Archives mensuelles : janvier 2009

« Army » de Jean-Michel Espitallier (éditions Al Dante, 2008)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 11 janvier 2009)

On ne se fait jamais tout à fait à ce genre de choses.

On ne se fait jamais tout à fait à ce genre de choses, et pourtant si sans doute, sans doute qu’on s’y fait, puisqu’on oublie, et qu’au rythme des flux passons à autres chose, à d’autres drames et d’autres guerres et d’autres nombres empilés de morts empilés. « Army », donc, de Jean-Michel Espitallier, pour nous ramener en Irak, pour nous ramener dans la guerre (en Irak, ou ailleurs), pour tenter d’imaginer même si on peut pas, pour tenter quand même on ne se fait jamais tout à fait à ce genre de chose.
Et la tentative d’imaginer donne :

On ne se fait jamais tout à fait à ce genre de choses.
L’horreur est une crampe. L’horreur brutale, panique, où le dégoût de vivre s’entrelace confusément à la peur de mourir. On ne peut vraiment éprouver ça qu’ici. Une peur constante, lancinante, qui paralyse tout le corps, comme un hurlement ininterrompu dans la tête. Une crampe. Lancinante, qui fait jouir et qui fait peur. On vit plus vite. L’instinct de ruse et le plaisir du jeu. A balles réelles. L’horreur qui paralyse et qui fait peur. Comme une crampe. Brutale, panique, où le dégoût de vivre s’entrelace à la peur de mourir. On ne peut vraiment éprouver ça qu’ici. Le dégoût de vivre et le plaisir du jeu. On vit plus vite. La peur qui paralyse et qui fait peur. Comme une crampe. A balles réelles. On ne peut vraiment éprouver ça qu’ici. Un hurlement ininterrompu dans la tête. Comme une crampe. On vit plus vite. L’instinct de ruse et la peur de mourir. Comme une crampe. Qui fait jouir et qui fait peur. Quand on a goûté à cet excitant-là, on ne s’en passe plus.

Saisissant de bout en bout, de phrase en phrase, le texte d’Espitallier est un récit composite, accumulant des infos parcellaires qui nous touchèrent et s’envolèrent, qui toujours existent, sur la toile, d’ailleurs : les sources, cnn, youtube, liberation, toutes sources web, en sont citées en clôture.
Tentatives de convertir l’information fluide en information valide, de lui faire accéder à un stade actif, parlant – de l’usage du sensible, pour ce faire : de rendre le sensible possible, le disposer à. Nous faire percevoir un éclat du monde tels qu’ils le reçoivent, eux, soldats :

Les attentes sont souvent interminables. Quand il ne se passe rien, nous attendons qu’il se passe quelque chose. Quand il se passe quelque chose, nous avons hâte que ça s’arrête.

L’horreur est une crampe. Espitallier nous crampe et cogne et fatigue l’oeil et la viande, il ne nous épargne pas. Ne nous épargne rien. N’en ajoute pas plus. L’accumulation est là où nécessaire, les actes et leur ultra-répétition sont nommés, listés. L’usage de la répétition Espitallière aide, même tenue dans d’étroites limites – ne pas en rajouter.

Parfois, les médecins de la première nation du monde sont chargés de réanimer les prisonniers qui tombent dans les vaps à cause de la douleur, pour continuer l’interrogatoire. Parfois, les médecins de la première nation du monde expérimentent divers nouveaux médicaments et divers nouveaux procédés sur les prisonniers. Parfois, les médecins de la première nation du monde falsifient les certificats de décès des prisonniers morts sous la torture. Parfois, les médecins de la première nation du monde examinent les prisonniers pour voir s’ils sont aptes à la torture.

Ne pas en rajouter mais tenir, continuer, reprendre, car quand même, ça a été, est encore, continue, probablement empire (car la guerre, en Irak, et ailleurs, nous montre aussi le livre, est toujours préparatoire et terrain d’expérimentation de guerres à venir : la guerre est studieuse, la guerre travaille, la guerre se prépare, la guerre ne relâche jamais son effort).
Et cet effort, on le sait, ne se prive pas de l’outil langue, qu’il faut manipuler, asservir, on le sait mais c’est chaque jour qu’il convient de nous souvenir. Ce court livre aussi nous le rappelle, (sans jugement moral, comme le rappelle fort justement cette chronique chez libr-critique). En ce sens, « Army » est un livre qui, réellement, agit.

Nous ne sommes pas seuls sur le terrain. Depuis quelques temps, des rumeurs circulent sur la présence d’escadrons de la mort qui opéreraient à travers tout le pays. Ils auraient été créés par nos services, recrutés sur place parmi d’anciens membres de la police politique et un ramassis de zombies, traîne-savates et pègre locale peu regardants sur leurs employeurs, afin de terroriser les populations tentées par la résistance armée ou le soutien aux rebelles. Ils sont équipés de pick-ups et opèrent par petits groupes très mobiles, généralement de nuit. Officiellement, nous les appelons des « groupes de citoyens responsables » et le chef des armées a dit qu’ils « pourraient être temporaires depuis un long moment ». Je n’en ai personnellement jamais vus. Ils exécutent au hasard, souvent très vite, sortent les gens des maisons, leur tirent une balle dans la tête et laissent les corps bien en vue. Il s’agit de frapper les esprits. Les égorgements font partie des modes opératoires. Et les viols.


« Army » de Jean-Michel Espitallier a paru en 2008 aux éditions Al dante, , Isbn : 978-2-84761-978-2

« Isotypie sur doxogravure » de Jérôme Mauche (éditions L’instant T, Le Triangle)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 3 janvier 2009)

Poser le regard un moment sur, ce qui n’est pas un livre, mais un objet de textes, récemment paru. Poser puis fixer le regard, car l’objet n’est pas anodin.

Le regard posé fixe, on a lu cet objet qui n’est pas un livre, cet objet qui n’est pas qu’un texte, qui est un texte avec image, un texte sur image, un texte hors image aussi.

Cet objet est trace d’une résidence de Jérôme Mauche, une des résidences d’écrivain qu’organise Le triangle, à Rennes, de longue date, avec tant de constance que de pertinence : parmi les auteurs déjà invités court ou longuement par là-bas, citons Albane Gellé (dont les traces du passage sont à lire ici, qui débouchèrent en un livre chez inventaire-invention), Charles Pennequin, Tanguy Viel (dont on reparle plus bas), François Bon, Olivier Mellano. Des années d’action résolue et ouverte, qui font de celui-ci le plus pointu des triangles, qui en font un lieu essentiel, tourné toujours vers la population de son quartier via la littérature contemporaine (plutôt qu’avec, plutôt que contre, plutôt qu’en dépit de , comme tant de nos décideurs l’imaginent : qu’aux pauvres il faudrait proposer du « populaire », ou supposé tel, et le préserver du difficile, ou supposé tel…)

Contemporaine, oui, est la littérature de Jérôme Mauche, inscrite en son temps, charriant avec goût, fantaisie, violence, subtilité, les vocabulaires techniques ou pauvres ou archi-spécialisés jusqu’au dérisoire, jusqu’à l’absurde, jusqu’à la poésie – creuser pour dénicher et construire la poésie, avec, dans le vulgaire, un enjeu important et le moyen d’une autorisation. Autorisation d’accès à chacun (non à tous, non aux gens, cette entité vague quand chaque existence est précise). Ici l’idée est simple, « toute simple » : chaque texte constitue un point de vue, un épuisement (perecquien) d’un lien, avec l’application plastique en plus : chacune des 12 pages, 12 textes ici présentés, épuise un lieu de haut en bas et de gauche à droite, en un relevé non restrictif (il y a les sons proférés mais aussi les idées accolées dans l’esprit de Mauche) qui joue l’exhaustif (et qui le jouant, le devient , puisque chacun des relevés constitue un point de vue sur le monde, à un instant T).

Félicitons Yann Dissez et le Triangle d’avoir posé les affiches en question sur les lieux considérés, manière de retourner la question, manière de poser tout simplement du poème en espace urbain, acte simple et important.

L’instant T était le rendez-vous irrégulomadaire du Triangle, gratuit et disponible sur place, témoignant en objets de ce qui s’est passé lors de la venue d’écrivains.