« Infiniment petit » et « Maternelles » de Patrick Chatelier (éditions Verticales)

(reprise d’un article publié sur remue.net le 1er avril 2005)

“J’ai roulé toute la nuit. J’ai repensé. J’ai pensé à la journée d’hier, remémorée. J’ai tout revécu en essayant de comprendre. J’ai vécu en essayant de comprendre. Je n’ai pas compris. Comme je n’ai pas compris, j’oublie. Ce que je ne comprends pas : je l’oublie. Ce que je comprends aussi. J’ai traversé la ville, roulé toute la nuit. La fatigue me donnait une sensation de fantôme, derrière le volant dans le vide, et plus la fatigue revenait par vagues, plus l’oubli refermait mes pensées. Je roulais, et plus le fantôme revenait par vagues, glissant sur la fatigue, plus j’avais la sensation de ne rien comprendre. Le fantôme que je suis. Cela, je le comprenais. Mais ensuite j’oublie. Je glisse sans savoir pourquoi. Glisse sur l’oubli, par la compréhension ou non des choses. À quoi bon chercher à comprendre, quand on peut tout oublier.

Je glisse entre les carrosseries, je suis en retard. C’est mon premier jour de travail. Mon premier jour de travail, remémoré. Entre dans la police. J’entre dans la police. Aujourd’hui.”

« Infiniment petit », c’était le nom de ce premier roman, paru chez le même éditeur début 2002, un livre qui, infiniment petit, ne l’était pas, un livre touffu, trop presque, un livre circulaire qui se mordait la queue et tournait sur lui-même en boucle vrillée. Infiniment petit fut l’écho médiatique de la chose, sur lequel nous ne nous attarderons pas, un silence radio ordinaire – celui-ci, après tout, loin d’être le premier premier roman ne brillant pas d’étalage ni de creux “vrai”, rejoint quelques piles de négligés médiatiques. Et puis, les défauts oui, ce défaut de structure, on s’était dit à la lecture, ce ventre mou au milieu du récit et ces étranges et permanents retours arrière, ce n’était pas le moindre des intérêts de la chose. Car ce narrateur, son point de vue enfant-dans-adulte, cherchant à comprendre ce qui toujours sans cesse s’échappe, le monde autour de lui en route, en route intangible, sans un regard pour son pauvre surplace ; ce narrateur fantôme et son point de vue ne pouvaient passer qu’ainsi remis en cause aussitôt qu’énoncés. (Ici les mots se mangent, se mélangent et s’ajoutent.)

On le voit, le système de répétition, biaisé par une coupe demi-éthylique des phrases, instaure, plutôt qu’une frénésie de martèlement, le flottement rythmique adapté – ne menant nulle part ou presque. L’histoire d’une incompréhension, d’un rapport problématique au monde, c’est ce que tissent cette accumulation et son obligé inachèvement ; c’est ce que contait ce livre, qu’on prenait quelques minutes pour une parodie de polar avant de comprendre que c’est en deçà ou au dessus, puisque cette parodie de narrateur construit une parodie de décor de polar télé, onirique, en carton, avant de construire une parodie d’arrière-salle de bouiboui africain, une parodie de quête mystique, une parodie d’hôpital (vite renommé “entrepôpital” – car notre narrateur flottant renomme, aussi, ce monde concret incompréhensible (et parodique), pour tenter d’y avoir prise.) C’est au-delà de la parodie, donc. La drôlerie repose d’ailleurs plus sur la position d’effarement d’où personnes, monde et situations sont perçues et transmises, que sur une caricature à proprement parler. Drôlerie effarée, tentant de dire un bout du monde avec des mots, mais le monde s’échappe en même temps que les mots. Conscience glissante et perdue, quête entravée des origines, entravée par la langue, puisque ici les mots se mangent, se mélangent et s’ajoutent…

L’enfant est partout dans « Maternelles », second roman de Patrick Chatelier, où ce qui se dessinait s’inscrit profond. Des lignes de pensée reviennent, l’enfant qui regarde, l’adulte qui regarde l’enfant qu’il fut, les peurs de l’enfant qu’il fut, l’adulte cherche l’enfant sans trouver – alors qu’il règne en ce regard, ébahi perdu, porté sur le dehors. La parodie est loin, reste alors l’humour, “La seule véritable force offensive et défensive de l’homme. Il est de même nature que la poésie, il déstabilise un instant la réalité, il la met en doute” (Eric Chevillard)). Il y a aussi, encore, ces étranges primitivismes, dérives incantatoires avec des indiens inipi en plein rituel. L’exotisme pour autant est absent : ces consciences disparates, qu’il anime, en viennent à se confondre – par cet usage extrême, toujours, de la répétition.

Chatelier construit quelque chose, de l’infiniment petit amassé, quelque chose d’atomique, où chaque infiniment petit point est nodal, d’où partent tous les autres points. Faire avec la langue (commune, voire grise), avec ses doubles et multiples fonds. Lui poser questions.

“Il dit : Un jour, j’aurai fini de grandir, incapable de grandir encore, je me souviendrai – je retrouverai la trace de que je vis, je retrouverai l’endroit par les indices que j’ai mis, je suis comme un petit poucet qui a tué mère et père, errant, poucet à la recherche de ses frères et sœurs, à la recherche des peuples et animaux et des morts, de leur façon de parler, leur façon d’écouter, comprendre, j’ai gaspillé mes miette de poucet pour nourrir les oiseaux, j’ai gaspillé mes cailloux pour faire des ricochets sur le fleuve : alors derrière moi je laisse des mots, en bloc, je laisse les mots qui referont le chemin, à celui qui saura lire, à la voix qui pourra s’en charger, à moi qui en aurai besoin, espoir, envie dans ma grandeur, dans mes errances à venir, je le sais, je les perçois, je me vois déjà sur la route à déchiffrer, à tenter, je me vois grand et fort et tentant et comprenant, jamais celui que je serai ne trahirait ce que je suis, c’est impossible, mot après mot je referai le chemin, blocs de mots après blocs, et je croiserai tous ceux qui sur la route cherchent aussi, les peuples et les morts et les errants, je croiserai les animaux qui me lècheront le nez, avec les morts grimpés dessus tandis que les errants courent devant, nous échangerons des blocs de mots puis repartiront en recherche, à remonter le fil, sans trahir ceux que nous aurons été, sans trahir ceux qui furent ou qui seront, c’est impossible, je retrouverai mes blocs avec leurs mots pour moi qui sonneront juste, des mots particuliers assemblés en blocs spéciaux, blocs à revivre à écouter à comprendre, afin de garantir un succès de poucet.”

« Infiniment petit », et « Maternelles » de Patrick Chatelier sont tous les deux sortis chez verticales

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2 réponses à “« Infiniment petit » et « Maternelles » de Patrick Chatelier (éditions Verticales)

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