Archives mensuelles : février 2008

Michaël Batalla

Texte lu lors d’une soirée “Voix nouvelles”, en février 2008 ; publié dans Gare maritime 2009, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

J’écris le mot paysage
Je regarde le mot paysage
J’écris le mot maintenant
Je regarde le mot maintenant
J’ai trouvé le nom de ce que je vois
Je vois un paysage maintenant.

Elle nous fait comme un art poétique, cette entrée en matière, clausule du premier poème paysage maintenant, du seul recueil publié à ce jour, chez Jean-Michel Place, de Michaël Batalla. Le poème est intitulé Voici – titre qui d’emblée aussi le positionne ailleurs, à côté des sept autres Poèmes paysages maintenant composant le recueil éponyme.
Nommons-les ainsi qu’il les dénomme, car l’addition : poèmes+paysages+maintenant les nomme effectivement, les poèmes de Batalla sont bien des poèmes-paysages-maintenant : Ce n’est pas maniérisme ni affèterie, ce n’est pas tarabiscotage, c’est : précis. Ça dit ce que ça est (plutôt, essaie : essaie de dire ce que ça essaie d’être, choses dans le, isolées du, et paysage).

Ce nom fait aussi leur titre, ce qui les présente à nous, les poèmes, chacun des éléments du recueil – ce titre, c’est ce qui les unit, les rassemble / ce qui les singularise, c’est le nombre. Les poèmes paysages maintenant sont numérotés de un à sept, et la série n’est pas scellée, se dit-on, puisque conclue ici par des premières subdivisions aux paysages. Le numéro distingue et l’élément de lieu (à la brouette à feu, à la balançoire, le mont Ventoux) en sous-titre détaille, précise – essaie.

Un sens certain de l’espace – sans être à proprement parler ni formaliste, ni lettriste, ni quoi-que-ce-soit-en-iste, Michaël Batalla ne craint pas de disposer les mots sur la page et d’en varier la disposition, mots qui disent ce que vu par les yeux – et au-delà des yeux, du corps et des sens ensemble du locuteur, ce que perçu par son entier.
Perçu entier, mais restitué vers l’entier, en un geste vers. Et la précision, ou volonté de précision, précision essayée, ici, préserve de trop d’élan lyrique. D’aller chercher la langue qui coupe et géométrise, et je pense au terme « slashe », et je revois « pi sur deux bosses », aide à trouver le nom de ce qu’on voit.
Car c’est aussi la singularité du travail de Michaël Batalla, de ne pas appartenir précisément à l’une ou l’autre famille en isme, de n’être ni lyrique ni formel, n’omettant pourtant ni l’éblouissement face à ce paysage (je pense et vois le terme d’épiphanie), ni l’usage insisté du mot en tant que mot : pas de mots justes, juste des mots.

Ce sens de l’espace, il le place aussi, comme le souligne Michel Collot, « dans une vénérable tradition : celle des traités de perspective, qui ont accompagné en Europe l’émergence d’un art du paysage qui a toujours été associé à l’architecture. ». On ne s’étonne pas, d’ailleurs, de trouver traces de collaborations de Michaël Batalla avec des architectes. On ne s’étonne pas non plus qu’il se prête à des exercices aussi périlleux, d’équilibre précaire (on nomme cela des performances), que l’échange de balles de ping pong et de vers et de mots et de phrases, avec une indécise précise comme Olivia Rosenthal.
On ne s’étonne guère, enfin, de savoir Batalla assez concerné par la chose poétique, par les poèmes et les paysages et l’inlassable retournement des deux, pour animer une collection exigeante chez un éditeur, de ceux qu’on dit petits, précis-et-mystérieusement nommé Le clou dans le fer – tout un poème, ce nom, mais aussi tout un paysage.

Poèmes paysages maintenant, Michaël Batalla, éd. Jean-Michel Place, ISBN : 978 2 858939 1, 2007 – 64 p. – 120 x 170 mm

« Christian Prigent, quatre temps » | entretiens avec Bénédicte Gorillot

(reprise d’un article publié sur remue.net le 20 février 2008)

« De véritables critères socioculturels de “succès” seraient des traductions à l’étranger, des éditions en collection de poche. Or non. Et si rien de cela n’est considéré comme traduisible (ou comme digne d’être traduit), ni popularisable en livre de poche, c’est bien que l’on considère que ça ne peut intéresser grand monde, que ça n’est pas si “lisible” que cela et que ça risque de le rester toujours aussi peu. Il ne faudrait pas croire que cela me laisse indifférent. Je ne mets aucun orgueil ni aucune coquetterie à être un écrivain marginal, rare, élitiste, etc. Certes, je ne ferai jamais rien, délibérément, pour qu’on me lise plus aisément. Mais je serai toujours chagriné qu’on ne me lise pas plus et que mon travail ne soit pas davantage reconnu et diffusé.
Il reste que oui, quand même ; le cercle des lecteurs s’est un peu élargi. Ça montre peut-être que l’obstacle à la lecture ne vient que de la construction a priori d’une norme de lisibilité et d’une certaine définition (par l’édition ; la presse, l’institution scolaire…) du “littéraire” (ce qui l’est / ce qui ne l’est pas ; ce qui l’est trop / ce qui ne l’est pas assez ; ce qu’on peut en consommer / ce qui vous pèse sur l’estomac ; ce qui vous prend la tête / ce qui vous la vide, etc). Cette norme et cette définition ne tiennent que par un effet d’intimidation. D’époque en époque ça se déplace : ça veut donc dire que ponctuellement ça cède. C’est pour cela qu’il faut continuer : à écrire, à penser, à former le goût, à rétablir la valeur. Le temps, l’obstination, le fait de ne rien céder à la demande mercantile et mondaine, ça finit toujours par produire cet effet-là : que des normes cèdent, un peu – et que quelques lecteurs entrevoient alors ce qui se faisait, en marge, dans l’é-normité. »

Cette sortie, saisissante en ce qu’elle lance, appelle comme en sa précision, c’est un bout de Christian Prigent parlant. Du Prigent parlant écrit, comme tout au long de ce livre d’entretiens où il les accumule, les sorties intenses et réflexives. L’objet recèle ce charme particulier du livre d’entretiens, restitution écrite et forcément trafiquée de ce qui n’apparaît qu’au cours d’une discussion, nécessaire conversion écrite de ce qui n’existerait pas si on ne l’avait pas d’abord dit.
Grande intensité, tenue sans excès de volume ; ça parle ferme et doux, c’est passionnant. Exhaustif. Complet. Et surtout ça travaille ouvert, comme indiqué dès les titres des parties :
1. D’où ça vient.
2. Comment c’est apparu.
3. Comment c’est fait.
4. De quoi ça parle.

Tout y est en somme, tout est dit – tout peut commencer.
Christian Prigent, quatre temps,
Entretiens avec Bénédicte Gorillot, un livre paru aux éditions Argol, collection Les Singuliers, ISBN : 978-29159-78-45-2