Archives mensuelles : avril 2009

« Paris-Brest » de Tanguy Viel (éditions de Minuit, 2009)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 9 avril 2009)

Tout ça qui maintenant tient dans une poche

Dans l’une des fins – l’une des figures de fin – de « Paris-Brest », il y a un manuscrit tenu d’une main et un briquet Palavas-Les-Flots de l’autre, le manuscrit qui tout dévoile et livre, la clé de tout-le pot aux roses, menacé de la flamme annulatrice ; c’est une image de film à suspens mais on sait bien qu’il va brûler, le manuscrit maudit d’où la vérité ne sortira pas ; on le sait bien et on s’en fiche, à l’instar du narrateur, on s’en fiche et se réjouit de simplement savourer la scène qui se joue, pour la millième fois (pour nous tous, narrateur y compris) ou pour la première fois en vrai (pour le narrateur, de surcroît auteur du dit manuscrit) ; on s’en fiche pour un détail, raison technologique, pragmatique, qui tout change, qui défait cette scène-figure mythique, en froisse le papier peint, le jaunit, pour une raison qui soudain nous frappe, juste avant ou en même temps que le narrateur, face à celle qui très temporaire le domine et vainct :

« Et elle faisait durer le temps, chaque seconde plus lourde que la précédente, comme une mauvaise actrice dans la scène de sa vie. J’ai pensé que je n’aurais jamais pu écrire une scène pareille, elle toujours menaçante, le briquet qu’elle hésitait encore à approcher trop près, sa silhouette noire maintenant dans le pur contre-jour, elle, tellement elle avait contenu la colère et la haine, elle me regardait les yeux plus défiants que jamais et elle disait, je suis désolée, mon chéri, vraiment désolée. Moi j’ai seulement pensé : elle ne croit quand même pas que c’est l’unique exemplaire ? Et dans ma poche sans la sortir, entre mes doigts je sentais la petite clé USB qui dans l’obscurité du jean avait l’air de narguer ma mère. Mais je n’ai rien dit, pour ne pas la vexer peut-être, parce que c’était son droit à elle à ce moment-là de croire être la plus forte. »

 

Et ce n’est qu’un détail, un simple petit détail de ce livre qui en fourmille, ce symbole ou cliché rendu désuet par avancée technologique (et l’on se prend à chercher un navet hollywoodien, catastrophe ou autre, qui soit parvenu à recycler le cliché version fichier-erase, et l’on croit se souvenir de tentatives, demeurées tentatives, conscientes de leur dérisoire statut de variation sur le motif du compte à rebours). Un détail qui nous ramène à quai d’un sourire, parce qu’on est à Brest ici, pas à Hollywood ou dans Little Italy.

Un détail certes, mais qui dit quelque chose d’une mutation récente de nos usages du texte – « elle ne croit quand même pas que c’est l’unique exemplaire ? » enfonce ironiquement le clou (le passage en gras du quand meme pas, lui, est de nous) – dit que non, bien sur, l’unique exemplaire, enfin, allons, on n’est plus au vingtième siècle, allons. Et que les 150 pages imprimées agrafées, c’est surtout pratique à transporter quand, là où, pas d’ordinateur. Mais sinon…

Clé usb. Quelques grammes de plastique et micro-composants : l’histoire familiale tient dans la poche, et sans doute cela la réduit, la ramène du moins à son statut minuscule : même tragique, demeurera restreinte, confinée.

Et c’est comme si la déchéance de la dite famille, au cœur du livre (entre autres choses, nombreuses et fortes et intriquées, classe, illusions, enfance et parfums perdus) était redoublée par l’impuissance de ce geste destructeur. Ratage, ratage total et redoublé par ratage impuissant, gardé secret ou oublié (la gloire comme l’indignité), ratage qui redoublé enfin permet, permet une forme de rédemption légère, une mélancolie mais – souriante.

On est après tout qu’à Brest, ici, rien qu’à Brest, ici, mais eh bien : on fera avec. Brest, c’est déjà ça :

« Il parait, après la guerre, tandis que Brest était en ruines, qu’un architecte audacieux proposa, tant qu’à reconstruire, que tous les habitants puissent voir la mer : on aurait construit la ville en hémicycle, augmenté la hauteur des immeubles, avancé la ville au rebord de ses plages. En quelque sorte on aurait tout réinventé. On aurait tout réinventé, oui, s’il n’y avait pas eu quelques riches grincheux voulant récupérer leur bien, ou non pas leur bien puisque la ville était de cendres, mais l’emplacement de leur bien. Alors à Brest, comme à Lorient, comme à Saint-Nazaire, on n’a rien réinventé du tout, seulement empilé des pierres sur des ruines enfouies. »

 

C’est déjà ça et c’est beaucoup, « des pierres sur des ruines enfouies » : on appelle ça un palimpseste, figure romanesque par excellence (n’est-ce pas, M. Jean-Paul Goux). Et ce que construit Tanguy Viel dans ce livre, dans ses livres, astucieuse-mais-profondé-ment, tient du palimpseste : écrire sur l’inscrit, sur les ombres sur l’écran (et ce dès « Cinéma »), écrire avec, contre, dans et sur le roman familial, c’est bien toujours écrire. Ce pour quoi une clé usb s’avère bien pratique.


« Paris-Brest » (2009, 192 p., ISBN : 9782707320636) de Tanguy Viel est édité aux éditions de Minuit

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