Archives mensuelles : juillet 2006

« Sage comme une image » / « Une très très vilaine chose » de Eric Pessan

(reprise d’un article paru sur remue.net le 3 juillet 2006)

1.  « Sage comme une image » (avec Françoise Petrovitch, aux éditions Le Temps qu’il fait)

JPEG - 31.6 ko

sanstitre-copyright galerierx-Paris (photographie de Françoise Petrovitch et Hervé Plumet)

“Une fugue immobile : pour m’échapper, c’est simple. J’ouvre la boîte, prends la temps de choisir dans quel monde je souhaite fuir, déplie avec précaution le papier, le pose à plat sur la table, le lisse, le défroisse et le glisse devant mon œil. Accessoirement, je suce le bonbon qu’il enveloppait. C’est la couleur de l’emballage qui me décide pour un parfum particulier. Citron si je veux un monde jaune, fraise pour le rouge, vert pour la menthe, orange, etc. Vues au travers du petit papier, les choses s’opacifient. Se métamorphosent. En monochrome bleu, le monde n’est plus le même.”

C’est un printemps plein pour Eric Pessan, dont, outre un roman semblant égaré chez Robert Laffont (chroniqué plus bas), a également paru en avril ce bel objet au Temps qu’il fait. Un drôle de bel objet, oui : Sage comme une image, en collaboration avec Françoise Petrovitch, fait office de rétrospective des travaux de la plasticienne – mais pas que.

Car, à la différence de ce qui souvent se pratique dans le monde de l’art et des galeries, cette collection neuve, Pérégrines, ouverte au Temps qu’il fait a pour principe la commande d’une fiction avec, autour, d’une œuvre plastique – non d’un texte critique, non d’un texte d’impressions, bel et bien une fiction. Et, ça tombe bien, Eric Pessan, romancier, est pourvoyeur de fictions. Et, ça retombe bien, le travail plastique de Françoise Petrovitch est pourvoyeur de possibles fictions. Il y a des personnages, posés là (à proprement parler posés, puisque ce sont des mystérieux bustes animaux posant au cœur de scènes quotidiennes). Ils interrogent.

JPEG - 20.9 ko
lucie-copyright galerierx-Paris (photographie de Françoise Petrovitch et Hervé Plumet)

Leur interrogation formulée pose une voix, il faut à l’auteur l’écouter. Suivre ses circonvolutions, entendre, et voir. Voir : Il voit l’étranger en chacun, (c’est qu’il l’a bien cherché), et la famille, unité-base, monde clos, en révélateur des singularités, de cet étranger-en-chacun. Voir et entendre :

“Voix de ma sœur : Les gens se sentent trop importants pour s’intéresser à quelques animaux errants. (…) Voix de ma sœur : Peut-être n’est-il pas possible de parler d’eux avec simplement des mots. Il faudrait inventer un langage, les dessiner, les sculpter. (…) Voix de ma sœur : Les gens sont trop résignés à la norme pour se préoccuper du passage d’un animal.”

 

JPEG - 23.2 ko
sanstitre-copyright galerierx-Paris (photographie de Françoise Petrovitch et Hervé Plumet)

>

Car, récurrence chez Pessan (voir plus bas), il y a disparition, et cette sœur disparue hante, comme hantent les fétiches déplacés de Françoise Petrovitch, comme ils occupent et densifient le paysage de normalité, comme ils étrangent l’ordinaire. Cul par-dessus la tête, le réel ordinaire, vu des yeux de l’enfance (et, ainsi, fort évidemment saugrenu) :

“Mon illusion familière : Certains jours je me dis que tout est mensonge. Mes parents sont des figurants, Madame Lupin, mon institutrice, raconte bobard sur bobard, les maisons sont des décors peints à la hâte, le soleil est un mensonge.”

On n’en dira pas plus sur le récit, seulement qu’il s’ouvre de par aussi une structure en éclats, et qu’il réfléchit sur son mode, sur ce qu’il peut, sur les limites du langage, sa puissance, ses abus :

“Une phrase me cloue dans le couloir : Je m’occupe de ma poupée, maman et mamie essuient la vaisselle et rangent les plats, elles sont dans la cuisine, la porte entrouverte laisse échapper leur conversation. J’aurai la petite pour les vacances ? demande mamie à maman. Sur le coup, j’ai peur, je ne ressens que cette peur gigantesque, elle appuie de tout son poids sur mon cerveau, embrouille mes pensées, me laisse vide et blanche. Plus tard, je trouverai la force d’être en colère contre cette question posée à la mauvaise interlocutrice, contre ces arrangements conclus dans mon dos par les adultes. Bien plus âgée, je me rendrai compte combien l’emploi du verbe avoir à mon sujet était la chose la plus révoltante.”

« Sage comme une image », de Françoise Petrovitch et Eric Pessan, est édité chez Peregrines-Le Temps qu’il fait.

2. Une très très vilaine chose

JPEG - 28.6 ko
ChrisIsaak

Un soir, mettons l’hiver, à la tombée de la nuit, vers 17 heures, en ce moment de transition nommé entre chien et loup, on sonnera, les enfants ne seront pas là, il ira ouvrir et reconnaîtra l’homme à la porte, le beau Chris Isaak, avec perfecto de cuir, santiags et impeccable chevelure. Timide, le chanteur lui demandera s’il peut entrer, May I come in ? bien sûr, il lui tendra sa main qu’il serrera longtemps, Nice to meet you. Le chanteur regardera un peu autour de lui et expliquera avoir appris qu’un homme, en France, écoute en boucle l’une de ses chansons. Il tient l’information, c’est drôle, de la vieille dame du premier, celle qui passe sa vie derrière la fenêtre. Cette vieille dame Chris Isaak la connaît bien, elle fut l’amante de son oncle, rencontré en Normandie lors de la libération du pays par les GI. Depuis 1944, la vieille dame d’en bas et la famille de Chris Isaak sont en contact régulier. Cet automne, grâce aux beaux jours et aux fenêtres ouvertes, elle a reconnu la chanson qui passait. Et voici Chris, profitant d’une tournée européenne, qui entrera dans le salon, passera devant la chaîne hi-fi, sourira en repérant un exemplaire de son album traîner parmi les CD de jazz, dira à son hôte qu’il souhaiterait le connaître.

(…)

Chris se confiera, il n’aura pas besoin de faire promettre le silence, Chris saura qu’il peut compter sur un homme qui a souffert, qu’il s’adresse à un homme sachant taire ses douleurs, à un homme qui ne fera aucune révélation à la presse people. Chris ne voudra rien savoir en échange, il demandera juste une photo, s’il peut voir une photo d’elle. Il aura percé, bien sûr, les raisons d’un tel attachement à sa chanson, il avouera qu’il en rencontre souvent des hommes épris de cette chanson, qu’ils forment une sorte de club planétaire, des monomaniaques de ce titre, tous affligés d’une douleur comparable. »

C’est l’apparition de ce roman de Eric Pessan, « Une très très vilaine chose » : Chris Isaak, bluesman ricain au mieux aseptisé (au pire : seulement la voix, onctueuse à l’excès, de ritournelles publicitaires), sonne et entre un soir comme ça, gominé impeccable, sans prévenir mais pas sans frapper, il vient porter le réconfort – de réconfort il y a besoin, tout n’allant pas pour le mieux ici-bas, dans l’appartement, chez son hôte. Chris Isaak, une apparition : c’est une apparition réparatrice, compensatrice en somme, dans un roman tout entier motivé par une affaire de disparition. L’apparition Chris isaak produit au-delà de ce qu’elle est et représente, elle n’est pas un effet comique, ni un effet de kitsch gominé, ni critique de la société, du spectacle : elle est fantastique, elle est une possibilité, une simple possibilité.

Là, l’objet du roman, une absence anormale, (on songe à cette disparition de femme qui constituait le pivot autour duquel tournaient trois livres d’un autre Eric, Faye, on y songe et on peut : les deux auteurs sont en fraternité au moins thématique), absence anormale, non élucidée, jamais élucidée ; la douleur induite, et la douleur accrue par le jugement du Normal alentour, celui du premier cercle en premier lieu : la famille. Pour donner à entendre, Pessan s’avance encore dans ce qui émergeait doucement de ses précédents romans, « Chambre avec gisant » et « Les géocroiseurs » : une forme de polyphonie organisée mais soigneusement non commentée, lâche puis plus resserrée – jusqu’à des effets d’oppression par concaténation, énumérations, phrases soudain lâchées dans une longueur tout sauf molle, un étirement de nerf. Auteur tiraillé par la question du théâtre, il pose à sa manière la question de la voix : la voix dans ses livres est poreuse, multiple, mêlée – la singularité elle, est mutique (on se rappelle des enjeux de L’effacement du monde puis de Chambre avec gisant : où un narrateur perd langue comme on perd pied, pour le premier ; où un narrateur se mure dans le silence et l’absolue immobilité, pour le second).

Le fantastique, ici avec Chris Isaak, frappe à la porte, encore discret (May I come in ?). Il est mitoyen, demeure une possibilité, comme le sont la disparition ou l’apparition (mettons, Chris Isaak). Quelque chose se passe, peut – et cette ouverture maintient en vie.

Ne pas raconter ce qu’il advient, vers où cheminent le narrateur et les ombres qui l’entourent, révéler moins encore s’ils y arriveront. Tout ne s’explique, mais tout agit.

Cette « très très vilaine chose » est éditée chez Robert Laffont. Eric Pessan est également le responsable de la revue Eponyme et auteur avec Sylvain Coher d’un dialogue intitulé Deux sur un banc.

Publicités