« Artistes sans œuvres / I would prefer not to » de Jean-Yves Jouannais (Verticales, 2009)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 2 juillet 2009)

Commençons par la fin.

Par ailleurs. Commençons par ailleurs.

Par la fin.

Commencer par la fin.

« Firmin Quintrat (1902-1958). Ce dernier prit, en 1929, à l’âge de vingt-sept ans, la décision de dépenser les années qu’il lui serait encore donné de vivre à regarder le plus grand nombre possible de ses contemporains. Il parcourut le monde, les continents et, sans souci d’exhaustivité, sans fantasmer un regard total sur sa planète, il visita les villages, traversa les faubourgs, s’arrêta aux carrefours des grandes villes et consacra quelques secondes à tous les visages qui se présentaient à lui. Il ne tint pas les comptes de ses rencontres, pas plus qu’il ne confia ses émotions à un journal. Ses yeux furent ses seuls acolytes. Il n’ignora pas qu’on pût rire de son projet, lequel, effectivement, prêtait le flanc à des interprétations risibles : croisade humaniste, arpentage du monde par amour du genre humain, hymne de miséricorde psalmodié à l’échelle d’une existence. Non, Firmin Quintrat ne fut pas un ange de charité et de partage, sa bonne parole n’eut jamais de sujet. Il n’a toujours envisagé ce qu’il appelait sa « collection de contemporain », que comme un défi logique, une opération algébrique, une œuvre aussi. « Mon œuvre, écrivit-il à son frère, puisque je suis artiste, ce ne seront pas des aquarelles, des eaux-fortes, des bronzes, des poèmes, ce seront mes yeux, qu’il vous faudra exposer sous un globe de verre, les yeux de l’homme qui aura vu le plus d’hommes dans sa vie. L’humanité se sera imprimée sur leurs rétines. Ces yeux, il ne faudra plus les envisager comme des outils, ils seront devenus des sommes, des archives, une collection unique. » Son silence ne lui fit pas rencontrer saint Jean de la Croix. Il fut naïf à sa manière, libre, et pour tout dire heureux, sans œuvres. »

Commençons par la fin, par cette histoire qu’on dirait de fiction, dès le patronyme, si délicieusement suranné, Firmin Quintrat, pour un peu on n’y croirait pas. C’est, en fait, l’ensemble de ce qui constitue un essai – mais alors, allègre, l’essai, chantant, ou plutôt chantonnant une mélopée sinueuse – la totalité incomplète, forcément incomplète (car déjà le Général Instin n’y figure pas, et puis complet c’eût été : triste, et puis : assez contradictoire) qui nous emporte en histoires. De fiction pourtant, cette évocation de Firmin Quintrat n’est pas – mais dès lors qu’écrite, ici par Jean-Yves Jouannais, elle fait récit. Il y en a d’autres, des récits, dans le livre, des petites histoires de la littérature en son centre et en ses marges. Dès le sous-titre, le fameux et si mal traduisible « I would prefer not to » (je préfèrerais ne pas, version la plus commune, belle mais trop indécidée, quand l je ne préfèrerais pas ne constitue pas même une alternative, ne dit pas, n’actionne pas devant nos yeux l’immobilité décidée de Bartleby le scribe), Jouannais pose, non sa thèse, mais son endroit d’élection : se mettre Bartleby de Hermann Melville en emblème quand Moby Dick, l’énorme, le grand œuvre de l’écrivain est éludée ; c’est choisir l’à côté, le mode qu’on dit mineur, c’est prendre le terrain vague pour terrain de jeu, se mitonner un festin somptueux en cuisine, hors des heures, c’est faire l’enfant. C’est assez Bartleby. S’intéresser donc à ceux que la postérité n’a pas consacrés, pour l’évidente (et, si l’on joue l’avocat du diable deux minutes et se place du côté de la dite dame Postérité : assez légitime, de ce point de vue), pour la raison toute bête qu’ils n’ont pas laissé de traces (ou si peu, ou d’autres traces, qui n’ont rien à voir), c’est ce qui tient Jean-Yves Jouannais tout au long de cette fugue, cette traverse. De figures devenues symboliques comme Jacques Vaché-à-qui-Breton-doit-tant ou Félicien Marboeuf-à-qui-Proust-doit-tout, Jouannais nous fait glisser à la rencontre d’Armand Robin, ou de l’émouvante et dérisoire Bibliothèque Brautigan, dans le Michigan, rendant hommage à ce qui fait art, quels qu’en soient la cote et le degré de raffinement. On se souvient qu’il a également consacré un livre à l’idiotie dans l’art, et l’on ne s’étonne guère d’y croiser Dubuffet en pivot de la réflexion, action :

« Il s’agit de plonger le nez de l’industrie culturelle dans l’abject mépris du fait littéraire qui la caractérise, et plus encore la constitue. Car le désir le plus naturel d’un lecteur est d’affronter des livres qui ne ressemblent à rien, qui divergent de tout, qui entraînent leur singularité jusque dans les pires excès, volontaires ou non, de l’incomplétude comme de la maladresse. Oui, un lecteur aspire, aussi, à des livres mal écrits, où « les incorrections pullulent » comme avait pu écrire Paul Souday du premier tome d’À la recherche du temps perdu. D’étranges et puissantes émotions sont dues à des manuscrits dont on ne sait dès la première ligne qu’ils sont condamnés à ne jamais exister. Livres bizarres, bavards, sans pedigree, dont la matière la plus vive est justement ces tares qui les empêchent de convaincre, jamais de séduire ; confession à l’encre rouge d’une jeune fille amoureuse de Michael Jackson ; poèmes bruts, ornés de dessins en marge, s’essayant à la tentative d’épuisement d’une obsession pour les cuisses des femmes ; essai à la Jean-Pierre Brisset ; recueil de fulgurances sans orthographe ; nouveau roman vertigineux conçu par quelque gendarme à la retraite qui, pour toute culture littéraire, n’a jamais eu affaire qu’à une poignée de textes de lois, une flopée de circulaires et autant d’arrêtés municipaux. Oui, ces livres sont lisibles, sans pitié, sans condescendance, avec passion. Ce sont chaque fois des continents, des phénomènes, des accidents, énormes. L’exact contraire de la littérature homogène dont l’édition a imposé les normes. Non seulement ils sont lisibles, mais dans le contexte actuel, ils apparaissent comme d’incontournables manifestations de la création littéraire.

« Naïve est l’idée que les quelques pauvres faits et quelques pauvres œuvres qui se sont trouvés conservés des temps passés sont forcément le meilleur et le plus important de la pensée de ces époques. Leur conservation résulte seulement de ce qu’un petit cénacle les a choisis et applaudis en éliminant tous les autres. Les célébrateurs de la culture ne pensent pas assez au grand nombre des humains et au caractère innombrable des productions de la pensée. Ils ne pensent pas assez à toutes les voies d’expression de la pensée autres que l’écrire, et surtout le bel écrire. Naïvement convaincus qu’il n’y a de pensée qui vaille hors du bel écrire, ils croient qu’en recensant la bibliothèque ils ont en main la somme de tout ce qui fut jamais pensé. »(Dubuffet) »

Et l’espace qui s’ouvre, à la suite de cette ouverture, est immense. Car Jouannais, loin de se ruer dans l’impasse d’une ode au dilettantisme, loin-très-loin d’un On s’en fout qui nivèlerait et nous promettrait au kitsch partout roi et envahissant, Jouannais admire, il se réjouit. Se réjouit d’admirer et de s’en réjouir. Repose simplement la question, harassante, de la légitimité (en tant que fiction collective), de la postérité, de la gloire. Loue la dépense – qui compte, qui peut-être fait œuvre, qui, déjà, fait mouvement. D’ailleurs, à la page 188 :

« Copier, pour l’artiste, c’est ne pas inventer, ne pas créer, ne pas agréer à l’exigence du nouveau, ne pas prolonger l’histoire ni compléter le musée. Copier, c’est l’antijeu. C’est aussi donner à comprendre combien les attributs prométhéens de nos génies furent des médailles de peu de prix. Car le copiste, dans ses versions modernes, est un ironiste. S’il n’est pas ironiste, il est alors abruti. Pas d’intermédiaire, de territoires aux populations contrastées entre César Paladion et les deux commis aux écritures flaubertiens. Le scribe est pur esprit ou simple mécanique, inspiré ou démuni de toute intelligence. (…) Le plagiat n’est pas un renoncement à l’originalité qui se défausse, pas plus qu’une retraite du vouloir, comme on en vient à demander la paix de l’âme à la bouche d’un pistolet. Non, la copie avouée des œuvres se veut l’occasion d’un grand rire. Une facétie qui marque combien l’illusion de la postérité s’est consumée. »

L’acte de copie – celui que je produis en ce moment même avec le livre de Jouannais – dans sa répétitivité, dans sa limitation, sa contrainte, n’est pourtant pas que de stricte révérence face au texte. Au contraire, comme toute lecture (imposée, où il s’agit de ne rien perdre, de ne rien laisser s’échapper, d’avoir tout lu au moins une fois pour le recopier), engagement à la divagation, à la suspension, à l’évasion face au texte – c’est même par la contrainte d’y rester, une permission de divagation encore accrue. C’est une prolongation de la lecture, une permission déguisée en contrainte. Et par là, l’endroit d’émergence éventuelle (de quelque chose, d’une idée, d’une image, à construire) et l’endroit d’admiration. Ainsi, sur cette même page :

« L’artiste Gérard Collin-Thiébaut a recopié sur trois épais cahiers Clairefontaine L’Education sentimentale de Gustave Flaubert. Il a commencé sa tâche de copiste le 17 mai 1985 – le lendemain du jour où le romancier avait achevé son manuscrit, le 16 mai 1869 – pour atteindre la dernière page le dimanche 13 octobre 1985. Les trois cahiers furent exposés dans une vitrine au centre de la salle Coypel de la Bibliothèque nationale le 18 novembre 1985 – lendemain du jour anniversaire de la première édition du livre de Flaubert (17 novembre 1869). Recopier n’est pas ne rien faire, c’est réduire la production à la reproduction, exactement respecter le souci de ne rien ajouter. »

Et de conclure (comment faire autrement) : Recopier n’est pas ne rien faire, c’est réduire la production à la reproduction, exactement respecter le souci de ne rien ajouter.


Artistes sans œuvres / I would prefer not to de Jean-Yves Jouannais, avec une préface de Enrique Vila-Matas, ISBN 978-2-07-078536-0, est paru aux éditions Verticales.

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