Bastien Gallet

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2009 ; publié dans Gare maritime 2010, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

« Mais il est temps pour une pensée qui entend ce qui se trame dans la
musique, à sa surface même, comme tu le répètes sans cesse. Nietzsche
demandait ce que serait une philosophie qui « tirerait ses concepts non
d’une vision mais d’une écoute. » Je veux te dire, avec admiration, que ton livre répond à cette question pour aujourd’hui (et tu ne consacres pas par hasard un chapitre à la question de l’écoute chez Nietzsche). Le geste que tu dégages, non pas derrière, mais à même tous les gestes singuliers de ces « musiciens » d’un nouveau type que tu cites et fais entendre, ce geste est celui-là même de l’écoute. Ta pensée attentive au geste musical en général est elle-même un geste. J’y vois l’élément le plus archaïque de la musique comme de la pensée. Ce qu’il y a à entendre dans la musique, au fond, à sa surface, n’est rien de musical : c’est l’espacement même du monde, son imminence. Un geste toujours est nécessaire pour interrompre (couper, graver, pointer) le musical dans la musique, c’est-à-dire aussi bien le faire entendre. » (Rodolphe Burger, extrait de Le boucher du prince Wen-houei).

Celui qui parle, celui qui s’adresse et rend hommage, hommage fluide et
précisément détaillé, celui qui donc entre ces guillemets écrit, ici, n’a pas
le statut d’écrivain – dans les formules d’usage, ou dans la nécessaire présentation simplifiée de la formule de dialogue qu’ils proposèrent au public
de Midi-minuit, avec Bastien Gallet. La raison sociale de l’auteur de ces
lignes, Rodolphe Burger, est : musicien. Mais — et ces lignes en attestent
plus encore que son curriculum — les mots mis ensemble sur page pour
produire des effets (idées, sons, images, déplacements) le concernent. Et
le lien, qu’il énonce en ce texte de préface à ce très solide (fluide, encore ;
très précisément détaillé, encore) et très singulier essai que Bastien Gallet
consacrait aux musiques électroniques, le lien entre les choses (idées,
sons, images, déplacements), lien contenu dans le geste, est ce qui fonda
cette expérience si singulière de lecture-concert avec Bastien Gallet.
Celui dont on parle et à qui Burger s’adresse : Bastien Gallet, écrivain :
essayiste et poète, et éditeur — qui publia par exemple les si poétiques installations de musique rêvées de Olivier Mellano, dans un opus intitulé La
Funghimiracollette, chez Musica Falsa, maison dont il est l’initiateur et le
responsable. Musique, encore, toujours. Où les choses encore se mêlent.
Car la musique prime, dans l’approche de Bastien Gallet, dans son travail
d’auteur, aussi, dans la douce sinuosité de ses textes au statut incertain
(prose poétique ? non-roman obstiné ? fiction mémorielle ?) ; et dans la
musique, le silence importe — ainsi qu’il y a des blancs nombreux, sur les
pages et entre les pages imprimées de ses ouvrages. Le silence est ce qui
permet la distinction d’un son. Et pour revenir à ce très poétique & fictionnel
essai consacré aux musiques électroniques introduit par Rodolphe
Burger : il est délicieusement nommé Le boucher du prince Wen-houei,
prenant appui sur un conte extrait du Tchouang-Tseu, qui raconte ceci : le
boucher du prince, rompu à son art, n’use aucun couteau et sa technique
de dépeçage virtuose laisse pantois son maître, lequel lui demande d’où lui
vient cette expertise : de son couteau, lui répond-il. Plus précisément, de
la façon dont son maniement épouse les linéaments du bœuf. La lame du
boucher ne touche plus ni aux veines, ni aux tendons, ni à l’enveloppe des
os, ni bien sûr à l’os lui-même. « car il y a des interstices entre les parties
de l’animal et le fil de ma lame, n’ayant pas d’épaisseur, y trouve tout l’espace qu’il lui faut pour évoluer. C’est ainsi qu’après dix-neuf ans elle est
encore comme fraîchement aiguisée. » La métaphore porte ce livre et ricoche
au-delà — en ses marges. Art poétique, en somme. Et : vif intérêt,
majeur, pour le geste et sa relation à la technique générant production de
surfaces de sens mouvantes.

BIBLIOGRAPHIE
Une longue forme complètement rouge, Laureli-Léo Scheer, 2007.
Marsyas, Éd. MF, 2007.
Anastylose, Éd. Fage (avec Ludovic Michaux, Yoan De Roeck et Arno Bertina), 2006.
Le boucher du prince Wen-houei,Éd. MF, 2002.

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