Archives mensuelles : décembre 2008

« Ma solitude s’appelle Brando » de Arno Bertina

(reprise d’un article publié sur remue.net le 20 décembre 2008)

On ne devrait pas lire les quatrièmes de couverture.
On le sait mais quoi, répétons : n’oublions pas de nous abstenir de retourner l’objet pour lire la quatrième (ce qui épongera ça de nervosité curieuse en moins ; ce qui nous épargnera de voir l’étiquette de prix, et ainsi nous fera dépenser sans compter, sauver la librairie indépendante, finir ruiné mais : heureux).
Pas lire la glose synoptique ajoutée au dos, donc.

Non qu’il y ait dans le texte une pureté absolue, à ne pas déflorer surtout, le texte tel qu’on le découvre on le sait est déjà maculé de nos représentations, ne serait-ce que des raisons objectives (connaissance de l’œuvre, de l’éditeur) et subjectives qui nous ont fait aller vers (séduction de l’objet-livre, ou titre intrigant, comme « Ma solitude s’appelle Brando »). Mais la quatrième de couv, aussi professionnelle soit-elle (voire, le plus professionnelle soit-elle), nous dessert, lecteur, quand elle sert le texte.
Face à ce court roman, cette novella d’Arno Bertina, je n’ai lu la quatrième qu’une fois le livre fermé , m’en félicite, et vous conseille de faire de même.
Contentez-vous d’hypothèse biographique, le genre annoncé en exergue, hypothèse biographique qui ouvre et ne résout rien.
Le livre nous plonge dans une biographie familiale ouverte, allègre traversée d’un siècle écoulé, un siècle compliqué :

« Mais avant cet engagement il y a le départ pour l’Afrique, et avant le départ pour l’Afrique il y a les vingt ans qui les trouvent, garçons et filles, avalant deux cent kilomètres à vélo dans la journée, en direction de Dax ou de Brive, à bouffer le paysage par tous les bouts, sur des routes si dures que même les gros boyaux d’alors s’y déchiraient et ça n’était même pas une péripétie – d’autres tourneraient casaque parce que c’est assez à raconter, déjà, mais ils ne mangent pas de ce pain-là. Il y a en eux un appétit capable d’inventer un corps à sa mesure. »

Le livre court à cette allure, tourne les sens (au propre et au figuré). Un des intérêts de cette vitesse (ou sensation de vitesse) produite par le texte, ramifié de digressions qui n’en sont pas mais sont des développements nouveaux de l’affaire (l’affaire-récit, l’affaire-texte), c’est non pas de nous tenir en haleine (si intrigue ou mystère il y a, ils ne seront pas résolus), mais de nous tenir en éveil, de fournir en éveil le lecteur en nous, de fournir en éveils les lecteurs en nous, de nourrir notre multiplicité. Les registres sont traversés, ouverts, hop :

« (…)(Cette anecdote ne sous-entend pas que tous les officiers allemands étaient élégants.)
Des allemands qui assistèrent à son mariage quatre ans plus tard, depuis les fenêtres de la Kommandantur. Le 6 juin 1944 – on ne peut être plus sourd au grondement de l’Histoire. Mais pas un des frères : Henri avait obtenu un congé exceptionnel mais la nouvelle du débarquement était parvenu jusqu’en Gironde et il était reparti sur son vélo, tout fonctionnaire devant être à son poste en cas d’agression du territoire – il aura donc servi l’Etat Français plus longtemps que son chef, qui était en Allemagne avec Laval, Céline et quelques autres dès le 20 août. »

Hop on est déjà ailleurs, trois fois ailleurs au moins en six lignes, et minuscule et majuscule histoires se causent et se font signe ; le goût du commentaire, de la glose divagant n’est jamais muselé, empêché, corseté, mais l’appétit, le goût de vivre en somme, porte l’esprit ailleurs, à la vitesse où l’on pense : re-contexte historique parce que non plus ça ne s’arrête jamais tout ça, la grande Histoire broyeuse, et c’est ça qui entraîne les individus dont les destins ajoutés font la pierre.
Et de ne pas savoir où l’on est, si c’est fiction familiale trafiquée ou fiction familiale inventée, tant le statut du narrateur omniprésent sinue malicieux dans les pages, plus loin plus proche, à la malicieuse façon dont Échenoz, par exemple, mène sa focale biographique dans « Courir » ; et cette malice nous est complice, se et nous questionne (et s’en contente, encore, ne nous assène pas de conclusions légistes sur ses personnages) :

« Il retrouva sa femme à Alger, ou en France, et eu de temps après l’Armistice ils partirent pour Bamako où il restera longtemps en poste. C’est du Mali, d’ailleurs, qu’ils écriront pour annoncer l’adoption d’une orpheline, deux ou trois années plus tard. Il faut imaginer le silence de sa mère, la liste des non-dits qui s’allongeait, des reproches qu’on ne ferait pas. Mathilde hasarda une remarque grinçante devant sa mère (pourquoi adopter quand on envoie son fils, déjà, se faire éduquer ailleurs, par d’autres ?) en sachant pertinemment qu’elle ne lui dirait rien, à lui. Les deux femmes ont-elles au moins soupçonné quelque chose ? Sans doute pas, pas alors. »

Alors pour respecter ce pacte d’irrésolution décidée, et se laisser emporter puis surprendre, ne dévoiler aucun pot-aux-roses (et ne pas lire la quatrième), vous garantir que ce court livre se déplie au-delà des dimensions initiales (quelque 92 pages), que Marlon Brando y passe et porte sa part d’ombre-solitude, que les trouvailles sont en nombre et le récit, les récits, hypothétiques et constitués, en rester à cette belle phrase :

« mais j’ai besoin de penser que la vérité a deux visages quand elle n’en a pas trois, je m’arrête au bord d’en dire trop. »

Ma solitude s’appelle Brando est publié chez Verticales, dont, faut-il le préciser, le travail éditorial est à saluer (et ceci même lorsqu’on se permet, pour raisons suscitées, de sauter le paratexte en couverture). Arno Bertina a publié plusieurs romans, chez Actes sud, Verticales, et a participé récemment à l’ouvrage collectif « Il me sera difficile de venir te voir »

« Les Hommes Signes », de Nicole Caligaris

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 10 décembre 2008)

On a déjà salué ici le travail de Nicole Caligaris, et encore récemment, et encore plus récemment, pour sa qualité, sa recherche constantes ; constance aussi dans la façon dont il ne plie pas devant les objets et sujets dits « engagés » (avec un pincement des commissures qui nous agace) pour lier langues et problématiques du monde, d’ici, de maintenant – d’hier aussi, tant des questions posées hier peuvent nourrir nos fronts et nos poings d’aujourd’hui, tant des questions posées par l’Hier résonnent dru dans le clapot tiède et indifférencié du lavabo d’actus.
On a salué déjà et on salue à nouveau, d’ailleurs, comme après tout les comédiens, qui remercient deux trois quatre fois sans que ça gêne.

Car on doit faire plus que seulement signaler ce livre sorti chez un éditeur remarquable, Abstème et Bobance, qui avait déjà édité d’elle le sombre sépia « Désir Voilé », nouveau livre qu’elle a
Consacré à ?
Excentré de ?
Ré-centré en ?
les dessins de Jean Fautrier, et particulièrement sa série dite des « Otages » et intitulée telle.
Ces dessins, ce sont

« Ce sont des peintures à la fois figuratives et abstraites : des ovales, des gros haricots blancs d’une matière épaisse, vaguement rosie, vaguement jaunie, pleine de reliefs, traversés d’un tracé de couleur et circonscrits d’un contour qui en font une évocation de visage. Bien amoché. »

et l’on sent le lien avec ce dont on la sait proche, et notamment Henri Michaux, Michaux, dont le texte toujours incise, Michaux qui quand ce n’est pas le cas pas le jour pas les mots jouera des couleurs pour que ce soit la peinture qui incise, coupe ; Michaux, texte, peinture, et : Fautrier.
Ou comment la peinture fait signe parfois au-delà de l’écrit, en appelle à forces profondes, et nécessaires, et qu’elle s’avère impérieuse alors,
face à cela, des corps dans le petit matin, ou plutôt, comme l’écrit Caligaris, « sous le petit matin » (comme « sous » dit mieux que l’habituel « dans » qu’ils en sont out, jetés hors de ce matin du monde, et aussi le vide massifié, le vrac des cadavres effondrés des otages),
et que, comme chez Michaux, le dessin poursuit quand les signes aveuglent – mais
aussi il reprend, permet de reprendre, comme en son origine, une écriture :

 L’écriture commence devant l’impossible, le corps arrêté, l’action sur la matière interrompue, quand le franchissement ne se peut pas, que le temps est retenu, que le corps actif a cédé, incapable d’emprise sur le monde, que la main, inutile outil, est contrainte de s’inventer, au moins pour déposer la trace de son impuissance et cette trace prend sur le mur une valeur énigmatique, elle prend une puissance que la main n’a pas.
Une fois laissée sur la paroi, l’empreinte prend la faculté de représenter, c’est une façon de franchir, elle prend une valeur de signe, elle dit la main qui a été appuyée là, elle dit l’homme qui a laissé cette trace, elle dit son existence et son absence : elle a le pouvoir de raccorder le présent au passé, d’exposer à chaque regard, quel que soit son temps, sa lointaine origine. Cette petite empreinte d’une paume avec cinq doigts est le témoin d’une disparition, celle de son propre évènement, le moment du contact actif entre le corps humain et la paroi, du transfert d’une expérience du corps à la roche. Sans doute le mouvement même de l’écriture est d’être cet incident, ce rien posé au fond pour advenir aux autres temps, énigme, suspendant la solution des époques, rattrapant le cours de leur ensevelissement les unes dans les autres, ouvrant la brèche d’un dialogue dans les temps qui s’efforce de passer le « nous avons disparu ».

En quoi la rixe avec le monde, ce monde hardcore, en quoi qu’il y ait du vilain dans ce qui s’écrit puisque dehors aussi, qu’il y ait du vilain entre l’écriture et ce monde hardcore (et alors engagé, oui, puisqu’engagé dans la course du dit monde, approximativement : debout), en quoi cela chez Fautrier comme chez Michaux,
et comme chez Caligaris,
en quoi cela fait force de vie (force noire comme un iris ouvert, intense)

Tout peut devenir texte, pourvu qu’il y ait une puissance pour vouloir signifier, une destination, fût-elle d’emprunt, fût-elle mal consentante. Voilà que les cicatrices des chairs éclatées par les bombes sont destinées, voilà que le protocole écrit, avec la figure détruite de cinq hommes placés en ligne, un message. 

Le texte est court, dense, et arborescent, tisse ses liens entre deux après-guerres et ce qui a quelque goût d’avant-guerre (ou de guerre, une guerre non encore nommée). L’indignation primale est un levier, c’est ensuite que commence quelque chose qui importe, qui n’est encore que signifiant et qu’il vaut de tenter de rendre porteur de signifié. Tisse ses liens entre le signe et ses signifiés, entre les forces de résistance (à entendre sans connotation autre que physique : en sciences physique, les forces de résistance sont un phénomène physique consistant dans l’opposition à une action ou un mouvement…) qui font reprendre l’agitation face aux bruissements-silence, la fièvre comme un geste porteur, forcément porteur, taillant un chemin, une incise, à travers l’amnésie et l’hypermnésie générales (et jumelles).

Deleatur, « à détruire », tel est le nom du signe qui donne à l’imprimeur l’ordre de supprimer sans laisser de manque, d’effacer le texte et d’effacer l’histoire, la trace de l’effacement, pour qu’il n’en reste aucun souvenir, même pas celui de la décision, c’est-à-dire du débat. Le siège vide, le blanc de l’absence, le silence de celui qui manque est déjà une division politique, une tension, si virtuelle soit-elle, qui oppose à toute lecture de l’histoire l’exigence d’une justification. L’amnésie pourrait être ce deleatur, spontané ou préparé, qui fait disparaître la mémoire en même temps que le souvenir dont aucune empreinte ne vient plus signaler le manque. Une fois la division escamotée, rien ne vient perturber la continuité du récit le plus lisse, le plus conforme aux utilités de l’histoire. »

Petit livre court et dense, objet scellé, magnifique, noir. Ça lutte. Aiguiser une arme blanche dans la guerre bactériologique – ça lutte. Debout.
Et une rasade, pour la route.

(…)le texte s’écrit aussi couche à couche et il ne parvient pas plus à sécher que la haute pâte de Fautrier. Que le mot soit un terme, c’est à quoi la littérature tâche de ne pas se résoudre. Décrire la lune, décrire une photographie, un portrait de groupe, une mappemonde, un tas de corps sous le petit jour, une série de peintures qui portent toutes le même nom, c’est ne pas dire grand chose de la chose mais la tenir un peu, l’envelopper attentivement dans la synthèse du langage, c’est une façon d’en prendre soin. 

« Les Hommes Signes » de Nicole Caligaris, a paru chez Abstème et Bobance, collection Notules. L’essentiel de ses livres est édité chez Verticales.