Archives mensuelles : mars 2009

Un matin de grand silence, de Éric Pessan (éditions du Chemin de fer, 2009)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 25 mars 2009)

C’est un matin de grand silence – c’est ce que ça raconte, à savoir a priori rien que du très peu : un ado se réveille dans un foyer vide, dans l’appartement familial – anormalement silencieux.

Les parents, habituellement là (comme  toujours posés là, objets du quotidien le plus banal), n’y sont pas. La raison de cette absence n’est pas donnée, la question même n’est pas posée : elle court certes en creux mais de spéculation, aucune : disparition sans commentaire du foyer / du point fixe / de l’ordinaire. Disparition et conséquences. Comme souvent chez Éric Pessan, écrivain de la fuite, de la disparition, de l’absence au monde. Et comme souvent aussi chez lui, le récit est court, la fin ouverte. Car ce n’est pas là que ça se joue – et car aussi quoi d’autre qu’ouverte pour la fin d’un récit tout entier fondé sur le trou (trou qui dit absence et qui dit ouverture).

Il le savait, en se réveillant il a su qu’il était déjà tard, il a été étonné par le silence de l’appartement d’habitude si bruyant. Dans une version sonore du jeu des sept différences, il faudrait noter que la radio est éteinte, que la douche ne coule pas, que la cafetière ne siffle pas, qu’aucune chaise ne ripe sur le carrelage de la cuisine, qu’aucune cuillère ne touille aucun liquide et qu’aucune voix ne lui demande de se dépêcher. Les sept différences, le garçon pourrait les décliner sens par sens. Son nez lui raconterait la même évidence que ses yeux ou ses oreilles : pas d’odeur de vapeur chaude en provenance de la salle de bain, pas de mélange entre l’odeur du café et le parfum dont s’inonde sa mère, pas de pain grillé, de laque pour faire durer la mise en plis, d’après-rasage, de chocolat chaud. L’absence de ses parents, ce matin, contamine toutes ses perceptions. L’appartement est silencieux inodore insensible creux, l’appartement est un trou. Le garçon ferme une seconde les yeux de peur de basculer dans ce trou, c’est comme un vertige, l’appel du vide, puis ça passe,

Et l’errance qui s’ensuit, en quatre murs, huis-clos dépourvu d’artifices, de péripéties, de rebondissements – d’autant plus passionnant, car nous cheminons dans cet ennui et cette frustration adolescente sans affectation ni artifice. Avec lui, dans cet ennui, dans cette attente et ce qui forcément s’y glisse de fantastique (fantastique comme : éventualité, du moindre à l’infini). Le décor glisse et l’ordinaire devient : autre chose.

On n’en dira pas plus, ce serait déflorer ce court livre, joliment orné de toiles de Marc Desgrandschamps (la collection des éditions Le Chemin de fer qui l’accueille fonctionne selon ce principe d’association : un auteur « vu par » un plasticien). Et pour aussi la découvrir, on vous suggère de commencer par ce « matin de grand silence de Éric Pessan, vu par Marc Desgrandschamps. »

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(Éditions du chemin de fer, mars 2010, ISBN 978-2-916130-25-5).

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« Alphabet » de Dorothée Volut (Eric Pesty éditeur, 2008)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 28 mars 2009)

Vers ce court livre, vers cette jeune auteure.

« Alphabet », Un livre court et qui beaucoup se tait :

ON NE BOUGE PAS, ON EST MORT, ON EST BIEN, ON EST PARFAIT. LE COUTEAU, IL EST BIEN PLANTE, ON EST BIEN, ON NE BOUGE PLUS. L’ASSASSIN IL EST PARFAIT, ON N’AURAIT PAS PU FAIRE MIEUX NI PLANTER PLUS, NOUS ON NE BOUGE PLUS. L’ASSASSIN EST BIEN TOMBE, IL A BIEN FAIT, IL EST PARFAIT, C’EST BIEN COMME ÇA. OUI ! BRAVO LES MORTS, VOUS ETES BIEN COIFFES. BRAVO BRAVO BRAVO ! GERBAMOUR, GERBAMORT, BOIVEZ A NOTRE SANTE ! VEILLEZ-VOUS MOI, CAR VOUS N’ETES PAS INTOUCHABLES, MORTSMORTS ! ET SI VOUS N’ETES PAS SAGES, JE VOUS PRENDRAI EN PHOTO.

Qui se tait en majuscule ; en vingt-deux courts textes majuscules (pour vingt-huit pages : le jeu du titre n’est donc pas là, sauf si l’alphabet de Volut s’avèrait plus, ou moins, fourni que le notre – c’est aussi une possibilité). Dorothée Volut passe en revue des verbes, on se dit c’est le principe, verbes d’action passés chacun son tour au crible, étendre, étirer, maintenir, toucher, brûler, regarder, les verbes d’action revus figés, manière de geler son regard sur le monde. Mais soudainement ça bouge, alors c’est non pas du gel, ou alors, du gel qui bouge, qui s’agite tel des feuilles d’arbres

L’ARBRE, SON ECORCE, SES BRANCHES, SES FEUILLES. SA RAMIFICATION, L’ECART ENTRE CHAQUE BRANCHE, LA SEPARATION DE CHAQUE FEUILLE. L’AIR ENTRE LES BRANCHES ET LES FEUILLES. TOUS LES ECARTELEMENTS A LA NAISSANCE DE CHAQUE NOUVEAU MEMBRE ECARTE. TOUTES LES JAMBES DE BOIS S’ELEVANT VERS LE CIEL, NAISSANT EN SE DEDOUBLANT ECARTEES OUVERTES VERS LE CIEL. TOUS LES BRAS DE BOIS S’ECARTANT VERS LE CIEL POUR DONNER NAISSANCE A DE NOUVEAUX MEMBRES, BRAS OU JAMBES, A L’ENDROIT OU L’ENVERS, DRESSES HAUT DANS LE CIEL.

Vers le ciel, et, on l’a compris, pas droit levé vers le ciel mais en rhizomes, en fractales, une écriture en bourgeons (et ce n’est pas une métaphore de la jeunesse, on y viendra), qui croît de ses divergences, qui avance, qui douce nous vrille, opaque et découverte. Un mystère, comme font comme sont les découvertes ; le court livre m’a fait l’effet (il y a une raison physique, aussi, toujours, une manière de gris, une manière de rouge, une manière de couverture cartonnée) que me firent certaines pépites de chez Grands Fonds, collection menée par Jean-Marie Barnaud chez Cheyne : Hélène Lanscotte, Philippe Longchamp, Isabelle Pinçon, entre autres. Mais il y a aussi de l’extrême distance à regarder la chaleur et les flux, géographies de nos intérieurs, mesures hyper précises faites par des doigts dans l’espace vers le loin ; et l’on repense encore plus fort à deux merveilles trop méconnues, intitulées « Congélations décongélations et autres traitements appliqués aux circonstances » et « Mes vêtements ne sont pas des draps de lit », deux premiers livres d’Emmanuelle Pireyre, parus il y a quelques années déjà chez Maurice Nadeau. Car comme chez Pireyre il y a du Tournesol, là-dedans, la fleur et le professeur : une fantaisie extrêmement sérieuse, en même temps qu’aspirant à sourire au soleil. A sourire de soleil.

DESORMAIS CE NE SONT PLUS LES MOTS QUI VIENDRONT, CE SONT LES QUINTES, LES QUARTES, LES SIXTES, LES TIERCES, CE SONT LES INTERVALLES. A L’HEURE QU’IL EST J’ARPENTE CE QUE JE SUIS, L’ELAN SE DEFINIT HORIZONTALEMENT EN TRAÇANT DROIT DEVANT. CHEMIN FAISANT ON SUIT DES POINTS DE SOI, ET QUAND JE DIS « ECRIRE DEVANT DES FOSSILES », CE N’EST PAS UNE IMAGE.

Dorothée Volut est une jeune auteure (née en 1973 : jeune donc, comme on dit, voilà c’est dit on y est venu), dont on a pu trouver traces nettes ici et , qu’on peut également écouter lire sur le site du CIPM. Ce livre a paru chez Eric Pesty éditeur.

“Entre chagrin et néant” de Marie Cosnay (éditions Laurence Teper, 2009 / éditions Cadex, 2011)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 19 mars 2009)

« Par rapport à autrui, j’ai à faire – et non pas au sens de l’aumône et de l’assistance -, j’ai à intervenir, et cela même au plan de l’éthique, indépendamment de toute action politique. » (Cornélius Castoriadis.)

Marie Cosnay, donc, intervient. Qu’en tant que citoyenne elle accompagne, fasse, discrètement, cet admirable geste civique d’assistance, de soutien, n’est pas ce qui ressort de ce livre – c’est juste ce qui permet. Ce qui permet qu’elle aille là-bas, dans l’antichambre où le droit fait son œuvre qui nous est si brutale et étrange ; qu’elle y aille, écoute, enregistre et rapporte, dans la posture simple du scribe, ce qu’elle y voit et entend.

On saluait lors de sa première parution, en 2009, cette collection chez Laurence Teper, Voix du bord, qui se présentait ainsi en prologue :

Les Voix du bord sont d’abord des voix sauvées : ceux qui parlent ont subi une destruction organisée, historique. Cette destruction va toujours de pair avec son déni.
Ces voix, c’est parce qu’un écrivain les sollicite, les écoute et les recueille, qu’elles peuvent dire et écrire. La littérature les arrache au silence. Il s’agit de témoignages, d’œuvres aussi. Le bord désigne toutes ces frontières au nom desquelles on détruit et exclut. Le dedans et le dehors.

On salue l’éditeur (puis Cadex, le « rééditeeur ») qui permet que ceci soit écrit, qui nous informe :

La plupart du temps les « retenus » présentés au tribunal n’ont pas de passeport attestant de leur identité et permettant à l’administration française des les reconduire dans leur pays d’origine. Échapper à l’identification, c’est ainsi, parfois, échapper à l’expulsion. La plupart du temps il est reproché aux personnes présentées cette absence d’identité qui vaut multiple identité.

On salue l’éditeur qui permet que ceci soit écrit, texte qui s’efforce non à la neutralité (car tout n’est pas possible ni admissible) mais à notre information la plus claire – et Marie Cosnay s’est longuement posé la question de nommer, ou pas, et comment, et qui :

« Le traitement de l’identité des personnes paraissant dans ce texte est donc, en fonction des menaces pesant sur les uns et les autres, variable. Comme peut l’être l’identité elle-même. »

On salue Marie Cosnay qui se pose de si justes questions sans verser dans la moindre pose (or il faut, assurément, un peu de courage, pour y aller, pour rester, pour assister, encore et encore, tenir).

« Je sais que je dois, au fur et à mesure des audiences, éviter de m’habituer. Il est facile de se protéger ; malgré soi on résiste à l’émotion. On adopte, sans la décider, contre l’émotion, une sorte de fermeté. Le témoignage serait une forme supportable d’action, de réaction. Je me mets en garde. Ce n’est pas suffisant. Je me mets. Ce n’est pas suffisant. Je me mets en garde au fur et à mesure des audiences. De semaine en semaine, ne pas s’habituer. »

On s’accroche certes car les situations, leur lest en désespoir et leur répétition nous écorche, assurément, ébrèche la part désireuse d’histoires, de nous-mêmes, qui souhaite que ça s’arrête, que quelque chose se passe, que quelque chose d’autre arrive que les sempiternels placements ou reconductions en rétention, qui désire son p’tit dénouement, son histoire, sa larme. Sauf que non, ce qui se passe se passe – et de surcroît se répète.

Plus les audiences s’enchaîneront, plus j’entendrai qu’en l’absence de documents d’identité et en l’absence de garantie de représentation sur le territoire français, il n’y a pas d’alternative à la mise en rétention.

On salue aussi Walter Benjamin, cité par Cosnay, qui clairvoyant nous explique qu’ « afin de conserver le droit qu’on a fondé en légalité, dont on se prend à ne plus douter, on développe plusieurs violences qui ne servent pas la fin, mais s’assignent de nouvelles fins. »


Entre chagrin et néant, Marie Cosnay,, Editions Laurence Teper, Collection Voix du bord. Le livre a été réédité chez Cadex suite à la fin des éditions Laurence Teper. Entre chagrin et néant, Marie Cosnay, illustration de Smail Azri, audiences d’étrangers, 12×19,5 cm, 160 p., éditions Cadex 2011, ISBN : 978-2-913388-80-2
À noter aussi, ce bel article d’Éric Bonnargentsur son très recommandable blog L’anagnoste.

Nicole Caligaris et Jean-François Pauvros

Texte lu lors d’une soirée “Poèmes en cavale”, en mars 2009 ; publié dans Gare maritime 2010, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

Je viens tenter : une chute.

Pour vous présenter la lecture de ce soir, guitare et voix, dialogue Nord Sud drôle de façon, Pauvros Caligaris, en hommage à Pannonica de Koenigswarter, , je parlerai geste. Plusieurs gestes,

Un geste : Écoute écrire.
Un jour où j’entre dans une des pièces d’un lieu où je travaille, comme on entre dans les pièces usuelles des lieux où l’on travaille, sans façons ni calcul, en brusquerie, je la surprends en plein geste d’écriture, Caligaris,
un geste intime
j’en suis gêné
mais ce que je surprends s’imprime et je n’y peux, c’est fait maintenant, porte brusque ouverte,
ce que j’y vois, intime, l’écrivain surpris dans son travail, au cœur, comme lire par derrière son épaule, ce que je vois n’a rien de religieux, de bientôt-mort-déjà, de raide ni de silencieux. Casque aux oreilles elle est à bloc, lancée dans le son et ses variations, un son que je ne vois pas puisque le casque, un son qui mouvementé la bouge du chef, ça tressaille en grande joie sauvage. Enjouée. Écriture en musique, donc, mais pleinement, écriture dans musique.

Un geste : Gratte, gratter.
On dit gratter une guitare comme on dit d’une plume sur papier, Jean-François Pauvros, je l’ai vu gratter la guitare puis gratter la guitare contre un pilier en béton, celui là à ma droite ici-même, furieuse mise en abyme un samedi d’octobre 2006. Jouer du geste, pour apporter de l’énergie, un réservoir, un sacré multiplicateur de puissance – de puissance, pas de pouvoir. La voix de sa gratte n’est pas concurrente ni carte postale de celle de l’écrivain, à ses côtés (Guglielmi ce jour-là, ou, Charles Pennequin, mettons, qui ne s’en plaindra pas, en redemande et nous avec), elle ne décore ni n’étouffe, elle débroussaille, alentour, elle joue pour, pour qu’existe un moment.

Un geste : pierres de ciel, couteaux liquides, Henri Michaux.
Caligaris parcoure Michaux qui parcourut l’espace le temps et la page et parcourut ses lecteurs, parmi lesquels, en un point de l’incessant cercle, Pauvros. Partant de Michaux, elle écrit, Caligaris :

« Bouclée dans l’espace circonscrit de ce ciel confortable mais trop étroit dès que perçu comme fini, je n’aurai de cesse d’en percer la paroi pour tenter, si illusoirement, si pathétiquement que ce puisse être, de me tirer vers la dimension extérieure, avec le seul moyen d’évasion, imparfait, douloureux, que je sache, le moyen même de ma connaissance du monde : le langage.
La pensée poétique n’est pas la digestion, c’est-à-dire l’analyse du monde au cœur duquel je suis, pas sa transformation en satisfaction, la pensée poétique est un fracas, violent, la poésie est violente, celle de Lautréamont comme celle de Michaux, comme celle d’Artaud, la poésie est le fracas de mon appréhension du monde. Avant toute chose, la poésie est le fracas du langage et le chant qui naît de ce fracas est un effet second. »

Un geste : penser (synonyme : écrire).
De Caligaris, dire aussi son écriture dense et ramassée, qu’on ne croirait pas explosive tant elle porte d’idées, voire d’esprits, tant aussi cette pensée est ramifiée (je pense à ses essais, tellement larges en leur champ et resserrés sur leur objectif, qu’ils en ont déconcerté plus d’un), tant aussi cette ramification s’astreint à ne pas s’égarer, à ne pas bavarder. De multiples bras articulés en métaux précieux, parfaitement coordonnés. Sa pensée aime la danse, buto ou africaine, jamais binaire, trois temps et demi sera bien le moins.

Un geste : la chute.
Pauvros : « C’est sûr que je préfère les gens qui se mettent en jeu… qui font pas semblant, qui viennent pas faire un métier. »

Caligaris (citons) : « Je viens tenter — une chute ? — l’expérience d’une écriture pénétrable à la musique de JF Pauvros ; et payer mon Tribute to Pannonica, au nom d’un de ces moments qui suspendent…
Quoi, la chute ?
Je sais exactement où se trouve le paradis : c’est une cave.
Une cave peuplée d’hommes noirs aux mains immenses, ils tirent d’un instrument ou d’un autre une musique  au-delà du possible, qui te cueille en haut des escaliers, pendant que tu descends, qui te prend derrière les genoux, tu trembles, qui te souffle, appelée, flottante, qui te souffle à toi-même ; glissée sous ton diaphragme, qui te déploie et c’est comme ça, ton aile intime tout ouverte, que tu déposes le manteau ou n’importe quelle protection qui te sert de peau : tu y es, soulagée, soulevable, portée là-haut dans l’intensité, pendant que le métal du ciel monte, bleu, électriquement, sous les arches toujours trop basses d’une voûte remplie de fumée. »

« Un moment pour Pannonica. »,
Pauvros Caligaris.
C’est maintenant.
Nicole Caligaris, Jean-François Pauvros, à vous.