Nicole Caligaris et Jean-François Pauvros

Texte lu lors d’une soirée “Poèmes en cavale”, en mars 2009 ; publié dans Gare maritime 2010, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

Je viens tenter : une chute.

Pour vous présenter la lecture de ce soir, guitare et voix, dialogue Nord Sud drôle de façon, Pauvros Caligaris, en hommage à Pannonica de Koenigswarter, , je parlerai geste. Plusieurs gestes,

Un geste : Écoute écrire.
Un jour où j’entre dans une des pièces d’un lieu où je travaille, comme on entre dans les pièces usuelles des lieux où l’on travaille, sans façons ni calcul, en brusquerie, je la surprends en plein geste d’écriture, Caligaris,
un geste intime
j’en suis gêné
mais ce que je surprends s’imprime et je n’y peux, c’est fait maintenant, porte brusque ouverte,
ce que j’y vois, intime, l’écrivain surpris dans son travail, au cœur, comme lire par derrière son épaule, ce que je vois n’a rien de religieux, de bientôt-mort-déjà, de raide ni de silencieux. Casque aux oreilles elle est à bloc, lancée dans le son et ses variations, un son que je ne vois pas puisque le casque, un son qui mouvementé la bouge du chef, ça tressaille en grande joie sauvage. Enjouée. Écriture en musique, donc, mais pleinement, écriture dans musique.

Un geste : Gratte, gratter.
On dit gratter une guitare comme on dit d’une plume sur papier, Jean-François Pauvros, je l’ai vu gratter la guitare puis gratter la guitare contre un pilier en béton, celui là à ma droite ici-même, furieuse mise en abyme un samedi d’octobre 2006. Jouer du geste, pour apporter de l’énergie, un réservoir, un sacré multiplicateur de puissance – de puissance, pas de pouvoir. La voix de sa gratte n’est pas concurrente ni carte postale de celle de l’écrivain, à ses côtés (Guglielmi ce jour-là, ou, Charles Pennequin, mettons, qui ne s’en plaindra pas, en redemande et nous avec), elle ne décore ni n’étouffe, elle débroussaille, alentour, elle joue pour, pour qu’existe un moment.

Un geste : pierres de ciel, couteaux liquides, Henri Michaux.
Caligaris parcoure Michaux qui parcourut l’espace le temps et la page et parcourut ses lecteurs, parmi lesquels, en un point de l’incessant cercle, Pauvros. Partant de Michaux, elle écrit, Caligaris :

« Bouclée dans l’espace circonscrit de ce ciel confortable mais trop étroit dès que perçu comme fini, je n’aurai de cesse d’en percer la paroi pour tenter, si illusoirement, si pathétiquement que ce puisse être, de me tirer vers la dimension extérieure, avec le seul moyen d’évasion, imparfait, douloureux, que je sache, le moyen même de ma connaissance du monde : le langage.
La pensée poétique n’est pas la digestion, c’est-à-dire l’analyse du monde au cœur duquel je suis, pas sa transformation en satisfaction, la pensée poétique est un fracas, violent, la poésie est violente, celle de Lautréamont comme celle de Michaux, comme celle d’Artaud, la poésie est le fracas de mon appréhension du monde. Avant toute chose, la poésie est le fracas du langage et le chant qui naît de ce fracas est un effet second. »

Un geste : penser (synonyme : écrire).
De Caligaris, dire aussi son écriture dense et ramassée, qu’on ne croirait pas explosive tant elle porte d’idées, voire d’esprits, tant aussi cette pensée est ramifiée (je pense à ses essais, tellement larges en leur champ et resserrés sur leur objectif, qu’ils en ont déconcerté plus d’un), tant aussi cette ramification s’astreint à ne pas s’égarer, à ne pas bavarder. De multiples bras articulés en métaux précieux, parfaitement coordonnés. Sa pensée aime la danse, buto ou africaine, jamais binaire, trois temps et demi sera bien le moins.

Un geste : la chute.
Pauvros : « C’est sûr que je préfère les gens qui se mettent en jeu… qui font pas semblant, qui viennent pas faire un métier. »

Caligaris (citons) : « Je viens tenter — une chute ? — l’expérience d’une écriture pénétrable à la musique de JF Pauvros ; et payer mon Tribute to Pannonica, au nom d’un de ces moments qui suspendent…
Quoi, la chute ?
Je sais exactement où se trouve le paradis : c’est une cave.
Une cave peuplée d’hommes noirs aux mains immenses, ils tirent d’un instrument ou d’un autre une musique  au-delà du possible, qui te cueille en haut des escaliers, pendant que tu descends, qui te prend derrière les genoux, tu trembles, qui te souffle, appelée, flottante, qui te souffle à toi-même ; glissée sous ton diaphragme, qui te déploie et c’est comme ça, ton aile intime tout ouverte, que tu déposes le manteau ou n’importe quelle protection qui te sert de peau : tu y es, soulagée, soulevable, portée là-haut dans l’intensité, pendant que le métal du ciel monte, bleu, électriquement, sous les arches toujours trop basses d’une voûte remplie de fumée. »

« Un moment pour Pannonica. »,
Pauvros Caligaris.
C’est maintenant.
Nicole Caligaris, Jean-François Pauvros, à vous.

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Une réponse à “Nicole Caligaris et Jean-François Pauvros

  1. Pingback: "Des formes fâchées avec le liant" (rencontres avec Nicole Caligaris, mai-juin 2013) | Matériau composite

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