Archives mensuelles : octobre 2005

« La Gare centrale », de Thomas Compère-Morel

(reprise d’un article publié le 21 octobre 2005 sur remue.net)

“- Ce n’est pas la seule chose que vous perdez. N’oubliez pas que, dès l’instant où votre image apparaîtra, on s’attendra à ce que vous lui ressembliez. Et si vous rencontrez des gens quelque part, ils remettront en cause votre droit à différer de votre image.” (Don DeLillo, « Mao 2 », éditions Actes sud, 1992)

Je me méfie des images, ne suis pas le seul, me méfie des visages – des visages en image : les portraits me disent qu’il m’abusent, et qu’ils m’abusent effectivement ou pas ce qui compte c’est qu’ils le disent, m’abuser – car dès lors je me méfie.

Et me méfie, en particulier, des portraits d’écrivains.

Très souvent face à la pose d’un auteur me vient une gêne, je sens qu’il plane entre nous, photo et moi, un espace flou : c’est de constater, aussi, entre ce qui fut écrit, lu, dissipé en place publique, puis lu par moi, et cette image-là, sensée correspondre, un hiatus. Un défaut de conformité. Superposition : impossible. Les têtes des écrivains il me faudrait, me dis-je parfois, ne pas, ne jamais, les voir (qu’ils soient tous dans Thomas Pynchon l’invisible ou Bill Gray, l’auteur caché de « Mao II »). Ne jamais les voir ou, soyons honnêtes, seulement après, bien après avoir lu.
(Mais même, alors).

C’est un problème au-delà du seul petit lecteur que je suis, exemple : Thomas Compère-Morel : Thomas Compère-Morel, le nom irait bien dans le livre, sierait à un des personnages (comme on imagine bien un Pierre Senges, dans un livre du dit Senges). Compère-Morel, donc, donne un nom qui se met bien sur un livre, qui fait images (point trop parlantes). Le livre une fois lu (dont je parlerai bientôt), vue par erreur, omission (une réclame en passant dans la presse vouée entière au sacre de la rentrée) : la figure, de Thomas Compère-Morel : qui m’étonne (et son élégant costume, aussi). M’étonne, vraiment. N’en pense ni bien ni mal, ni sympathie ni anti-, n’en pense rien d’une figure qui ne me dit rien, m’en fiche un peu ce serait tant mieux, mais non, pas vrai : car la figure, sans rien dire, ne me va pas. C’est un peu la déception classique de la découverte d’une tête de radio – accrue par la dimension du texte (duquel je fabrique un monde, neuf et mien). Déception obligée, on y revient, car figure et texte ne se recouvrent pas, ça ne rentre pas, ne va pas – contrefaçon ? C’est dans ce cas, flagrant : Car La gare centrale est livre sans visage. Sans visage, dedans : les personnages de l’histoire (laquelle on peut résumer à : dans la grande gare, tout est en panne, on se bouscule c’est la panique, mais rien n’arrive, pas de train, et l’attente se prolonge) sont ombres, costumes pleins de vide, mus par leur seule fonction dans le récit. Narrateur, y compris. S’il fallait résumer oui, dire ce qui s’y passe, ce serait vite fait, quand c’est ici l’absence qui crée (tout comme le train pas là remplit la gare de voyageurs en attente, inquiets), quand ce qui ici nous informe est le manque de signes, d’informations, quand un truc plane entre les lignes, entre les chapitres, entre les ombres, entre ces silhouettes sans visage, que le livre en entier est traversé par ce quelque-chose-mais-quoi.

Quelque chose, mais quoi. Quelque chose sans visage, dans ce livre d’images taiseux, d’images taiseuses, données en un laps de temps si bref (cent pages à peine), qu’elle ne déflorent pas l’inquiétude, le quelque-chose-mais-quoi. Qui demeure comme ce qu’on contemple (un silence d’après détonation, qui se prolongerait infini), après, longtemps après qu’on ait oublié,

la photo,

de l’auteur.

(Quelle photo ?)

Quel auteur.

« La gare centrale » de Thomas Compère- Morel (dont, après recherches sur le web, on a pu apprendre qu’il est un important historien – et aussi : que sa figure change selon les photos ; qu’elle est souvent sympathique – est publié aux éditions du Seuil (collection Fictions et compagnie, 2005).

Publicités

D’attaque et fiévreux | Eric Chevillard et Jacques Serena chez Argol

(reprise d’un article publié le 11 octobre 2005 sur remue.net)

JPEG - 11.1 ko

Un jour, Gaston Chaissac a saisi un pinceau. Que se passa-t-il alors ? Rien. Nulle foule rassemblée, nulle pluie d’étoiles, nul craquement sinistre de la machine du monde. Je m’étonne décidément que les gestes les plus importants ne soient jamais perçus comme tels aussitôt par quelqu’une des innombrables antennes sensibles qui vibrent dans les airs. La nuit tomba sur ce jour comme sur tous les autres, avec indifférence. Le lendemain, enfin, les ennuis commencèrent. Voici le peintre maigre à la recherche d’un peu de santé pour lui-même. Mais c’est le monde alentour qui reprend des couleurs. Regardez-les : les tableaux de Chaissac ne seront jamais ces marqueteries désséchées devant quoi l’esthète se prosterne, dont le souffle bavard décolle une à une les écailles. Les peintures des enfants ne sont pas si pimpantes, et pourtant, sommes-nous assez obtus pour n’y rien comprendre et ne rien voir de la solitude et de l’effroi de l’homme né dans un cerne noir ? (Éric Chevillard)

On avait surveillé fébrilement, on avait guetté la sortie repoussée sans cesse de cet hommage de Éric Chevillard à Gaston Chaissac, il y a trois ans de cela. Pour rien, dommage s’était-on dit, doigts mordus à demi mangés par l’attente, quand on avait appris l’annulation de cette sortie – et en même temps de toutes les autres, en même temps que la nouvelle de la disparition de la maison de Catherine Flohic. Et bien c’est reparti, se réjouit-on face à cette renaissance, Flohic muté en Argol (un hommage à Julien Gracq en passant, lequel se fend d’une lettre très émouvante dans le recueil de question collective « Pourquoi écrire ? » inaugural en ce printemps 2005.) Deux livres en cette rentrée, cet attendu « D’attaque », dans lequel Chevilllard joue à plonger en Chaissac, peintre admiré qui lui permet de tourner encore autour de quelques-unes de ses obsessions (cette idée que les enfants ont raison de déraisonner plus puissamment que nous, évoquée ci-dessus et très présente dans ses livres). Et comme souvent chez Chevillard, il y a derrière, discrète, une manière de rage qui sourd – cette fois moins loin encore, face au triste scandale qu’est souvent la réalité des hommes :

On croit que je suis gai, un joyeux drille, boute-en-train, un luron, il y a de quoi rire. Le sourire qui me fend la gueule, c’est cette méprise amère, dérisoire, qui le fait naître. Mais embarquez, si vous le voulez, avec moi, sur la mer bleue, sur la mer rouge, dans mon sourire, embarquez, embarquez, un sourire comme le mien vous ne le verrez que sur le visage de l’enfant qui joue avec un bateau – ainsi nous irons plus loin que si nous étions restés plantés sur le rivage où le vague du naufrage de toute façon serait venue nous chercher. (Éric Chevillard)

En même temps que ce sacré morceau (Chaissac et Chevillard dans un même bateau, quand même, pas rien), Argol édite une rencontre des textes de Jacques Serena et des photos de… Jacques Serena.

JPEG - 9.6 ko

Rien à voir mais si, et déjà toujours le rapport texte et image, dans ce récit de Serena, évocation inquiète des fiévreuses qui déjà troublaient, obsédaient son narrateur-acrobate de l’an passé. Retour à la débine ici, celle des premiers romans, des errances aux heures indécises, du rappel de l’irrémédiable, de ce qu’on est toujours un peu, et dès l’origine, gâché. C’est aussi une attention à ça, à ce qui rate comme à ce qu’on rate, à ces filles que lui seul semble regarder. Dupe de rien, et surtout pas de soi-même :

Mais je ne suis pas dupe, ne suis pas très accessibles à mes propres arguments. La preuve : aussitôt après avoir invité René, en moi, la vieille réaction en chaîne : d’abord je me sens dévasté, oui, et puis peu à peu remonte en moi la vieille excitation, la prémonition que cette ombre de lui entre elle et moi approfondira notre histoire. Finalement, deux phrases me traversent l’esprit, du genre glanées là ou là et ressurgissant impétueusement pour l’occasion, la première : malheur à celui par qui le scandale arrive, et l’autre, qui la suit de près : quitte à subir la tempête feignons d’en être l’organisateur. Je suis du genre à faire cas des phrases qui me traversent, mais là, je n’arrive pas à savoir si c’est contradictoire ou complémentaire et si ça fait une différence. (Jacques Serena)

Comme un peu la colère aussi, qui discrètement unirait ces deux auteurs. C’est un très beau doublé, qui augure d’une belle histoire, d’une belle maison. «D’attaque», de Éric Chevillard ; et « Les fiévreuses », de Jacques Serena, sont publiés chez Argol.

Éric Chevillard, D’Attaque,Gaston Chaissac, ISBN : 2915978034, Illustrations : 38 illustrations couleur – Gaston Chaissac. Format : 13x20Papier : Bouffant ivoire 90gr /
Jacques Serena, Les Fiévreuses, ISBN : 2915978042, Illustrations : 18 photos par l’auteur,Format : 20×13 cm,Papier : Bouffant ivoire 90 gr