« Les Hommes Signes », de Nicole Caligaris

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 10 décembre 2008)

On a déjà salué ici le travail de Nicole Caligaris, et encore récemment, et encore plus récemment, pour sa qualité, sa recherche constantes ; constance aussi dans la façon dont il ne plie pas devant les objets et sujets dits « engagés » (avec un pincement des commissures qui nous agace) pour lier langues et problématiques du monde, d’ici, de maintenant – d’hier aussi, tant des questions posées hier peuvent nourrir nos fronts et nos poings d’aujourd’hui, tant des questions posées par l’Hier résonnent dru dans le clapot tiède et indifférencié du lavabo d’actus.
On a salué déjà et on salue à nouveau, d’ailleurs, comme après tout les comédiens, qui remercient deux trois quatre fois sans que ça gêne.

Car on doit faire plus que seulement signaler ce livre sorti chez un éditeur remarquable, Abstème et Bobance, qui avait déjà édité d’elle le sombre sépia « Désir Voilé », nouveau livre qu’elle a
Consacré à ?
Excentré de ?
Ré-centré en ?
les dessins de Jean Fautrier, et particulièrement sa série dite des « Otages » et intitulée telle.
Ces dessins, ce sont

« Ce sont des peintures à la fois figuratives et abstraites : des ovales, des gros haricots blancs d’une matière épaisse, vaguement rosie, vaguement jaunie, pleine de reliefs, traversés d’un tracé de couleur et circonscrits d’un contour qui en font une évocation de visage. Bien amoché. »

et l’on sent le lien avec ce dont on la sait proche, et notamment Henri Michaux, Michaux, dont le texte toujours incise, Michaux qui quand ce n’est pas le cas pas le jour pas les mots jouera des couleurs pour que ce soit la peinture qui incise, coupe ; Michaux, texte, peinture, et : Fautrier.
Ou comment la peinture fait signe parfois au-delà de l’écrit, en appelle à forces profondes, et nécessaires, et qu’elle s’avère impérieuse alors,
face à cela, des corps dans le petit matin, ou plutôt, comme l’écrit Caligaris, « sous le petit matin » (comme « sous » dit mieux que l’habituel « dans » qu’ils en sont out, jetés hors de ce matin du monde, et aussi le vide massifié, le vrac des cadavres effondrés des otages),
et que, comme chez Michaux, le dessin poursuit quand les signes aveuglent – mais
aussi il reprend, permet de reprendre, comme en son origine, une écriture :

 L’écriture commence devant l’impossible, le corps arrêté, l’action sur la matière interrompue, quand le franchissement ne se peut pas, que le temps est retenu, que le corps actif a cédé, incapable d’emprise sur le monde, que la main, inutile outil, est contrainte de s’inventer, au moins pour déposer la trace de son impuissance et cette trace prend sur le mur une valeur énigmatique, elle prend une puissance que la main n’a pas.
Une fois laissée sur la paroi, l’empreinte prend la faculté de représenter, c’est une façon de franchir, elle prend une valeur de signe, elle dit la main qui a été appuyée là, elle dit l’homme qui a laissé cette trace, elle dit son existence et son absence : elle a le pouvoir de raccorder le présent au passé, d’exposer à chaque regard, quel que soit son temps, sa lointaine origine. Cette petite empreinte d’une paume avec cinq doigts est le témoin d’une disparition, celle de son propre évènement, le moment du contact actif entre le corps humain et la paroi, du transfert d’une expérience du corps à la roche. Sans doute le mouvement même de l’écriture est d’être cet incident, ce rien posé au fond pour advenir aux autres temps, énigme, suspendant la solution des époques, rattrapant le cours de leur ensevelissement les unes dans les autres, ouvrant la brèche d’un dialogue dans les temps qui s’efforce de passer le « nous avons disparu ».

En quoi la rixe avec le monde, ce monde hardcore, en quoi qu’il y ait du vilain dans ce qui s’écrit puisque dehors aussi, qu’il y ait du vilain entre l’écriture et ce monde hardcore (et alors engagé, oui, puisqu’engagé dans la course du dit monde, approximativement : debout), en quoi cela chez Fautrier comme chez Michaux,
et comme chez Caligaris,
en quoi cela fait force de vie (force noire comme un iris ouvert, intense)

Tout peut devenir texte, pourvu qu’il y ait une puissance pour vouloir signifier, une destination, fût-elle d’emprunt, fût-elle mal consentante. Voilà que les cicatrices des chairs éclatées par les bombes sont destinées, voilà que le protocole écrit, avec la figure détruite de cinq hommes placés en ligne, un message. 

Le texte est court, dense, et arborescent, tisse ses liens entre deux après-guerres et ce qui a quelque goût d’avant-guerre (ou de guerre, une guerre non encore nommée). L’indignation primale est un levier, c’est ensuite que commence quelque chose qui importe, qui n’est encore que signifiant et qu’il vaut de tenter de rendre porteur de signifié. Tisse ses liens entre le signe et ses signifiés, entre les forces de résistance (à entendre sans connotation autre que physique : en sciences physique, les forces de résistance sont un phénomène physique consistant dans l’opposition à une action ou un mouvement…) qui font reprendre l’agitation face aux bruissements-silence, la fièvre comme un geste porteur, forcément porteur, taillant un chemin, une incise, à travers l’amnésie et l’hypermnésie générales (et jumelles).

Deleatur, « à détruire », tel est le nom du signe qui donne à l’imprimeur l’ordre de supprimer sans laisser de manque, d’effacer le texte et d’effacer l’histoire, la trace de l’effacement, pour qu’il n’en reste aucun souvenir, même pas celui de la décision, c’est-à-dire du débat. Le siège vide, le blanc de l’absence, le silence de celui qui manque est déjà une division politique, une tension, si virtuelle soit-elle, qui oppose à toute lecture de l’histoire l’exigence d’une justification. L’amnésie pourrait être ce deleatur, spontané ou préparé, qui fait disparaître la mémoire en même temps que le souvenir dont aucune empreinte ne vient plus signaler le manque. Une fois la division escamotée, rien ne vient perturber la continuité du récit le plus lisse, le plus conforme aux utilités de l’histoire. »

Petit livre court et dense, objet scellé, magnifique, noir. Ça lutte. Aiguiser une arme blanche dans la guerre bactériologique – ça lutte. Debout.
Et une rasade, pour la route.

(…)le texte s’écrit aussi couche à couche et il ne parvient pas plus à sécher que la haute pâte de Fautrier. Que le mot soit un terme, c’est à quoi la littérature tâche de ne pas se résoudre. Décrire la lune, décrire une photographie, un portrait de groupe, une mappemonde, un tas de corps sous le petit jour, une série de peintures qui portent toutes le même nom, c’est ne pas dire grand chose de la chose mais la tenir un peu, l’envelopper attentivement dans la synthèse du langage, c’est une façon d’en prendre soin. 

« Les Hommes Signes » de Nicole Caligaris, a paru chez Abstème et Bobance, collection Notules. L’essentiel de ses livres est édité chez Verticales.

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Une réponse à “« Les Hommes Signes », de Nicole Caligaris

  1. Pingback: "Des formes fâchées avec le liant" (rencontres avec Nicole Caligaris, mai-juin 2013) | Matériau composite

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