d’inventeur – or cette romancière est un fake, une fiction : le carnet qu’elle acquiert pour parfaire ce travestissement ne se noircira guère que de ces petits hiéroglyphes intimes, comme on en dessine en réunion ou au téléphone. Blandine joue Bérénice qui joue la romancière, mais le jeu n’est pas plus drôle qu’il n’est anodin.
La manière Julia Deck certes n’exclut pas l’humour, mais l’ironie n’est pas au cœur ; ce roman, subtil et spéculaire, n’est pas au second degré. C’est ce qui , d’ailleurs, frappe le plus, au gré du rythme joyeusement entrainant de cette écriture, constellée de détails, de paroles qui font un rapport extrêmement précis d’éléments de ce dehors en lequel Blandine-Bérénice ne parvient jamais à s’insérer : la violence des rapports intimes, sociaux, sexués est si subtilement rendue qu’on ne se prend les baffes – réelles, cuisantes, pour la fille et pour nous, lecteurs, avec, puisque l’empathie prend – qu’avec un léger effet retard.
Le récit emporte, et cette réalité qu’il charrie vaut pour elle en même temps que comme assise du dit récit. Les portraits des trois villes où passera Bérénice, de leurs formes (Le Havre, Saint-Nazaire, Marseille, magnifique triangle portuaire qui répond aussi au triangle du titre), extrêmement minutieux et précisément insérés, sont très forts.
On ne dira rien des ressorts d’une intrigue spiralée, cinématographique (mais plus rémanentes du Hitchcock de Vertigo ou de certains moments lynchiens que de la conversation de chez Rohmer) ; on redira juste à quel point elle parle et touche, à quel point cet impossibilité-là fonctionne, en un miraculeux équilibre : cette fille impossible, format fantôme, enveloppe comme vide, existe, pleinement.

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(Julia Deck, Le triangle d’Hiver, éditions de Minuit, 2014, 2014, 176 p.
ISBN : 9782707323996
).

Rencontre avec Emmanuelle Pagano, Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015 (vidéo)

[Rencontre avec Emmanuelle Pagano, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015 – dans le cadre de sa résidence partagée en Vendée, avec le Grand R]

Lire la chronique de Lignes et fils (2015,P.O.L)

Partie 1.

Partie 2.

Emmanuelle Pagano était en « résidence partagée » en Vendée, en janvier et février 2015, où elle est revenue régulièrement durant ce printemps 2015. Au même moment (en février) a paru Lignes et Fils, splendide roman des rives et des eaux, chez P.O.L ; et le rapport entre ce livre et ce séjour dans les bocages et les marais dépasse de loin l’ordinaire promotion d’un ouvrage.
Pendant qu’elle présente, notamment, ce livre au public, elle se documente alentour sur d’autres aspects de la vie des hommes et des femmes avec et par l’eau : « La Trilogie des rives », ce sont trois fictions autour de la relation de l’eau et de l’homme à leur point de jonction (les rives). Le premier volume, Ligne et Fils, concerne les rivières et les moulinages, les deux autres volumes s’intéressent aux lacs de barrages et aux différentes retenues d’eau (vol. 2), aux fleuves, estuaires, mers, océans, marées et marais (vol. 3). (extrait d’un article à paraître dans Mobilisons !, revue web et imprimée de Mobilis (Pôle régional de coopération des acteurs du livre et de la lecture en Pays de la Loire).

Merci à l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, pour la possibilité qui m’est  offerte, et réitérée, depuis 2011, d’y inviter des auteurs, pour une lecture-rencontre, en format café littéraire, le samedi après-midi, et pour cette captation, trace de ce moment.

«Sa langue, dans sa bouche, repliée comme un linge sec» | Alexandre Civico, La terre sous les ongles (Rivages, 2015)

[A noter : rencontre avec Alexandre Civico vendredi 24 avril à 19h30, librairie Vents d’ouest, place du bon pasteur, Nantes)

«Il envoie un télégramme au pays. Expliquer à sa femme et son fils, qui attendent le signal, que ça y est, c’est bon, vous pouvez venir. Ce n’est pas un palais, mais on a le droit de faire la cuisine, et surtout l’hôtel accepte les familles. Ils ont pris le train, eux aussi plus légers, ils le rejoignaient.

 L’enfant est volubile, comme toujours, sa langue est déliée, vivante et précise malgré ses quatre ans. Avocat, c’est le destin que lui précise malgré ses quatre ans. Avocat, c’est le destin que lui prédisent les ménagères andalouses lorsqu’il s’installe sur le comptoir de l’épicerie pour y tenir des propos, des discours définitifs. L’enfant est une fleur ouverte au monde. Une fleur du Sud, épanouie et colorée, jouissant de sa langue tout autant que des embruns du soleil gaditan.

 Lorsque l’enfant découvre la chambre d’hôtel, une forme de colère froide s’empare de sa mère. L’enfant demande où se trouvent chambre/salle de bains/salon. D’un geste pénible, il lui montre la pièce. L’enfant est muet, plus rien ne bouge, juste les yeux.

 Après quelques semaines, il ira à l’école, apprendra le français, le maîtrisera vite, mais il est devenu taciturne. Sa langue, dans sa bouche, repliée comme un linge sec.»

(Alexandre Civico, in La terre sous les ongles (Rivages, 2015))

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

On s’échine parfois, dans les milieux autorisés du roman dit de genre, à détailler ce qui fait la nuance entre du « polar » et du « roman noir ». Ce premier roman d’Alexandre Civico (par ailleurs éditeur émérite, fouineur, découvreur, chez Inculte), s’il ne paraît ni en Rivages-Noir, ni en Rivages-Thriller, mais en littérature générale, pourrait servir aussi bien de maître-étalon du genre noir que d’antithèse absolue, selon comme l’on regarde. Ni suspense ni intrigue à proprement parler, dans ce court concentré dramatique, ou alors réduits à l’essentiel, à une épure : un homme s’enfuit, prend la route de nuit pour le Sud dont il est originaire, après un crime. Il y a donc un cadavre dans le coffre de la berline, on le comprend assez vite – il y en a surtout, au figuré, dans les placards, du narrateur, lesquels sont d’une autre nature. Cette fuite autoroutière, constituant un état-en-soi autant qu’un mouvement (ce sont assez vite des formes de stases, concentrés de détails, conversations de bistro, cigarettes et cafés, durant des moments de pause, qui s’imposent, à la façon d’un western spaghetti où ne se tirerait plus un coup de feu), est complétée d’inserts biographiques – c’est un de ceux-ci qu’on a mis en exergue au-dessus –, lesquels n’expliquent rien mais tracent, situent. L’épure, toujours. Si cet homme a tué, ce n’est par déterminisme seul, ce n’est pas parce qu’immigré dans ce pays si ingrat qu’est la France ; ces conditions ne sont pas plus posées pour l’en excuser ; mais s’il y a une vengeance à l’œuvre, ici, elle est aussi d’ordre social, elle est la conséquence d’une inextinguible colère, celle de l’humilié perpétuel, du toujours ravalé. Ravalé comme l’est sa langue (« repliée comme un linge sec »). D’où ce motif de la langue, à gagner perdre ou conquérir, en va-et-vient, déliée, linge sec, la langue constitue le moyen autant que la cause. Ces inserts sont également très courts, pour ne jamais prendre le pas, ne jamais amollir ce qui tient ensemble par le fait premier du rythme. Ce n’est pas non plus un pastiche, ou une figure de style, que cette micro-épopée certes sans éclat, mais pas « minable ». Elle n’est pas moquée, cette quête intime et désespérée, par un Alexandre Civico qui serre de près son narrateur. Et l’adresse à celui-ci, à la deuxième personne du singulier, n’est pas juste un habile accélérateur, elle est manière de réduire la distance, de signifier le lien, de souligner l’intime à l’œuvre ici, dont on ne fera pas les comptes de détail, car : la question biographique adressée à l’auteur, du pourcentage de vraiment arrivé dans le roman, n’est pas la nôtre : 1/en général, et 2/ tant elle réduirait ici ce qui est produit. C’est donc un éclat de roman noir, sur lequel il se concentre, un moment très spécifique dans la dramaturgie de celui-ci, son noyau atomique : l’après-crise, quand s’engage une course (parfois poursuite, ici solo) vers un dénouement. Dénouement à entendre au sens littéral : c’est aussi un nœud existentiel qui se résout, d’une bien paradoxale (et très belle) façon, dans les dernières pages – au moment aussi ou cède le tutoiement pour qu’advienne la première personne. La langue fait corps, de brève, intense et éclatante façon dans ce premier roman qui en appelle d’autres. La Terre sous les ongles | Alexandre CIVICO, Genre : Littérature française, Collection : Littérature / Rivages, Grand format | 140 pages. | Paru en : Janvier 2015 | GENCOD : 9782743629519

Rien n’est fini tout commence (Gérard Berreby, Raoul Vaneigem, éditions Allia, octobre 2014)

[A noter – LE MERCREDI 18 MARS A 19H – rencontre avec l’éditeur Gérard Berréby, fondateur et responsable des éditions ALLIA, à la librairie Les bien aimés, rue de la Paix, Nantes.]

On comprend que vous développiez l’idée d’un « homme supérieur », capable de surmonter son aliénation. Mais vous le faisiez en commettant, à mes yeux, une erreur. Car quelle que soit la radicalité d’un individu, membre du groupe ou pas, il n’en reste pas moins un être qui, à un degré ou à un autre, est intégré à la société dont il est issu ; en cela il est porteur d’une certaine dose d’aliénation et ce, à plusieurs niveaux.

La notion même d’émancipation s’est trouvée faussée. À l’origine, elle s’appréhendait socialement, elle était portée par le projet d’une société sans classes. Lorsque nous avons affirmé que l’individu était le fondement essentiel de la lutte des classes, il s’agissait de l’individu en quête de son émancipation. L’ambigüité a longtemps consisté à savoir si l’émancipation de l’individu passait par celle de la société ou, pour caricaturer, si une société sans classes donnait des individus libres, autonomes. C’était une première erreur. La deuxième a été de valoriser l’individu porteur d’un principe d’émancipation – l’autonomie – se traduisant socialement par l’autogestion. Cet individu-là, nous n’avons jamais fait l’effort de le replacer dans ses conditions de vie, qu’elles soient familiales, sociales… celles d’un individu déséquilibré par ces conditions et qui se sauve – presque au sens de « salut » ; salut commun ou salut religieux – grâce à la clarté de cette volonté d’émancipation générale qu’il porte sur ses épaules… des épaules chargées de contrainte que l’on n’examine pas… parce que le projet est en fait de l’ordre de la transcendance… hormis Viénet, nous avions l’impression de changer le monde, de changer les bases. Une telle conviction nous illuminait… car on ne peut parler que d’une illumination. Elle éclairait le monde entier et nous dispensait d’éclairer nos comportements passéistes ! (extrait)

J’ai laissé tel quel : rien que l’italique pour distinguer les questions (de Berréby) des réponses (de Vaneigem). Cette épure, manifeste, dans la retranscription de l’immense entretien courant sur les 400 pages de ce magnifique objet, est volontaire et signifiante. Elle est voulue par les deux co-auteurs – co-auteurs, oui, car Berréby, qui fait les questions et pose les rails de ce qui constitue le grand récit de l’aventure situationniste, est un alter ego revendiqué (et souhaité tel par l’interviewé), qui n’hésite pas à contredire le sage, le « vénérable » qui lui fait face, et ce sans que s’altère l’immense respect pour l’affaire qui lui, qui nous, est contée : une vie, celle de l’absolument radical Raoul Vaneigem, depuis l’enfance belge et ouvrière, jusqu’à la grandeur et à la chute (extrêmement précisément décortiquée par les deux hommes) de l’internationale situationniste dont il fut un des piliers majeurs (celui à qui Debord proposa de recommencer, à nouveau, autrement, à deux, ce mouvement fulgurant). Sans aucune amertume, sans sordide règlement de compte.

Le livre est à la fois richement (très richement) documenté, y compris de nombreuses correspondantes inédites avec des témoins et des proches de Vaneigem et Debord, et très libre dans son ton : l’extrait ci-dessus pourrait même donner l’impression d’une simple attaque ou déconstruction de ce qui fut un mouvement d’idées aussi nouveau que porteur de sens et de conséquences concrètes – mais il n’en est rien.

« La remise en question, l’interrogation, bref le questionnement inlassable non point pour le plaisir de prendre le contrepied mais plutôt dans une tentative de se débarrasser du superflu ont été nos credos pour tenter de nous approcher du réel. », affirme Gérérd Berréby en réponse à une des queqlues questions que je li ai posées pour nourrir cette note. En effet, ce livre, et ses auteurs, s’efforcent de rendre au plus juste le récit des faits, sans « refaire l’Histoire » (de toute façon, Vaneigem affirme clairement ne pas se pencher sur l’Histoire de ce dont il fut un des éléments moteurs : « Je reste attaché à la valeur théorique de la pensée, le reste… Les anecdotes et la correspondance dont partie des archives. Je n’y trouve aucun intérêt. »); de restituer et resituer l’époque, les actes et les ambiances (notamment la commensalité indispensable à la bonne tenue des longs échanges arrosés des situs) nécessaires à l’élaboration de ce programme émancipateur.

Et cette discussion à bâtons rompus, contradictoire et généreuse, s’avère faire socle mais aussi tremplin, être un bien bel objet de transmission.

(Quelques questions à Gérard Berreby, à propos de rien n’est fini tout commence, livre coécrit avec Raoul Vaneigem, éditions allia, 2015)

http://www.les-bien-aimes.fr/evenements/les-evenements-a-venir/

(G.Boutouillet) Ce qui frappe d’emblée dans ce livre, outre sa qualité documentaire, c’est l’entrée de but en blanc dans le propos, sans préface ni introduction d’aucune sorte : on entre dans la conversation, qui si elle respecte certaines « règles » (chronologiques), nous place face à ce parti-pris singulier : deux individus parlent, nous assistons à cette discussion (chaleureuse, libre, contradictoire : amicale) dans laquelle l’interviewer est un interlocuteur placé en position d’égalité (vous n’hésitez pas à poser de très longues questions, à développer de longues analyses). Que pouvez-vous me dire de ce parti pris, de ce qu’il signifie éditorialement, mais aussi dans votre rapport à Vaneigem (et son travail) dont il découle ?

(G.Berreby) J’ai tenté de proposer un roman d’époque dans lequel toutes les questions seraient abordées et grâce auquel on mesurerait la sincérité et l’authenticité de l’un ou l’autre des interlocuteurs à ce qu’il dit ou ne dit pas. Il n’y a donc pas de préface, de chronologie, de chapitres, autant de formes et d’éléments qui risquaient d’enfermer a posteriori notre discussion – et sa lecture – dans des carcans que nous cherchions précisément à éviter. L’entretien commence par une évocation des années de formation de Raoul Vaneigem et se termine après un voyage à travers quatre cents pages de propos de toutes sortes, de documents rares, voire inédits, et d’entretiens complémentaires, parfois contradictoires, avec d’autres protagonistes. Nous avons construit une galerie de portraits où figurent des membres clés de l’histoire de l’Internationale Situationniste mais aussi des personnages aux noms et aux rôles plus méconnus. En résulte un tableau d’époque avec des incursions régulières dans notre monde contemporain. En ce sens, j’ai voulu un ouvrage vivant, absolument pas muséifié, donc pas de tombeau, aussi glorieux fut-il. J’ai voulu éviter le livre pour spécialistes, happy few et lecteurs convaincus. J’ai voulu composer, au contraire, un livre ouvert que tout le monde puisse lire et surtout que chacun puisse s’approprier. Du roman, de l’essai, de la biographie, de la thèse et de l’ouvrage historique, j’ai mélangé tout cela et inventer une forme inédite pour parler de l’Internationale Situationniste, de sa place dans son époque et des conséquences de ce mouvement sur la nôtre, sans complexe ni directive universitaire. Cela m’a semblé convenir au projet plutôt que de se lancer dans un genre “ma vie mes œuvres”, un peu fade pour mon goût.
Un seul souci me préoccupait : ne pas ennuyer le lecteur et lui transmettre l’envie. Quand j’ai convaincu Raoul Vaneigem de s’aventurer dans ce projet un peu monstre, il a accepté à la condition que nous nous posions sur un pied d’égalité et que nous co-signons l’ouvrage. Nous sommes partis d’un ensemble homogène, à savoir le retour sur ses origines, comment devient-on Raoul Vaneigem ? et sur sa relation avec le mouvement situationniste jusqu’à sa dissolution. Pour ce faire, il nous a fallu revisiter notre passé non pas tel que nous aurions aimé qu’il fut mais au plus près de ce qu’il a été et de ce que nous y avions fait. Alors forcément, l’entretien est amical mais pour le moins vif et argumenté, sans aucune complaisance. Que ce soit pour décrypter la place et la personnalité de chacun des membres de l’Internationale Situationniste, pour évoquer l’émulation résultant de leur rencontre, pour revenir sur leurs coups d’éclat, pour souligner les conséquences néfastes de la récupération d’une avant-garde par la société elle-même, ou pour constater la décrépitude du mouvement au fil des années 1970, j’ai cherché à amener Raoul Vaneigem à une analyse sans concession. Dans la mesure où asséner des vérités n’a aucun sens, si ce n’est se condamner à rester dans un ghetto, j’ai toujours voulu ne pas épargner nos sens critiques. La remise en question, l’interrogation, bref le questionnement inlassable non point pour le plaisir de prendre le contrepied mais plutôt dans une tentative de se débarrasser du superflu ont été nos credos pour tenter de nous approcher du réel.

(G.Boutouillet) Très concrètement, cette longue histoire dialoguée semble le fruit aussi de deux cheminements singuliers : comment le livre s’est-il élaboré (par quel mode d’entretien : à distance, par écrit, en enregistrant) ?

(G.Berreby) Très simplement. Elle est le produit de vraies rencontres durant trois ans, en Belgique, à la campagne, en Bourgogne et au Pré-Saint-Gervais, dans la région parisienne. Tous nos entretiens ont été enregistrés puis transcrits, découpés et mis en forme. Intégrer les témoignages complémentaires, regrouper la documentation d’époque, les photos a été l’objet d’un travail ultérieur. Je n’aurai pas pu mener à bien ce projet sans le précieux concours de Sébastien Coffy et de Fabienne Lesage. L’accord passé avec Raoul Vaneigem était le suivant : je devais lui remettre un entretien définitif une fois nos conversations retranscrites. Il l’a accepté aussitôt après lecture. Dans la mesure où l’on a tâché de faire remonter l’essentiel de ce que recelait cette longue conversation, Raoul Vaneigem n’a eu aucun mal à valider l’ensemble des propos restitués. La fidélité à ce qui a été dit n’empêche cependant pas un regard critique sur le passé et sur nous-mêmes.

(G.Boutouillet) Qu’avez-vous appris, qu’est-ce qui vous a personnellement dérouté, surpris, relancé (vous qui êtes très fin connaisseur de cette question situ) ?
(G.Berreby) L’optimisme presque béat de Raoul Vaneigem m’a souvent dérouté. Il porte sur ses années passées au sein de l’I.S. un regard peut-être faussement détachée. Il est, oserais-je dire, sans pitié pour les erreurs du mouvement, ses dérives obsidoniales. Il projette dans les organisations autogérées qui émergent notamment en Grèce, une foi étonnante. J’ai appris qu’il faut bien se garder, en ce monde, de jugements définitifs sur les choses et les gens – la part cachée de chacun étant tout aussi importante que ce qui nous est montré immédiatement – et qu’enfin, on ne peut s’en sortir que par un regard franc sur ce que nous entreprenons avec les personnes qui nous entourent. Une telle posture est, je crois, un signe de vitalité et de bonne santé.

 rien n’est fini tout commence, Gérard Berreby & Raoul Vaneigem, éditions allia, 2015octobre 2014 – prix: 25,00 € , format : 160 x 240 mm, 400 pages, ISBN: 978-2-84485-926-6

Comment c’est, commencer ?

Comment c’est, commencer ?

C’est une heureuse conjonction qui m’a mené à lancer cette proposition d’écriture et à publier les 20 textes produits depuis celle-ci. (La séance est décrite en détail ici).

La conjonction, c’est celle de ce cours d’ « écriture et numérique », à La Roche-sur-Yon, pour des étudiants en info comm options métiers du livre, où je suis déjà intervenu dans divers contextes, et de nos préoccupations dans l’élaboration de Mobilis, que nous commençons depuis quelques mois et continuons de commencer jusqu’à parution en mai d’un site collaboratif et d’une revue semestrielle imprimée.

Donner cours, pour moi qui suis plutôt un médiateur, un accompagnateur, donc, est toujours une gageure pour moi (en tout cas, la nuit précédant la première séance, bien pauvre en sommeil), et il me faut relancer, renouveler un dispositif qui ne soit pas de surplomb absolu (sans se dispenser de passer (ou tenter de) des idées, notions, considérations et re-considérations. Ce dispositif, même se donnant les moyens de l’atelier d’écriture numérique (de quoi projeter du web pour moi ; un poste connecté au web par étudiant), même envisagé comme un td, demeure un cours : il n’est pas un atelier d’écriture artistique. Je lance une proposition d’écriture de façon moins contrainte et moins littérairement élaborée que dans mes ateliers : l’idée est réellement, comme je le spécifie dans le titre de cette séance, de faire connaissance.

Faire connaissance est évidemment à entendre de plusieurs façons : aller, pour moi (enseignant) plus loin que le simple tour de table auquel je les soumets, qui énonce quelques réalités sociales et pré-professionnelles (je m’appelle, je veux devenir, je vais faire un stage chez) ; me renseigner plus avant sur leurs préoccupations essentielles et leur rapport intime au lire et à l’écrire (considérant que toute efficacité pro dans ces domaines qui sont les nôtres ne saura se forger que depuis une nécessité intime) ; mais aussi (mais surtout) les lancer dans une entreprise de méta-cognition qui les aide à considérer ces nécessités intimes, à les envisager autrement.

Mais commencer, reprenons : Je pose aux étudiants cette question que Mobilis s’est posée (et en particulier Jasmine Viguier, dans le cadre d’un dossier qu’elle prépare pour Mobilisons, revue liée), autour du mot « commencer ». Me disant que de parler de sa lecture, de son rapport à la lecture peut- être une bonne entrée en matière, d’écriture, d’énonciation, de publication, je soumets sa question, en version improvisée, changée puis redite autre, aux étudiants :

« – Quel état d’esprit vous habite alors que la première page n’est pas encore tournée, alors que vous prenez l’objet dans vos mains ? Qu’est-ce que vous en attendez ? – Qu’est-ce qui retient votre attention (poids, la taille, le nombre de page, le graphisme de couverture, rien de tout ça…) ? – Dans quelle situation/position aimez-vous commencer un livre : au calme chez vous, en transport, le soir, le matin etc… ?»

C’est donc l’exercice d’écriture, d’une écriture envisagée comme exploratoire et énonciative, pour poser des faits et des représentations d’où seront bâties les réflexions à venir. Les textes sont à lire ici .

Ce qui m’apparaît a posteriori, c’est qu’hors même de l’atelier d’écriture, usant du geste d’écriture comme d’un lanceur et d’un moyen de construction d’un échange, c’est l’infra-ordinaire de Perec qui me revient, qui ici sous-tend cette question du commencer – j’en ai parlé ici et , mais c’est frappant de constater dans mes propres pratiques à quel point l’infra-ordinaire (et ce qu’il permet, ses potentialités induites) m’ « infra-ordonne »

Et que nous disent-ils ces textes ? Que les livres tombent du ciel, sur un mode de compulsion heureuse ; qu’ils sont parfois commencés par la fin (et qu’il y a des raisons pour cela, et qu’elles varient selon les individus) ; que la couverture compte, qu’elle compte beaucoup, qu’elle compte parfois bien plus que l’auteur ;  que tout parfois commence avant de lire une ligne, dans le geste de transmission d’autrui qui vous offre un livre ; que tout cela change selon la prescription, les supports, et le contexte de la dite lecture

La lecture enchainée de ces textes m’est précieuse, en tant que ressource documentaire (car je ne saurais sinon que présumer, qu’imaginer qu’il y a beaucoup de cycles fantastiques ou de mangas dans leurs lectures, sans en imaginer ni la proportion ni, encore moins, l’effet), mais aussi comme premier décentrement (je parlais plus haut de l’intérêt de cette méta-cognition, consubstantielle au dispositif d’atelier) sur lequel me baser pour pousser plus avant les spéculations lors des deux cours suivants, et en tant que ressource constituée, agrégée en un corpus dont je sais aussi que la lecture d’ensemble produira autant que la production de chaque texte individuel, sur leurs auteurs…

Mais j’aurais pu parler ici de cet autre cours, plus littéralement lié à l’infra-ordinaire, que j’ai donné récemment au Limès de Poitioers à l’invitation de Martin Rass, où sont retracées des semaines de lecture, sans distinction de genre ni de classe – et que ce flot-là est tout à fait excitant à suivre… Ces textes-là, d’une semaine de lecture racontée par son lecteur, sont à lire ici.

A suivre, donc.

Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms. | Maylis de Kerangal (apéro littéraire, à Saint Jean-de-Monts, vendredi 13 mars à 19h)

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photo : Maylis de Kerangal, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

(Maylis de Kerangal :Relire, poursuivre, continuer)

Apéro littéraire avec Maylis de Kerangal, rencontre animée par Guénaël Boutouillet // Le vendredi 13 mars 2015 de 19h00 à 20h30,  Médiathèque – Espace culturel, Boulevard Leclerc, 85160 Saint-Jean-de-Monts

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« Je songe maintenant à ces noms propres qui sont des toponymes, à ces anthroponymes qui désignent des lieux, à ces villes qui s’appellent Athènes ou Lisbonne sous différentes latitudes, à ces personnages qui se nomment Quichotte ou Gargantua, Guermantes ou Meaulnes, je pense au Havre et à Bouville, à la route des Flandres et à Ellis Island, aux Cards et à Lascaux, à la mer des Sargasses, je prononce lac Baïkal et Wyoming, je prononce Sahara et cap Horn, et encore détroit de Gibraltar et delta du Mékong, je murmure Grandes Jorasses, Guadalquivir et Loire, Liège-Bastogne-Liège, je murmure Zanzibar, Endoume, Kamtchatka, et encore mont Aigoual, plateau des Millevaches, massif des Maures, je chuchote Forêt Noire, Épeluche et Les Fougères, les noms se bousculent, ils vibrent et prolifèrent, et parmi eux, sur une route des Landes, dans l’été qui bourdonne, ce panneau rectangulaire liseré de rouge et ces lettres noires inscrivant MAYLIS sur un fond blanc, ou cet autre, photographié en novembre, en Finistère, signalant KERANGALL sous un ciel noir.
Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms. »

(Maylis de Kerangal, extrait de à ce stade de la nuit (éditions Guérin, 2014)

Lors de cette journée professionnelle que j’eus la charge (heureuse, celle-là) de concevoir puis animer, pendant Atlantide 2014 (festival dont les photos ci-dessus et ci-dessous sont extraites, prises durant les cafés littéraires dont nous fîmes de brefs et beaux moments d’intensité avec l’amie Charlotte Desmousseaux, à gauche sur la photo du bas), s’est inventé un temps hybride dont j’ai, encore, douce et minuscule fierté d’avoir initié l’avènement : Cathie Barreau, Sylvain Coher, et Maylis de Kerangal, après que je les eus soumis à la question quant à leur rapport au lieu, en tant qu’auteur et « intervenant », ont poursuivi le questionnement en pratique, mode workshop, atelier – le making-off du débat liminaire, en somme : c’est ainsi que nous avions en 2014 imaginé l’ensemble du cycle Lire+écrire numérique avec Catherine Lenoble : qu’une parole savante soit aussitôt prolongée d’une expérimentation liée. Et je n’en démords pas : cette invention de dispositifs est un formidable adjuvant, un accélérateur de transmission.

 Maylis de Kerangal, depuis l’expérience croisée  de sa résidence au Master de création de Paris 8 (voir les films qu’on en a produit sur remue, en attendant d’autres textes), et de la parution de Réparer les vivants, dont le grand succès lui fit accumuler les rencontres publiques, eut à cœur, dans ce dispositif souple et inhabituel, d’explorer plus avant sa propre fabrique. Et l’onomastique, dont ce texte extrait de à ce stade de la nuit (paru à la même période chez Guérin) interroge les possibilités, fut une des portes par lesquelles ce récit de création, inédit (y compris pour elle), passa.

Elle parla de paysages, originels, de leurs teintes (et je les vois encore, les ciels), de comment ces ambiances paysagères, loin de n’être qu’un décor, peuvent être chez elle l’amorce d’une puissance à venir, d’une poétique. Cette écriture de l’extérieur, d’un extérieur sensible, cette expérience d’empathie aussi vaste que possible, procède d’un entrelacement de matériaux (visions, documents, mais aussi couleurs, donc), pour ne pas céder à la mécanique d’une langue, d’une voix, qui seule, même magnifique, risquerait de jouer une petite musique, sans cet appel du monde extérieur, dont la multitude de signes contrastés, sont à relever, à capter, dé-mettre puis re-mettre ailleurs, autre ; entrelacs dont la chimie est à relancer sans cesse – d’où la saisie chromatique de ciels spécifiques au Havre, leur retour en mémoire et parole ce jour-là à Nantes – qui me permit de démarrer notre entretien croisé croisé avec Charlotte, le lendemain, par une question de poétique – de son rapport à, à, par exemple, Emmanuel Hocquard – à quoi elle réfléchit avant de répondre, sur la photo ci-dessous.

Ce vendredi à Saint-Jean de-Monts,  outre le plaisir d’entendre, d’écouter et de proposer aux personnes présentes cette aventure de rencontre-là, avec cette générosité exploratoire-là, sera donc aussi, pour moi, la reprise, le continu d’une conversation qui se fait en public : retournerai-je aux ciels, lui parlerai-je de mer, de mouvement, ou du voyage, en soi et dans le concret de ce jour-là, je n’en sais rien encore : mais de replonger en Kerangal, de relire (Réparer les vivants, mais sans nul doute des fragments d’avant, des merveilleux Naissance d’un pont ou Ni fleurs ni couronnes), est un travail des plus revitalisants.

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photo : Charlotte Desmousseaux, Maylis de Kerangal, GB, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

la moitié du fourbi (revue, numéro 1, Écrire petit, février 2015)

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« Le code change comme les rêves. On le réécrit pour corriger des bugs et pour les raccourcir ; pour optimiser les performances et pour le raccourcir ; pour le doter d’une nouvelle fonctionnalité et pour le raccourcir ; pour en supprimer dix autres, devenues obsolètes, et pour le raccourcir ; pour l’améliorer en le raccourcissant ; enfin, pour corriger les bugs qui n’ont pas manqué de se glisser au cours des précédentes opérations, et que tous ces raccourcissements ont rendus à peu près invisibles.
En attendant, il grossit. Son volume, envisagé dans le temps, décrit une courbe logarithmique. Elle illustre la façon dont le système se désorganise à mesure que se multiplient les tentatives pour le mettre en règle. La dramaturgie symbolique du développement est une Iliade : elle rejoue l’éternel affrontement entre l’aspiration humaine à l’ordre et l’irrépressible inflation du chaos.
(Hugues Leroy, sur les vertus de la concision dans certains textes que personne ne lit, in la moitié du fourbi numéro 1)

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Il est des entreprises qui vous sont immédiatement et impérieusement sympathiques – ce qui rend, dans le même mouvement, malaisé de tenir un propos depuis ou envers ces dites entreprises : ce pourrait être le cas de la moitié du fourbi, qui réunit deux caractères : d’être une revue nouvelle (j’aime les revues, j’aime y participer, j’aime aussi leur surgissement, leur début), et de réunir des auteurs qui me sont, sinon proches (c’est le cas de diverses façons : pour Anthony Poiraudeau, souvent cité par ici, mais aussi pour Clémentine Vongole, rencontrée quelques rares fois mais dont j’ai immensément apprécié l’exigence et la passion (voir son blog)), pour Sylvain Prudhomme, dont le patronyme est une des occurrences les plus répétées des mots-clés de ce site), du moins, souvent, d’intérêt – Hélène Gaudy, ou Sabine Huynh, mais aussi des lectrices et auteurs croisés sur le réseau social (de ces gens qu’on connait sans connaitre, sans être bien sûr de ce qu’ils sont à l’état-civil (ça fait pareil pour moi, souvent, on a même cru que j’étais un avatar d’Instin, une fois) : libraires, critiques, auteurs – de fervents propagateurs du lirécrire, comme ici Edith Noublanche ou Anne-Françoise Kavauvea).

D’ajouter qu’y figure aussi l’ami Benoit Vincent pour un texte consacré à Michaux pourrait achever mon propos liminaire, comme en une assertion définitive : cette revue est donc pour moi, voilà.
Il est très agréable que le résultat soit excellent, et vous permette de louer l’entreprise  de prime abord si sympathique. Et il m’importe de vous le dire, afin qu’elle ne n’atteigne pas que moi. Mais pas d’inquiétude, ce ne sera pas le cas, elle trouvera ses lecteurs. Car déjà, la revue est belle ; que  les textes y sont variés et tenus, traitant littéralement et tous azimuts la question posé par le titre : écrire petit, sous des angles variés : celui de la micro-écriture en tant qu’écriture microscopique, dont use Werner Herzog en son journal de bord, qui se préserve ainsi, autant que possible, de la folie régnant sur son propre tournage (celui de Fitzcarraldo) ; celui de l’écriture à ras du sol de Thomas Vinau (« j’aime ce qui n’est pas vu,ce qui est négligé, ce qui passe inaperçu »). ; de la folie scrutatrice de Monsieur M, excellent documentaire que me fit un jour découvrir Marc Perrin, et autour de laquelle il a beaucoup travaillé (par Frédéric Fiolof, responsable de ce bien beau fourbi) ; des pattes de mouche obsessionnelles et si touchantes du dessinateur rennais Nylso ; d’un vaste poème constitué des SMS captés par les grandes oreilles de la sécurité américaine dans les heures précédant et pendant le 11 septembre (magnifique texte de Sylvain Prudhomme)… pas de temps faible, dans ce fatras magnifique, où il est aussi question de Robert Walser ou Walter Benjamin.

Écrire petit n’est donc ni écrire plat, ni s’abstenir de réflexivité, au contraire ; écrire petit ici c’est se pencher sur le geste autant qu’au plus près de la page, c’est aussi noter tout ce qui se peut, et ainsi s’attarder sur ce qu’on ne lit pas, ce qui remplit les marges, ou les pages de code – et le texte fascinant de Hugues Leroy (que je ne connais de rien, ouf), cité en exergue ci-dessus, est un des sommets de cette belle revue. Prometteuse. Et déjà grande.

« Numéro 1 -Écrire petit (Edith Noublanche / 639  Clémentine Vongole / Nylso, rêveur éveillé  Anthony Poiraudeau / Le délire de la jungle  Hugues Leroy / Sur les vertus de la concision dans certains textes que personne ne lit  Gilles Ortlieb / Sans le petit Thouars  Zoé Balthus / Benjamin, la plume à l’envers  Guillaume Duprat / Mondes pygmées (texte & dessins)  Benoît Vincent / Notes sur le dernier Michaux  Sylvain Prudhomme / WTC on fire, no joke!!!  Anne-Françoise Kavauvea / Petites topographies walsériennes  Sabine Huynh / Uri Orlev : écrire caché  La moitié du fourbi / Conversation avec Thomas Vinau  Hélène Gaudy / L’arbre et la forêt (sur l’affaire Tamán Schud)  Romain Verger / Bruno Dumont, fragments d’une montée en grâce  Frédéric Fiolof / Lisible illisible (les carnets de Monsieur M.)  Samuel Gallet / Autour de la Moneda, une expérience chilienne  Simon Kohn / Prière d’abréger (photographies)  Jacques Jouet / Petit, petit, petit ))

La moitié du fourbi a un site, et une page facebook

Le bel appétit (rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, Châteaubriant) | podcast

prudhomme© Les Correspondances de Manosque

Sylvain Prudhomme© Les Correspondances de Manosque

Podcast de cette rencontre (26 février 2015)
Sylvain Prudhomme prend la parole après une introduction par moi-même, où je tentai un survol de ses sept livres si différents, et de quelques rapports existant entre eux. Il nous lit un extrait des Grands, pour commencer cet entretien.
Le bel appétit (rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, Châteaubriant) podcast

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(article d’annonce de cette rencontre, 22 février 2015)

Le bel appétit

Rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, 20h30, médiathèque intercommunale de Châteaubriant

«        ça me donne envie de me trouver des cassettes avait-il ajouté,

          des cassettes c’est-à-dire,

        des cassettes de leurs albums que je puisse réécouter tout ça et c’est alors seulement que j’avais compris qu’il n’avait jamais eu chez lui le moindre album ni d’Adamo ni d’Aznavour ni de Christophe, jamais possédé de cassettes ni peut-être de lecteur de cassettes et ne savait par conséquent les chansons qu’il venait de chanter que pour les avoir entendues jadis à la radio, nous étions fous de RTL avait-il dit un peu plus tôt mais c’était seulement maintenant que j’entendais vraiment ses mots, j’avais d’abord pris sa phrase pour une banale exagération, fou de RTL y a-t-il encore un seul auditeur aujourd’hui qui puisse en dire autant avais-je pensé et j’étais passé dessus sans m’arrêter, c’était seulement maintenant que je comprenais que quand il disait fou c’était vraiment fou, quand il disait j’avais toute la journée le poste à l’oreille c’était vraiment toute la journée le poste à l’oreille, cela m’avait servi de leçon et lorsqu’un peu plus tard il avait de la même façon j’étais fou de Victor Hugo j’avais immédiatement su ce que cela signifiait, immédiatement tiré les conclusions de cette folie et su que je pouvais lui demander l’intégralité du Souvenir de la nuit du 4 décembre, l’intégralité des Pauvres Gens, probablement si nous avions eu le temps l’intégralité de Booz endormi, j’avais su avec certitude que je pouvais lui demander des poèmes entiers de victor Hugo et sans hésiter je lui avais effectivement demandé L’Expiation, il avait souri et s’était mis à déclamer d’un ton grandiose les Il neigeait de la retraite de Russie sans que je m’en étonne, »

(in Là, avait dit Bahi, de Sylvain Prudhomme, L’Arbalète-Gallimard, 2012)

De ces rendez-vous réguliers à la Médiathèque de Châteaubriant, grâce à Marie Chartes puis Anne-Sophie Lachambre, deux à trois fois l’an, j’ai laissé des traces sur le site : qu’il s’agisse de cet entretien avec Hélène Frédérick en octobre 2014 ou de chroniques a posteriori sur les excellent livres de Florence Seyvos ou Sonia Chambretto, le moment fut à chaque fois de douceur et d’échange, que la proposition d’invité vienne de l’équipe ou de moi. Pour Sylvain Prudhomme, c’est comme un rendez-vous ancien qui se voit enfin honoré, puisqu’avec Sylvain en sept ans on a dû se voir trois fois une heure, toujours avec une belle joie au cœur. J’ai chroniqué ses livres au fur et à mesure de leur sortie ou presque, et ce jusqu’au récent Les Grands, au succès mérité, dont il m’a gentiment offert un making-off, composition de rushes en texte, son et image, pour remue.net. Je disais ou presque car il me restait Bahi. Là avait dit Bahi, son précédent roman (et le premier chez L’Arbalète), m’attendait – étrangement- dans la bibliothèque depuis trois ans. Et ce livre, si différent des autres (si différents les uns des autres : on dirait qu’à chaque fois il s’invente une langue, un format, un véhicule différent, pour qu’existe le livre, Sylvain), est uni à ses autres romans (récits ? promenades ? fictions documentaires ?, là encore, le genre est variable, chez Prudhomme) par au moins un trait partagé : cette allégresse trépidante, cet entrain réel à dire, raconter, décrire ou inventer – et l’on ne s’étonnera pas non plus que l’extrait cité cause musique, comme Les Grands glorifiait (mais aussi documentait, racontait, inventait) un certain funk africain. J’ai donc volé ces heureuses photos (avec leur aval) aux Correspondances de Manosque quand je les ai vues passer sur facebook, car elles disent aussi cela, que j’aurai (que nous aurons, vous êtes conviés) plaisir à retrouver mardi, pour écouter, questionner, palabrer, dans un appétit partagé.

En plus il lira, comme à l’accoutumée (Gaudy avait lu du Bailly, Caligaris du Vakulik), un petit peu d’un autre auteur, dont il a envie de laisser trace – une manière de passage, pour que l’échange se prolonge encore, a posteriori de son horaire : 20h30, mardi 24, Châteaubriant. Be here.

Histoires naturelles de l’oubli, Claire Fercak, éditions Verticales-Gallimard, 2015

(Odradek)

Le but n’est pas que les animaux trouvent la nourriture mais qu’ils la cherchent. Pendant que les ratons laveurs dorment, je prends des notes. Je réapprends mon métier. J’observe les renards. Sur la pancarte accrochée à leur enclos, je lis : Vulpes corsac – renard corsac – corsac fox.

Je ne travaille pas ici par hasard. Je le sens. Ce matin, je rangeais les fiches alimentaires dans le bureau du chef soigneur. C’était ma mission du jour. Je l’ai accomplie en un temps record. Je connaissais l’ordre, les menus, les surnoms et noms scientifiques des animaux.

Le docteur Le Fol m’interroge sur l’origine de mon prénom, Odradek. Rien ne me vient. Je tente ; puis-je inventer ? Il sourit gentiment et fait non d’un ferme hochement de tête. Selon lui, la faculté psychique d’oubli est plus pou moins développée chez les gens. Je suis dans le plus.

Je suis perdu. J’ étudie le plan du zoo depuis des semaines mais je suis toujours perdu. Je serre le plan tout contre moi, je ferme les yeux et récite : Surface : plus de 5 hectares ; Animaux : plus de 2000 ; Végétation : plus de 400 arbres.

Avant on se fichait des animaux.

Le soigneur animalier est bricoleur. Il a une bonne condition physique. Il doit essayer de ne pas être trop sensible à la souffrance des bêtes. Les soigneurs et les vétérinaires sont complémentaires. Nous sommes le lien direct entre le vétérinaire et les animaux. Dès que l’on repère un animal malade, on le signale au vétérinaire qui fait le diagnostic et décide de la suite à donner. Je ne repère plus rien.

Pelles. Laboratoires. Tiges. Tables d’opération. Bottes de foin. Flèches anesthésiantes. Trappes intermédiaires. Fusils. Buches. Médicaments. Brouettes.

Hier, devant le domaine des renards, je me suis évanoui. Ça m’arrive de temps en temps. Je vois des papillons et je vacille. Montagnes sacrées, gazelles saïgas, arbustes chétifs. Je m’évanouis. Je vois encore. Mélèzes, bouleaux, edelweiss.

Oui, on peut dire que ce sont des bribes de souvenirs si vous voulez. De petits événements.

Docteur, je peux vous poser une question, c’est votre vrai nom, Le Fol ? C’est pas, comment dire, vous voyez, c’est pas très rassurant. » ( extrait d’Histoires naturelles de l’oubli, Claire Fercak, éditions Verticales, janvier 2015)

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De Claire Fercak a paru, en janvier 2015, aux éditions Verticales, Histoires naturelles de l’oubli, remarquable et étrange roman, directement issu de sa résidence à la BULAC deux ans auparavant, dont remue.net publia de nombreuses traces. Histoires naturelles de l’oubli est régi par l’entrelacement de de deux voix, personnages, trajectoires, liés par ce qu’il conviendrait mieux de nommer un « trou » qu’un « point » commun, une absence partagée : les deux sont amnésiques partiels.

Suzanne, bibliothécaire, et Odradek, soigneur à la Ménagerie d’un Jardin des plantes, se croisent quotidiennement en ce lieu, la bibliothèque publique ; endroit où Suzanne travaille, où Odradek (qui est aussi le nom du principal personnage d’une nouvelle inachevée de Franz Kafka, qui marqua Walter Benjamin, lequel est cité en exergue) vient lui se documenter sur cet appel qu’il ressent depuis son « réveil », le désir d’une transformation, d’un retour vers une animalité originaire : il serait un renard corsac, dont la documentation qu’il recueille lui apprend les particularités, notamment qu’ils sont les plus sociables des renards.

Suzanne, Odradrek : les deux ont chacun des raisons effectives de refuser et refouler ce présent découlant d’un passé traumatique. Les deux ont chacun leur façon de refus. Et ces refus vont se croiser pour produire de nouveaux mouvements divergents, inédits – la fin est ouverte, et la chimie de cette rencontre est productrice d’un élan, d’un aller-vers, dont on ne dira rien pour ne pas le réduire.

Le récit procède de la juxtaposition de deux monologues de ces deux désorientés, en butte à une réalité extérieure qui les englobe de force, via leur existence sociale, sans qu’ils le souhaitent ni le supportent : Odradek veut, littéralement, passer de l’autre côté (de l’enclos des renards), tandis que les multiples règles, usages et ordonnancements de la bibliothèque (dont c’est une des fonctions, que de classer, répertorier, inventorier, les choses et les êtres en catégories distinctes), étouffent, réduisent encore une Suzanne déjà amoindrie par la souffrance. L’alternance est contrastée, ces deux voix sont, on l’a dit, fort distinctes (liées par un souffle, celui que produit la construction en phrases courtes, étonnamment variables, hors toute sécheresse ou rigidité, de Claire Fercak) ; mais il advient, depuis cette alternance de claudiquements, une forme d’harmonisation aussi bien rythmique, sonore (on ne s’étonnera pas de voir le texte mis en scène, à Théâtre ouvert), que symbolique et narrative.

La bibliothèque est présente, en tant que décor mais pas seulement, dans ce livre, c’est plus qu’un décor, puisque c’est un lieu actif, producteur des actions et interactions, et dans le cadre de qu’on relaie sur remue de ces résidences, j’ai  eu envie d’en savoir plus, à ce sujet : Quel rôle eut cette résidence à la BULAC dans l’élaboration de ce texte : c’est ce que nous avons demandé à Claire Fercak. Sa réponse est par là.


Histoires naturelles de l’oubli, Paru le 7 Janv. 2015, ISBN 978-2-07-014767-0, 192 pages.

Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, éditions P.O.L, 2015

[Rencontre avec Emmanuelle Pagano, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015, 15h – dans le cadre de sa résidence partagée en Vendée, avec le Grand R]

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« Elle appelait ce journal le journal de l’eau, non à cause de l’encre communicative, mais parce que tous les conflits répertoriés, qui constituaient, après l’inscription méticuleuse des commandes, la majeure partie du journal, étaient liés aux droits d’eaux. Le partage de l’eau était un sujet de conversation à table, lorsque mon grand-père était devenu adulte. Il fallait trouver le moyen de s’arranger avec les paysans qui avaient besoin de l’eau pour l’irrigation des terres. On cherchait ensemble, la mère, le père, le fils, comment régler ces conflits fonciers dont l’enjeu était l’eau. Mon arrière-grand-mère prônait ouvertement l’étendue du processus d’appropriation au-delà de l’espace de l’usine, un espace étendu le plus loin possible pour avoir le droit de l’eau partout. Chaque achat de parcelle donnait un droit d’eau supplémentaire. Pourtant personne ne savait au juste à qui appartenait le cours de la rivière. On savait qui possédait les rives, jusqu’au milieu du lit, mais le cours, la vitesse et la lenteur de l’eau, cette puissance qui faisait tourner les machines, n’appartenait à personne. Mon arrière-grand-mère ne l’entendait pas ainsi, elle qui était devenue Ligne. Elle disait justifié d’avoir la mainmise sur toute la rivière, et ne se préoccupait pas de considérations poétiques sur le courant. Les relations conflictuelles entre utilisateurs de droits d’eau alimentaient les procès fréquents qui, à l’entendre, finiraient par les ruiner. Elle préférait posséder tout le village, quitte à devoir louer leur droit d’eau aux paysans, en établissant un règlement strict des levées et des béals à l’ombre des arbres. Elle supposait que ces manants n’avaient pas de montre. Dans le journal de l’eau, les contrats de location étaient minutieusement détaillés, avec mention des noms et qualités des personnes, et même une description précise des bords de l’eau, rehaussée de plans crayonnés. L’inventaire des acquisitions foncières ressemblait au dessin des rives : les achats de terrain, appliqués, multiples et patients, n’étaient que des prétextes aux droits d’eau sur les barrages et les béalières, quartier par quartier. Les parcelles agricoles annexes servaient de monnaie d’échange. La jouissance de l’eau était alors soumise à une jurisprudence civile qui départageait les droits des utilisateurs et ceux de la propriété riveraine. Des actes notariés, accords et contrats, formalisaient les droits de chacun et tentaient de régler les problèmes de transferts de propriété, tandis que les tribunaux tranchaient de nombreux litiges qui ne manquaient pas d’advenir quand l’eau venait à manquer. Les archives contenaient tous ces documents techniques, les procès-verbaux, les ordonnances, les requêtes et les jugements, tous les contrats et tous les baux, et les délicats dessins au crayon des plans des rives, dépliables. » (Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, la trilogie des rives, I, éditions P.O.L, 2015)

Ce livre d’Emmanuelle Pagano, je le lis dans la perspective d’une rencontre publique (café littéraire à la médiathèque de Saint-Jean de Monts, samedi 28 février 2015) ; et cette lecture orientée, concentrée vers une discussion, vous aide, je le pense et le vérifie souvent, à éclairer votre cheminement dans un texte dense, à faire des liens dans l’organisme vaste et complexe qu’est un livre – je persiste à penser qu’elle n’amoindrit pas le plaisir de lecteur mais l’augmente, ouvre des brèches qui travaillent, en amont, le souvenir qu’on aura du livre, en aval.

Ici, même sans cette concentration dirigée, il faudrait être aveugle pour passer à côté d’un aspect, d’une question, qui se pose et sans cesse se repose, d’un motif qui sans cesse revient – en bonne logique, puisqu’il s’agit de l’eau, élément naturel fascinant, multiple et problématique, à laquelle ce cycle de trois livres annoncés (dont Ligne et fils est le premier) sera consacré .

Ce qui fascine, hors ce regard posé avec tant d’empathie et zéro inconvenance (qui serait celle d’un certain lyrisme poisseux, d’un sentimentalisme facile, lequel ne concerne pas, n’a jamais concerné Emmanuelle Pagano) sur les humains comme sur la rivière (son écoulement, son usage multiple (industriel, contemplatif, récréatif, amoureux)), c’est à quel point ce « contrat » implicite est rempli dès le premier volume de ce cycle : l’eau est partout dans ce livre. Narrativement, déjà : tout commence par un coma éthylique (un dessèchement consécutif à un trop-plein de soif), qui renvoie une mère à un premier manquement dans le rapport familial (cet ado qu’elle retrouve aux urgences, elle l’y avait accompagné déjà, dans sa première enfance, après l’avoir quasiment laissé mourir de soif) ; ou bien : tout commence par l’implantation d’une dynastie industrielle, celle des Ligne, du nom de la rivière où se pose leur fabrique textile (et quelle belle et subtile polysémie, celle qui apparaît, entre les fils du textile, et les fils de famille). Les deux s’entrelacent chez cette mère incomplète : « Je n’ai pas hérité de la fabrique. Ce que j’hérite c’est une avarie, celle de ces hommes qui avaient si soif de tout, d’amour, de pouvoir. L’héritage de ces hommes altérés a fait de moi celle que je suis, célibataire, presque orpheline de fils, comme si j’étais plus apparentée à cette altération qu’à leur nom, à leur patrimoine. »

Mais, au-delà du seul récit, et comme l’eau est, répétons-le, multiple, elle est partout présente et toujours discrète – ou, à tout le moins, fluide. L’eau n’est pas un thème, posé comme un papier calque sur le texte (prétexte venant recouvrir le texte et ses possibles comme c’est souvent le cas pour les « romans à thèse »), non, l’eau s’écoule au sein du livre autant qu’elle le construit – et elle le construit d’immanente manière, circulant (tel un fluide, une sève) entre ses points de fixation multiples : le travail du textile ; les rapports sociaux et familiaux dans leur entier ; le désir du et dans le paysage (comme c’est le cas pour cette narratrice, photographe obsessionnelle dans sa pratique et velléitaire selon la perception qu’en ont les autres, qu’en a le monde extérieur).

Pour exemple, cet extrait, cité ci-dessus, qui en lui-même ne témoigne que d’une partie de cette question : l’importance patrimoniale et juridique de l’eau, de ses mouvements, des lignes et des courbes qu’elle trace dans un paysage, sa façon de jouer, par le coût de ses rives, sur le coût des terres agricoles – la façon, en somme, dont le « vide » joue sur la valeur du plein, une belle leçon d’économie spéculative, métaphoriquement transposable à l’économie la plus actuelle et informatisée. Mais c’est aussi une discrète évocation des rapports de force au sein de la famille.

J’aurais pu en choisir d’autres (et ne pas m’arrêter, les choisir tous, notant tout selon ce désir de copiste qu’évoquait Xavier Person, qui était le mien en lisant le dernier Cadiot également), il y a des passages magnifiques sur les HLM, leurs terrasses et leurs caves, mais aussi de la nature en tant que lieu de vie et d’usage. Il y a cette fiction documentaire et documentée, gorgée d’un lexique spécifique, étonnant, nourrissant (des béalières aux « rivières de vent », la langue toujours avive encore ce qui au premier chef, d’emblée, me passionne.)

Il y a, enfin, cette magnifique façon qu’a Emmanuelle Pagano de faire chanter les muets , de rendre hommage aux taiseux, aux absents – à celles et ceux, qui, plus-que-perdants selon les normes sociales d’usage, sont obstinément hors du jeu, à côté, sans voix. Dans la description de ces béants perdus, Pagano a toujours excellé (j’ai découvert ces jours-ci non sans émotion le Tiroir à cheveux, admirant ce pari impossible qu’il tenait, cet équilibre virtuose, cette tenue impeccable dans la description d’une famille inaboutie, d’un ratage paradoxalement lumineux). Le vide apparent produit – et produit du plein. Ce vide, cette absence, ces errances sont rendus avec une précision impeccable.

La façon dont le vide influence le plein est centrale en ce livre : l’absence et le lacunaire sont ce qui déterminent le monde réel, ainsi que Pagano nous le montre. L’inertie (celle, apparente, de cette narratrice « fautive » d’abandons familiaux successifs ; de sa relation muette et forte avec son fils), le silence, l’abandon, ne sont qu’apparence. L’envers de l’action, de l’histoire, les mouvements invisibles en dessous la surface (de l’eau, des choses), agissent et agitent le monde visible.

Et l’eau, masse fluide et toujours en fuite, demeure le personnage central de ce livre, qui tel ce journal de leau dont il fait état « Les archives contenaient tous ces documents techniques, les procès-verbaux, les ordonnances, les requêtes et les jugements, tous les contrats et tous les baux, et les délicats dessins au crayon des plans des rives, dépliables. ».

(Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, la trilogie des rives, I, éditions P.O.L, 2015, ISBN : 978-2-8180-3556-6)

« Je rêve d’écrire comme je rêve » | Xavier Person, Une limonade pour Kafka, éditions de l’Attente, 2014

« Je n’ai jamais sans doute su lire un livre de poésie qu’en en faisant la critique, en en poussant à fond la lecture, propulsant celle-ci dans une sorte de crash test très intime. J’aurais mille fois préféré juste recopier les lignes d’un poème, une à une, recopier mille fois chaque vers pour me punir de n’avoir rien à en dire. Je me dis qu’écrire un poème, si cela arrivait, ne serait jamais qu’intensifier ma copie des poèmes des autres, entrer sur le terrain en ayant volé le maillot d’un joueur, c’est idiot.

(…)

Les motards le savent, lorsqu’on roule à cent quatre-vingt kilomètres/heures, il ne saurait s’agir de chercher à voir quoi que ce soit, regarder serait trop dangereux. Il faut juste faire le vide alors, fixer droit devant soi et se rendre disponible, non à tout ce qu’on pourrait voir, mais à ce qu’on ne voit pas précisément, d’où pourrait venir un danger, dans l’inconscient de la vision. Il faudrait pouvoir en écrivant de la critique ne rien chercher à dire ou à voir du poème, y aller juste, droit devant, me propulser dans le néant de ma phrase et voir ce qui vient, ce que je ne vois pas, que je discerne à peine sur les côtés de ma lecture, accélérer encore, laisser venir.

(Xavier Person, Une limonade avec Kafka, éditions de l’Attente, 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Je pourrais peut-être m’en tenir à cette double citation, tant ces mots disent beaucoup de ce que je fais (tente) ou souhaite faire (tenter) ici ou là – et notamment de cette tentation persistante de la copie in extenso du texte dont on a tant envie de parler (pour ne pas le quitter), motif ô combien fascinant pour moi depuis bien avant hier, que j’évoquais déjà dans ce texte à propos des ateliers d’écriture.

Troisième livre de Xavier Person, après ses deux recueils poétiques au Bleu du Ciel (Propositions d’activité et Extra-vague, deux exercices de concassage de textes fragmentaires rassemblés selon des logiques aussi efficientes qu’impures (ou disons, inadaptées, la syntaxe tenant ensemble des éléments de langage inappropriés), livres dont il redit ici un peu de la conception, comme d’« une suite de blocs de phrases si denses, sans queue ni tête, que je recopiais en les déformant, les malmenant, les triturant, jusqu’à atteindre une sorte d’équilibre rêveur, paradoxal. »), cette Limonade pour Kafka est un essai par sédimentation, un rassemblement de textes épars (à l’occasion d’un déménagement, les livres alors dans les cartons, dixit XP), de tentatives de critique et réflexions en travers, sur l’écriture – sur sa propre écriture, son désir de, son attente, le guet de l’écriture, par le prisme de textes consacrés à des auteurs aimés : démarrant par Emmanuel Hocquard et son fabuleux et lumineux silence, dans un « Je sors faire quelques courses ou je préfèrerais ne pas écrire sur la poésie d’Emmanuel Hocquard» annonciateur d’un certain Bartlebysme régnant au long du livre, Person rend ainsi visite à Claude Royet-Journoud, Paul Celan, ou Hélène Cixous, sans parvenir à écrire ce qu’il voudrait (et les passages d’attente et de désir du texte sont extrêmement tendus et doux à traverser pour le lecteur), sans parvenir à écrire cela qu’il voudrait voir apparaître et qui s’échappe – mais ce qui apparaît est étonnant (et étonné d’être là, semble-t-il, à nu sous nos regards), bloc d’insaisissable pourtant capté. La part rêvée (« Je rêve d’écrire comme je rêve », écrit-il encore, et cette phrase je la recopie, hésitant à finir sur elle ou à la prendre en titre, rêvant aussi à ce que ce (petit) texte-ci deviendra sous peu, car il approche de son terme et voudrait contenter son auteur, ce qui n’est pas vraiment possible, ce qui n’entame pas sa nécessité), la part rêvée est importante (et les états d’entre-deux sont aussi ceux que décrit Person, l’écriture se faisant (se tentant) dans la noir, ou dans l’esquive (la tentative) de la sieste, l’écriture se tient aux alentours du sommeil, entre le saisissement de l’avant-sommeil et l’impression de chuter qui nous prend parfois alors, et cette attention paradoxale de l’après-sommeil qui ne se sait pas encore éveil – qui ne s’est pas nommé. C’est cet indicible, cette liberté du langage qu’espère aussi Cixous (c’est elle qui évoque ces derniers mots de Kafka, et cette limonade, fraicheur incongrue, merveilleuse), ce langage qui ne se saurait pas langage, que donne à partager Person.

Ce livre est une étrange promenade, dans le scintillement du soleil hivernal, sans rien d’autre à sortir des bouches que des bribes de vapeur – et l’étendue de ce qui se tait alors, qui ne saurait se dire.

Xavier Person, Une limonade avec Kafka, éditions de l’Attente, 2014, 14 x 18 cm, 128 pages, isbn : 978-2-36242-048-1, prix public : 13 €

Multiplications du peu ( in « e-nrf », numéro 610 de la NRF, novembre 2014, Gallimard)

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Multiplications du peu

(texte paru in e-nrf, numéro 610 de la NRF, paru en novembre 2014 chez Gallimard et présenté ici)

* « Et si la mort n’était qu’un son ? dit-elle. Un son parasite. Un son que nous entendrions pour toujours, tout autour de nous. Comme ce serait terrible. Un son uniforme, neutre. » (Don DeLillo, Bruit de fond, Actes Sud, 1985.) * « Général Instin : N’a pas besoin que l’on croie en lui pour exister » (statut Facebook, 29 décembre 2013.) *

#Manières de faire Dans le recueil collectif Devenirs du roman, volume 2, sous-titré matériaux, les Éditions Inculte ont posé la question, au printemps 2014, à une vingtaine d’écrivains contemporains, de leur rapport au matériau, documentaire pour l’essentiel. Les réponses, riches, fortes, singulières autant que le sont les manières de faire propres à chacun des interviewés, ont en commun, pour la plupart d’entre elles, de poser, de façon discrète, l’accès accru par l’usage du web et des réseaux informatiques aux ressources et à la documentation comme un facteur du déplacement de leur écriture (et de leur déplacement par rapport à leur pratique de l’écriture). Cet usage du web, ce changement-là, la plupart les réponses et manières l’ont pour discret point commun, mais seules quelques-un(e)s s’étendent plus avant sur cet apport, ses modalités et spécificités. Le web aurait donc grandement changé ces pratiques, de lecture et d’écriture, et cet apport est intégré, voilà. Comme une discrète, implicite évidence. Le numérique en plus petit commun dénominateur. Une présence naturelle, invisible. Infra-ordinaire.

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#Infra-ordinaire L’infra-ordinaire, recueil posthume de Georges Perec, est ouvert par un texte intitulé Approches de quoi, qui ne compte pas parmi ses plus connus : assez court, sans prouesse formelle, sans aucune des astuces si séduisantes dont Perec savait user, c’est un texte qu’on pourrait qualifier de discret, infra-ordinaire en lui-même, à l’image de ce qu’il évoque. L’inventaire y est proposé, hors tout aspect ludique, comme mode d’énonciation de soi dans le monde, par interrogation de l’habituel : « Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? ». Ce texte, discret, est de plus en plus souvent, cité, repris (et notamment sur le web ou par des auteurs qui s’y activent) ; il résonne après coup, fait signe dans le temps long. Ce discret dure, ce qu’il remue continue de trembler, ses préoccupations nous agissent en 2014. Comment décrire le bruit de fond, qu’en faire, quoi et comment faire avec – et dedans, nous demandons-nous. Et, par extension : comment user du numérique pour écrire ce bruit de fond, dont il est une part agissante ?

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#Bruit de fond Du monde connecté les signes nous arrivent par le même canal que le texte que nous écrivons. Sur la même machine (l’ordinateur, qu’il soit de bureau ou portable, ou miniaturisé plus encore dans nos téléphones) est produit, émis et reçu le texte, la masse du texte – littérature et littératie partageant la même aire de transit. Cette zone d’échange qu’est devenu l’écritoire personnel est un fait majeur de la mutation numérique. Ce monde connecté, le computer world que chantait Kraftwerk pour le faire advenir, produit un bruit de fond similaire à celui d’une salle de travail pleine d’ordinateurs : un ronronnement vaste, tiède, persistant. Le même en plus petit que celui qui règne, ainsi qu’on l’imagine, dans les fascinants data-centers, ces usines à données par où transitent physiquement les flux d’informations séquencés en octets, entrepôts emplis de serveurs de stockage de données dont le nécessaire refroidissement requiert une immense énergie (de 2 à 3 % de l’électricité mondiale, en 2013 – ce cloud est un nuage extrêmement dense et concret, à l’inverse de son mirage marketing). Mais ce bruit de fond est aussi celui de l’information, dont la représentation visuelle pourrait être cette image, symbole et cliché, tirée du film Matrix, d’un mur virtuel, fond noir où s’affichent et permutent à toute allure des signes, chiffres et idéogrammes verts. Image constituant d’ailleurs tout ce qui demeure dudit film, elle a gagné une patine quand de l’ensemble dont elle s’extrait ne nous reste que du kitsch (souvent rien ne vieillit plus vite que le nouveau). Cette vue, d’une façade d’informations liquéfiée, d’un ruissellement de code, a joué, muté, s’est fait absorber – pour que lui succède son doublon infra-ordinaire : la timeline.

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#Timeline La ligne chronologique régnant n’est plus celle des frises horizontales, laborieusement coloriées durant nos années de collège. Elle a été renversée d’un quart de tour, cette timeline devenue verticale sur Facebook ou Twitter. Ce flux d’informations bruisse, s’écoule de haut en bas sur les vitres de nos réseaux – réseaux qu’il faut parvenir à couper, me disent-ils, parfois, certains écrivains, comme en aparté, vaguement coupables, pour se poser, se concentrer. La croissance nous fatigue. L’information nous assiège. Les deux agrégés nous gouvernent. Et ce flux, au volume toujours croissant, nous estourbit par instants, quand à d’autres il nous électrise, lançant et empêchant simultanément ce mouvement composite (geste et pensée, opérations multiples) qu’est l’écriture. Relativisons : ce rapport, conflictuel, avec l’extérieur, qu’entretient celle ou celui qui se fait fort d’écrire, précédait l’immersion dans le bain numérique, cette tension préexistait à l’Internet – les traces sont aisées à dénicher, d’un folklore suranné, réclusion plume d’oie et bureau de bois massif comme outils de l’inspiration. Ce folklore s’actualise en fantasme de déconnection, la coupure du wi-fi pour nouvelle cellule monastique. Se protéger de la pluie de données serait façonner une tanière nouvelle, en laquelle s’enfermer pour écrire (où laisser ça écrire par-devers soi, le bras soulevé par l’évidence). Le rêve, avec retour du mythe de l’inspiration inclus dans sa traîne, d’une bulle où se sauver, loin du réseau, de ce maudit, satané réseau.

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#Réseau Amplification du réseau, réseau au carré : l’Internet est fondamentalement, originellement, organiquement, un réseau, puisqu’il procède d’une interconnexion de réseaux. Le web est un de ses usages, une de ses applications. Les réseaux dits « sociaux » en sont une version. On partage le tuyau (l’Internet, pour le dire vite), les ressources (du world wide web, arborescence de sites liés par l’hypertexte, pour le dire tout aussi vite) ; et se recompose un paysage documentaire selon d’autres modalités, qu’on qualifiera de « sociales » en y ajoutant de gras guillemets. Le web, originellement fondé sur du texte, puisque constitué de documents liés entre eux par des segments du texte qui les constitue, forme constellation, cartographie où circuler en horizontalité. Le réseau « social », avec son modèle facebook, depuis une organisation plus circulaire encore, réinstaure paradoxalement de la verticalité dans notre usage, accentuant, via le déroulement de la timeline, redoublant cet d’empilement accéléré apparu initialement avec l’essor des journaux en ligne (dits blogs). Le fil d’actualités, ce prompteur personnalisé, jamais ne cesse – une pluie de nouvelles s’écoulant sur nos vitres. L’information, massive, invasive, nous fond dessus, quand un moment premier du web (des années 90 au mitan de la décennie 2000) la voyait nous arriver par effets de conjugaison du hasard et de la décision (on se souvient de l’image, si fameuse et si vite surannée, du surf, qui désignait nos trajets de lecture en ligne). Le flux nous engloutira, bientôt, nous disonsnous, il nous faut réagir, pour échapper à la noyade : nous devons : publier. (Comme il faut bien forcer la voix, à table, lorsque personne n’écoute – et ce faisant, ajouter sa note au vacarme ambiant).

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#Publier Publier fut facilité par la création, puis par la combinaison d’outils numériques : les logiciels de PAO installés sur l’ordinateur personnel ont d’abord permis de s’acheminer, seul, plus vite, et aisément, vers l’objet-livre, tandis que le web et sa version « vulgarisée » (2.0), ont rendu accessible, au grand nombre, sans bagage technique, la publication de textes et d’images. Merveilleux bouillon de culture, à rebours d’une tradition littéraire européenne de l’exception, cette facilitation est régulièrement contestée, parfaite plateforme de l’argumentation réactionnaire (partant du principe que puisqu’on y trouve de tout en grand nombre, on y trouve aussi le pire, en grand nombre, ne reste plus qu’à zoomer pour réduire le Tout à ce Pire). Mais, si l’on publie sur le web, c’est aussi, mécaniquement, qu’on y écrit, qu’on y lit. Autrement, mais pas moins qu’auparavant. Déflation dans le champ des symboles : publier était un graal, c’est devenu une routine (mais toujours une jouissance, minuscule et réitérée). Cette perte d’aura symbolique a pour contrepoint logique la multiplication des publications courtes : des livres aux billets de blog puis aux statuts Facebook (moins de 800 signes) ou Twitter (140 signes), la multiplication est une multiplication du peu. Ce peu n’est pas pour autant un moins – et de lire des écrivains, aussi nombreux à s’exprimer sur les réseaux sociaux qu’ils sont finalement rares sur le web « traditionnel », rivaliser de détournements ironiques et d’interventions aphoristiques, est drôle et stimulant. Le réseau social, si futile, si criard, si vivant, soit-il, est parfois, aussi, et jusqu’au coeur de cette futilité, de ce bavardage-là, écrit, par des écrivains – lesquels, ici comme ailleurs, sont laissés plutôt livrés à eux-mêmes, entre eux, en bout de table.

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#Collectif Le réseau, son bruissement chatoyant, son caractère social et la porosité liée entre postures publiques et privées, ces jeux et troncatures dans l’énonciation, produisent de la conversation ; celle-ci est essentiellement écrite ; ces conversations écrites constituent des écrits (toujours) nouveaux et (parfois) novateurs : bien logique amplification de ce qui s’est déjà produit et se poursuit, par ailleurs, sur le web. Multiplication du peu, multiplication des réductions, qui agrégées, constituent potentiellement un nouvel état du texte, une littératie réflexive (et de fait, contre-nature), une lecture des harmoniques au coeur du bruit de fond. Le numérique comme zone d’ambiguïté textuelle. Foisonnant, mais aussi – mais surtout – flexible et plastique (réversible, modifiable à l’envi), le web m’apparaît comme le possible lieu d’un atelier ouvert, d’un travail collectif, d’une communauté invisible, mouvante, active, de lecteurs et d’auteurs, réitération, ou actualisation de celle que célébrait Roland Barthes. Des discussions sur les forums aux réseaux sociaux, en passant par les blogs de lecteurs, la lecture, dont la mort, toujours plus imminente (disparition annoncée depuis si longtemps que cette oraison funèbre s’est faite permanence rassurante), est discutée, le livre fêté, commenté, réécrit – lecture et écriture mêlées. La production de texte est multiple, son mode est fragmentaire, la bibliothèque (universelle comme individuelle), éparpillée. Mais cette dé-linéarisation générale (du récit, comme de ce qu’on nommait « chaîne » du livre, et à qui, dans la recomposition accélérée des places et fonctions, sied mieux le nom d’« écosystème ») engendre de nouvelles circulations et de nouveaux assemblages, de nombreux modes de récits et fictions, enchâssés ou collectifs. De sites en sites, séries, invitations, duos ou groupements d’auteurs écrivent, s’écrivent, et publient aussitôt les fruits de ces échanges. Cette publication collective, associée, en temps réel, est une validation des forces désirantes, un accélérateur de synergie. Euphorie créatrice dont le revers logique pourrait être un amoindrissement de l’exigence, une auto-célébration collective infinie, une autosatisfaction stridente et au final, inerte.

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#Fabrique, objets Le besoin d’objets d’arts, « finis » ou déclarés tels selon la convention tacite entre créateur et lecteur, qu’ils prennent forme physiquement ou se développent sur écran, ne baisse pas ; il est même réactivé, depuis cette circularité semblant infinie. Diastole après systole : contrepoint logique au mouvement vers l’avant d’une écriture en dynamique, scrollant heuristiquement comme une souris douée d’épaisseur ; la stase, l’arrêt sur image produits par le point (dit) final, procèdent d’un effet de balancier « naturel ». Là encore, se reconduit le besoin de clore, mais en zone ambiguë. L’édition en ligne, constitution de sites d’archives, d’anthologies, de fictions, sous forme arborescente ou cartographique, spatialisée, porte une ambiguïté. En ligne, constituant une archive, dispersion et rassemblement sont conjoints, puisque les textes sont rassemblés en un même point, quand leur enchaînement est séquencé : que de surcroît, l’objet physique étant absent, l’idée de fermeture, de clôture (d’un cycle, d’un récit, d’une relation) reste : une idée. La fin est là, mais peut aussi ne pas – et peut aussi ne plus, du fait de la haute plasticité de l’objet éditorial considéré. Une idée de fin, une fin virtuelle.

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#Virtuel Virtuel : Le terme est fourre-tout, lui aussi vieilli, quasiment obsolète, avec son mésusage coupable (quelle surdose de « virtuels » avenirs nous fut assénée, débuts années 2000). Le livre, hors épaisseur physique, n’est pourtant pas virtuel, l’assemblage de textes qui reliés composent un ensemble ne l’est pas plus – c’est l’idée de leur fin, en partie, s’évanouit. Le Général Instin, projet artistique collectif, est symbolique de cette fin perpétuelle, perpétuellement relancée. Partant de la figure d’un être disparu (puisqu’enterré en vrai au cimetière Montparnasse), de son fantôme et de son spectre, devenus totems, fictions, émetteurs, le Général ne cesse de gagner en présence (spectrale) à mesure de son éparpillement sur le réseau. Le trou, l’estompage, l’identité flouée, motifs intégrés collectivement par des dizaines d’artistes ; la parole de l’avatar Instin sur les réseaux sociaux est portée par une poignée d’entre eux, dans une indistinction qui n’enlève rien à la densité de son énonciation. Le Général Instin est une idée de la fin, virtuelle – et pour autant puissante, effective.

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Un infra-ordinaire extrêmement puissant. Une mobilisation des peus. Des harmonies dans le bruit de fond.

Jody Pou now, mais mon anglais comment vous dire (à propos de Jody Pou et de ses deux livres, «Will» et «I thought j’irais in bloom»

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(Texte lu lors de la  soirée « à suivre » du 5 février 2015 au Pannonica, où Jody Pou partageait l’affiche avec Fabrice Caravaca – photo ci-dessus : Jody Pou sur scène pour la lecture).

(à paraître dans Gare maritime 2016, en juin 2016)

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Jody Pou écrit de très beaux textes en anglais et français, les deux, ensemble.
Et je suis désemparé, sans traduction, des mots me manquent, perdue ma langue, me dis-je, face au texte de Jody Pou, dont ma langue, le français, n’est pas entièrement absente – c’est le pire, me voilà plus désemparé, plus perdu encore, le pire, me dis-je, ou le meilleur, cette alliance, cet alliage subtil qui détermine l’indécidable et nous égare, I’m lost, me retiens-je de dire car mon anglais comment vous dire, lost, me revient car la façon Jody Pou contamine, nécrose et augmente la langue de son lecteur la lisant. Pour exemple de l’expérience-lecture Jody Pou, cet extrait de I thought j’irais in bloom, que je vais now vous lire, même si mon anglais comment dire :

« J’ai lu qu’à Londre, en 1887, un homme s’est plaint que le rouge profond de ses boîtes avait viré à une sorte de rose-blanchâtre.
La mention of these two-mots ensemble, l’ensemble of the words pinky and white, blanc-rosé, ou rose-laiteux, or whitish-pink, pale pinking white rosé milky pink white-like rose in a quick search, vite, six fois sur dix, vite now, makes reference
To a bunch of chrysanthemums.
À a group of chrysanthemums.
To groups

de chrysanthèmes.

À un ensemble

A rose is a rose as a chrysanthemum.

I thought j’irais in bloom.»

I thought j’irais in bloom, donc, deuxième livre de Jody Pou, a paru l’an passé aux éditions le bleu du ciel, après Will, aux petits matins en 2009. Les deux livres s’inscrivent dans cette manière-là de faire, qui n’est pas un procédé mais, effectivement, une langue en soi. Une langue vivante. Car il ne s’agit pas de collages, de greffons, de prélèvements d’une des langues insérés dans l’autre – citons Eric Houser sur Sitaudis :

« Ici, la phrase écrite mime le switch oral (passage subit de L1 à L2), tout en le littéralisant puisqu’on est dans le registre écrit donc littéral. C’est pourquoi d’ailleurs le mot de switch n’est pas adéquat, il faudrait trouver autre chose. »

Autre chose. Mots qui manquent. Les textes, de Jody Pou, en anglais et français, sont non-traduisibles (en anglais, comme en français) : la chose pourrait s’envisage vers une autre langue – hormis l’italien, incorporé à l’ensemble au cours de I thought j’irais in bloom – mais même alors, la mission de traduire demeurerait un postulat, une fiction théorique. Car ces textes sont, I repeat, en français et en anglais mélangés, il n’y a pas de prédominance avérée d’une des deux langues : les proportions sont variables (à l’avantage de l’anglais, langue d’origine, souvent) mais le mix est toujours plein. Aucune des deux langues ne prime, aucune des deux n’accueille : il y a une forme de coalescence, français et anglais lovées pour n’en constituer qu’une – me vient l’image du yin et du yang, mais attention, seulement l’image, sans la symbolique appariée– et l’image m’est venue car il est question aussi d’étreintes, et de fluides, de sexe, d’implicite et explicite façons, dans ses deux livres.

L’anglais version française version anglaise – version n’est pas versus : ce qui advient en la lisant, est que ça parle en nous inside, un léger flottement de conscience, une macération mentale douce, un décentrement. Citons Stéphane Bouquet, à propos de Will :

« Comme Will possède cent voix – celle de Newton, de Pontormo, de Chevreul, de Van Gogh, des traités médicaux du Moyen âge, des gentes femmes et gentilshommes des Lumières, etc. – il n’a pas non plus de centre fixe, d’idée unique, de sens défini. Il est en morceaux. Souvent, j’ai vu Jody Pou se baisser pour ramasser des tessons bleus ou verts et les montrer à la ronde en disant : ça c’est quelque chose. La solution de ce geste est dans le livre. »

Bouquet évoque la question des couleurs, et l’image du yin et yang again me revient (l’image encore, pas son symbole) munie cette fois de sa notice, citons Bouquet encore :

« Le sperme qui est blanc et la peste qui est noire sont les deux premières couleurs de ce livre qui n’arrêtera plus, ensuite, de versicolorer ».
De couleurs il est amplement question dans Will, par l’entremise, de la figure, porteuse et chiffonnée, de Michel-Eugène Chevreul, chimiste et théoricien de la chromatologie. Autant que de fleurs et d’extase mystique dans I thought. De Hegel et d’Anaïs Nin dans Will. Des dents malades de Louis XIV dans I thought. Les éléments font nombre, quand leur identité vacille :
(« Confusing our objects, nos objets se confondent »).
Et quelque chose alors de l’être apparaît.
“Matter. In bloom” (conclut I thought j’irais in bloom)

Will, (traduction : testament, volition, volonté, détermination) se termine lui par ces deux mots : « Entendez-moi ».

Elle est aussi une excellente chanteuse lyrique, baroque, ainsi que du répertoire contemporain – et ses lectures publiques s’en ressentent. Entendez-là.

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D’autres précieux articles sur ces deux livres, celui de Frédéric Laé sur remue.net, et celui de Claro sur son blog towardgrace.

Will, Jody Pou, edition les petits matins, ISBN 978-2-915-87953-7,  octobre 2009,118 p., 12 euros

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I thought j’irais in bloom, Jody Pou, éditions le bleu du ciel, 2014,128 pages, 16 euros,ISBN : 978-2-915232-92-9,Couverture : Cubes, dessin © Jody Pou

Rencontre avec Will Self | Mercredi 4 février, 18h30, Lieu Unique (Nantes)

Parapluie de Will Self, Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, éditions de L’Olivier, février 2015, Collection Littérature étrangère

Mercredi 4 février, 18h30, rencontre avec Will Self (Lieu Unique, Nantes)

Dialogue entre l’écrivain anglais et son traducteur Bernard Hoepffner à l’occasion de la publication en France de Parapluie, suivi d’un échange avec Guénaël Boutouillet.

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« Tandis que l’omnibus dépasse les jardins d’Eaton Square et que le directeur du Fulham Garage parle de machines, elle rêve de terribles chimères, d’hommes ayant des roues à la place des jambes, leur ventre un horrible appareillage de tringles, d’engrenages et de volants d’inertie, de la fumée s’échappant de leurs fesses de fer. Elle imagine des chevaux dont l’arrière-train est des pétards de Hoxton, tandis qu’une colonne de direction a été plantée entre leurs épaules afin que leurs cavaliers, assis à califourchon sur leurs garrots chauffés au rouge, puissent la tourner d’un côté et de l’autre, les faisant hennir, hurler… Un hurlement de cheval est une chose effrayante qu’Audrey ne se savait pas connaître, provenant en fin de compte d’une partie de son esprit qu’elle ne se savait pas posséder. Cela vient de sous le matelas où les choses couvent et où les boutons roue-dentée ont les dents de travers. Les histoires de Stan venaient de cet endroit – l’homme-léopard et l’homme-chien, leurs cris dans la nuit quand leur chair était tranchée et tendue. « 

Will Self déborde la représentation du réel depuis toujours – j’ai encore un souvenir stupéfait des visions lysergiques du narrateur éidétique de Ma vision du plaisir, qui constitua pour moi, parmi quelques livres lus à l’été 1998, une reprise, ou un retour à la littérature (et en somme à la « vie civile », après dix mois d’appelé parmi les tout derniers du contigent). Parcours personnel de lecteur de Self, dégagé peu à peu des images réductrices (« gonzo journaliste », c’est ce qu’en dit d’abord la presse rock à cette époque), qui me rend si agréable de pouvoir lui poser quelques questions lors de ce débat.

Et puis, il y a ce qui décolle dans ce nouveau livre, lequel décolle as usual le réel comme une tapisserie défraichie, questionne la norme de la société (anglaise, mais son défi à la norme va au-delà), il y a une langue neuve (et extraordinairement âgée, par instants, à l’instar de cette vieille folle d’Audrey Death dont la vie nous est ici « contée »), il y a un bain de langue(s), un flot qui charrie de l’argot – des argots, des accents de différentes strates et époques de la société anglaise, des paroles de chansons, des interjections intérieures et extérieures. L’italique, présent dès la première phrase, se voit assigné cette mission multiple, l’italique est la brèche par où tout s’engouffre, par où les statuts, focales, volumes sonores et grains visuels sont déréglés.

Grand dé-règleur de la représentation et des normes, Self a toujours (me semble-t-il, ne l’ayant lu qu’en traduction) eu un goût certain pour l’excentricité langagière (et notamment lexicale, truffant son texte de substantifs et adjectifs détournés, spécifiques, précieux) ; il semble dans Parapluie avoir hissé plus haut cette « manie », explosant la phrase, la page, le livre en son entier : le tapis de langue (comme on dirait tapis de bombes) lui permet d’offrir à l’étrangeté qui lui est propre, son expressivité.

Pour le permettre il fallait un grand traducteur – c’est Bernard Hoepffner, retraducteur de Twain, de Joyce ou récemment passeur de Josipovici, qui s’est attelé à cette fébrile fabrique-là. Il sera avec nous pour discuter ce mercredi au Lieu Unique, pour rendre ce moment plus joyeusement exceptionnel encore.

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« Un frère s’oublie aussi facilement qu’un parapluie. »
James Joyce

Présentation sur le site des éditions de L’Olivier :
En 1971, le psychiatre Zachary Busner se penche sur le cas d’Audrey Death, une femme âgée internée depuis cinquante ans. Tics, balbutiements, état comateux… son état l’intrigue. Pour éveiller sa patiente, Busner lui administre une drogue proche du LSD. Les effets sont fulgurants. La vieille dame se met à lui raconter sa vie, et emporte le lecteur dans un récit tourbillonnant. On traverse le Londres de 1915, des usines de parapluies, de munitions, des Suffragettes et du socialisme. Et de la Grande Guerre, dans laquelle se perdent les frères d’Audrey, Stanley et Albert. Fasciné par cette histoire qui se dévoile peu à peu, Busner ne reconstituera le puzzle Audrey Death que dans les années 2000. En une jubilatoire collision de récits et d’époquesParapluie (Ed. de l’Olivier, 2015) déploie un siècle d’histoire populaire et intime, électrisé par un style ébouriffant dont seul Will Self a le secret.

(Présentation des intervenants sur le site du Lieu Unique : )

Will Self est né en 1964 à Londres. Ce disciple de J.G. Ballard est considéré comme l’un des plus grands écrivains britanniques de notre époque. Il a notamment publié No Smoking (2009), Le Livre de Dave (2010) et Le Piéton de Hollywood (2012). Parapluie a été finaliste du prestigieux Man Booker Prize 2012.
Bernard Hoepffner, traducteur français de langue anglo-saxonne reconnu, se consacre à l’écriture depuis 1988. On lui doit des textes de Robert Burton, Thomas Browne, Robert Coover, Edmund White, les nouvelles traductions de Mark Twain (Tom Sawyer, Huckleberry Finn) et de Joyce (Ulysse).

Parapluie de Will Self, Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, éditions de L’Olivier, février 2015, Collection Littérature étrangère
Livre 145 × 220 mm 416 pages EAN : 9782823601909 24,00 €

Et nous n’avons même pas parlé de Tolède… (rencontre avec Mathias Enard et Camille de Toledo, podcast)

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 Et nous n’avons même pas parlé de Tolède…

Mathias Énard, Camille de Toledo
Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie. Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon.
Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.
Lire la présentation de cette soirée.
Lire le dossier que remue.net consacre à Camille de Toledo.
Un grand merci à tous.

Je l’avais annoncée ici, cette soirée préparée pour remue.net – écoutez-là.

Podcast à l’écoute :

 http://remue.net/audio/2015/enarddetoledo.mp3

Cette discussion est donc à entendre ici même mais surtout sur remue, où sont venus s’adjoindre des éléments complémentaires (la vidéo de Sécession diffusée pendant notre discussion, un texte inédit de chaque auteur). Merci encore à la Maison de la Poésie de cet accueil impeccable, incluant équipe et boss (Olivier Chaudenson) présents et souriant, jolies loges, bouteilles d’eau et verres de vin (tous les fondamentaux dépliés avec Yann Dissez lors des sessions de formation « accueillir un auteur » données ensemble, impeccablement là) et suivi technique impeccable, diffusion vidéo et captation son nickel, du boulot rondement mené.
Et le boulot on l’a fait – ce on inclusif est modulable : il est collectif : les deux auteurs ont été au rendez-vous, ont répondu à cette proposition avec souplesse et générosité, l’ont discrètement préparée, orientant le dialogue qui est le leur, leur conversation suivie, quotidienne ou presque, vers cette transcription publique. C’est ce qui fit de cette discussion on stage (laquelle présente, comme tout passage sur scène, sa part d’artifice nécessaire) un moment spécial, un moment d’attention extrême.
Le on est modulable, disais-je, car les places sont à la fois tenues et mouvantes, dans un tel dispositif. Je suis sur scène avec les auteurs, et nous parlons ensemble, circulant de thèmes en motifs préalablement évoqués (partiellement concertés, car il doit demeurer une part accidentelle, de la vie en somme) depuis que je leur ai suggéré cette rencontre-là, il y a six mois environ ; mais je suis aussi le simple témoin (témoin affiché comme celui qui écoute, mais aussi témoin technique, signal lumineux rouge qui balise, indique, ouvre et ferme le propos).
C’est préparé oui, et la peur est à la hauteur de l’envie – d’une telle rencontre on l’est l’auteur (ou le producteur, l’éditeur ; du moins, on participe pleinement à sa création), et la place mouvante-qui-doit-être-tenue on la répète, on la remâche, elle tournait en phrases dans ma tête entre mercredi et vendredi. Je n’avais pas de questions écrites, seulement des motifs, tressés et reliés dans un jeu mental incessant. J’ai répété, oui – j’ai répété au sens propre, au dedans de moi, des phrases qui ne furent pas inscrites pour ne pas avoir à les anônner laborieux, mais que ce qui invite, présente, propose (ce propos liminaire, si contraignant, il faut dire qui est qui sans s’appesantir, en même temps qu’ouvrir des brèches dans le discours, poser des jalons pour la suite), des phrases dont il demeure des segments (dont des fragments aussi se hissèrent jusqu’au micro),
je voulais notamment signifier à quel point dans ces deux œuvres dissemblables, résonnent certes des motifs et échos, nombreux, mais aussi des architectures étonnantes, des dispositions formelles singulières, des formes, oui – je voulais parler de l’ampleur et de l’ambition, historiques, conceptuelles, culturelles, géographiques, frappant à la lecture (et plus encore à la relecture attentive) des deux œuvres, et redire qu’il ne suffit pas d’affirmer l’ampleur et l’universalité (ou la littérature-monde), pour que le texte fasse monde et génère une ampleur croissante dans la représentation que s’en fait un lecteur, qu’il faut une assise d’où décoller, un entrelacs mal visible (heureusement) de formes qui permette ce décollage.
Je voulais aussi les faire parler des monuments, de leur rapport retors à cette question – l’ai fait. Mais nous n’avons pas tant parlé du train, pourquoi et comment le train, véhicule de la fiction et décor autant que symbole multiple,
Et nous devions parler de Tolède, de ce rapport-là, si ténu et si dense, d’origines et de perspective – nous en avons parlé en amont, et, j’espère, en reparlerons dans l’avenir.
Immense merci à eux deux de m’avoir permis d’inventer cela ensemble,
Et de l’accès enrichi que ce remâchage-là m’offre à leurs textes, que, je crois, pouvoir le dire, off stage, j’aimais déjà auparavant, que j’aime maintenant infiniment – to be continued, donc, sous les formes qui s’inventeront.

Bibliographies Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014). Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

Retour définitif et durable du définitif et du durable | Olivier Cadiot, Providence (P.O.L, 2015)

« Il me manque tout de lui, alors je préfère reconstruire l’ensemble à partir d’un ou deux petits éléments vrais. Tout refaire à partir de deux ou trois mots en capitale aperçus à la dérobée sur le chariot d’une machine à écrire dans une chambre d’été – volets fermés avec des rayons qui, aussi précisément que le laser d’un fusil, venaient poser des points rouges sur les coussins verts d’un canapé dans l’angle sombre. On retrouve une chanson disparue, on accumule des détails, un peu comme on dessine par traits de crayon successifs un portrait-robot. Et homo factus est. »

Retour définitif et durable du définitif et du durable

Providence, d’Olivier Cadiot, paraît en ce mois de janvier 2015 chez P.O.L. Ce livre en quatre parties est un départ nouveau, après le « cycle Robinson », qui de Futur ancien fugitif à Un mage en été, en passant par Le Colonel des zouaves et Retour définitif et durable de l’être aimé, livres tous publiés chez P.O.L et, pour la plupart d’entre eux, adaptés au (voire créés pour le) théâtre, avec les complices Laurent Poitrenaux (comédien) et Ludovic Lagarde (metteur en scène). Il y a, donc, du neuf – mais du neuf, il y en a toujours eu, chez Cadiot, à chaque phrase du neuf, jusqu’à l’étourdissement –, il y a, disons, du changement, profond et subtil, en même temps que des retrouvailles : comme le dit très bien Charles Robinson « D’Olivier Cadiot, on peut dire ce que Kafka disait de Strindberg : je ne le lis pas seulement pour le lire, mais pour me blottir contre sa poitrine. On ne lit pas Cadiot, on s’y baigne. »

J’ai déjà expliqué dans une récente chronique en quoi la lecture de ce livre me fut un bain, de jouvence et de chaleur, me (re)chargea en bonheur dans un temps difficile (si le mot « bonheur » est trop, disons que « bien-être » n’est pas assez pour signifier cet effet-là : c’est un lieu situé entre bonheur et bien-être, un point d’absolu, mouvant). J’ai déjàécrit aussi à quel point il m’était difficile de n’en pas corner chaque page, recopier chaque paragraphe, puis le suivant puis le précédent. (Parmi toutes les fonctions tenues par cet objet si multiple qu’est un livre de Cadiot, on peut donc ajouter origami).

Mais il faut bien choisir. Cet extrait-là, ci-dessus, dit tout – tout y compris le manque (c’est pourquoi j’en ajouterai d’autres). Il dit que quelque chose manque. Que quelque chose manque toujours (rappelons-nous les stases mélancoliques et l’appel à la super sœur, dans Retour définitif et durable de l’être aimé), et que la recherche de ce quelque chose est un motif (un thème autant qu’un moteur).
Cet extrait-là dit, en tout cas, un aspect essentiel de Providence, visible, frappant : c’est le calme – un calme relatif, disons : une grande aspiration au calme, qui, concentrée, originelle, produit de nombreux effets calmants sur la machine-texte si trépidante de Cadiot.

Ce calme-là

Ce calme, revendiqué par l’auteur (visionnez la vidéo en bas de page, pour constater aussi que cet apaisement ne leste pas cet inimitable flow, fluide et scintillant), n’est pourtant pas de repli sur soi (sur le genre, sur le récit, non plus, non : Cadiot n’a pas fait inscrire « roman » sur la couverture puisque ceci n’est pas un roman, comme son théâtre n’était pas du théâtre, sa poésie pas de la poésie, chez lui toujours ça bouge entre, ça joue).

Vitesse et prolifération (d’images, les récurrentes -parcs et châteaux reclus, mondains ermites étranges…- et leurs suivantes, variables, renouvelées ; de métaphores ; d’idées ; de rapports entre les trois), vitesse et prolifération sont toujours là : il y a même d’heureux étourdissements, voire des mises en abyme du principe, notamment dans le troisième texte, Illusions perdues où Balzac est passé à la centrifugeuse-mais-cool.

On dirait du Cadiot revu par Cadiot, pour ainsi dire – relisez cette phrase et considérez bien qu’elle ni étourdie, ni absurde : l’auteur, dont la disparition du narrateur usuel (ce bon vieux Robinson) détermine l’usage de nouveaux avatars, anime ces ces nouvelles voix autant qu’il les écoute, lesquelles se chevauchent, communiquent autrement avec lui. À voix nouvelles, porosités nouvelles.

Porosités nouvelles, et puis reprise, retours, de la figure littéraire. Balzac, donc. Mais aussi Burroughs, en clausule tordue et tordante de ce troisième texte. Mais encore, dans cette nouvelle finale, au titre éponyme Providence, l’incursion de Victor Hugo dont la visite de la maison parisienne est savoureuse. La figure de l’auteur est très présente – il faut bien, plaisantera-t-on, puisque dans tout ce manque, le narrateur est le manque fondateur – et l’auteur, c’est aussi Cadiot lui-même. Providence est ce livre où Olivier Cadiot, subtil observateur se refusant au statut de théoricien, observe plus nettement (comme au premier degré, mais un premier degré tellement plus subtil que celui du récit narratif ordinaire) sa propre pratique et la soumet à sa méthode.

(à sa méthode = à sa phrase).

Car il y a une méthode Cadiot, disons une méthode-phrase, une personnalisation de la grammaire qui agit d’abord à l’échelle de la phrase, et non d’emblée à l’échelle  du livre (car s’il y a « un plan » dit-il encore dans l’entretien ci-dessous,  il s’annule en cours de route, disparaît sous ce qu’il a permis de produire). La grammaire, qui fut attentivement et tendrement observée dès L’art poetic (1988), et la syntaxe, sont les premiers outils du renouvellement. Du renouvellement habituel, par juxtaposition de propositions de niveaux de sens différents dans une même phrase, qui déroulent plusieurs strates au sein d’un même élément de syntaxe (la phrase) :

« Un château désaffecté qui aurait abrité une colonie de vacances transformée en centre de transfert pour personnes en difficulté. »

L’invention de la vitesse nécessaire

Mais il y a aussi un renouvellement autre dans ce renouvellement permanent : l’apparition de points-virgules, nombreux tirets d’incise, vont de pair avec la raréfaction du blanc sur la page. «Je me suis amusé à écrire les transitions », dit-il encore. Et si la vitesse, d’apparitions-disparitions, entre prestidigitation et irisation, n’est pas abolie, ce dont on se réjouit car elle est au cœur, qu’il a, dedans la vitesse, fabriqué quelque chose, Olivier Cadiot, qu’il a inventé une sorte de vitesse nécessaire, laquelle a infusé dans nombre de livres d’auteurs plus jeunes, et souvent trafiquant du côté du roman, qui y ont chopé une option supplémentaire, le turbo qu’il leur fallait pour passer un palier, renouveler la tessiture, changer le diaphragme voire l’objectif ; si ici la vitesse demeure, et son agilité, cette vitesse de pensée-kaléidoscope produit ses effets dans des volumes autres. Lesquels effets changent, de fait. Simple question de perspective.

La course n’est plus folle, les bois ne sont plus des terrains d’entraînement à l’action-commando pour majordome métaphysique, ils servent à la promenade.
La marche est possible, et s’avère dès lors nécessaire, dans cette vaste entreprise d’indexation miraculeuse du tout, de tout ce qui fonctionne et avance dans une conscience, un corps, une vie. D’indexation transversale et comme pour voir, d’inventaire sauvage, au conditionnel et donc potentiel, fictif :

« On peut se demander si, en faisant dormir de force au musée un écrivain nul dans le lit de Proust, il n’aurait pas le matin, pendant quelques secondes, la capacité soudaine d’écrire une phrase comme Le pépiement matinal des oiseaux semblait insipide à Françoise. Dans le meilleur des cas, cette illumination risque d’être brève ; comme pour n’importe qui, sortant d’un cinéma, se surprend à marcher quelques centaines de mètres à la manière de Steve McQueen. Il est certain que l’on pourrait calculer ça, le degré d’influence.

Si la manière d’allumer votre cigarette vous vient d’un cousin éloigné entraperçu dans votre enfance, il en va de même pour des milliers de petits gestes, habitudes et expressions que vous avez empruntés à des personnes réelles ou imaginaires. Vous risqueriez d’arrêter de vivre en vous occupant d’une tâche pareille. »

Je conclurai par un autre extrait, qui vaudrait pour lui seul, même détaché du livre, qui affirme aussi quelque chose de très beau sur notre environnement devenu numérique, sur ce qu’il change à la lecture comme à l’écriture du monde, à la vie. Car cela peut-être influe aussi : si Olivier Cadiot est une forme d’écrivain hypertextuel, sorte d’encyclopédiste explosé, la massification de l’affaire Internet ces dernières années permet autant qu’elle ôte, complique et amoindrit, multiplie les options mais diminue les charmes, interdit les questions demeurées sans réponse pour la beauté du geste – d’où peut-être le recours au calme, nécessaire comme le fut en son temps son invention de la vitesse.

Et comme chez lui toute parcelle dit aussi le grand tout, ce qui pourrait faire aveu de défaite relance une métaphore applicable à son propre travail  (Et si l’on représentait en accéléré les réponses qui s’ajoutent et se défont, on dirait un building de mots qui grandirait à l’infini vers le ciel. »). Et à nouveau ça repart, et tout repart, toujours. Toujours quelque chose manque, et quelque chose advient. Merci.

« Tu es perdu. Mais c’est la moindre des choses. Les gens ont toujours été perdus. Autrefois, pour trouver son chemin, on ouvrait des almanachs : anecdotes ; gravures sombres de falaises de graphite noir escaladées par un groupe en perdition ; conseils techniques ; encadrés avec des chiffres et des graphiques. On y découvrait la maison idéale construite dans un arbre énorme où s’installe une famille de naufragés. Les choses n’ont pas changé. Tu trouveras à l’intérieur du réseau la formulation des inquiétudes de chacun : comment nourrir un enfant sauvage ? Que faire ? J’ai appuyé sur la mauvaise touche et je ne peux pas revenir en arrière. On trouve la recette du cake au rhum, la quantité d’engrais que tu dois répandre dans un champ de 13 ha de sorgho et à quel moment, en fonction des usages, de la météo ou des mouvements de la Lune. Tu auras sous les yeux les dessins d’une charrue automatique pour mini-potager, la bonne date de la saison pour rempoter les cyclamens, le manuel de construction d’un observatoire à poissons, le guide de confection express d’un aspirateur à venin de serpent. Tu es face au monument fabriqué par toutes les questions possibles que les êtres se posent. Et si l’on représentait en accéléré les réponses qui s’ajoutent et se défont, on dirait un building de mots qui grandirait à l’infini vers le ciel. »

——

Olivier Cadiot, <em>Providence</em> (P.O.L, 2015), janvier 2015, 256 pages, ISBN : 978-2-8180-2014-2

ci-dessous, vidéo par jean-paul hirsch:   où Olivier Cadiot tente de dire de quoi et comment est composé « Providence », et où il est notamment question de roman et d’autobiographie, de Balzac et de William Burroughs, à l’occasion de la parution aux éditions P.O.L de « Providence », à Paris.

Mathias Énard, Camille de Toledo Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir. (une soirée remue.net, 23 janvier 2015)

16 janvier – J’en reparle un peu, car c’est dans une semaine, qu’il est encore temps de réserver, que nous serons dans la grande salle de la Maison de la Poésie, que les auteurs m’ont confirmé leur acceptation (enthousiaste) de ma proposition de se lire mutuellement à voix haute (et que donc nous aurons toutes les piles les plus fraîches dans l’enregistreur, hein), que j’ai plein de nouveaux textes de Camille de Toledo inédits (comme celui-ci) à mettre en ligne sur remue, qui vont accompagner la montée d’angoisse préalable, la muant en joie & inquiétude, en hâte sans précipitation. GB

Remue.net, rappelons-le, est un site animé en un collectif, et comme tout collectif, dépend des énergies investies par chacun – lesquelles, on le sait, dépendent des forces disponibles à y investir – lesquelles, on le sait, dépendent de l’écho avec ses préoccupations les plus intimes. Sébastien Rongier, avec la soutien de la Scène du Balcon, nous a ouvert cette porte depuis des années, des soirées remue.net (voir les annonces ici, en écouter les traces ici), qu’il nous a ouverte plus grand encore cette année avec cette nouvelle dimension d’accueil (à la Maison de la poésie de Paris, donc, à partir de 2015). Dans ce cadre, j’ai déjà questionné Camille de Toledo il y a deux ans (à l’écoute ici), mais ce dialogue-là, que je n’avais pas pu mettre en place durant Atlantide l’an passé (dommage pour eux, dommage pour les Nantais), me titille. Nombreuses raisons à l’envie en moi si forte de cet échange, ci-dessous évoquées dans mon texte de présentation, au-delà (mais depuis, mais avec) l’amitié qui lie les deux hommes : nombreuses et allant croissant depuis, car depuis l’on s’est mis au travail, découvrant ce qui n’était pas encore lu, relisant ce qui le fut il y a parfois longtemps : et les liens semblent déferler, confirmations du pressenti, comme esquisses in-envisagées. Ravi de ressentir ce moment-là, de bonheur au travail, qui console de toutes les inquiétudes pro et perso (car on en est bien peu de choses), de toutes les frustrations, faux espoirs, vessies grimées sunlight. Se placer au coeur, à l’intersection, ouïr ce qui n’avait pas été ouï encore – c’est aussi une forme d’écriture, par devers soi. À titre d’exemple, juste une évidence, dont je n’avais pas même connaissance au moment d’instinctivement lier (en conviction intime, affirmée, quasi féroce, une vraie lubie) : je guettais le temps de lire Tout sera oublié, magnifique collaboration de Mathias Enard avec le peintre Pierre Marquès ; j’en savais assez peu, histoire de ruines, récit de l’après. Et sa lecture, cette semaine, outre de me frapper pour raisons personnelles (parce que  dedans,Sarajevo, et que Sarajevo, comment dire, j’y ai un chrome), mais aussi, parce que son exergue, la voici :

Tout sera oublié. Absolument tout. (Camille de Toledo, Le Hêtre et le Bouleau)

L’exergue, et le titre donc (quand même) citent – poursuivent – de Toledo. Je ne le savais pas, juré-craché, et ça m’enchante. Et ça promet. (mais ça ne fait pas que promettre : déjà, ça agit). —–

Mathias Énard, Camille de Toledo Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie. Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon. Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.

Mathias Énard, depuis La Perfection du tir (paru chez Actes Sud en 2003), enchaîne des livres dont chacun semble, au premier abord, une remise en question, formelle et narrative, du précédent. Mais au-delà de cet étonnement premier (et trompeur), le fil qui relie ces romans est celui aussi qui tend cette vaste ambition, littéraire, historique, formelle : entre tropisme méditerranéen et traces des conflits balkaniques, entre Histoire longue et bascules du temps présent, le roman d’Énard est européen, d’amplitude et d’humeurs ; il est d’Europes, oserait-on ajouter face à sa multiplicité, témoin, appel, d’une Europe hybride, métisse – vivante.

Vivante est aussi l’inquiétude, celle d’être au monde (titre de son livre paru chez Verdier en 2012), que Camille de Toledo met en question et partage, au long de ses livres et interventions, qu’elles soient collectives (le SUEA, le projet Sécession) ou individuelles. Ce bel étonnement, qui nous saisit, face à ce qu’écrit de Toledo, quelles qu’en soient les résonances et ramifictions, cet étonnement poignant aussi, souvent, de plus en plus, à mesure que son chant prend, chant d’entre-les-langues, d’entre-les-ruines, dont Oublier, trahir, puis disparaître (paru au Seuil début 2014) donnait la pleine mesure, fait écho à cette Europe complexe et plurielle traversée sans pause par les personnages de Mathias Énard.

Lister ce qui les relie serait fastidieux, entre ce goût commun pour le multilinguisme, qui les mène d’Espagne (où de Toledo retraduit lui-même de nouvelles versions de ses livres) à Berlin (où ils vivent chacun, pour cette année, au moins). De multiples échos, dont nous nous efforcerons de capter les tonalités. En amicale complicité. (GB)

à la Maison de la Poésie de Paris, vendredi 23 janvier en soirée (horaire non encore confirmé). Maison de la Poésie, Passage Molière, 157, rue Saint-Martin – 75003 Paris M° Rambuteau – RER Les Halles // Infos et réservations, tél : 01 44 54 53 00, du mardi au samedi de 14h à 18h.

Bibliographies Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014). Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

J’ai corné toutes les pages (d’un livre providentiel, d’un livre d’Olivier Cadiot).

2

J’ai corné toutes les pages.

(C’est-à-dire très lentement. )

La semaine avait été rude, elle avait été celle du plein événement qui nous avait toutes et tous happés, lessivés, brassés ; je me sentais massif et contretemps, béton plutôt flou, en grand impossible calme, grand impossible faire. Rien n’était donc à venir, rien n’était là. Rien de possible. Hormis marcher encore en nombre ou faire nombre de signaux à distance.
Il fallait un livre et aucun ne convenait, aucun ne s’ouvrait, ne se laissait faire, ni n’entrainait.
Cadiot, alors. Providence (Paru chez P.O.L en janvier 2014).
Et me vint comme un réconfort – non, mieux. Je peine à en sortir, au doux prétexte qu’il me faut écrire une critique de ce livre, dont je voudrais qu’elle dise honnêtement quelque chose de ce qu’il est et donne (du bonheur, oui, mais comment ; une sorte de nid, oui, pour tout faire), et qu’il me faudra parvenir à ne pas trop m’appesantir sur moi, sur ce que ce livre me fit, sur l’avancée dans l’œuvre qui est avant tout (du moins, avant tout autre chose à se présenter, avant toute analyse construite, disons) mon périple de lecteur, dont cette heureuse station fut comme la pièce manquante – celle qui ouvre l’envers du puzzle, qui tout agrandit encore – dans le calme.
La semaine avait été rude, mais il y en avait d’autres : passées, présentes, futures, oui – futures.
J’écrirai bientôt plus en détail, donc, mais il me fallait, déjà, dire ceci.

Quelque chose comme merci, comme salut, comme encore & assez en même temps, que c’est, immensément, suffisant.

Qu’on n’en peut plus qu’on en veut plus.
Providentiel Providence.

Tout pareil mais non.

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Tout pareil – Ce matin tôt je prends le train pour une journée de travail à Paris et si je ne le prends plus matinalement aussi souvent qu’avant (pendant les années Livre au Centre, vers Tours, une foispar mois minimum, les dernières années à Gueffier, où me rendre le plus tôt possible le matin vers La
Roche (pour en revenir symétriquement le plus tôt possible, le soir, E. venait de naître et pas grand-chose ne comptait sinon)), les réflexes reviennent, cette hébétude pressée, gestes inchangés sauf supports (finie la presse, mes connections l’ont remplacée), et la tentative laborieuse de s’y mettre,
ouvrant toutes interfaces simultanément, pour émerger depuis l’un, ou depuis l’autre, que la lecture s’enclenche en sa puissance de captation (c’est du Enard ces jours, rapport à cette soirée remue de fin janvier, lecture qui peut, aisément engloutir, relancer) pendant que l’ordi rame sa mise en route, que l’écriture en note (celle-ci même) se fasse phrases ou pensées, se dirige vers un texte (on ne sait pas encore, là), que des fils sociaux quelque chose fasse signe amical, sensé, dont on a remonté pendant l’heure de transports en commun amont (il y a ça, qui a changé, oui, du tram avant le train, moins à faire à pied, station assise multipliée qui gêne plus encore le lourd et lent ébranlement de l’éveil), et la tentative laborieuse de connection, pour que la box se mette à jour, par où j’ai chargé cet ordi-là,celui des voyages, et que pendant que ça chauffe pire qu’un vieux diesel, vague état des lieux, les fichiers depuis le plus récent pour voir, et que non là non plus rien n’a changé, dernière mise à jour préparatoire à ce voyage depuis fort écourté, et que le dernier document mis à jour c’est celui de l’atelier poieo, lundi dernier-lundi prochain, dont j’avais oublié déjà l’existence, tiens, mis à jour le 7 janvier à 11 :39 – tout pareil, depuis, mais non.

Eric Pessan, Le démon avance toujours en ligne droite (Albin Michel, 2015)

pessan-frise

«Autour de moi : vendeur de billets de loterie en costume gris clair, deux jeunes femmes aux cheveux enturbannés de longs foulards, homme d’affaires avec serviette sous le bras, homme d’âge mûr aux cheveux bruns et gras marchant hébété un trou au genou gauche d’un pantalon à la propreté douteuse, jeune homme en tee-shirt frappé d’une marque flamboyante parlant à un ami aux cheveux bouclés, vieille dame noire et voûtée. Je m’interroge – jeune couple enlacé, grand homme noir impeccablement vêtu d’un coûteux costume aux plis soignés, homme d’une cinquantaine d’années relevant un menton mal rasé vers le haut d’un immeuble, jeune femme en robe aux cheveux noirs tressés en deux couettes lui donnant l’allure d’une Indienne -, je me demande vraiment – vieil homme à la cravate rouge avançant plié en deux par une scoliose, groupe de jeunes gens tous vêtus de tee-shirts et de pantalons larges aux couleurs exubérantes, les filles portant des lunettes de soleil démesurément grandes, des lunettes qui mangent leur visage – je me demande si je suis vraiment seul – jeune fille très brune et large de hanches habillée d’un pantalon rouge rayé de mauve, d’un sweat délavé qui fut noir, les oreilles ornées d’anneaux argentés grands comme des soucoupes, une impeccable raie sciant ses cheveux raides en deux parts égales, femme rousse avec un pull rouge et un châle assorti promenant un perroquet vert sur son épaule, femme enceinte très mince au ventre très proéminent portant une robe mauve et plusieurs foulards à son cou – , seul à voir les démons.
Qui fuit quoi ? Pourquoi tous ces gens sont-ils dans cette ville ? Qui erre sur le trottoir parce qu’il ne peut plus supporter de rester enfermé chez lui ? Qui a vu le diable ? Qui a peur de passer sous une échelle ? Qui craint les chats noirs ? les corbeaux ? Qui a trouvé un rat cloué sur sa porte ? Qui va voir le sorcier pour se débarrasser de mauvaises pensées dans les fumigations et les psalmodies ? Qui, le soir, s’allonge, récite de longues incantations incurvées et voit son corps, sous lui, délaissé sur le lit, simplement relié à son nombril par une cordelette d’or ? Qui cherche la mémoire originelle en mâchant de petits champignons ? Qui ingère des cachets de chimie pour fuir les démons ordinaires ? Qui s’est voûté au fil des ans sous le poids d’une pensée trop lourde à porter ?»

(Eric Pessan, in Le démon avance toujours en ligne droite, Albin Michel, 2015, EAN13 : 9782226312495)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)
On sait, depuis au moins son essai intimiste consacré à Stephen King (Ôter les masques, chez Cécile Defaut), à quel point Eric Pessan est marqué, comme l’est son œuvre, par le fantastique et ses productions littéraires – voire parfois plutôt livresques, car dans ce rapport puissant et fondateur s’inscrivent également les productions les plus secondaires de l’ésotérisme seventies, appariées selon l’indistinction et la gloutonnerie propres à l’enfant lecteur qu’il fut.
Le fantastique, en tant que mise en doute du vernis des apparences, est partout présent dans ses livres, il est une possibilité, une ligne de fuite de l’intrigue plus qu’une résolution : on pense aux apparitions derrière les vitres du train dans Incident de personne (Albin Michel, 2010) autant qu’à la transformation animale qui en clausule ouvre (plutôt que de clôre) Muette (Albin Michel, 2013). Dans ce nouveau et ample roman (bien plus long que ses formats fictionnels habituels), le démon est, au moins, deux choses en même temps : il est le symbole des malédictions familiales, de l’atavisme destructeur qui pousse(rait, selon les femmes ici abandonnées) les hommes vers la fuite, fuite vers l’alcool comme vers la clochardisation (ici on pense aussi aux tentations psychogénéalogique de son deuxième roman, Chambre avec Gisant) ; il est l’incarnation des peurs les plus enfouies, des terreurs enfantines originelles. Et dans la fuite de ce narrateur vers Lisbonne, belle Lisbonne où se perdre, qui rejoue consciemment celle de son père vers la même destination trente ans plus tôt, s’enchâssent questions métaphysiques et scènes de terreur, en un incessant jeu de reflets et relations :

Est-ce un démon ricanant qui engendre cette sortie de route perpétuellement réitérée, ou la peur seule, assez bien nourrie, qui fabrique cette image, ces images, allusives ou grotesques, de monstruosités stupéfiantes ? Est-ce l’enfance, en ses lacunes, ses béances affectives, qui produit une sourde angoisse dont l’épanchement requiert toujours plus de fictions (de fuites, d’échappatoires) ou les fictions qui inséminent en nous de nouvelles peurs ?

Fictions consommées (l’enfant dévore les livres), comme fictions produites (l’écrivain est ici la figure de la tentative réitérée, voire rejouée : le fils tente d’écrire un livre à Lisbonne comme le père tenta de le faire trente ans plus tôt au même endroit, escale lisboète ou Pessan lui-même, comprend-on en notes, ne parvint il y a quelques années à faire advenir un livre, Pessan que le narrateur croise à Buchenwald en amorce du roman, où celui-ci fit un voyage avec des lycéens il y a quelques années), la fiction est au cœur, elle est la cause et le chemin.
Et plus le spectre s’ouvre (car si le roman est plus long que ses précédents, c’est aussi que s’y développe un appétit de décrire, voire d’inventorier les lieux et les choses à y capter, assez mineur jusqu’ici dans son travail), plus l’observation se raffine, s’affine, se ramifie, se précise, plus les signes et possibilités fictionnelles s’y multiplient : si le diable est, comme on dit, dans les détails, alors, multipliant les détails, c’est le diable qui se fait nombreux. Et fécond.

Eric Pessan, Le démon avance toujours en ligne droite, Albin Michel, 2015, EAN13 : 9782226312495

Quinze

2015 v3 copie

Merci de vos lectures et retours sur ce qui se développe par ici.

2014 en fast forward (mais ce qui manque est ce qui compte)

ce qui n'est pas encore là inscrit, ce qui demeure à faire : les livres à lire un  en cours - lacune et appétit, valent plus que le rewind perpétuel.

ce qui n’est pas encore là inscrit, ce qui demeure à faire : les livres à lire ou en cours de – lacune et appétit, relance et amorce, valent plus que le rewind perpétuel de tout pour tous.

Et quand de tous les côtés du réseau chacun déroule ses listes, que facebook, tel le secrétaire parfait de nos vies exposées,  nous propose de nous faire l’album de nos souvenirs, nous résume en quarante secondes et dix images notre année passée, en même temps que s’amènent et sont lus les indispensables (je veux dire : les à chroniquer ici même) des semaines à venir, perles noires qu’on déguste en intensité contraire aux torpeurs hivernales gloutonnes et censément festives (les Ogres Clouette et Blecher, les malédictions originelles Pessan ou Civico, les Page et Saer…), et que sur les mêmes réseaux on égrène en écho un peu de ce qui compte (c’est à dire, qui fut chroniqué ici même), à savoir :

De Kerangal, Begout, Chiarello, Pessan, Coher, Seyvos, Bailly (Jean-Louis), Ruben, Zribi, Giraud, Bouvet, Page, Prudhomme, Beinstingel, Tardieu, Inculte (Devenirs), Chauvier, Bouquet, Garcin, Rosenthal, Vinau, De Toledo, Zenatti, Matton, Robinson, Frédérick, Fernandez Mallo, Galli, Burnside, Perec, Sei Shonagon,Benahmed Daho, Divry, Grossi, Pagès, Novarina, Sniper, Long, Filhol, Bon, Klotzwinkle, Bailly (Jean-Christophe), Søndergaard, Sorman, Lafon — qui se déroule en antéchrono par ici ;
que ce défilé me figure l’année de mon site (et donc, puisque c’est essentiellement ici que j’écris, que je m’inscris, et donc : mon année, plus réelle ô combien que le joli gentil clip facebookien), et que la statistique superficielle me signale ce que je sais si bien :

autant de chroniques au seul mois de novembre qu’entre janvier et juin :

c’est il a dû se passer quelque chose,  il y a eu un accroc, j’ai dû avoir un empêchement. Oui, c’est cela, un empêchement, un engloutissement, une submersion.

Et cet empêchement a causé quelques retards et pannes et non-clics : que ce qui ne figure pas sur cette liste et qui devrait, qui fut lu avec joie et nerf : Alban Lefranc et ses bouches, Fabio, Adrien Bosc, Xavier Boissel et ses Rivières de la nuit, Emmanuel Adely découvert sur le tard et dont on se dit qu’on va parler, à un moment, qu’il faut – tout comme Rohe, dont l’éloge se fait attendre depuis plusieurs années à force,

et que ce qui ne figure pas encore ici même est aussi une relance, que ce qui manque est ce qui compte, qu’il y a encore à faire, qu’on s’y active, activera, qu’on y va – et que cette amorce mentale vaut plus, compte plus, que tous les rewinds offerts clé en main.

Et que quelle que soit 2015, on se le redit, prenant souffle, qu’on nagera en eaux libres, ouvertes, vives, cette fois-ci, on le sait.

Le geste et la geste (à propos de Joy Sorman, de Comme une bête à La Peau de l’ours, en passant par Lit National)

« Dans cet isolement je vais cependant découvrir une faille, un passage vers l’extérieur, un tunnel autant qu’un fil tendu dans les airs, je vais découvrir que le monde étanche et retiré du zoo peut se révéler poreux. C’est à la faveur de l’obscurité que ce monde s’ouvre, que notre solitude se peuple, qu’un comité invisible donne de la voix, qu’ombres le jour nous retrouvons un peu de notre existence et de notre épaisseur la nuit, que l’appel de la forêt, entendu sur un quai avant de monter dans le train qui m’a conduit jusque-là, retentit à nouveau. Quand le soir est tombé et que tous ont déserté – portes closes, billetterie fermée, lampadaires éteints, gardiens couchés, lune haute et poussière dissipée -, le zoo frémit et s’anime, soudain traversé de galeries souterraines par lesquelles nous communiquons à grande vitesse, par lesquelles les messages filent comme à la surface d’un lac endormi. Nous nous délestons alors un peu de notre chagrin. »

 (In Joy Sorman, La Peau de l’ours, Gallimard, août 2014, (ISBN 978-2-07-014643-7)

En fait, je ne saurai m’en tenir à cette peau de l’ours, même si cet extrait parle seul sans nul besoin de mon aide, en écho aussi des propos de Jean-Christophe Bailly cités ici même il y a quelques jours, cet appel silencieux des animaux rappelant encore ce que ce même Bailly en a écrit dans son magnifique Versant animal, et que l’ours en lui-même fait signe à cet autre ours (très différent), celui de Klotzwinkle, dont j’ai parlé également il y a peu.

Je ne saurai m’en tenir à cette peau de l’ours, belle fable de remise en question du (des) genre(s), qui ne théorise pas en course, et file en tenant sa focale, visuelle et sensitive, à hauteur d’homme (d’ours). Qui ne théorise pas mais ne se prive pas d’être nourri, d’avoir lu (la performance à deux voix de Joy Sorman à visionner ici en atteste en finesse).

Je ne m’en saurai m’en tenir à cette peau, à cet ours, sans tirer le fil et que la pelote me mène sitôt au précédent roman de Joy Sorman (qui n’est pas son précédent livre, puisqu’entre les deux il y a eu Lit national, j’y reviendrai plus bas), intitulé Comme une bête et consacré à dresser le biopic d’un apprenti boucher, bientôt devenu meilleur ouvrier de France, tant son amour du travail bien fait le pousse à surclasser tous ses confrères et concurrents. Je ne l’avais pas lu à sa parution, et il est parfois fort agréable de se remettre à jour. Il y a de nombreux liens, rapports, et même une forme de symétrie entre les deux livres.

Dans ce Comme une bête, Pim, donc, boucher, lui-même capté selon le parti-pris documentaire propre à Sorman (dont elle s’explique bien dans cette vidéo, à propos de sa contribution au recueil Devenirs du roman II chez Inculte), à hauteur de geste, le dedans donné à percevoir par captation du dehors, avec sa part déceptive :

 

« Quelques mètres plus loin les abats sont retirés. Pim se demande si on n’a pas des surprises parfois en ouvrant une vache. On pourrait rêver de quelque chose d’inédit, d’inattendu, qui jaillisse des entrailles, un objet quelconque ou un rayon de lumière, un truc qui jaillisse des entrailles, un objet usuel quelconque ou un rayon de lumière, un truc bizarre qu’elle aurait mangé, un morceau d’arbre fruitier, une horloge, un parfum délicieux, un vieux livre avec des énigmes à déchiffrer, une photo de sa mère, une plume de poule avalée accidentellement – car une plume peut tuer une vache, ce pourquoi, à la ferme, on sépare les volailles du bétail. Mais non, ce sont toujours les mêmes tripes vertes et molles, pas de révélation, pas de trésor caché, toujours la même routine gluante à l’intérieur des bêtes, pas de signe du destin, pas de sac d’or à la place de l’estomac et à moi les vacances éternelles au soleil. Juste un entrelacs d’intestins et de tuyaux c’est décevant. »

 

(in Joy Sorman, Comme une bête, Gallimard, Folio, 2012, 2014)

Parce que quelquefois on n’y parvient pas, cet extérieur fascinant ne nous (nous, c’est Pim, représentant notre faible, incomplète, espèce humaine) menant vers aucun intérieur autre qu’organique – rien ne se révélant du monde même attentivement observé, soupesé, manipulé (car, aussi, quel meilleur regard que le geste en lui-même : c’est ce qu’affirme ce roman), serait-ce que le monde en son entier se révèle creux, vide, exempt de tout mystère ?

C’est symboliquement, un peu de ce que semble signifier le trajet récent de Joy Sorman, d’un parti pris « réaliste » (à tout le moins, documentaire) vers de la fiction – l’amorce en forme de conte fantastique de La peau de l’ours le déclare, ce chemin vers moins de réel – ou plutôt vers une autre formalisation de ses traces et de son empreinte, car sa fiction ursidée capte avec la même attention les manifestations physiques et sensibles, celle que perçoit un corps en situation (et notamment en situation inappropriée : on se rappelle son récit immersif intitulé Gare du Nord, paru chez L’arbalète, témoin de quelques jours de reportage sur les lieux – sur les lieux, c’est-à-dire en les lieux Et à propos des dits lieux).

Le corps de l’ours lui pose souci, bien sûr, celui de Pim moins, qui l’oublie, s’oublie, dans la manipulation experte du corps animal (expertise, obsession de détail et d’analyse qui troublent son rapport au corps féminin), et c’est notre incomplétude métaphysique qui perturbe Pim, cette incapacité à être à la fois dehors et dedans – cette tentation mystique lui venant de sa présence attentive aux autres (les animaux) : son geste devenant une geste, en somme :

 « Si on ouvrait le crâne plat de la vache, si Pim la trépanait délicatement avec un fil à couper le beurre, puis se glissait à l’intérieur de la boîte crânienne, se faufilant entre la cervelle et l’œil, voilà ce qu’il verrait, logé derrière la pupille de la bête, son œil d’homme collé contre celui de la vache : il aurait une vision du monde, il pourrait regarder ses semblables à travers un œil de bœuf qui arrondit la réalité, il ne verrait plus que leurs gestes, leurs démarches, existences humaines passées au tamis, il n’entendrait plus que leurs intonations, il ne sentirait plus que des silhouettes d’éleveurs, de laitiers, de vachers, de vétérinaires et de marchands qui espèrent leur fortune. Et derrière ces silhouettes, fondue dans l’horizon, il verrait la masse affamée qui piaille et qu’il faut nourrir. Pim a vu ce que voit la vache, Pim est peut-être un ange qui parle aux vaches normandes, un saint qui bénit la viande, un mage de la découpe, ou un illuminé du bocage. »

 (in Joy Sorman, Comme une bête, Gallimard, Folio, 2012, 2014)

Et cette hybridation éventuelle qui surgissait dans la geste bouchère de Pim, c’est l’ours de La Peau qui en résulte. Jamais à sa place, ni au cirque de freaks ni au zoo, l’homme-ours qui ne sait être homme tente de se faire ours sans plus y parvenir, et la fin, évidemment tragique, fait signe à la découpe bouchère lorsqu’elle n’est pas un art (celui de Pim) mais un partage géométrique, sans art, sans imagination. La fable est belle en ce qu’elle peut signifier sur les places et genres, sans le souligner à l’excès. Faire ainsi parler un ours, est effectivement parlant :

 « Nous ne fuirons pas mais quelque chose a changé, c’est une évidence irrévocable, je ne veux plus revenir en arrière, si ma place est au cirque c’est auprès d’elles et non à la ménagerie, je n’ai rien à partager avec les singes et les chevaux qui ne sont que des représentants interchangeables de leur espèce. Je veux être considéré pour ce que je suis, une aberration, une exception et un talisman, je veux qu’on me prenne au sérieux, c’est aux côtés des monstres que je dois me produire. Sur mes patins je ne suis rien, ni ours ni homme, un clown peut-être. Des poils épais et sombres ont recouvert mon histoire et j’ai maintenant l’air d’une bête, rien de plus et rien de moins qu’une bête, peut-être faudrait-il me tondre pour faire apparaître à nouveau cet épiderme rose, dégager les traits de mon visage. L’ourson métisse est mort et enterré, ma généalogie s’est perdue, personne n’a consigné le récit de ma vie, je ne dispose d’aucune preuve, je suis un clandestin jamais démasqué, à la légitimité usurpée. Seules les femmes pourraient plaider ma cause, parler aux hommes mais c’est leur peau qu’elles doivent sauver avant celle de l’ours. »

 (in Joy Sorman, La Peau de lours, Gallimard, août 2014)

Les deux romans, observés placés en quinconce, s’augmentent mutuellement, plus qu’ils ne s’expliquent. Ce qui peut-être mieux explique, depuis le geste d’écriture, ce qui se joue (et se réalise) dans le chemin littéraire qu’accomplit Joy Sorman depuis quelques années, est ce magnifique Lit national, livre avec images (de Frédéric Lecloux) aux remarquables éditions Le Bec en L’air. Lit national, partant d’une situation d’immersion dans une entreprise de literie, constitue l’échec d’un projet (documentaire, pour, notamment, des problèmes de place qu’elle résume parfaitement, du point de vue de l’écriture et de la morale dans cet entretien vidéo) et l’avènement d’un autre. C’est une très belle fiction de l’absence et de la transmission (car le lit, c’est aussi, parfois, un lit de mort), qui advient lorsque quelque chose d’autre (l’ardeur documentariste) de Sorman s’épuise – peut-être temporairement, mais c’est au moins un cycle qui s’achève. Et cette transformation s’opère sous les yeux du lecteur attentif, dans un geste d’une grande fluidité – ce dont on ne s’étonne pas, tant l’auteure est passée maître dans ce filmage, dans cette attention-là à ce qui n’est pas soi : dès lors, en effet, toutes les fictions deviennent possibles.

On aura compris que les trois livres sont, ici, vivement recommandés.

Joy Sorman, Lit National, éditions Le Bec en l’air, 2013, avec des photographies de Frédéric Lecloux.

La Peau de l’ours, Gallimard, août 2014, (ISBN 978-2-07-014643-7) ; Comme une bête, Gallimard, Folio, 2012, 2014

«ce sont leurs offres illimitées à eux qui réduisent l’espace» | La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon (Actes Sud, 2014)

lolalafon

“Tout est si moderne, répète Dorina, si « high-tech », elle a appris le mot dans une revue la matin même. High-tech, la solitude permanente, ce confort : au petit-déjeuner, à peine ont-elles bu un jus de fruit qu’une voix parfumée surgit par-dessus leur épaule, proposant d’en avoir encore. High-tech, ces centaines d’hôtesses disposées telles des plantes saines et lustrées, si prévenantes qu’on est sûrs de s’être déjà rencontrés quelque part, comment expliquer autrement leur familiarité affectueuse, ces gestes de la main qui accompagnent leur “bye-bye ”. Elles sont si belles belles belles, répète Dorina à Maria, si modernes ! Elles sentent la menthe et la laque, élastiques comme des sportives qui ne transpireraient pas. ”
Face à ce déversoir de possibles, Béla est impuissant. Toutes ces images superflues, ce bruit de fond, c’est du gras qui menace. A Onesti, d’aucuns diraient qu’une fois qu’on a fait le tour de la ville, on n’a qu’à le refaire dans l’autre sens. Pourtant, ce vide n’en est pas un, cette quiétude d’une route dégagée, cet espace, de l’air qui laisse la place au geste. Du silence entre les arbres, des étalages de fruits et de légumes terreux et biscornus, quelques poupées dans l’unique magasin de jouets et des courettes où l’on joue jusqu’à ce qu’il fasse sombre, alors, on rentre à la maison, on écoutera de la musique à la radio ou on lira longuement avant de s’endormir. Ces barrières contiennent un ciel à l’envers ; ce sont leurs offres illimitées à eux qui réduisent l’espace, cette valse occidentale dont on sort nauséeux d’avoir trop tournoyé.

“ C’était impressionnant cette abondance, pour vous ?
– Bien sûr. Vous savez la première fois que ma mère est venue à l’Ouest, c’était dans une banlieue du New Jersey, eh bien, elle a pleuré dans les allées du supermarché. ”
Je cherche à comprendre. Pleurait-elle de joie, Stefania, devant l’émotion de ces nouveaux choix, le fait même d’avoir le choix, et Nadia me coupe la parole, brutale. Le dégoût de cet amoncellement absurde, me corrige-t-elle. La tristesse de se sentir envahie de désir devant tant de riens. “Chez nous, on n’avait rien à désirer. Et chez vous, on est constamment sommés de désirer.”

Lola Lafon, in La petite communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014),/ 11.5 x 21.7 / 320 pages, ISBN 978-2-330-02728-5

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Préparant les deux forums que la M.e.l m’a confié (merci à elles, Garance Jousset et Edith Lecherbonnier, leur travail épatant, opiniâtre, rigoureux et enthousiaste) pour le prix des lycéens et apprentis en Ile-de-France, j’ai l’occasion de relire (Patrick Bouvet, Philippe Rahmy, Carole Zalberg et son implacable Feu pour feu (Actes Sud, 2014)), mais aussi de découvrir ce dont je ne savais rien (Dominique Paravel, Vincent Zabus…), ou de fouiller ce dont je savais depuis longtemps que ça avait l’air très bien, mais voilà, pas eu encore le temps : c’est le cas par exemple de François Beaune et de ses géniales Histoires de Méditerranée (La Lune dans le puits, Verticales, 2013) (qu’il repense et rejoue autres en Vendée, chez les amis du Grand R, ces temps-ci).

C’est aussi celui de Lola Lafon, dont j’avais acheté le roman à sa parution en janvier de cette année, lequel attendait sur la table de nuit depuis. Joli succès, public et critique, entre temps, pour cette fiction biographique consacrée à Nadia Comaneci (jeune gymnaste roumaine prodige, auteure du meilleure score jamais atteint dans le domaine, aux J.O de 1976) . Amplement méritée, cette large audience est une belle nouvelle (comme me réjouit encore l’immense succès de Maylis de Kerangal et son Réparer les vivants (Verticales), ce même printemps), car le livre est riche, à la fois souple (d’une grande et belle élasticité formelle, à l’échelle de la phrase comme du chapitre) et dense. Lola Lafon décrit magnifiquement le sport (les gestes, donc  mais aussi la rigueur, la discipline, l’entraînement), l’époque, le(s) passage(s) (de l’Est vers l’Ouest, que Comaneci rejoint, symbole vivant de la chute du Communisme après avoir porté sa gloire ; d’un monde à l’autre ; d’un siècle à l’autre aussi).

Elle tient un point de vue, délicat, avec grande habileté : le statut de témoin qui est partiellement le sien (elle fut élevée en Roumanie) est contourné ou réorienté autrement : et l’autre fiction dans la fiction est celle de l’enquête. Elle nous narre ses conversations avec Comaneci, qui reprend et corrige son texte, en allers et retours savoureusement conflictuels – sauf que ces conversations sont (plus ou moins) fictives (puisque déclarées fantasmées sur le site d’actes Sud). Fiction dans la fiction, il y a une part gigogne dans ce récit ainsi mis en œuvre – part à laquelle je ne réfléchis qu’a posteriori ; en effet, à la lecture, les évènements, réflexions, questions filent à la vitesse de la course d’élan – ou plutôt à la vitesse que procure cette souplesse de phrase-là (« Du silence entre les arbres, des étalages de fruits et de légumes terreux et biscornus, quelques poupées dans l’unique magasin de jouets et des courettes où l’on joue jusqu’à ce qu’il fasse sombre, alors, on rentre à la maison, on écoutera de la musique à la radio ou on lira longuement avant de s’endormir. « ).

Biopic extrêmement intelligent et réflexif, paradoxal en de nombreux aspects, volontairement ambivalent comme le fut ce personnage taiseux (et parfois chantant, ce qui n’est sûrement pas sans avoir touché la Lola Lafon chanteuse), le livre parvient à ne verser ni dans la nostalgie d’un âge d’Or perdu (on sait par ailleurs comment l’iconographie bloc de l’Est parvient à devenir un gimmick nostalgique entre les mains du tout-commerce, dérisoire et triste retournement de l’Histoire), ni dans la critique caricaturale de celui-ci (et on est consterné, avec elle, de relire  certains commentaires « sportifs » d’époque).

Mais Lola Lafon, auteure politique (plus qu’ « engagée », car qui ne l’est pas, « engagé » ?), produit par cette traversée oblique une critique du grand vainqueur de ce match-là qui se joue entre les lignes au fil des années 70 :  le match des propagandes, terminé pour le dictateur roumain (dont la folie destructrice et mégalomane est ici montrée, sans les potentiels excès tentants et piégeux que suggère une figure aussi fatalement clownesque : là encore, chapeau) dans les misérables conditions que l’on sait, gagné par le si moralisateur bloc de l’Ouest (lequel sut embaucher le génial et sévère entraîneur des « petites roumaines » et de ses méthodes si fustigées dès que l’occasion s’en présenta), avec les conséquences glorieuses qui font notre bonheur quotidien, absolu – et dépressif.

La tyrannie de l’abondance du système ultra-libéral, son dogme de la marchandisation de tout et tous, est ici dénoncée avec une grande force – avec une grande douceur – avec du muscle et de la souplesse – de la force et de la grâce. Une grande réussite.

 

Lola Lafon, in La petite communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014),/ 11.5 x 21.7 / 320 pages, ISBN 978-2-330-02728-5

« Les Pronoms® vous remplacent par un mot. » | La Pharmacie des mots, de Morten Søndergaard, éditions Joca Seria

« Qu’est-ce que le langage ? Le langage est quelque chose en nous. Que sont les mots ? Immatériels, ce sont des groupes de neurones, des impulsions électriques, des choses que nous ne pouvons ni toucher ni saisir. Et c’est pourquoi la Pharmacie des mots touche les gens. Elle permet à quelque chose d’intérieur de rencontrer l’extérieur. L’intériorité invisible rendue visible. L’intangible peut se toucher ! Je crois que la Pharmacie fonctionne (elle est d’ailleurs ouverte) parce qu’elle rend ces choses que nous n’« aimons » pas digestibles. On n’a jamais vraiment envie de prendre des médicaments, et pour ce qui est de la grammaire, on ne peut pas dire que cela nous vienne facilement.

III

Je souhaitais aussi que la Pharmacie des mots comporte le signe ®, comme pour jouer avec l’idée de la possession du langage. Qui possède les mots ? Qui possède le langage ? Personne et tout le monde. Mais La pharmacie se joue de cela : ce serait évidemment merveilleux de posséder tous les noms au monde, mais c’est sans doute une ambition trop vaste pour la si petite entreprise qu’est la Pharmacie ! Peut-on même posséder les mots ? Les mots sont en fait vendus au meilleur enchérisseur. Une gare, un tournoi de football : au Danemark, nous avons la ligue Coca Cola, Eksperimentarium ® entre autres exemples. La marque allemande de voiture Mini Cooper a récemment voulu s’offrir une campagne de publicité en payant pour que le phénomène climatique de l’hiver 2012 porte son nom : l’institut allemand de météorologie permet en effet aux entreprises de sponsoriser un événement climatique et Cooper souhaitait voir son nom associé à la vague de froid balayant l’Europe, sans imaginer qu’elle serait violente au point de faire des centaines de victimes. »

(extrait du vade-mecum accompagnant la présentation de la Pharmacie des mots, de Morten Søndergaard, éditions Joca Seria, livre objet, ISBN 978-2-84809-226-3, 45 €, tirage limité à 150 exemplaires (numérotés), traduction Olivier Brossard.

—————
Ceux qui à l’édition 2014 de Ecrivains en bord de mer à La Baule le savent : l’entretien (disponible en dessous, filmé et mise en ligne par Joca Seria) de Morten Søndergaard et de son excellent -et valeureux- traducteur Olivier Brossard fut un moment-clé, comme il y en a dans un festival de qualité – où l’on ne fait pas de classement à la fin, quand les interventions sont pour l’essentiel extrêmement intelligentes et roboratives, mais dont l’une d’entre elles éveille un sourire spécifique chez celles et ceux qui y étaient. Il se passa quelque chose, durant la présentation de cet extraordinaire et singulier livre-objet : la découverte de l’objet en lui-même, mais aussi le dialogue d’explication de ces recherches cumulées (puisque la traduction aussi est une relance poétique, et dans des cas si particuliers en particulier…).

On ne le rejouera pas, ce dialogue, on ne saurait – et puis il est au-dessous, à visionner.
Mais pour résumer : cette objet est une boîte qui contient des boîtes, vides de tout à l’exception d’une notice indiquant la posologie du « médicament » considéré : chaque médicament est un type de mots : on y trouve donc dix boîtes, contenant des : noms (623), verbes (421), pronoms (44), interjections (111), prépositions (51), articles (9), numéraux (47), adverbes (100), conjonctions (31), et adjectifs (168).
Tout est mis en place selon les règles d’énonciation pharmaceutiques, reprenant (et détournant) à merveille cette bienveillance si inquiétante à force d’insistance et d’injonctions (les suites de ne pas précautionneux des posologies qui, lues par erreur, nous préviennent de tout usage – et bientôt de tout usage de tout – nous incitent à la prévention de tout, jusqu’à la prévention de la vie même) . Les formes infinitives et leur neutralité troublante sont ici reprises :
« De nouveaux Noms® apparaissent sans cesse. Ne pas s’inquiéter. Il y a tellement de Noms® que chacun se sent un peu plus seul avec les choses. Ne pas s’inquiéter. Les Noms® ont une vie intérieure riche. »
Mais ce sont parfois des formes infinitives :
« Criez. Murmurez. Chantez. Faites-en à votre tête. De toute façon les Interjections® n’ont vraiment rien à voir avec les autres mots. Ha ha, tant mieux. »
Et c’est toujours du ton docte, froid, machinique, que surgit le trouble. Ainsi de la fonction des pronoms, résumée en un lapidaire « Les Pronoms® vous remplacent par un mot. ».

Le frottement entre deux champs et langages (celui de la médecine et celui du langage), provoque nombre d’associations drôles et heureuses, souvent inquiétantes, toujours porteuses de sens – et si le texte produit, en lui-même est magnifique (« Les Prépositions® sont des mots qui situent les choses et les actions dans l’espace et le temps, par rapport à un point donné.(…) Elle ouvrent et ferment. Non que les Prépositions® soient égoïstes, elles sont discrètes, pour ne pas dire effacées ; mais ne vous y trompez pas, elles veulent dire le monde. »), sa contextualisation (formelle, graphique) multiplie l’effet.
L’abus est recommandé.

Morten Sondergaard et la Pharmacie des mots from Bernard Martin / joca seria on Vimeo.

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«C’est le fondement même de la respiration politique : ouvrir la muraille, ne pas la fermer complètement.» | Passer définir connecter infinir, Jean-Christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014).

De façon un peu ironique, Jean-Luc (Nancy, ndr), me reprochait de remplacer Dieu, au fond, par l’ouvert. Je ne pense pas que ce soit vrai, mais cela m’a aidé à comprendre qu’il était fondamental de dé-substantiver l’ouvert. Lequel n’est ni à écrire avec un O majuscule ni à comprendre comme quelque chose d’achevé. Récemment, en travaillant sur les animaux, j’ai été amené à prolonger cette idée de dé-substantivation en lui donnant un contenu plus dynamique, c’est-à-dire en pensant qu’on pouvait utilement remplacer un mode de pensée substantivant par un mode de pensée qui serait d’abord lié aux verbes et à la conjugaison des verbes. J’ai donc écrit un texte qui s’appelle Les animaux conjuguent les verbes en silence, et les verbes dont il s’agit c’est être, oui, mais aussi respirer, suivre, guetter, voler, ramper… tous les verbes possibles. Et si on imagine une vie qui ne serait faite que de verbes, cela donne une vision immédiate du monde animal – des lignes, des lignes qui s’enfuient, qui se recoupent, des verbes qui s’évitent. Des verbes, des verbes qui s’activent, qui se conjuguent. Je vois ou j’imagine cela comme un monde extraordinaire. Mais par-delà, ce que je vois c’est le danger de la substantivation. L’Ouvert avec un grand «O», en effet, c’est quelque chose qu’on peut poser sur un socle, c’est un ouvert qui se referme. Et la décloison, donc, ne désigne pas quelque chose, seulement une tâche infinie. Ce que les hommes n’ont jamais été capables de faire en politique, c’est justement de clore et de déclore sans fin. On voit que toutes les opérations, tout le travail de la loi dans les sociétés se sont toujours faits en établissant des clôtures, des frontières, des verrous, des codes…
La formule de l’abandon de la mise en commun est donnée par Rousseau dans le discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, sa formulation fameuse est magnifique : «Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de misères et d’horreur n’eût point épargné au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que le terre n’est à personne.»
Mais on le sait, les hommes n’ont fait tout du long que produire et reproduire de l’enclos. L’histoire des enclos est d’ailleurs captivante ; c’est notre histoire, c’est l’histoire de la société civile, celle de l’agriculture, des maisons, mais à toutes les époques, même s’il y a une fatalité dans cette course historique vers le maximum de clôtures et de séparations, on voit aussi comment la pensée politique n’a existé qu’en se dressant contre les murs, qu’en cherchant autre chose, un autre espace. C’est très clair dès l’Antiquité, avec Aristote qui dit que la cité ne se défait pas premièrement de ses murailles. Ou avec ce récit de Plutarque, celui, mythique évidemment, de la fondation de Rome. Qui raconte que Romulus, ayant eu l’idée, pour délimiter la ville à venir, de tracer un cercle, avec sa charrue, se rendit compte, alors même qu’il traçait ce cercle, que la cité ainsi conçue ne serait pas viable. Et qu’il eut donc l’idée de lever quatre fois, aux quatre points cardinaux, le soc de sa charrue, pour que dans cette ville on puisse vivre, autrement dit y entrer et en sortir. C’est le fondement même de la respiration politique : ouvrir la muraille, ne pas la fermer complètement.

(in  Passer définir connecter infinir, Jean-christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014)).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Deux pages, je n’ai pas su moins.
Cet exercice de lectures actives, dont garder un ou l’autre passage, représentatif de quelque chose-mais-quoi, de rien d’autre qu’une lecture attentive et subjective, passage d’où partir pour prendre parole écrite et dire (tenter de) dire quelque chose du livre considéré ; cet exercice demeure surprenant– et surprenant pour moi au premier chef, tant l’extraction ne se fait jamais routine, ne suit pas de règle (il aurait fallu plus de contraintes en ce cas, mais aucune contrainte ne s’avère opérante face à une multiplicité telle que celle d’un herbier de lectures : à chaque projet (livre, inventaire, peinture) sa contrainte).
Deux pages de Bailly, tirées de ce livre d’entretien libre avec Philippe Roux, pas moins, je n’ai pas su couper, pas voulu m’en priver, tant l’écriture de Jean-Christophe Bailly a à voir avec la parole (plus qu’avec une « voix”, j’ai du mal avec ce refrain-là, la voix de l’auteur, je trouve ça réducteur et trop individualisé, je ne connais pas un lecteur qui ne soit, au moins un peu, multiple) ; je dis bien et répète : cette écriture a à voir avec la parole (elle n’est pas une parole, elle a partie liée avec, l’appelle, l’évoque, en nourrit le souvenir et l’envie). Il y d’ailleurs aussi dans ce livre de longs et intenses moments consacrés à l’idée qu’il se fait du “phrasé”, envisagé ainsi :

« L’infini du phrasé, ça ne veut pas dire parler sans fin, ou parler pour ne rien dire ; ça veut dire longer dans la parole cette vérité qui se dérobe constamment. »

« Les Singuliers », la série (je l’ai déjà écrit récemment à propos du Novarina) de livres d’entretien imaginée par Catherine Flohic aux éditions Argol est essentielle, en tant que clé d’accès à des œuvres et écrivains d’importance ; elle fonctionne à merveille tant la durée siège à la construction et à l’organisation de ces ouvrages : ici, deux-cent pages pleines d’extraits et d’archives éclairants et souvent touchants, une conversation longue et suivie (pas compilatoire, comme cela peut arriver parfois ailleurs). Avec Jean-Christophe Bailly, cette cohérence, ce suivi s’avère essentiel tant est forte la précision du propos (y compris du propos qui cherche, se biffe et rebiffe, revient sur ses pas, cette vie-là de la phrase est aussi une précision).
Ainsi ces deux pages, extraites et posées au-dessus, consacrent leur ouverture à ce beau mot d’ouvert. Puis la parole bifurque, s’arrête sur cette majuscule qui parfois s’impose et qu’il réfute, semblant minorer le concept dont il use, pour en fait l’armer de cohérence (et ne pas le faire entendre comme « quelque chose d’achevé »). Ouste, la majuscule oxymorique.
Et cette rigueur est salvatrice, tant tranquille est l’humeur, même en ces accès de rugosité ; salvatrice aussi, la rectification à la Bailly : on rougit de quelques capitales inutiles qu’il nous semble avoir posées ailleurs, mais on ne se confond pas en excuses, car : il y a mieux à faire, et : la phrase est, elle, déjà partie ailleurs. L’ouvert sollicité prend forme politique (et la culture antique de Bailly lui permet de naviguer en long terme avec une belle aisance), historique.

Le concept (il en parle en détail à un autre moment) ne subsume pas les autres éléments observés (le monde extérieur, ses détails) et actionnés (ceux du langage, en mouvement). Il avance avec, comme Bailly, marchant, (il y revient aussi, sur Le dépaysement, œuvre majeure, parue chez Fictions et Cie, en 2011) n’assujettit pas la marche à l’écriture, ne «marche pas pour écrire », mais marche, déjà. Et regarde. Et écrit. Marcher, écrire – les deux sont liés, mais aucun, du relevé ou du commentaire, ne recouvre l’autre. Les liens sont infinis (et toujours plus nombreux, émouvants, interpellant, l’âge et le travail avançant) mais jamais Bailly ne se noie : les animaux, si importants dans son œuvre sont là aussi (on les croise au-dessus de cet extrait), et ce qu’ils amènent, cette pensée pro-verbale et a-substantive, est formidablement actif.
C’est aussi le titre de ce merveilleux livre : Passer définir connecter infinir, suite verbale de la relance, du désir sans fin, de la présentation du regard en mouvement :

« Des verbes, des verbes qui s’activent, qui se conjuguent. Je vois ou j’imagine cela comme un monde extraordinaire. »

(Passer définir connecter infinir, Jean-Christophe Bailly, entretien avec Philippe Roux (éditions Argol, 2014),Date de parution : septembre 2014,ISBN : 978-2-37069-001-2)

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L’œuvre publiée de Jean-Christophe Bailly est importante, comme en atteste, par exemple, sa notice sur wikipedia. Je recommande en particulier,  parmi les derniers parus, Le Versant animal, Paris, Bayard, 2007 ; L’Instant et son ombre, Paris, Fictions et Cie-Seuil, 2008 ; Le Parti pris des animaux, Paris, Seuil, 2013 ; La Phrase urbaine, Paris, Fictions et Cie- Seuil, 2013 ; et l’immense Le Dépaysement. Voyages en France, Paris, Le Seuil, 2011 (Prix Décembre 2011).

 

 

 

L’ours est un écrivain comme les autres, de William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014)

«Re-bonjour tout le monde, vous êtes en route avec Rover et il est l’heure. Mon invité ce soir, Dan Flakes, pour son roman Désir et Destinée, un écrivain fantastique, un penseur original, je crois que vous serez d’accord avec moi. Dan, simple question, d’avance pardonnez-moi : qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

L’ours voulait désespérément égaler l’éclat avec lequel Rover parlait, il voulait pétiller et bouillonner, danser dans la fontaine des phonèmes, si bien qu’il fit de son mieux pour se rappeler ce qui l’avait véritablement entraîné vers l’humanité. «Les poubelles», répondit-il.

Rover aimait les réponses mordantes, brèves, car la balle revenait aussitôt dans son camp et Rover était né pour parler : «Observant le monde autour de vous, vous avez vu que tout était bon pour la poubelle, alors vous vous êtes dit Je peux faire mieux. Pas surprenant. Et puis ?

– Un homme a posé un livre sous un arbre.- Simple et poétique. Et vous étiez cet homme.

 – J’observais la scène.

 – Ah oui. Votre livre offre certaines des observations les plus saisissantes que j’ai jamais vues. Ce livre est un manuel pour tous ceux qui se sentent perdus dans les relations entre les sexes, et c’est sans conteste l’une des raisons pour lesquelles il connaît un tel succès. J’ai d’ailleurs quelqu’un en ligne qui veut en parler. Chère auditrice, c’est à vous ! Tous en route pour Rover !

 – Oui, je m’appelle Marcia. Je n’ai pas lu le livre. Vous dites que c’est un manuel de sexualité ?

 – D’une certaine façon, Marcia, répondit Rick Rover. Quelle est votre question ?

 – Je veux savoir si votre invité pense que les gens qui vivent à la campagne ont de meilleurs orgasmes. Parce que je me disais que je devrais peut-être aller m’y installer.

 – Je ne crois pas qu’ils aient un moyen de mesurer ce genre de chose, Marcia, mais posons la question à notre invité. Dan, qu’en pensez-vous ?

L’ours se pencha vers son micro. Comme il ne savait pas de quoi ils parlaient, il dit : «Bonbons.»

-Dans le mille, Dan ! C’est toujours bon comme des bonbons, où que l’on soit», s’exclama Rick Rover. «Bonne chance avec votre déménagement, Marcia.» Rover adressa à son invité taiseux un sourire reconnaissant. Ce type avait compris qui était la star de l’émission.

À New York, Bettina avait allumé le poste de radio de son bureau. Elle se tourna vers Gadson. «Quel phénomène ce Dan, tout de même !

-Les ventes crèvent les plafonds, je ne vais pas le nier.»

Bettina faisait les cent pas devant la fenêtre, les yeux sur les gratte-ciels de l’East Side qui se découpaient sur l’horizon. « Il fait tomber les barrières qui nous inhibent tous et nous empêchent de communiquer.

-C’est sûr qu’on ne peut pas dire qu’il soit inhibé.

-Mais il reste modeste. C’est pour cela qu’il s’en sort si bien. Il n’effraie pas les gens avec des idées compliquées.

-Longtemps j’ai cru qu’il souffrait de lésions cérébrales», avoua Gadson.

 (in  L’ours est un écrivain comme les autres, de  William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014) / Collection Literature / Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Bru)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Quand ai-je déjà lu un livre aussi drôle, à quand remonte la dernière fois crampe abdominale de cette ampleur, je ne saurais m’en souvenir, mais je sais jusqu’à quel autre roman cet ours m’a sitôt fait remonter, revenir, déballer foutraque la malle aux souvenirs : le fameux et fabuleux L’Homme-Dé de Luke Rhinehart, comédie délirante et psychédélique datant de 1971, régulièrement rééditée par l’Olivier, régulièrement rachetée par mes soins. Dans l’Homme-dé, un quidam décide de jouer toute décision aux dés, quoiqu’il advienne – et ce qui advient est, évidemment, renversant et renversé régulièrement (puisqu’il relance les dés et change donc de voie à intervalles réguliers).

Ici, c’est un autre postulat, plus impossible, qui fait starter absurde et dérégulant, point de déséquilibre autour duquel tout le récit (toutes les actions, paroles, conséquences) tourne et s’articule : le vol d’un manuscrit par un ours venu chercher pitance. Un butin par défaut, dont l’animal tirera grand bénéfice : sitôt le manuscrit volé, l’ours se fait auteur. L’écrivain (l’ours) devient écrivain (naturalisé humain, en somme) dès lors qu’il signe avec un agent, lequel le perçoit comme tel, puisque muni d’un livre (deviens ce que tu as, plutôt que ce que tu es, malicieux démontage de la société capitaliste au passage). L’ours devient Dan Flakes, auteur du grand roman sauvage, naturaliste, Désir et destinée.

Cet impossible postulat de départ, coup de dé, agent magique producteur de fiction, est – et c’est l’immense astuce du romancier – admis sans explication : ce fait irrationnel est un fait. Et depuis ce fait admis, la réalité s’organise : puisque l’ours est un écrivain, les atours, faits, gestes et signaux maladroitement mimés par l’ours qui tente de ne pas se faire démasquer, sont perçus comme ceux d’un écrivain. L’extrait ci-dessus est exemplaire de ce comique de situation (majoritairement produit depuis le langage, dont l’ours use avec parcimonie, puisqu’il est un ours, i.e), de cet au-delà du quiproquo que produit l’impossible situation, de cet ours, dont il est tacitement décidé par la masse et ses éclaireurs (les producteurs de signes, l’industrie médiatique à haut rendement) qu’il est un humain, un humain admirable, puisque nouveau, autre – exotique, en somme.

Le média est magique, puisqu’il nous a déjà tout vendu, puis son contraire, parfois les deux en même temps : alors, un ours, qui baragouine (taciturne, donc, et l’écrivain gagne un point MYTHE), se goinfre (épicurien, et 2 points MYTHE), se roule par terre de contentement (assure le show, donc, et encore des points MYTHE) et consomme toutes les femelles disponibles (en toute logique, puisque doté de toute l’animalité d’un animal – et jackpot, la mise est raflée : quel pur mythe), fera bien l’affaire, en tête de gondole, pour une saison ou plus, se dit-on, implicitement.

Je n’en annoncerai pas plus de l’intrigue et de sa (savoureuse) résolution. Bien sûr, l’usurpé, l’universitaire auteur véritable du manuscrit volé, voudra récupérer son dû – mais de quel dû parle-t-on alors: la notoriété, l’autorité, l’argent ?; et la spirale de confusion ne cesse.

Un grand roman, drôle, je l’ai déjà dit (et ne peut que le répéter, l’expliquer plus serait vain), et drôle aussi parce que tenu, d’un bout à l’autre, par cette logique dévastatrice, ce démontage furieux et sincère du spectacle des lettres – hautement symbolique du spectacle tout court, car quand le sens, la profondeur, la création se font vignettes et ornementations publicitaires, que la littérature joue contre elle-même en profitant de la rentabilisation de sa mythification (que d’exemples en une rentrée : quand Beigbeder tance – sérieusement, sans rire –  Pynchon, et semble croire à la validité de son jugement, c’est qu’il y est autorisé, que le publicitaire est devenu l’écrivain qu’il souhaitait (un écrivain de publicité), c’est que quelque chose cloche.

 

Et quand quelque chose cloche à ce point, que le spectacle s’auto-engendre, mettez-y donc un animal sauvage, pour voir ce qu’il résultera. C’est ce que fait Kotzwinkle, dont on se fait un savoureux et hilarant miel.

 

L’ours est un écrivain comme les autres, de  William Kotzwinkle (éditions Cambourakis, 2014) / Collection Literature / Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Bru / ISBN : 9782366241105

L’ordi sur le bureau et le bureau sur l’ordi (d’une écriture heuristique en atelier)

008809e05c3f01320c050ec6a707e14b(Tentatives de reprise de l’inventaire de la table de travail selon Perec, en atelier numérique. Avec utilisation d’outils de cartographie heuristique en ligne)

C’est expliqué, ici, et les textes sont (et seront, car ils viennent parfois longtemps après) à lire à la suite.

L’atelier (poieo numérique, séance 4, saison 4) relit une séance précédente, une de celles qui m’ont (et parfois pas que moi) intéressé, arrêté, par ce qu’elles ont pu déclencher et par les textes produits – comme dans beaucoup de séances d’atelier du poieo numérique, j’ai été surpris, informé (y compris documentairement), par ce qui s’écrivit.

Résumé des épisodes précédents et nouvel exercice (également disponible ici, Mes usages du web) :

Mes usages du web : D’après Georges Perec, & la séquence « Internet explorer », de Thibault Henneton, dans l’émission « Place de la toile » (saison 2011-2012). La consigne d’écriture était : « Regards sur votre usage : Faites l’inventaire d’un jour de web, pour vous : narrez-le de la façon qui vous conviendra, en allant au plus précis : dans l’ordre de déroulement d’une journée : quels sites, pour quel usage, depuis et avec quelle machine, combien de temps. »
2 – Lecture intégrale du texte de Perec dans Penser classer, lien avec l’infra-ordinaire déjà précédemment évoqué.

3 – Reconfiguration : Nous avions travaillé sur la timeline, l’inventaire était aussi strictement chronologique que possible, dans cet inventaire d’il y a deux ans. Changeons d’angle, et spatialisons – observons notre espace (de vie, de travail) quand nous nous concentrions sur le défilement du temps.
« Qu’en est-il de votre bureau ? où est-il ? dans votre appartement ? sur l’ordinateur portable ? sur l’ordinateur fixe ? Mais le bureau de l’ordinateur, il est également dématérialisé, de plus en plus, via nuages et externalisations ? Tentative d’appréhension globale, exhaustive, et actualisée de votre table de travail, de ce que vous considérez comme tel, de votre, de vos bureaux. »
Tentative d’usage de mapping et outils dédiés – Pour une écriture heuristique.
Nous utiliserons :
https://www.mindmup.com/#m:a13c092f804715013241313a9923a4dcd2
« sur ce modèle : dessiner deux bureaux – au moins. Et peut-être d’autres divisions.
Ecrire, sauvegarder, exporter – et poser dans un article wordpress. »

Ce qui se passe durant cette séance, c’est d’abord un étonnement – voire, des étonnements cumulés, étagés, successifs : je présente d’abord l’exercice-source Mes usages du web (récit-inventaire d’une journée ordinaire par le prisme seul de ses connections successives) qui peut étonner ; je lis ensuite le texte de Perec (Notes concernant les objets qui sont sur ma table de travail, in Penser classer), qui peut étonner et déjà lui-même ne cesse de s’étonner de ce qu’il voit et trouve en regardant attentivement et autrement cet infra-ordinaire, ce quotidien ; j’ouvre ensuite un logiciel de « mind-mapping » (cartographie mentale, pour traduire vite et mal, i.e plan heuristique), en explique les principes, techniques (simples d’usage, c’est heureux, et logiques.
Et c’est de là qu’écrire se fait, selon ce simple modèle ci-dessous.

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Et l’étonnement second, ensuite, c’est que oui, en dépit de mes trois étages de présentation (l’exercice-source, le texte de Perec, le logiciel https://www.mindmup.com), écrire se fait – et que les claviers bruissent en même temps que les bulles et les ramifications se multiplient sur les écrans. Cette écriture est possible, elle est variable (et les manières de voir, de faire se voient, soudain, comme rarement aussi précisément), elle est performative. Elle s’auto-engendre et développe ce qui veut s’écrire (puisqu’on s’imagine à tort un plan, donc quelque chose d’organisé, de clair, de fixe, quand c’est une prolifération qui vient, le vu appelant le su, comme le dessus appelle le dessous, le dehors, le dedans).

Ce qui m’apparaît aussi, c’est que  cette possibilité heuristique, cette potentialité, ici sublimée par l’appareillage graphique, me semble entière contenue dans la manière Perec (celle de Penser Classer comme d’Espèces d’Espaces), dans cette façon de poser sans cesse des questions aux détails et d’ajouter des détails aux questions. Par touches toujours économes, sur le mode du etc. (il y a d’ailleurs un, non, deux ! merveilleux etc. dans le texte dont j’ai usé, je le sais bien j’ai d’ailleurs buté dessus lors de la lecture :

« rien ne semble plus simple que dresser une liste, en fait c’est beaucoup plus compliqué que ça en a l’air : on oublie toujours quelque chose, on est tenté d’écrire etc., mais justement, un inventaire c’est quand on n’écrit pas etc.) »

La réflexion perequienne (sur le monde comme sur soi) est certes en mouvement, elle est surtout spatialisée, comme attentive aux allers et retours de l’œil, qui regarde toujours au moins une autre chose en même temps. Son écriture, pourtant inscrite dans la linéarité de la page, est elle-même heuristique, en, somme.

L’idée d’ordonner tout cela, tentative paradoxale & impossible, permet à Perec de poser, de capter quelque chose de cet incessant mouvement du regard autour de la chose considérée. De ce beaucoup « plus compliqué que ça en a l’air », de cet insaisissable, de ce toujours-déjà-enfui. Et de le poser, de le noter, de le montrer, comme si c’était simple.

Les textes obtenus, diagrammes individués, pleins de textes seront tous là, dans quelques jours. Je complèterai et signalerai.

Les voici, ces textes, ces graphes, ces : dessins ? cartes ? on ne sait les nommer, mais je m’y plonge avec intérêt, et une forme de joie très spécifique (expliquée au-dessus). Play it :
Adeline : adeline (fichier pdf)

 

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annaic (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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johanna (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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lauriane (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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lola (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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victoria (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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Géométrie est poétique (à propos des Fragments du dedans, de François Bon, Grasset, 2014)

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« DOCUMENT

On utilise souvent cette image comme quoi les temps modernes, et les outils qu’ils nous forcent d’apprendre, font de l’humain le nouveau document. Le document était ce qu’on déposait hors de soi pour une accessibilité (même pas forcément une reproduction) à l’écart de soi, spatialement ou temporellement. Petit à petit, à mesure de l’épopée technique qui commence aux temps humanistes, on découvre que le document lui-même se modifie, à sa source, en fonction de ce qu’il reçoit d’informations spatialement ou temporellement ou relationnellement à l’écart. Et puis c’est cette relation qui devient nous-même : en ce que progressivement elle nous définit, et devient le lieu même de notre constitution, ou notre accès à nous-même. Nous ne nous suffisons plus, nous sommes à l’autre ce que constitue le document que nous sommes, établi à rebours de nous par nos relations même. Cette idée du document est dangereuse : la littérature a toujours œuvré à le constituer, quand il n’était pas nécessaire. En nous constituant comme document, nous n’avons plus besoin de les faire figurer à l’écart de nous-mêmes, et c’est la littérature qui devient lointaine, presque seulement un écho d’elle-même. S’emparer pourtant de cet écho, s’y ancrer – avoir écart au document que désormais nous sommes. »

« BRISÉ, BRISER, BRISURE »

Comme elle fascine, parfois, la vitre brisée qui n’est pas tombée. Ou l’autre, au contraire, là sur le trottoir, brisée. La place du mot dans la phrase bascule la façon dont cela appelle ce qu’ainsi tu portes brisé à l’intérieur de toi.

« BLOC »

Un texte immense, mais comme un bloc. Toute architecture dissoute au-dedans. Texte bloc donc compact : impossible de lire en continu, défi d’interdire la continuité de lecture. Renvoyer au livre comme aperçu de loin, avec ses galeries, ses rampes, ses escaliers, passerelles, balustrades. De chaque position extérieur au livre, pouvoir rejoindre immédiatement le fragment précis qui correspond à l’intuition. Chaque point du livre à égale distance de l’intuition extérieure qui l’approche. Et lorsqu’immergé dans le local, le fragment, l’instant, alors se déploie à nouveau la lecture linéaire. Quelque chose avait commencé, que vous venez de rejoindre. Quelque chose continuera, après que vous l’avez laissée. Tout livre, une fois lu, se classe en moi comme bloc : là il s’agirait de construire l’objet compact en tant qu’il s’établirait selon cette idée même. »

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Géométrie est poétique.

Les trois fragments, ci-dessus extraits, de cet abécédaire (sous-titré Fragments du dedans) ont pour première lettre B. Indice trompeur, car je ne m’en suis bien évidemment pas tenu à ces premières pages.

C’est qu’après lecture, au moment de choisir ce que j’allais y prélever, je suis reparti du début – et que choisir est difficile, tant l’intrication est grande et les liens forts, dans cet abécédaire constitué d’abord (comme tous les récents livres de Bon, dont les fameux l’autobiographie des objets et le Proust est une fiction) sur le web, et rassemblé (autant que ré-assemblé) dans la linéarité autre du livre.

Mais j’aurais pu, tout autant, revenir sur mes pas, descendre l’escalier (autre entrée importante, escalier) pour repartir de la fin (j’aurais alors recopié mettons, les entrées w comme autobiographie, x pour rêve, et voiture).

D’en extraire trois, choix arbitraire, permet une forme d’hommage à ce terme que j’ai souvent entendu et lu chez François Bon, de triangulation (dans mon souvenir c’est autour de la phrase de Saint-Simon, mais sans doute est-ce que je transforme, me dis-je (en fait, non, et j’ai fini par la retrouver, la dite triangulation chez Saint-Simon) ; mais la recherche lexicale dans le tiers-livre me mène ailleurs, entre dispositifs d’atelier et géométries urbaines – plutôt essentiellement péri-urbaines (et c’est aussi ce que nous aurons traversé dans ce workshop à l’école d’architecture de Nantes, auquel j’ai collaboré et sur lequel je reviendrai tant l’aventure valait son pesant de stimulants, comme lors de cet exercice intitulé radiales où François proposait d’écrire une traversée, entrée ou sortie de ville, comme coupe géométrique).

Le triangle, élément mineur essentiel, en tant qu’émanation géométrique la plus fréquente, ainsi que l’annonce ce très beau brisé, briser, brisure (lui-même scindé en trois, triangle d’entrée), quand les parallélépipèdes se fragmentent par jeu de l’œil, des obstacles ou du temps qui casse, tout revient à accumulation de triangles multiples : or, le monde extérieur et sa géométrie importent à Bon, et les journaux photo sur tiers-livre l’affirment chaque jour, mais aussi l’entrée verticale du livre (puisqu’il n’y a pas d’entrée géométrie, mais une entrée géographie, qui en invoque discrètement l’assise géométrique) : verticale, donc, amène :

« (…) ce qui compte, c’est la force en nous de la géométrie, que la réalité échappe à rendre complètement. »

Or, il me semble aussi qu’à l’intérieur des fragments du dedans (et du dehors projeté dedans, tant importe le regard sans cesse entravé, dès la forte myopie originelle, mais plus encore depuis la littérature, essentielle, qui s’impose face et devant le réel), il y a toujours (au moins) trois éléments par entrée, dont deux mis en rapport appellent le troisième, avec lequel un jeu (géométrique, pas ludique) s’instaure. Dans les trois extraits ci-dessus, outre l’explicitement triple brisé, ça marche au moins par trois: le rapport entre soi et le document, si problématique et actuel, trouve une forme de résolution dans la littérature qu’il appelle, et le bloc questionne, via interrogation de figures extérieures, architecturales (et la géométrie, à nouveau) et de la constitution, la formation (via sa forme, posée sur page ou dans un flux) d’un texte, ce qui tressaille de plus essentiel, infinitésimal et intime, dans la constitution d’un livre, pour son auteur.

Et l’on y prélève encore ce greffon, imprégné de géométrie (de poésie) :

« Chaque point du livre à égale distance de l’intuition extérieure qui l’approche ».

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Fragments du dedans, François Bon, Grasset, Paris, Collection : Vingt-six, 208 pages; (21 x 14 cm), EAN13 : 9782246806905

« On a cru à l’apparence des choses, au lieu de s’attacher à ce qu’il y avait derrière.» | Bois II, Elisabeth Filhol (P.O.L, août 2014)

« Tony, à sept ans, se plante devant moi avec un visage d’ange et affirme sans ciller ce que je sais d’instinct, intuitivement, mais sans preuve matérielle encore, être un mensonge énorme. Calmement, avec sérieux, il ne clame pas son innocence, simplement il nie, il nie ce qui l’accuse, aucune question ne le bouscule, aucun argument de ma part ne l’ébranle, ni démonstration d’incohérences, son regard franc je l’ausculte, je plante mes yeux noirs dans ses yeux noirs à lui, je tente d’entrer par là, aucune résistance, la limpidité sans fond, immense, démesurée, de la bonne foi. Comment est-ce possible ? Un tel jeu d’acteur ? Le mensonge mis en scène jusqu’à la franchise. Presque, la franchise, l’avoir en pied devant soi ? Personne n’est capable de ça, personne de normalement constitué, même petit. Et là, pour la première fois, je doute. Le déni de sa part poussé si loin, qui retourne comme un gant le réel, renverse le rapport de force, inverse les rôles, et d’imaginer avoir pu commettre cette injustice de l’accuser à tort, je l’envisage, de très loin mais je l’envisage, presque à me sentir coupable, et lui déjà le sait, à l’instant même où mon assurance se fissure, la sienne augmente en proportion. La perversité sans limite des enfants et qui vous démunit, vous en riez. Avec le temps, vous en riez. Vous gardez cette sensation au fond de vous, mais vous admirez l’adresse et l’aplomb avec lesquels ils savent faire, par un tour de passe-passe, hop, la faute a changé de camp. La culpabilité non, bien sûr, la culpabilité ne pousse pas sur leurs terrains de jeu. Vous en riez jusqu’au jour où cette sensation ancienne remonte à la surface. Ce jour-là vous êtes sur votre lieu de travail. Il vous dit que le plan de redressement est un nouveau départ et vous savez que non. Il vous présente le chômage comme une mesure transitoire et vous savez qu’après avoir sabré les effectifs, il ne réembauchera personne. Il vous balade. Parmi les plus naïfs, les plus crédules, combien ? On l’a déjà cru. Et cette manière qu’il a, sur quelques chiffres, de bâtir un raisonnement clos, on deviendrait fous à chercher la faille. On a déjà cru à son discours. On l’a pris au pied de la lettre. On a cru à l’apparence des choses, au lieu de s’attacher à ce qu’il y avait derrière. Aviez-vous vraiment le choix ? Pas d’autre choix que d’y croire, il ironise, il a raison. Son meilleur allié dans cette affaire. »

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce deuxième roman d’Elisabeth Filhol n’a, ce me semble, pas fait grand bruit au cœur d’une rentrée littéraire par ailleurs riche en bons livres – du moins, pas le bruit qu’on aurait pu escompter, tant avait marqué les esprits, critiques et publics, son précédent ouvrage, La Centrale (P.O.L, 2010, prix France culture/Télérama), fiction documentaire (bien documentée) sur le travail précaire en centrales nucléaires. Roman de l’intime et du politique, riche d’une part documentaire réellement édifiante, La Centrale avait de quoi maximiser les attentes sur ses suites.

Or, ce nouveau livre, Bois II (P.O.L, 2014) a paru fin août et les médias n’en ont rien dit, ou si peu – trop peu. Souvenir : avisé de cette parution, il m’a fallu comme braver ce silence pour ne pas oublier de me l’offrir, avant que le livre soit enfoui sous un monceau d’actualités. Il m’a fallu, je crois, me (re)faire cette injonction, ce rappel, pour passer outre l’industrie de la recommandation massive – et il aura fallu un libraire, aussi, avec une table ouverte et informée (c’était Vents d’Ouest, à Nantes, merci à eux).

Or, face à la grande qualité de Bois 2, cette impressionnante ampleur, et l’immense pas en avant qu’il me semble constituer sur ce chemin d’auteure, en continuation de ce que La centrale captait d’un Ici et Maintenant mal visible,une continuité amplifiée ; je ne peux m’empêcher de me dire que si rien de coercitif ne s’est, évidemment, effectué contre le livre, la masse critique de bruit informationnelle nécessaire n’a tout de même pas été atteinte comme elle l’aurait pu (et dû), et que si quelque chose a pu jouer contre, il ne peut s’agir de son thème (des ouvriers en restructuration imminente décident, à bout, de séquestrer leur directeur) : encore une enquête sur le monde du travail, encore une histoire de licenciement collectif, s’est-on dit peut-être (c’est un on neutre que j’utilise, qui concerne le média, qui concerne tout autant chacun d’entre nous, selon l’instant), on n’en veut plus, de ce sujet, lassitude saisonnière et dommageable.

Pas de saison, le thème – pas de celle-ci, du moins, c’est un peu pas de bol en une époque où le pitch prime : il aurait dû paraître à un moment plus propice, plus dégagé, dans le juste écho, ou le juste contretemps, qu’en sais-je, tant il est ardu d’y voir clair dans la météorologie marketing, d’en prévoir quoi que ce soit, de cette sédimentation du bruit informationnel. Plutôt que de crier au scandale (on ne commencerait alors pas par cet exemple, puisqu’en ce domaine, la simple exhibition de médiocrité, de cuistrerie, de vulgarité onaniste que constitue l’éternelle diffusion du Masque et la plume, chaque dimanche soir à la radio, vaut scandale aussi banal qu’absolu), je m’efforcerai d’en restituer un peu du bien que j’en ai pensé.

Je parlais d’ampleur, plus haut, et l’entame du livre, premier chapitre épique (et pas pompier), en forme de panoramique à travers les siècles et depuis les couches géologiques – magnifique contextualisation dans les temps et les lieux, restitution du mouvement (industriel, plus qu’ouvrier, car la geste héroïquement décrite est plutôt celle de l’entrepreneur-créateur que des masses laborieuses) dans un contexte bien plus grand que lui. D’où vient-elle, la mine qui ferme ? Du carbonifère :

« Du travail de fourmi des hommes pendant un siècle et demi d’exploitation intensive, on peut se faire assez facilement une idée, puisque l’essentiel de ce qui a été extrait en surface ou remonté de la mine, on l’a là, sous les yeux, sur plusieurs kilo- mètres carrés et des dizaines de mètres d’épaisseur, constitué de blocs ou de fragments de plaques, le terril d’ardoise, parfois à l’état brut, parfois couvert de végétation. »

C’est d’une sacrée densité, qui n’exclut pas le très-près, le sensitif – et les métaphores, comme celle du mensonge éhonté de l’enfant pris sur le fait, citée plus haut, sont extrêmement productives. Cette saloperie ordinaire, intégrée, de l’homme d’affaires, plus que de la dénoncer, Elisabeth Filhol nous en montre l’effarante assurance. Et la complexité du mécanisme oppressif à l’œuvre est rendue visible, comme rarement.

La difficulté de la lutte collective, cette énergie nécessaire, cette force organique des êtres organisés, un bref instant, dans la même direction (qui est celle du refus d’un énième plan de relance qui sent trop fort la supercherie) est palpitante – et c’est la grande classe de cette écriture polychrome, polyrythmique, qui le permet.

Et ce que ce livre pointe (et peut-être, dénonce, mais avant cela : pointe) c’est cette opacité généralisée par l’ère informationnelle, cet enchaînement stroboscopique d’événements (celui-là même qui provoque cette lassitude saisonnière, celle qui sans doute joua contre la réception de ce roman magistral) et de données – qui saoulent, comme saoulent et usent les chiffres assénés par le directeur pris en otage), cette surface qui recouvre le réel. Et Filhol nous montre les deux, forces vives et réelles aux prises avec les forces de recouvrement, de leur effacement.

Et cette lutte, ces luttes enchevêtrées, sont intenses – en ce sens, si ce livre sert, c’est avant tout qu’il nous sert, lecteurs effarés d’une fatigue du monde et de ses signes.

Bois 2 est un livre aussi beau qu’il est utile – les deux indissociablement liés.

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<em>Bois II</em>, Elisabeth Filhol (P.O.L, août 2014), septembre 2014, 272 pages, 16,9 €, ISBN : 978-2-8180-2045-6

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Guillaume Long, L’enfance de l’art (éditions Ici même, 2014) | entretien en vidéo

calder-db Un livre – L’enfance de l’art Guillaume Long est un auteur (de bd) qui ne fait rien comme il faut, ou du moins, pas comme on l’attend, pas au moment où on l’imagine. Il porte sur lui des carnets de dessin essentiellement emplis de textes, textes qui se déploient sur la page d’heureuse et heuristique façon – et nous avons beaucoup parlé de Perec, lorsque je l’ai questionné (et les expositions d’objet et d’aliments qu’on trouve dans les planches de ses bd culinaires sont de très belles manifestations d’inventaire de l’ordinaire, tiens). Cet art du détour, du pas de côté, produit d’heureux résultats, comme cet album récemment paru chez un(e) jeune éditeur(trice) nantais, Ici même. « Ce livre », me disait Guillaume Long, dans ces entretiens, que nous avons eus à La Roche-sur-Yon puis Saint-Jean-de-Monts, cet automne, « s’inscrit dans une catégorie et une tradition peu répandue en France : celle du livre d’images pour adultes » – entendre ici « tous publics », et non pas « d’images licencieuses », bien sûr. Car l’enfance y est très présente, dès le titre, beau plus encore,  ainsi reconsidéré dans sa littéralité : l’enfance de l’art, où, comment et d’où cela vient-il, qu’un artiste plasticien (toutes époques confondues) puisse parvenir à une épure, ou une synthèse qui le résume, constituant un instantané qui aussitôt le dise, signe. Ainsi, Duchamp et ses ready-made, Giacometti et son/ses marcheurs, Munch et son cri. Sans en rien prétendre à un livre d’analyste, Long a sa théorie, qu’il dessine (et écrit) : que l’enfance (et ses longues stases propices à la rêverie, sa longue attente porteuse d’une mélancolie qui nous fera tous plus tard regretter ce temps béni de l’enfance) soit le terreau, qu’en l’enfance soit le germe. L’absurde n’est jamais loin, comme dans les bandes dessinées, qu’elles soient culinaires (sa série A boire et à manger, et le blog lié) ou auto-fictionnelles, de Guillaume Long, l’anachronisme, formulé par décalage entre la vision du dessin et le temps de la lecture des (même courtes) légendes,  est un ressort habile (comme dans l’exemple de Calder, bercé selon lui aux mobiles-de-Calder qu’on trouve à foison dans toutes les boutiques spécialisées, extraordinaire tautologie-boucle), et si l’on ne rit pas aux éclats, on rêve et sourit longuement – d’ailleurs, rit-on jamais aux éclats en lisant Goossens, Glen Baxter ou Bouzard ? le rire est-il autre chose qu’une suspension, un décrochement hors du continuum logique et rationnel, un bond hors de l’ordre des choses  ? Et les enfants, rient-ils aux éclats, lisant des livres ? Non, ils se concentrent, entrent en fiction, ouvrent des brèches en eux-même – et c’est fort mystérieux à voir, car d’éclats aucun ne verse hors de cet intérieur, qui est leur, et nous demeure si opaque. C’est ce doux mystère-là, que salue ce livre, loin de toute ode au Génie qui serait inné, ce double mystère, combinaison de deux questions : d’où cela vient-il, l’art ? et c’est quoi, l’enfance ? qui produit ce moment si doux, ce si discret décrochement. Un bel album. Le reste de l’œuvre de Long est à découvrir (entrez par le blog A boire et à manger, tous les renseignements s’y trouvent), en attendant, pourquoi pas, un jour, l’édition de ses carnets…

 L’ENFANCE DE L’ART / Dessin : GUILLAUME LONG / (Ici même éditions) 145 x 195 mm • Noir et blanc • 112 pages • 12,5 euros  / ISBN: 978-2-36912-006-3  / Paru en août 2014

 messager-db Un entretien en vidéo Grâce à l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, et la possibilité qui m’est offerte, et réitérée, depuis 2011, d’y inviter des auteurs, pour une lecture-rencontre, en format café littéraire, le samedi après-midi, l’entretien entamé avec certains d’entre eux (et converti parfois, au passage, en amitié), peut ainsi se poursuivre, ailleurs, autrement, renouvelé. Merci encore de ce travail et des conditions remarquables dans lesquelles il se fait. Traces vidéo brutes, mais précieuses, de ce qui se dit dans ces moments, et souvent s’invite, dans un dialogue ouvert, travaillé, partagé. Ici, Guillaume Long  se livre à l’exercice d’ouvrir le/les capots, de parler de sa pratique, de son parcours, mais aussi d’ouvrir son ordi, son photoshop, et de dessiner, également, en direct. Précieux moment. Partie 1.

  Partie 2.

« Il n’avait pas grand-chose à dire : le cyborg respectait les règles.» | 6|5 (Zones sensibles, 2013, 2014),

En une semaine – le délai donné par le NASDAQ pour débrancher l’IBM -, avec l’aide de ses meilleurs ingénieurs, de beaucoup de câbles et de lignes de codes, il construisit une machine qui devait se comporter comme n’importe quel humain face à l’écran du terminal. Le robot devait remplir deux tâches principales : lire à l’écran les informations sur l’état du marché – du simple texte – et saisir des ordres sur le clavier en fonction des informations qui défilaient à l’écran. Petterfy et ses ingénieurs installèrent une imposante lentille de Fresnel sur l’écran du terminal pour grossir les informations, derrière laquelle ils placèrent une caméra. La caméra était reliée à un premier ordinateur qui décodait l’image et la transformait en texte. Ces données reconstituées étaient ensuite envoyées sur l’IBM où Peterffy faisait tourner ses algorithmes.
Restait à résoudre le problème de la saisie des ordres. Le règlement du Nasdaq exigeait qu’ils soient exécutés « à l’aide du clavier », mais il ne disait pas qui (ou quoi) devait se retrouver derrière le clavier. Avec des bouts de caoutchouc et des pistons, les ingénieurs fabriquèrent des mains artificielles qui tapaient à la machine automatiquement. Et rapidement. Le bruit des doigts de l’appareil frappant les touches avec frénésie rendait parfois les conversations difficiles, mais la machine faisait parfaitement ce qu’on lui demandait : saisir des ordres sur le clavier en fonction des informations décodées depuis l’écran du terminal et qui entre-temps avaient été traitées par les algorithmes de Peterffy.
Lorsque l’inspecteur du Nasdaq revint une semaine plus tard pour vérifier que tout était en ordre, il se retrouva face à un cyborg pourvu d’un œil énorme et de doigts artificiels, un mélange de mécanique du XIXe siècle, d’optique des années 1970 et de code informatique dernier cri. Il regarda la machine s’agiter bruyamment sur son clavier. Peterffy sentit que la situation allait lui échapper et joua son va-tout, avec humour, en proposant de construire un mannequin autour du robot, comme pour donner l’illusion qu’il s’agissait d’une secrétaire en train de taper à la machine, mais l’inspecteur quitta les bureaux sans plus de commentaire. Il n’avait pas grand-chose à dire : le cyborg respectait les règles.

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

6|5 (Zones sensibles, 2013, 2014), « Traduit à partir de 0 et de 1 par Ervin Karp & Donald Pratt ».

Ce livre – double livre, et ce n’est que le début, à ce que semble annoncer le site de l’éditeur (l’excellent Zones sensibles) – est, littéralement, stupéfiant. Je ne me battrai pas pour le marquer du sceau littérature, parce qu’à vrai dire, littérature ou pas, en l’espèce je n’en sais rien ; ce que je sais c’est qu’il y a là-dedans à lire, faits dates noms et perspectives (terrifiantes), et qu’il y a une façon, exceptionnelle (implacable et multiple, docte et joueuse), de le donner à lire.

Il s’agit bien de cela, donner à lire, oui, c’est à dire déchiffrer – et le jeu apparent autour du code en chiffres (le livre est annoncé chez Zones Sensibles comme « Traduit à partir de 0 et de 1 par Ervin Karp & Donald Pratt »), du pseudonymat (l’auteur avance masqué, derrière le pseudo Sniper, voir son blog) porteur de fiction (comme on porterait un germe), est une formidablement habile façon d’expliciter ce qui, jamais, d’ordinaire, ne n’exprime : cette part immergée du réel – pas secrète, pas cachée, pas conspiratrice, juste immergée, opaque, illisible, littéralement, illisible -, celle de la guerre économique amplifiée, augmentée par l’adjuvant algorithmes, jamais, non ne s’exprime : parce que pas les mots. Parce que, pas le temps. Littéralement.

Le trading à haute fréquence, ou, pour tenter de le dire 1/en peu de mots 2/en français, l’exécution des échanges boursiers par des algorithmes extrêmement sophistiqués, aux actions et réactions grandement accélérées, est impossible à comprendre : envisagé, puis examiné rationnellement, il est une absurdité, une énorme blague : et la blague nous est offerte, dans ces livres, elle est montrée, dans le détail, jusqu’à l’effarement, au gré d’innombrables exemples, dans cette somme qui s’avance masquée.
On y rencontre des centaines de micro-krachs, effondrements boursiers de quelques millisecondes ; des entreprises qui font faillite en quelques secondes ; des surfeurs algorithmiques ;

( »Imaginez que les transactions boursières soient des vagues. Notre compagnie est un surfeur qui recherche une vague, la chevauche l’espace d’un instant, et la quitt e avant qu’elle ne se brise. Nos ordinateurs achètent et vendent quotidiennement des dizaines de milliers d’actions, et ne les conservent que pour un laps de temps infime, parfois inférieur à une minute. Aucun être humain, isolé ou en groupe, n’est capable d’assurer le volume de transactions qu’effectuent les ordinateurs sur les places boursières internationales à l’heure actuelle. Ce n’est pas une tâche qu’on a retirée aux humains pour la confier à des ordinateurs – c’est quelque chose d’absolument inédit », in 5)

des programmes prédateurs et leurs symétriques, des programmes leurres (et des leurres pour tromper ces leurres, et ainsi ad libitum) ; des programmes au fonctionnement effarant, défiant toute logique apparente ; un écosystème qu’on dirait vidéo ludique. Mais la blague est hyper effective, le jeu impacte, on le sait, notre monde réel, et rien ne semble pouvoir être fait contre.
L’extrait de 6, en exergue de cet article, est exemplaire de cette rouerie du jeu financier, du bricolage initial et de ce qu’il permet de faire basculer par la suite, par une lecture habile de la loi (du code). Le hacking, trafic par goût du jeu et du bricolage, sert de béquille à ce qui, par la suite, n’est plus contrôlable que de façon marginale, par l’effet d’une pondération désarmée, dérisoire lutte à mains nues contre des chasseurs de combat.
La puissance documentaire de ce cycle est exceptionnelle, on y apprend autant que dans la référence encore trop méconnue (on y reviendra, on le promet) Aux sources de l’utopie numérique : De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence de Fred Turner (où comment la contre-culture californienne, formidablement inventive et novatrice, a nourri et régénéré le capitalisme le plus écrasant, disponible chez CF éditions).
Et cette puissance est portée, rendue possible, par une manière, par une machinerie langagière et narrative fort habile : de faire parler l’algorithme, parti-pris d’énonciation fictive, voire rocambolesque (d’où aussi le jeu avec les références du fantastique populaire, Le soulèvement des machines, Retour vers le futur), permet le récit. L’incarne, paradoxalement. Et rend possibles, aussi bien l’appréhension de ces rendus chiffrés (tout ici se chiffre en millions d’unités monétaires, et se mesure en millisecondes, bain de données aux effets hypnotiques), que celle des logiques qui sous-tendent l’action des programmes. La raison propre et autosuffisante de l’expansion au cœur du flux est rendue lisible, sa férocité sans limite, son absolue amoralité sont explicitées, et ce sans atermoiement ni dénonciation, sans musique de fond.
Tout est rendu, tout est clair, tout est lisible – et ce qu’on y lit est stupéfiant.

6|5 (Zones sensibles, 2013, 2014), Traduit à partir de 0 et de 1 par Ervin Karp & Donald Pratt ISBN 978 2 930601 10 6. 264 p. 7 illustrations, Février 2013 – Avril 2014. 15,65 euros.

[Avis de parution] e-NRF (Novembre 2014, Collectif, éditions Gallimard)

 Avis de parution :  e-NRF (Novembre 2014, Collectif, éditions Gallimard)

Édition publiée sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest
La Nouvelle Revue Française (n° 610), Gallimard
Parution : 14-11-2014

Avec :
Stéphane Audeguy, Avant-propos/ Pierre Assouline, Résurrection de l’art perdu de la conversation / Philippe Adam, Par les fenêtres / Alexandre Lacroix, Portrait Google de saint Antoine / Guénaël Boutouillet, Multiplications du peu / Jean-Claude Monod, De la « Psyché entre amis » au mail art viral : quelques réflexions sur les correspondances d’artistes et leurs transformations électroniques / Martin Page, Vie Réelle® / Anna Svenbro, Mobilis in mobili / Chloé Delaume, Hashtag dans la vitrine / Laurent Demanze, Bouv@rd et CieLes écritures encyclopédiques à l’ère numérique / Pierre Senges, À propos d’électrophore et de tohu-bohu  / Collectifs, Fabula par Fabula : une moderne République des lettres (entretien) / Éric Pessan, Sur toutes les pages blanches / Jean-Philippe Toussaint – Laurent Demoulin, La mayonnaise et la genèse (entretien)
Maintenant : Camille Bloomfield, Petit portrait portatif de l’Oulipo contemporain (entretien)
Un mot d’ailleurs : Adam Thirlwell, Incarnadine
Épiphanies : Stéphane Audeguy, Tokkaido 140²
176 pages, 140 x 225 mm Achevé d’imprimer : 03-11-2014
ISBN : 9782070147335

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Très heureux d’avoir pu apporter ma pierre à ce numéro de la NRF, consacré au numérique vu par les les écrivains – « à la façon dont l’évolution/révolution numérique, qui les affecte nécessairement, les inquiète parfois, les attire et les inspire aussi bien. » comme l’indique Stéphane Audeguy (co-responsable, avec Philippe Forest, de la NRF) en préface. Le sommaire ci-dessous, est éloquent : des auteurs qui m’importent que je lis et chronique, au sommaire de Pessan à Page en passant par Philippe Adam – trois textes en écho chez ceux-là, autofictions ironiques et souriantes, comme sont pragmatiques et relativistes les essais de Laurent Demanze ou Pierre Senges, ou l’entretien avec Jean-Philippe toussaint, dont l’entreprise web est remarquable et passionnante (voir son site). Le numérique, en somme, dans ce numéro de la vénérable revue, on n’en fait pas un drame. Et cela fait grand bien, après quelques années de débats plombés par un manichéisme absurde. La revue accueille aussi un invité extérieur (l’excellent Adam Thirlwell), et une forme d’état des lieux de l’Oulipo par et avec quelques-uns de ses auteurs.
Ce que j’ai tenté d’écrire pour répondre à cette invitation,
(dont il m’importait que cela se tienne, soit digne d’intérêt, et fasse littérature : car un auteur (j’use plutôt de ce substantif que d’écrivain pour me décrire, qui me va et me suffit) essentiellement actif en ligne et en collectif comme je le suis, est logiquement, moins et souvent moins bien lu qu’un écrivain « imprimé » en son nom propre : il y avait une forme de nécessité particulière à bien faire, au-delà du prestige de l’hôte (dont je me réjouis par ailleurs)),
Le texte proposé est une suite réflexive, retaillée via des mots-clés. Il s’appelle Multiplications du peu. En voici les deux premiers paragraphes, et le dernier, en version augmentée de liens hypertexte.

#Manières de faire
Dans le recueil collectif Devenirs du roman, volume 2, sous-titré matériaux, les Éditions Inculte ont posé la question, au printemps 2014, à une vingtaine d’écrivains contemporains, de leur rapport au matériau, documentaire pour l’essentiel. Les réponses, riches, fortes, singulières autant que le sont les manières de faire propres à chacun des interviewés, ont en commun, pour la plupart d’entre elles, de poser, de façon discrète, l’accès accru par l’usage du web des réseaux informatiques aux ressources et à la documentation comme un facteur du déplacement de leur écriture (et de leur déplacement par rapport à leur pratique de l’écriture). Cet usage du web, ce changement-là, la plupart les réponses et manières l’ont pour discret point commun, mais seules quelques-un(e)s s’étendent plus avant sur cet apport, ses modalités et spécificités. Le web aurait donc grandement changé ces pratiques, de lecture et d’écriture, et cet apport est intégré, voilà. Comme une discrète, implicite évidence. Le numérique en plus petit commun dénominateur. Une présence naturelle, invisible. Infra-ordinaire.

#Infra-ordinaire
L’infra-ordinaire, recueil posthume de Georges Perec, est ouvert par un texte intitulé Approches de quoi, qui ne compte pas parmi ses plus connus : assez court, sans prouesse formelle, sans aucune des astuces si séduisantes dont Perec savait user, c’est un texte qu’on pourrait qualifier de discret, infra-ordinaire en lui-même, à l’image de ce qu’il évoque. L’inventaire y est proposé, hors tout aspect ludique, comme mode d’énonciation de soi dans le monde, par interrogation de l’habituel : « Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? ». Ce texte, discret, est de plus en plus souvent, cité, repris (et notamment sur le web ou par des auteurs qui s’y activent) ; il résonne après coup, fait signe dans le temps long. Ce discret dure, ce qu’il remue continue de trembler, ses préoccupations nous agissent en 2014. Comment décrire le bruit de fond, qu’en faire, quoi et comment faire avec – et dedans, nous demandons-nous. Et, par extension : comment user du numérique pour écrire ce bruit de fond, dont il est une part agissante ?

(…)

Et pour exemple (le seul que j’aie autant développé), en conclusion, pour remettre les chose en leur bon ordre (de bataille), place au Général Instin, notre auteur collectif, notre autorité communément destituée :

 

Le Général Instin, projet artistique collectif, est symbolique de cette fin perpétuelle, perpétuellement relancée. Partant de la figure d’un être disparu (puisqu’enterré en vrai au cimetière Montparnasse), de son fantôme et de son spectre, devenus totems, fictions, émetteurs, le Général ne cesse de gagner en présence (spectrale) à mesure de son éparpillement sur le réseau. Le trou, l’estompage, l’identité flouée, motifs intégrés collectivement par des dizaines d’artistes ; la parole de l’avatar Instin sur les réseaux sociaux est portée par une poignée d’entre eux, dans une indistinction qui n’enlève rien à la densité de son énonciation. Le Général Instin est une idée de la fin, virtuelle – et pour autant puissante, effective.

Un infra-ordinaire extrêmement puissant.
Une mobilisation des peus.
Des harmonies dans le bruit de fond.

« Le mot caillou est beau. Beau à voir comme à entendre. » | Valère Novarina, L’organe du langage c’est la main (dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, 2013).

Le mot caillou est beau. Beau à voir comme à entendre. Le caillou pèse le poids de la matière. Il est aveugle, compact, incompréhensible, c’est un obstacle. C’est le symbole de la matière même : le bloc muet le plus ramassé. J’aime les pierres, je fais partie de ceux qui ramassent des cailloux par-ci par-là, à Jérusalem, à. Moscou, à Kyoto, et qui les rangent selon un certain ordre sur les rayons de la bibliothèque.

in Valère Novarina / L’organe du langage c’est la main (Valère Novarina dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, 2013).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Un caillou, oui. Le caillou, qui vient en figure ultime quand les mots manquent (me vient à moi, pas à Valère Novarina, chez qui toujours ils abondent, croissent, semblent se multiplier) ; j’ai deux souvenirs d’avoir ainsi résumé,  causant, pour figurer mon impression d’un auteur vaste, à l’œuvre profuse et pourtant mutique, d’une certaine façon : comme caillou, lancé-je, pour dire en peu, quand les mots me manquent par effet de bousculade et manque d’art, de science, ou des deux. J’ai eu ainsi résumé, une fois, Michaux, et, l’autre soir, donc : Novarina (où il était également question, dans mon croquis verbal, de sa personne physique, de cette stupéfiante impression d’assise, indéboulonnable, au sol, qui émane de son corps, de son visage aussi, densément occupé par ce regard clair, lointain, perçant, littéralement, oui, minéral). De Novarina j’ai dû dire, caillou, quelques instants avant sa lecture et son entretien avec Alain Girard-Daudon (mercredi 12 novembre à Nantes, invité par La Maison de la Poésie), vite fait empochant la monnaie du verre, réponse par défaut mais pas que : Novarina, une pierre, un caillou, je redis, maladroitement, je signe (et quel plaisir alors que ce passage au tout début de ce livre, qui valide en quelque façon mon assertif et malhabile caillou).

Le livre, ces entretiens avec Marion Chénetier-Alev, je l’ouvre et me rue et dévore, juste après ce moment, jeudi soir dernier au Pannonica, moment incroyablement  dense, simple en son déroulé (questions à Catherine Flohic, l’éditrice d’Argol, lecture voix haute, sans micro, de l’auteur, entretien long avec Alain, nouvelle lecture, nouvel entretien), forme classique de rencontre, et, ici, extrêmement efficace en terme d’impact et d’appréhension : important de pouvoir entendre parler du travail (et en quels termes ! quelle langue, écrite comme parlée, que la sienne !) en même temps que d’en capter, d’en saisir le pouvoir, multiple, par le biais de la lecture. Pouvoir multiple : d’incantation, d’évocation, et de lecture tout simplement : comme il le dit lui-même à peu près  à un moment de cet entretien l’autre soir et de ce livre chez Argol, il y a chez Novarina l’envie de quelque chose comme voir le langage, à quoi théâtre et scène lui servent. Et de l’entendre lire est certes, un événement sonore, mais aussi une exposition de mots, de phrases, de figures. Langage donné à voir par l’ouïe, incontestablement.

Ce livre est, comme à l’accoutumée dans cette collection (dont on aime à conseiller le volume consacré à Prigent, à titre d’exemple), une somme, un état des lieux envisagé avec l’auteur concerné, ici Valère Novarina. Hommage tout ce qu’il y a de plus vivant, en somme, puisque dialogué – et si c’est imposant et monumental, c’est tout sauf un tombeau (les photos de famille et du récit de vie sont offertes par l’auteur). Une porte d’entrée exceptionnelle dans un travail comme celui-là : car outre d’être pensé pleinement avec l’interviewé, l’ouvrage est composé de matériaux riches et complémentaires. Dessins, toiles (car Novarina peint aussi, dessine, trace ses nombreux personnages parfois en même temps que de les nommer), photographies, mais aussi larges pans de texte, extraits en nombre, de tous les livres ou presque – une vue de coupe explicite sur l’œuvre.
Ainsi le livre prolonge, complète le moment du discours et de la voix, auquel j’eus la joie et la chance d’assister la semaine passée – et vice-versa, selon le moment, puisque telle était la fonction assignée à ce moment public, au Pannonica : d’accompagner, de présenter ce livre. Boucle bouclée, belle complétude, et tourbillons à suivre de langage qui ne cesse. Continue.
Bouge. S’inscrit dans l’air.

Prenons un extrait, ouvert au hasard ou presque, c’est page 28 – et c’est de cette stature-là, tout du long. Une merveille.

 « Je voudrais que l’on ne reconnaisse plus le monde en le voyant de face. J’ai toujours eu l’impression de travailler dans les dessous. C’est un joli mot qui,pour tous les artisans du théâtre (écrivains, acteurs, machinistes), désigne le sous-sol de la scène. J’écris sous les planches. Au-dessous des visibles représentations. »

Valère Novarina / L’organe du langage c’est la main (Valère Novarina dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, date de parution : novembre 2013,ISBN : 978-2-915978-93-3 /

L’essentiel de l’œuvre de Valére Novarina est  éditée chez P.O.L. Sa page auteur, sur le site de l’éditeur, est une autre entrée remarquable et judicieuse dans l’immensité Novarina – l’entendant lire, comme par exemple La Quatrième Personne du singulier.

L’invention perpétuelle du souvenir (et son absence) – avec Brainard, Perec, Pagès, Séné, Grossi et tous nous autres…

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je me souviens en ritournelle sans cesse reprise, je se souvient qu’il n’arrête pas de se souvenir, de revenir, de repartir, de muer.

On pourrait reprendre le titre de Harry Matthews, Je me souviens de Georges Perec, sauf qu’on n’a pas connu Perec, alors ça ne joue pas.

Non, ce qui me marque ces jours-ci (dont une part a débuté il y a des mois, en fait, mais s’est accrue ces jours-ci, par conjonction de situations d’écriture et d’ateliers), c’est la continuelle présence de cette forme mnésique, inventée par Perec dans Je me souviens, depuis celle qu’inventa Joe Brainard avec I remember avant lui, sa résurgence infinie, même tronquée, même déviée de son axe. Son impossibilité, paradoxale (car l’appel à la mémoire inclus dans la formulation et sa répétition est, mécaniquement, lanceur de nostalgie, et je se souvient surtout d’avoir tant oublié, des moments et des choses, de ce qui, forcément, inéluctablement, s’enfuit). Quelques livres, qui chacun s’en démarquent, pour mieux en prolonger le possible :

Souviens-moi, par Yves Pagès, éditions de L’Olivier, avril 2014

De ne pas oublier que le mot traçabilité, apparu en pleine crise sanitaire de la « vache folle », quelques années avant l’an 2000, a d’abord figuré sur des affichettes placardées dans les fast-foods, pour certifier auprès des clients l’origine franco-française de la bidoche hachée des burgers, avant d’englober par extension sémantique le suivi des infractions, dépenses et déplacements de la viande d’espèce humaine.

De ne pas oublier l’année passée à trier, classer, jeter les tonnes de paperasse obstruant chaque pièce de l’appartement où mon père venait de mourir, en immersion dans le capharnaüm mental que cet intellectuel clochardisé laissait à un fils qui, exempté vingt mois plus tôt de service militaire, avant bien douze mois à consacrer aux aléas de ses devoirs héréditaires.

De ne pas oublier cette jeune fille manouche qui, délaissant sa mère occupée à dénicher dans les poubelles quelques rebuts de métal à apporter au ferrailleur d’à côté, s’était arrêtée devant un panneau d’affichage électoral, avant de repasser au feutre jeune fluo les lèvres de la candidate écologiste Eva Joly, puis de remplir les lettres blanches du slogan de campagne du Front de Gauche, mais qui, faute de temps, sa mère l’ayant déjà rappelée à l’ordre, n’avait pu colorier que le NEZ de PRENEZ et le VOIR de POUVOIR.

C’est à La Baule, lors du festival Ecrivains en bord de mer, que j’ai pu découvrir, il y a deux ou trois ans, ce chantier ouvert de longue date par Yves Pagès, un vade-mecum ouvert, à la fois pense-bête citoyen et journal intime des manques et des trous. Où la forme imposée, ainsi modifiée, retournée sur soi, par deux fois sur soi (le souviens-moi étant suivi d’un systématique de ne pas oublier, qu’on pourrait tronquer en rappelle-moi de me rappeler), prend une dimension fortement injonctive. Et nous fait naviguer ainsi, au gré des obsessions sociales et politiques de l’auteur (qu’on pourra suivre sur son blog, archyves, qu’on avait apprécié déjà, également, dans ses livres, petites natures mortes au travail ou portraits crachés), entre le macro et le micro, puis, par les digressions et tournoiements logiques de Pagès (radicalement différent de l’énonciation perecquienne, et de sa brièveté ouverte), dans une zone mixte, politiquement intime (ou intimement politique).

Je ne me souviens pas, de Joachim Séné (en ligne sur remue.net)

Simple jeu d’inversion, que cette négation dans la formule, se dit-on d’abord, d’autant que le texte de Joachim Séné, propulsé d’abord en réseaux sociaux, puis en billets de blog, que j’ai considéré important de rassembler en un seul texte, ce printemps, sur remue, prend une toute autre direction, passant la proposition dans un futur antérieur (dystopique) : tout autre contexte, toutes autres potentialités. Mais cette négation produit quelque chose – quelque chose de même et d e tout autre  – :

« Je ne me souviens pas de la mort de Casimir et d’Hippolyte.

Je ne me souviens pas des téléphones qui ne sonnent plus.

Je ne me souviens pas des supermarchés vides.

Je ne me souviens pas des plages interdites jonchées de suicidés radioactifs.

Je ne me souviens pas de la fin du web. »

Le récit d’anticipation se fait sans prendre le chemin ordinaire (récit des circonstances, etc.), ce qui accélère son appréhension – et le récitatif mnésique/amnésique gagne en ampleur dramatique au fur et à mesure de son déploiement (et ce, même au futur antérieur). Mnésique ou amnésique, on ne sait, puisqu’en symétrie du je me souviens originel, qui produit de l’oubli, qui chante la disparition, le je ne me souviens pas, mis au futur antérieur par Séné, dit la vie par ses bords, par son infra-ordinaire (Je ne me souviens pas de la dernière cigarette / Je ne me souviens pas du dernier colibri ni de sa dernière fleur.) Et la suspension qui s’ensuit est autre, tout en faisant signe explicite à la formule originelle.

Ricordi de Christophe Grossi (L’Atelier contemporain, octobre 2014)

271. Mi ricordo

Des inondations dans le Polesine, des dizaines de morts et des centaines de milliers de réfugiés.

272. Mi ricordo

De cette loi qui rendait l’école obligatoire jusqu’à 14 ans.

273. Mi ricordo

Quand l’eau de vie a été rebaptisée eau de survie puis survie tout court – jusqu’à épuisement.

274. Mi ricordo

De cette femme qui s’avançait sans se soucier du regard des hommes.
(…)

277. Mi ricordo

Qu’il a cherché à recenser toutes les histoires qui avaient traversé son enfance.

Grossi lança d’abord ses mystérieux Ricordi sur twitter, énumération de Mi ricordo Autre détournement de la formule perecquienne (et brainardienne, se souvient-on de ne pas oublier d’ajouter), sa traduction en italien permet à Grossi la bascule du journal (tel qu’il en tenait dans « Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde », chez publie.net) vers une autre modulation du récit (récit intime et récit du monde). Diffraction d’un réel (perçu), d’un narré (celui de l’histoire familiale, toujours mythologique), et d’images glanées, perçues, et pourquoi pas, inventées – d’ailleurs la distorsion est là dès la traduction puisque, tel qu’on l’apprend au milieu du livre,

257. Mi ricordo

ne veut pas dire je me souviens mais je voudrais ne plus oublier ou j’imagine des souvenirs ou tais- toi : écris plutôt !

Grossi s’en explique de magnifique manière en clausule : « parce que toute histoire est trouée et chaque souvenir un récit – pas une invention à proprement parler mais une fiction – et parce que je ne pouvais accepter que la perte des origines soit synonyme d’abandon ou de disparition, j’ai commencé à faire appel à la mémoire sensorielle, individuelle ou collective tout en me fabriquant une famille d’adoption, non pas autour de Turin en Lombardie mais autour de Turin, dans les Langhe. »

Et tout comme le souligne Sébastien Rongier dans sa note de lecture sur remue, et comme le précise nommément Grossi dans cet postface, cela le sépare de Brainard et Perec, de leur entreprise de restitution mnésique. Et la part fictive de cet inventaire buissonnier est explicite, et soulignée. Le curieux mouvement intime/extime produit par la litanie mnésique est déplacé – et souligné.

Ces trois beaux livres, tout comme le Brainard, puis le Perec, produisent de la beauté, une forme de tremblement, au cœur de cet écart, entre intime et extérieur, entre documentation et fiction, entre souvenir et lacune – et c’est aussi, dans chacun des cas, la troncature de la formule originelle (renversée chez Pagès, passée au négatif chez Séné, « mal » traduite chez Grossi), torsion volontariste, pour ne pas chanter faux le même air mais produire sa propre ligne de basse, son harmonique. Et, pour filer la métaphore musicale, le sample bien vu, le remix intelligent, ne rend-il pas mieux hommage aux créations originelles qu’une cover sans imagination ?

Résurgences en atelier

Refaire différemment, n’est-ce pas un peu le même « topo » qui nous anime, nombre d’entre nous qui usons du « je me souviens » comme basique, de l’atelier d’écriture? Je ne sais pas – je sais juste que je n’ai jamais, en quinze ans d’exercice, utilisé le je me souviens de Perec, comme proposition d’écriture en atelier, et que je ne sais pas bien pourquoi.

 Sans doute réside-t-il une part de coquetterie dans ce refus – mais surtout de ce qui me fut passé originellement par Cathie Barreau : cette absolue nécessité de produire son atelier, d’écrire même ses exercices, d’inventer ses « consignes » (ce qui ne se dépare pas de voler, s’inspirer, se nourrir des autres et- de ses lectures, le principe même d’atelier d’écriture s’y tenant, en fait).

Je ne l’ai pas utilisé, jusqu’à lundi dernier.

Lundi, deuxième séance de cette quatrième saison de poieo numérique, saison où je me suis donné comme contrainte de refaire encore autre, et de proposer le blog où sont posés les textes comme entrée, comme livre ouvert – d’où produire de nouveaux textes. Un ensemble à lire (parcourir, sampler) pour, de cette lecture, produire son texte à soi.
Et c’est je ne me souviens pas (de Séné), qui m’a servi en premier lieu. Mais je ne me souviens pas nécessita de présenter je me souviens (de Perec). Et de passer par le Ricordi de Grossi. Pour poser l’idée de la lacune comme terrain d’exploration. Et de creusement de cette exploration – et de la fiction, potentialité native de cet inventaire du réel. Parce qu’on n’a pas (comme Perec le disait de lui-même) d’imagination, et que c’est tant mieux, parce qu’ainsi on creuse – et que tout s’ouvre : le récit du monde, le récit de soi au monde, l’imaginaire et les représentations – et la modulation de cette représentation.

Ou pas, écrivit l’une d’entre elle.

C’est exactement cela : Je me souviens – ou pas.

Et alors, tout se rouvre.
La possibilité même, par la négation.
Le ou pas qui permet et prolonge le je me souviens – qui le rend à nouveau possible.
Je me souviens que me souvenir est impossible – et impérieux, et nécessaire.

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Le je ne me souviens pas de Joachim Séné, sur remue.net.

 Les textes et le déroulé de cette séance d’atelier si étonnante, d’autobiographies numériques en mode je ne me souviens pas, puis je ne me souviens pas plus, sont à lire sur le blog concerné.

I remember, Joe Brainard, Babel, Janvier, 2002 / 11 x 17,6 / 240 pages, traduit de l’anglais (États-Unis) par : Marie Chaix , ISBN 978-2-7427-3539-6

Je me souviens, Georges Perec,  (Hachette, collection P.O.L., 1978)

Souviens-moi, par Yves Pagès, éditions de L’Olivier, avril 2014, EAN : 9782823604252

RICORDI (À L’ATELIER CONTEMPORAIN, [François-Marie Deyrolle éditeur] / Textes : Christophe Grossi, dessins : Daniel Schlier, prière d’insérer : Arno Bertina / Diffusion/Distribution France & Belgique : R-Diffusion / Diffusion/Distribution Suisse : Zoé / 112 pages, 15 € // le site de Christophe Grossi, Déboitements

Harry Matthews, Le Verger (je me souviens de Georges Perec), éditions P.O.L, 1986, juin 1986, 44 pages, 6,95 €, ISBN : 2-86744-067-X

« Même après ça tu avais continué à changer les piles de la tortue en plastique. » | Sophie Divry, La Condition pavillonnaire, éditions Notabilia, août 2014)

[lundi 10 novembre 2014 : Sophie Divry reçoit la mention spéciale du prix Wepler – on l’en félicite, on s’en félicite, et on repasse l’article en une !]
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« Vous refîtes l’amour, tendrement, et en dépit de tout, cela te fit du bien. François s’expliqua cet épisode par la fusion Bédalli-Cornéllus. Ce n’était qu’à moitié faux et tu reprends cette version pour ton entourage. Le plus dur fut de reprendre le travail chez Bédani. Chaque armoire, chaque ascenseur gardait mémoire de lui, il te fallait sans cesse chasser son fantôme, malgré tes efforts tu t’arrêtais parfois au milieu d’un geste, et une secrétaire qui serait passée là, ou un coursier, t’aurait trouvée le visage éteint devant un fax muet, comme en suspension. A Chloé tu décrétas : « c’était purement sexuel. » tu devais t’accrocher à cette pensée pour refuser l’idée d’un coup de téléphone, d’un voyage d’affaires qui aurait ramené Philippe à La Révole, d’une mutation… Heureusement, il ne se passa rien. Cet homme que tu avais aimé avec passion, tu ne le verrais plus. Et, bientôt rendue à ta lucidité, tu te demandas comment tu avais pu croire un seul instant qu’il quitterait femmes et enfants pour toi, alors que tous les matins chaque salarié garait son véhicule à la même place du parking de l’entreprise ainsi que le voulait, non pas le règlement, mais le pouvoir de l’habitude.

 (page 174)

VIII

Tu te réfugias dans tes enfants. Tu ne les avais jamais vus abandonnés. Même après tes plus grandes décharges orgasmiques, quand nue tu chevauchais Philippe, ton sexe dévorant le sien au rythme de ses insultes qui t’excitaient tant, ta peau qui se gonflait de sang, ta chair qui criait ; toi tout entière traversée par ce cri de triomphe ; même après ça tu avais continué à changer les piles de la tortue en plastique.

(page 177)

(in Sophie Divry, La Condition pavillonnaire, éditions Notabilia, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce troisième livre de Sophie Divry, après le monologue incantatoire de La Cote 400 (Les Allusifs, 2010) par lequel on la découvrit (impressionnante entrée en matière, à l’emphase soigneusement lestée d’ironie, permettant au discours délirant d’être à la fois en roue libre et de viser juste, un peu comme chez Lydie Salvayre), puis l’enquête Journal d’un recommencement (Notabilia, 2013), semble avoir pris le parti plus documentaire du deuxième.

Il s’agit d’une vie ordinaire, d’une femme de la seconde moitié du XXème siècle, narrée à la deuxième personne du singulier. Tout est organisé (les origines historique et sociale, de la femme considérée ; son ascension, laborieuse, vers les classes moyennes ; son parcours, intime et intellectuel) pour faire de ce personnage un type, un exemplaire générique. Et l’acuité de l’observation, du tiers-ville pavillonnaire, résidentiel, des modes de consommation et de leur importance, symbolique et concrète, a été saluée, à juste titre, par la critique. Laquelle, pour une bonne part, la plus simplificatrice, la plus « quatrième de couv » d’entre elle, a comparé l’ouvrage et sa réussite à ce qui est devenu l’étalon du genre « observation d’époque » (triste époque, serait-on tenté d’ajouter, quand en d’autres temps ce fut Perec qui joua ce rôle) : Houellebecq.

Alors, Sophie Divry, Houellebecq au féminin ? Ce serait, tout de même – et ce en dépit des compétences avérées du susdit à observer des faits d’époque – une sacrée réduction. Car, si l’on a placé plus haut deux extraits non exempts d’ironie, celle-ci n’est jamais surplombante : Divry, par volonté formelle (l’adresse au personnage, M-A. , est une manœuvre habile, produisant de l’empathie et de la distance, selon le dosage d’autres éléments, inventaires, récit des sensations…), et par morale d’auteur, une morale proprement politique, ne se moque pas de ce trajet de vie, de ses penchants consuméristes, de sa propension au bovarysme (les extraits ci-dessus sont conclusifs au récit d’une liaison extra-conjugale, générique voire caricaturale, et pourtant émouvante, par l’habileté de montage et le soin avec lequel la proximité avec ce personnage est dosée).

La condition pavillonnaire n’est jamais moquée mais montrée, jamais dénoncée mais observée – et l’on apprécie ce soin, car l’inverse est si souvent la règle, comme l’avait démontré Eric Chauvier dans son remarquable Contre Télérama (Allia, 2010). On est plus proche ici d’Annie Ernaux que de Michel Houellebecq, répétons-le. Ce livre est, réellement, par ce qu’il met en œuvre pour donner à voir, et par la façon dont il s’y emploie, touchant – autant que magistral.

Et cet équilibre-là, cette haute tenue, cette avancée imperturbable, jamais déviée, entre les écueils sus-évoqués (le cynisme ou la mièvrerie, la dénonciation sans objet ou la célébration poujadiste, qui présentent, à propos de ces objets et décors du commun, leur tentation paresseuse – les médias nous le démontrent chaque jour), ce fait littéraire permet avant tout un bien beau livre.

Sophie Divry, La Condition pavillonnaire, éditions Notabilia, août 2014, ISBN 978-2-88250-347-3

« Malgré son application, ses lettres sont un peu tordues mais je dis toujours que c’est bien. » | Poule D, Yamina Benahmed Daho, éditions L’arbalète/Gallimard

Pendant qu’on range le matériel, le petit frère d’Amira joue avec un ballon jaune léger et tire au but. Il a une dizaine d’années. Il me rappelle le jour où, à son âge, j’ai accompagné mon père et mon frère sur le petit stade près du collège. Mon père joue le gardien, il porte des gants de vaisselle, faute de thunes pour en porter de vrais. J’ai du soleil plein les yeux, je le regarde plonger et bouffer l’herbe. C’est une journée après l’école, il fait beau. Une lumière particulièrement douce caresse la plate campagne, l’odeur de pollen et de gazon fraîchement tondu me fait éternuer. Dans ces années-là, mon père ne parle pas encore bien français. Il ne sait ni lire ni écrire. Il voudrait apprendre. Alors parfois, il me rejoint à la grande table du salon sur laquelle je fais mes devoirs. J’écris en lettres majuscules notre nom de famille, son prénom, notre adresse complète sur une feuille à grands carreaux et il les recopie plusieurs fois. Malgré son application, ses lettres sont un peu tordues mais je dis toujours que c’est bien. Je suis en CM1, il a cinquante et un ans.

(in Yamina Benahmed Daho, Poule D, éditions L’arbalète/Gallimard, octobre 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

C’est un extrait qui résume peut-être moins que jamais l’ensemble dont il est tiré (Poule D, premier « roman » mais pas premier livre de Yamina Benahmed Daho, dont un joli et réussi récit  jeunesse, (Rien de plus précieux que le repos), histoire (déjà) d’émancipation par le sport, était paru chez Hélium – mais le résumé on le fera, plus bas.
Cet extrait, je l’isole parce qu’il me touche, m’émeut, qu’une lecture c’est subjectif et que la mienne fut arrêtée net par la douce précision avec laquelle cette scène montre et raconte (avec ce qu’il faut de distance et d’empathie pour nous permettre de l’inventer et de nous l’approprier) quelque chose qu’il me semble important de montrer et raconter. Pas une intégration (ce mot, quelle plaie), mais un accueil, une avancée. Une idée aussi de cette chose immense, immensément importante, politiquement agissante, et totalement absconse en nos espaces-temps de langage évasé par la communication omnipotente, plus faux souvent que des billets de Monopoly : l’idée d’Éducation populaire, et le fondement, le moteur de vie collective qu’elle constitue.
Le livre de Yamina Benhamed Daho n’est pas un récit de vie, et cette scène est une des rares (sinon la seule) incursion (supposée) biographique, c’est la seule anamnèse – elle n’en résonne et rayonne pas moins sur l’ensemble du récit. Fiction documentaire, Poule D se déroule sur le temps d’une saison, scolaire ou sportive. Mina, la narratrice, mordue de ballon rond, se décide, comme on prend une bonne résolution de rentrée, à s’essayer au foot en club. Et c’est une saison de football féminin amateur qui nous est contée, avec ses galères multiples, son manque de moyens, accru par le manque de considération : car si tout vaut ce qu’endurent les homologues masculins, tout ici craint : les terrains, les chasubles, les ballons, les horaires alloués qui tous sont attribués quand chacun s’est déjà servi.

C’est drôle et c’est précis, en terme de phases de jeux comme de plat du pied, c’est une joie, assez enfantine, qui s’empare du lecteur en écho à celle qui s’empare du groupe, quand vient enfin la gloire toute relative de ne perdre que d’un but d’écart, cette joie collective a goût d’enfance – et cette aventure laborieuse est aussi continuation de cet engagement-là, sans emphase, profil bas, ce travail sans gloire qu’est l’engagement associatif (auquel le collectif de cinéma Othon, dont elle est membre, s’est beaucoup intéressé), et c’est aussi, en ce sens, un beau geste politique que ce livre, que ce qu’il raconte, comme il le raconte – et peut-être n’était-il pas si mal choisi, ce morceau choisi présenté ci-dessus…

Yamina Benahmed Daho, Poule D, éditions L’arbalète/Gallimard, octobre 2014, , ISBN 9782070146994

Relire, penser, classer — relire Penser classer

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Qu’à quelques heures de démarrer la quatrième saison d’atelier numérique  (Poieo numérique, présenté brièvement en ses principes ici) à La Roche-sur Yon, avant de reprendre la route saisonnière (de saison, justement, au vu des milliers de litres d’eau qui se déversent dehors), me monte une forme de stress n’a rien de vraiment étonnant,

& ce même si on connait le truc (trouille y compris), à force,  & qu’il y a sur le blog poieo quelques centaines de textes déjà produits sans douleur en trois saisons, & qu’on a ses marques, ses routines, qu’on connait d’ailleurs bien les lieux,

& ce même si le co-working avec ce cher François Bon, jeudi et vendredi prochain à l’école d’archi de Nantes, m’impressionne bien plus, au vu et lu et su des productions des forces en présence (François Bon, dont l’abécédaire Grasset me scotche ces jours-ci même, et que ce n’est pas de se connaître de si longue date qui me dé-trouillera ; les étudiants architectes, et l’intelligence, l’acuité, le savoir (et surtout, son usage) dont ils font preuve dans les quelques travaux qu’il m’a été donné de compulser,

on n’y peut, on s’agite – et pourquoi ? Par caprice ? Par agitation « naturelle » ?

Non, pour aussi les raisons sus-évoquées : parce que justement, on a déjà fait ; parce que la spécificité de l’atelier numérique c’est aussi de publier le « livre » (le blog) de l’atelier) en même temps que de l’ouvrir pour l’écrire, et que donc toutes les « recettes », tous les « exos », du passé, s’y trouvent (librement copiables et réutilisables, c’est fait pour, mais merci de citer), et que cette spécificité-là, d’avoir constitué collectivement un objet éditorial (un livre ?) hybride, fait partie de l’expérience, et qu’au bout de trois ans on n’en fait pas l’économie,

pour ces raisons (entre quelques autres), j’ai en tête depuis des semaines de boucler la question, de faire avec ce blog, de faire depuis sa lecture, innervée de littérature  (en amont, puisque présente à l’origine de chaque texte produit ; en live aussi, ne pouvant s’en passer, puisqu’une proposition d’écriture ne se fait pas seul, mais depuis ce que nous font les textes),

&  ça fait un lourd cahier des charges (lequel ainsi que j’ai pu l’énoncer, ici ou là, est subtilement compliqué, voire alourdi déjà, en atelier avec publication en ligne) que de tenter de tout faire tenir dans le même geste (je pourrais parler deux heures de intentions et des spécificités de l’affaire, tout à l’heure, or : la séance dure deux heures, et ne sera pas explicite sans lyrics, oserais-je lancer pour rire ; n’aura pas d’efficace si d’écriture il n’y a pas), de faire lir&écrire simultané, annoncé, agi, et réfléchi tel,

& forcément on s’agite –

alors, on relit.

Et Perec arrive, revient, comme neuf après tant de lectures – je m’empare de Penser classer l’autre soir au lit, en traverse trois chapitres, et une saison d’ateliers potentiels, de consignes inédites, de revisitation déviée de propositions déjà formulées, de relectures de ma propre pratique, s’empare de moi – la saison entière pourrait tenir depuis trois chapitres de Penser Classer, quand cette première séance je ne m’en servirai pas, puisque l’autre indispensable Notes de chevet de Sei Shonagon sera la porte d’entrée ce jour…

On relit Penser classer, on s’agite oui, mais d’une agitation autre, d’une agitation calme (j’ose l’oxymore), d’une agitation sereine, en passe de concentration, en passe de reprise, de mouvement.

Penser classer le blog, penser classer notre lecture du blog, penser classer le travail en cours, et notre lecture du travail en cours – autant de pistes, mises en abyme mais aussi clés concrètes, puisque Perec dit et fait, dit ce qu’il fait – et ce faisant, ouvre d’immenses et mystérieuses trappes (l’infra-ordinaire en viatique, également).

Relire penser classer et les choses redeviennent possibles (elle n’avaient jamais cessé de l’être, on s’agitait juste trop pour encore parvenir à les voir).

ps – et avant de prendre la route, sous cette pluie opaque, un mur, j’en grappillerai un autre bout, au hasard, pour la voir de travers, la pluie.

pps – « Ainsi, une certaine histoire de mes goûts (leur permanence, leur évolution, leurs phases) viendra s’inscrire dans ce projet. Plus précisément, ce sera, une fois encore, une manière de marquer mon espace, une approche un peu oblique de ma pratique quotidienne, une façon de parler de mon travail, de mon histoire, de mes préoccupations, un effort pour saisir quelque chose qui appartient à mon expérience, non pas au niveau de ses réflexions lointaines, mais au coeur de son émergence. (Georges Perec, in Penser classer, Seuil, librairies du XXième siècle)

 

 

Anthony Poiraudeau, « tous les morceaux du monde dont je pourrais disposer auprès de moi » (entretien, vidéo, septembre 2014)

photo Anthony Poiraudeau.

photo Anthony Poiraudeau.

Pour des voyages en improbable

Grâce à l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, et la possibilité qui m’est   offerte, et réitérée, depuis 2011, d’y inviter des auteurs, pour une lecture-rencontre, en format café littéraire, le samedi après-midi, l’entretien entamé avec certains d’entre eux (et converti parfois, au passage, en amitié), peut ainsi se poursuivre, ailleurs, autrement, renouvelé. Merci encore de ce travail et des conditions remarquables dans lesquelles il se fait.

C’est le cas d’Anthony Poiraudeau, dont j’ai suivi de près le travail, de longue date, jusqu’à – et depuis- ce premier livre, Projet el Pocero, paru chez Inculte en 2013, chroniqué ici même, et dont j’eus également le plaisir de mettre en ligne le making-of en trois volets (lire le volet 1, le volet 2, le volet 3), sur remue.net.

Cet entretien, nous l’avons eu septembre 2014, moment où Anthony, de retour d’un voyage de quelques semaines à Churchill, Manitoba, commence sérieusement à organiser ses notes pour donner forme au texte qui découlera de ce voyage en improbable là.

La vidéo est une sorte de planche contact, elle n’est pas de format professionnel comme celle que nous réalisons pour remue.net, mais elle existe, témoigne – et poursuit, en somme, ce qui se fouille, se découvre parfois, en ces moments-là – y compris quand le questionneur (moi-même) est enrhumé, et, de fait, parfois, laborieux.

Elle est en deux parties, coupée par un court et excellent film (extrait d’un documentaire plus long) qui fut diffusé et dont le lien youtube est ci-dessous inséré.

Partie 1 (avec lecture d’extrait d’El Pocero).

Interlude : Séquence sur Ciudad Valdeluz, une ville fantôme, fruit de la bulle immobilière espagnole. Cette vidéo fait partie du web-documentaire NO ES UNA CRISIS, web-documentaire produit par La Société des Apaches en 2013.

Partie 2 (avec lecture d’un extrait inédit du travail en cours).

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Projet El Pocero (Dans une ville fantôme de la crise espagnole), de Anthony Poiraudeau, éditions Inculte / ISBN : 979-1-091887-06-9 / 13×18 | 128 p. | 13,90 €

« Il essaie de continuer à voir ce qu’il s’attend à voir, mais quelque chose s’immisce à la lisière de son champ visuel  » | L’Eté des noyés, John Burnside (éditions Métailié, 2014)

Je ne lui donne pas le nom d’atelier car je ne suis pas peintre, comme Mère : je suis cartographe. Je ne nie pas que mes toiles sont exposées dans des galeries ni que des gens les achètent, mais je ne les considère pas comme de l’art. Je les vois comme des objets fonctionnels, quoique pas au sens habituel : ce sont des cartes, mais on ne peut pas s’en servir pour aller d’un bout à l’autre de l’île – à moins de le faire très lentement -, et leur échelle est telle qu’on risque plus de se perdre dans le détail que d’y trouver comment rentrer chez soi. Elles diffèrent aussi des autres cartes dans leur façon de tenir compte du temps. Toutes les cartes ont une durée de vie limitée, bien sûr : les routes sont déplacées, les bâtiments démolis, ce qui était jadis un bois ou une prairie est aujourd’hui un supermarché ou un parking. Les cartes sont des instantanés des lieux, des images susceptibles de durer des semaines ou des siècles, selon qu’elles sont plus ou moins détaillées, mais rien n’y est véritablement permanent et il arrive que ce qu’elles omettent soit crucial. Mes cartes, toutefois, n’omettent rien : elle sont si détaillées qu’elles deviennent immédiatement obsolètes, tout au moins en tant qu’ outils d’orientation et, à cet égard, j’aime les considérer comme un commentaire sur la négligence avec laquelle nous envisageons le monde. J’établis ces cartes depuis maintenant huit ans sous diverses formes : je commençai par cette île, en élargissant progressivement, un mètre après l’autre, à partir de la hytte de Kyrre, procédant à une mise à plat infinitésimale du moindre objet que je trouvais, le moindre caillou, le moindre galet, le moindre nid d’oiseau – un carré après l’autre, une coordonnée après l’autre -, en quête de l’espace adjacent invisible, dans lequel se déroulent les histoires. Laisser entendre que ce qui est invisible peut être cartographié semble singulier, sans aucun doute, mais c’est pourtant ce que je m’efforce de faire, non pas à titre de fantasme, mais d’invention – au vieux sens du mot invention, qui signifie : découvrir ce qui existe, visible ou invisible, positif et négatif, forme et ombre, le voile et ce qui est voilé. Certaines choses ne peuvent être vues qu’en négatif, certains corps ne deviennent perceptibles qu’au travers de l’interférence qu’ils créent. Pour certains – Kyrre Opdahl, par exemple, ou la huldra -, l’unique localisation que je peux proposer est ce qui ne figure pas sur la carte du lieu où ils n’apparaissent pas. Personne d’autre ne le sait, mais ça n’a pas d’importance. Les gens achètent ces cartes pour les accrocher au mur, comme des tableaux, mais ils se doutent aussi, même lorsqu’ils ne savent pas pourquoi, qu’ils achètent quelque chose qui pourrait être utilisé. Et c’est le but de mes cartes – elles tentent de donner un aperçu du monde qui dépasse nos territoires familiers illusoires. Non pas dans le but de s’orienter, mais de voir. Parce qu’il y a deux façons de regarder le monde, et deux manières de voir. La première est celle que nous apprenons depuis notre petite enfance, la façon de voir ce que nous sommes censés voir, la construction du consensus d’un monde en cherchant du regard, et en trouvant, ce qu’on nous a toujours dit que nous trouverions là. Mais il en existe une autre – et c’est celle que je recherche. La façon dont nous voyons lorsque nous sortons seuls dans le monde, comme un gamin qui s’en va dans les champs ou le long de la grève, dans un vieux conte. Lorsqu’il est chez lui, il voit ce qu’il est censé voir, mais dès qu’il quitte la sécurité de la ferme ou la salle de classe du village, tout change. Il essaie de continuer à voir ce qu’il s’attend à voir, mais quelque chose s’immisce à la lisière de son champ visuel – et il commence à se rendre compte que, là, tout est susceptible d’être la huldra. Le moindre objet qu’il connaît, le moindre détail illusoire de son foyer se délite, le laissant seul face à un monde trop étrange pour qu’il en soit témoin. Le monde de la huldra – le vrai monde -, que la ferme et la classe du village travaillent si dur à dissimuler.

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Cet extrait (une fois n’est pas coutume) n’est pas représentatif du roman de John Burnside (paru en cette rentrée 2014). Ou, du moins, il n’est pas représentatif de ce qu’on donne ordinairement pour éléments d’information sur un tel roman : à savoir le synopsis, ou des éléments d’atmosphère et de « style ».
Et s’il m’a frappé, cet extrait, c’est certes, avant tout, en soi, pour cette extrapolation, cette dérive, cette modulation de l’idée si vaste, si complexe, de la carte : me revient en mémoire ce beau moment, durant le festival Atlantide (car oui, il y en eut), d’introduction d’une discussion (menée subtilement par l’excellente Estelle Labarthe) entre Philippe Vasset et Tomas Espedal, lesquels s’entendirent illico ou presque, au-delà des différences notables(de langue, de domaine littéraire, de territoires arpentés), sur ce fait : la carte, en sa précision de codage du monde est, avant tout, une fiction. (Et par là, une promesse, un ouvroir de possibles).
Les fictions cartographiques dessinées par la narratrice, Liv sont une promesse et un possible.
Elle sont sa seule issue face aux fictions environnantes, à la domination d’un mode extérieur hostile, dont on ne sait pas toujours mieux qu’elle démêler le « vrai » du « faux ». Qu’il s’agisse du rapport à sa mère, peintre illustre recluse en ce Nord de la Norvège ; de la perception de l’environnement extérieur et de ses mystères (la huldra est une manifestation animiste, qui prend la forme d’une jeune fille ou d’une ombre, s’empare de proies faibles ou isolées, qu’elle fait disparaître, et dont on ne perçoit jamais, par le prisme de cette narratrice instable, la part d’illusion, de mirage – peut-être l’invente-t-elle, mais alors, citons, Burnside, s’agit-il d’une invention « au vieux sens du mot invention, qui signifie : découvrir ce qui existe, visible ou invisible, positif et négatif, forme et ombre, le voile et ce qui est voilé. ») ; et de la relation des faits, tout est changé par cette focalisation. Car en effet, peut-être Liv est-elle folle (la grande beauté plastique promise par ses cartes évoque aussi certains travaux d’arts bruts, hyper-pointilleux, d’enfermés psychiatriques). Mais assurément, le monde extérieur l’est, autrement, mais autant qu’elle.
Et il faut ici parler plus amplement de l’auteur, rendre hommage à John Burnside, dont l’évocation de la folie du monde est un motif récurrent, qu’il parvient à renouveler absolument. J’ai découvert son travail tardivement, par son précédent roman, l’incroyable Scintillations (Métailié, 2011), et ce fut – c’est toujours – un choc. L’art de Burnside est grand, qui sait faire beaucoup dans l’enceinte d’un même livre (et notamment convertir en roman, lisible par chacun, sans pré-requis exigé, la poésie de Burnside, et son immense culture classique et littéraire). Scintillations, par la grâce d’un jeu extrêmement habile avec le pacte romanesque, usant d’énonciations changeantes, parvenait à nous faire voir l’impossible, autant qu’il parvenait à nous faire toucher le pire – et à le traverser, cheminant au cœur d’abysses inconnues, emplis d’une inquiétude étonnamment sereine. Ce livre, nous sommes quelques-uns à le vanter, à promettre à autrui, en confiance, un grand moment d’effroi, une frayeur inouïe, en même temps qu’un parfait, qu’un immense bonheur de lecture. Il y a chez Burnside (lequel est, répétons-le, un excellent poète, ce n’est pas un hasard) une douceur immense, complémentaire de son insatiable colère.

Dans cet Été des noyés, si le fantastique règne, il joue de décors, de climats romantiques et sombres (d’un décor de froid, de brume, d’eau, d’isolement : d’une ambiance de bout-du-monde, voire d’au-delà du bout, d’un pied déjà ailleurs, d’outre-monde), d’une intrigue elle aussi délicieusement connotée, d’airs de déjà-vu, pour considérer d’un point de vue toujours autre (et encore une fois, multiple, ou glissant, par le biais d’une focalisation, d’une énonciation, troubles, mouvantes), le monde extérieur. Et tout fonctionne à merveille, quel que soit le degré auquel on décide de prendre la chose – car au fil du récit c’est autre chose qui passe, au travers, par le biais, de cet jeu de présences et d’absence : le mystère est autre, que celui-ci vers lequel notre regard pointe.
Le mystère est autre, et il est plus grand. Et la huldra, de ce fait, plus qu’un démon, plus qu’une malédiction, est, en écho au mystérieux glister (porte vers un espace-temps autre) de Scintillations, un passage vers un état de conscience autre – et nécessaire.
C’est un motif politique, voire un impératif moral, qui conduit Burnside à obstinément dévoiler cet envers, c’est une nécessité littéraire qui lui est propre, à lui dont une large part du monde actuel est, moralement, insupportable. C’est une nécessité et, surtout, une résolution littéraire unique : tel l’enfant évoqué en fin de l’extrait ci-dessus, dont « Le moindre objet qu’il connaît, le moindre détail illusoire de son foyer se délite, le laissant seul face à un monde trop étrange pour qu’il en soit témoin. », Burnside renverse le réel en beauté, et se tient droit, au cœur du réel renversé.
Le romanesque de Burnside est inconfort, il est douceur et terreur.
Il lui faut bouger tout pour qu’en émerge du possible, du beau. Voir à travers – voir autrement.
Le passage est la promesse, la promesse du monde vu autre, le monde vu autre est poésie.

« Laisser entendre que ce qui est invisible peut être cartographié semble singulier, sans aucun doute, mais c’est pourtant ce que je m’efforce de faire, non pas à titre de fantasme, mais d’invention. »

L’Eté des noyés, John BURNSIDE, Publication : 28/08/2014, Nombre de pages : 336, ISBN : 978-2-86424-960-3,Langue originale : Anglais (Ecosse),Traduit par : Catherine Richard

Oceania Boulevard, de Marco Galli (Ici même éditions, 2014)

(Reprise augmentée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 67)

 

Oceania Boulevard, de Marco Galli (Ici même éditions, 2014)

Traduit de l’italien par Silvina Pratt.

La maison d’édition de BD et romans graphiques nantaise Ici Même, fondée et dirigée par Bérengère Orieux (qui a travaillé pendant une dizaine d’années pour Vertige Graphic), édite majoritairement des traductions. C’est un auteur italien, Marco Galli, qui signe ce thriller horrifique, aux accents lynchiens assombris encore d’incursions gore (absolument terrifiantes).
En effet, plus que romanesque, l’univers d’ Oceania Boulevard est avant tout cinématographique. Les planches, au fond noir, sont scindées en deux cases, larges plans panoramiques qui sont comme des arrêts sur image. L’enquête du ténébreux inspecteur Mortenson sur la mort de l’ entertainer en art contemporain Pol Riviera le conduira d’eaux troubles en eaux… plus troubles encore. La galerie de portraits que constitue son enquête est une véritable « foire aux atrocités » (pour citer Ballard, influence jamais lointaine des radiographies acides de nos grandes cités).
La grande violence, physique et psychologique, du récit comme des images, est tempérée par un double jeu de mise à distance, via cette découpe en plans fixes, via aussi ce trait fin et cette mise en couleurs originale (par le jeu des techniques, incluant des effets numériques), qui déréalisent et font de cet album une variation.
Un méta-polar, en somme, un jeu sur les figures de séries B et Z — ce que soulignent encore les citations, directes ou plus allusives, de décors et plans des films de David Lynch.
Une découverte.

Marco Galli, Oceania Boulevard, 152 p. – 24 €, (Ici même éditions, 2014), ISBN 978-2-36912-004-9