« Christian Prigent, quatre temps » | entretiens avec Bénédicte Gorillot

(reprise d’un article publié sur remue.net le 20 février 2008)

« De véritables critères socioculturels de “succès” seraient des traductions à l’étranger, des éditions en collection de poche. Or non. Et si rien de cela n’est considéré comme traduisible (ou comme digne d’être traduit), ni popularisable en livre de poche, c’est bien que l’on considère que ça ne peut intéresser grand monde, que ça n’est pas si “lisible” que cela et que ça risque de le rester toujours aussi peu. Il ne faudrait pas croire que cela me laisse indifférent. Je ne mets aucun orgueil ni aucune coquetterie à être un écrivain marginal, rare, élitiste, etc. Certes, je ne ferai jamais rien, délibérément, pour qu’on me lise plus aisément. Mais je serai toujours chagriné qu’on ne me lise pas plus et que mon travail ne soit pas davantage reconnu et diffusé.
Il reste que oui, quand même ; le cercle des lecteurs s’est un peu élargi. Ça montre peut-être que l’obstacle à la lecture ne vient que de la construction a priori d’une norme de lisibilité et d’une certaine définition (par l’édition ; la presse, l’institution scolaire…) du “littéraire” (ce qui l’est / ce qui ne l’est pas ; ce qui l’est trop / ce qui ne l’est pas assez ; ce qu’on peut en consommer / ce qui vous pèse sur l’estomac ; ce qui vous prend la tête / ce qui vous la vide, etc). Cette norme et cette définition ne tiennent que par un effet d’intimidation. D’époque en époque ça se déplace : ça veut donc dire que ponctuellement ça cède. C’est pour cela qu’il faut continuer : à écrire, à penser, à former le goût, à rétablir la valeur. Le temps, l’obstination, le fait de ne rien céder à la demande mercantile et mondaine, ça finit toujours par produire cet effet-là : que des normes cèdent, un peu – et que quelques lecteurs entrevoient alors ce qui se faisait, en marge, dans l’é-normité. »

Cette sortie, saisissante en ce qu’elle lance, appelle comme en sa précision, c’est un bout de Christian Prigent parlant. Du Prigent parlant écrit, comme tout au long de ce livre d’entretiens où il les accumule, les sorties intenses et réflexives. L’objet recèle ce charme particulier du livre d’entretiens, restitution écrite et forcément trafiquée de ce qui n’apparaît qu’au cours d’une discussion, nécessaire conversion écrite de ce qui n’existerait pas si on ne l’avait pas d’abord dit.
Grande intensité, tenue sans excès de volume ; ça parle ferme et doux, c’est passionnant. Exhaustif. Complet. Et surtout ça travaille ouvert, comme indiqué dès les titres des parties :
1. D’où ça vient.
2. Comment c’est apparu.
3. Comment c’est fait.
4. De quoi ça parle.

Tout y est en somme, tout est dit – tout peut commencer.
Christian Prigent, quatre temps,
Entretiens avec Bénédicte Gorillot, un livre paru aux éditions Argol, collection Les Singuliers, ISBN : 978-29159-78-45-2

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Une réponse à “« Christian Prigent, quatre temps » | entretiens avec Bénédicte Gorillot

  1. Pingback: « Le mot caillou est beau. Beau à voir comme à entendre.  | Valère Novarina, L’organe du langage c’est la main (dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, 2013). | «Matériau composite

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