« La Base », de Hugues Jallon (éditions du Passant, 2005)

(reprise d’un article publié sur remue.net le 24 mars 2005)

« Sealand est une masse inerte, qui vit à l’écart de notre monde. C’est une fiction ténébreuse, aux mains de personnages étranges et douteux. A sa manière, le texte qui suit est aussi une fiction, quoique la plus grande part des faits et évènements qui y sont mentionnés se soient effectivement produits. »

Dire que ce texte est plutôt une installation, même si c’est un cliché de le dire ; dire qu’il réside dans ce travail de pastiche (et d’au-delà du pastiche) une masse questionnant et surgissant, même si c’est se glisser une peau de bananes sous la chaussure que de le dire. Ce livre est un objet formel, assurément, une mise en pages de quelque chose, quelque chose qui, réduit au corps du texte (mettons, justifié à droite en times new roman taille 10 non gras avec double interligne), n’existerait pas, pas autant. Le texte a forme et langue de rapport administratif, dont pas grand-chose, dont presque rien (l’ombre d’un doute) ne permet de récuser l’absolue authenticité. Le rapport relate, c’est son boulot. Il nous entretient de l’existence et de l’évolution de cette dite “base”, nommée Sealand, et pour cela convoque des témoignages, plus ou moins proches et explicites. Ce lieu a une histoire, qui comme toute histoire minuscule, croise et recoupe indéfiniment l’histoire majuscule. Et la fiction arrive, se glisse dans les vides, les non-informations, dans les espaces laissés vacants ; des personnages se meuvent, sinon s’incarnent. C’est nous lecteurs qui complétons, bouchons les trous et peuplons de fiction et spéculations, car le rapport, lui, ne fait, sciemment, que son boulot de rapport, a minima : il relate. Le trouble né, cet espace en nous ouvert à la fiction, se complique encore quand on s’aperçoit du restant de la production des éditions Le Passant ordinaire, des essais politiques pour l’essentiel. La question politique alors s’épaissit, l’essentiel étant posé, car : si l’idée de la base, une fois écrite, existe (et produit sa part de fictions, de possibles), la base alors peut bien exister, ne serait-ce qu’en tant que point de jonction des mondes, réel et fantasmé (le planisphère réduit à un océan où flottent Miami, Vienne, Amsterdam, Londres, Bornéo, La nouvelle Guinée et … Sealand, l’illustre à merveille). Et c’est tout le problème posé dans La base, de plausibilité : le livre fait passer Sealand du conditionnel à l’indicatif, d’ “elle pourrait exister” à “elle peut bien”, et lance de vertigineuses questions de devenirs (du lieu, du territoire, de leur définition politique et économique).

« Toutes ces années vous vous êtes largement occupés à identifier, réduire et anéantir les zones talibanisées, tous les points de résistance aux valeurs qui rendent tout à la fois acceptable notre coexistence et soutenable l’horizon de notre disparition, vous avez ignoré les risques réels, vous n’avez pas vu venir les sources potentielles de danger véritable, vous avez dans le même temps laissé se créer plus que des abris de fortune, des mondes durablement enclavés pour accélérer pensiez-vous en secret le cycle de l’accumulation et de l’investissement, des zones de rachat destinées pensiez-vous à unir plus vite encore les points séparés du globe. Je ne vous parle pas de ces provisoires et souvent malheureuses petites expériences de déconnexions, de ces débranchements momentanés qui parfois matérialisent les rêves et autres songeries de “sortie du monde”. Je ne vous parle pas de ces rêves inoffensifs pour les principes que nous nous employons à défendre et à promouvoir et qui ont au contraire, vous le savez, toute leur place dans la nouvelle dynamique d’accumulation. Je vous parle d’un point de déséquilibre majeur en Haute Mer, quelques mètres carrés de métal inutiles qui émergent de l’eau épaisse, je vous parle de l’assemblage patient et progressif d’une fiction lourde d’effets puissants, mais pour l’heure encore impossibles à évaluer, je vous parle d’un point d’appui discret capable à terme de soulever notre monde et les principes qui l’organisent. »

Ce texte est édité au Passant ordinaire. Hugues Jallon est éditeur à La découverte. Quant à prolonger vos trajets vers Sealand, cet autre site atteste de son existence, en atteste par écrit au moins…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s