Archives mensuelles : octobre 2007

Jérôme Mauche

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2007 ; publié dans Gare maritime 2008, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

«  Écrire à partir de ce qui est écrit déjà.

Ne serait-ce que pour constater que ce n’était pas cela qui était écrit en fait. »

Le monde dans les livres de Jérôme Mauche est rude, on ne le contredira pas, ce monde c’est aussi le nôtre et de cette rudesse saurons témoigner – si on nous demande.

Le mal gît dans le remède, est-il écrit en quatrième de couverture d’Electuaire du discount.

«  La posologie à suivre est simple, l’absorption d’un maximum de bactéries à son tour guérit », est –il écrit dans superadobe. (tous deux édités au Bleu du ciel)

Pour ce faire il faut une langue. Car ce monde emploie une langue pour nous passer sa rudesse ; en fait ce monde emploie des langues, nombreuses et toutes archi-spécifiques, des langues toutes sectorisées, adaptées. Nombreuses, adaptées, les langues utiles employées par Jérôme Mauche perdent de leur efficacité dans ce nouveau monde compliqué qu’il leur fabrique et offre, leur efficacité d’origine se perd en route dans les sinuosités. Et ce qui résulte, c’est une langue hybride nantie d’une efficacité autre, complètement neuve, complètement inutile (au regard des critères qui prévalaient avant traitement).

Ainsi procède son tout nouvel opus de parution imminente, déjà en vente ici même, La loi des rendements décroissants, dans la collection Déplacements, dirigée par François Bon aux éditions du Seuil. « Ceci n’est pas un précis de sciences économiques. Puissent les rendements décroître au-delà d’un seuil certain. Ce seuil, cette intensité minimale susceptible de provoquer une réaction. »

Cette Loi des rendements décroissants s’extrait de / se construit par la langue usuelle des magazines économiques. Cette langue a une logique (un sens, une direction), cette langue donne des directives, bâtit un, des ordres, cette langue injecte des injonctions. Mauche reproduit de cette langue et ce faisant la décentre : pervertir un système. Au résultat un texte qui parle, qui parle de ça (l’objet d’origine, économique), qui parle autant d’autre chose, un texte qui peut, qui va, qui fuse et ouvre, qui produit du sens.

Mauche reproduit de cette langue et ce faisant la décentre, puis il l’égare, la séduit puis la boxe, soigne les plaies puis hop, la pousse dans l’escalier. Et nous avec, cette façon de faire ne négligeant pas d’être brutale. Serait-ce qu’aussi le remède, qu’un semblant de remède, gise dans le mal ? Tentons le coup, même si c’est guérison temporaire, forcément temporaire, car se tenir debout dans ce monde-là, rude et compliqué monde-là qui gueule à nos oreilles, requiert une souplesse d’art martial. C’est osciller. Osciller comme dirait Mauche,

« Entre savoir et ignorance.

Ne pas savoir, ne pas ignorer non plus. ».

Eric Meunié et Olivier Mellano

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2007 ; publié dans Gare maritime 2008, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

« 272

Quand je vois quelqu’un composer, je suis ému par ces moments d’immobilité totale où il cherche ses mots, sa pensée perdue, le bras bloqué en travers de la table, la pointe du stylo au dessus de la page, l’épaule raide, la tête bourdonnante. Son opacité docile m’enchante. »

Prendre la mesure. Composer. Il y a de la musique, c’est entendu, dans l’œuvre à lire d’Eric Meunié, éparpillée en de brefs poèmes chez Créaphis ou Exils, expansée dans deux autofictions réversibles chez P.O.L.

La langue de Meunié, de principe et tout particulièrement dans ses poèmes, s’espace selon une métrique millimétrique – ainsi dans Poésies complètes c’est le compte, non des pieds, mais des signes qui organise l’ensemble. Cette langue est précise en ses ellipses; car l’étonnant Meunié, qui, c’est heureux, n’a pas oublié d’être drôle (pas plus qu’il n’a oublié d’être aussi, parfois, triste, distrait, lucide, lancinant, à côté, en travers, Meunié, en mouvement nous entraînant de l’un à l’autre de ces états) ; car ce singulier Meunié observe, compte et classe pour mieux s’y perdre, se perdre là où quelque chose quoi, quelque chose, se trouve. Autofiction ? Du tout, en fait, ou alors : fiction d’un auteur qui n’oublierait pas de s’oublier.

Car ce méticuleux Meunié s’affaire de toutes forces à : ouvrager du vertige et le pointer. À : creuser des trous dans le réel.

Trou. Un trou, c’est aussi ce qu’encore on s’étonne, se félicite et remercie d’avoir trouvé dans l’emploi du temps d’Olivier Mellano. Guitariste, compositeur, longtemps demeuré dans l’ombre de chanteurs devenus illustres qui peuvent saluer son aide et son apport (Christophe Miossec, Dominique A), Olivier Mellano ne cesse d’ouvrir, de fabriquer des ailes en nombre, assez pour en user et pour, généreusement, en semer autour de lui. En travers, lui aussi, il s’affaire, Mellano l’insatiable, curieux de toute forme piquante à modeler, qu’elle cabosse du hip hop chez Psychikal Lyrikah ou salisse et cerne la chanson qu’on dit pop chez Mobiil. Il cherche des mots, Mellano, à qui donner des notes, à qui donner des silences entre notes, et les textures produites par l’assemblage des deux. Avec Emmanuel Tugny, auteur de « Corbière le Crevant», (éditions Laureli), ou comme ce soir au Pannonica, lors de cette aventure absolument inédite avec Eric Meunié.