Archives mensuelles : juin 2005

« Quotidiennes, chroniques 2000-2001 » de Pierre Marcelle (éditions Lignes-Manifeste)

(reprise d’un article publié sur remue.net le 3 juin 2005.)

“On n’a d’âge que celui de ses souvenirs, mais la posture du vieux con de la montagne qui contemple le monde et le commente sans autre apport que celui du maniérisme de sa prose (prose peu rapporteuse, pas spécialiste et trop modestement enquêteuse – prose en un mot si peu journaliste), je l’assumai. Obsession formelle, sans doute. Mais, considérant l’état des lieux et l’avancée de la barbarie, je persiste à penser que l’expression, même répétitive, de cette indignation n’était pas illégitime. Ce que je commençais à percevoir et désirais inscrire dans une durée, c’est que, pour le dire dense et vite, nous avions perdu.”

La lecture de sa quotidienne donne à chaque fois au myope qu’on est l’impression qu’on vient de le munir de lunettes. Un mètre, au moins : c’est affaire de recul, pas d’objectivité jamais, de recul y compris – d’abord ? – face à cette autre expression piégeuse, traîtresse (objectivité journalistique). Et ce qui touche, dans cette sélection des rebonds de Pierre Marcelle, millésimes 2000 et 2001, c’est : outre le jeu avec notre mémoire (puisque les vieux Libé le sont vite, vieux, comme l’actu, comme l’évènement, et qu’ils traînent rarement plus de quelques mois dans les appartements) ; outre la sélection nécessaire avant l’édition (enfin, nécessaire… on en aurait bien lues, relues, plus encore) dont on note au passage qu’elle ne prime pas l’autosatisfaction (Marcelle choisit aussi et volontairement, des chroniques qu’il juge mauvaises (“Cette chronique tortueuse fut (est) d’une lâcheté condamnable. Je ne m’y reconnais pas. “Ce n’est pas moi”, comme dirait l’autre” p.38 “Un mercredi. Chronique médiocre et pleurnicharde, mais tenir compte de cela, aussi : dans la semaine toujours recommencée, le jour qu’on est, avec à chacun sa spécificité” p.106), car elles représentent, aussi, ce que c’est ; ce qui touche c’est le regard, le sien a posteriori, qui fait bénéficier le regard, le notre, d’au moins un mètre de recul supplémentaire. Ces interventions vives et belles, on les relit avec un souci plus grand encore, de ce que c’est, de ce qu’elles disent et comment : car il nous ouvre grand les portes de la fabrique, nous explique les contraintes, et jusqu’aux plus vilaines ficelles de la construction du propos.

“Le problème, ici comme ailleurs, c’est la chute, le conclusif paragraphe où le sens comme par magie s’épanouit ; à contretemps si possible, dans une prise de risque réelle ou simulée (dite effet de trapèze). Sans chute, un article de journal en général ne l’est parait-il pas tout à fait ; sans chute, une chronique déroge à son statut, lequel lui impose de toujours “retomber sur ses pieds”. Il y faut sans faille conclure dans l’apparence d’une certitude. (…) C’est une blague, bien sûr, mais l’esthétique emporte tout. Esthétique de la domination chez l’éditorialiste, , qui peut écrire contre sa propre pensée ; esthétique de l’expression chez le chroniqueur, qui peut dissimuler la sienne propre dans un non-dit exclusivement formel. La solution serait (conditionnel) de renoncer à la chute.”

Ce que c’est : C’est du travail, c’est un métier, c’est un amas de doutes : et il est salutaire, peut-on penser (car on y pense, ce on dont il s’amuse en racontant son comment, de rappeller sans cesse que la pensée même la plus brillante, la plus pointue, la plus performante – comme la plus creuse et commune, courant autour – est exprimée : mise en place, en pages (en colonnes, dans une police, “en corps 22 de la police de caractère Gotham condensed” (p.64),qu’elle passe (qu’un peu d’elle passe), selon son usage de la langue. Langue, la plus fidèle alliée – les rebonds de Marcelle c’est aussi ça : une ablution matinale à l’eau fraîche, cette phrase joueuse, tenue, alerte – doit être considérée, pour autant, avec la plus grande circonspection. Souci constant, constamment martelé, de Pierre Marcelle, à quoi on ne peut que se sentir accordé : cette veille hargneuse, cet important souci de comment elles sont dites et mal, ou pas, les choses du monde, du réel, dans quelle langue et pour quoi, par ceux-là qui ont moyen (et charge) de les dire.

“Pour l’expression « se faire la belle », elle continuera donc de signifier que le prisonnier a, comme dans la chanson, sexuellement conquis la fille du geôlier. (…) Voilà, c’est tout. Vous avez raison : pas de quoi en faire un fromage, mais cela faisait déjà un moment que cela m’énervait.”