Le Stade, roman in situ | Le Stade, de Guy Lelong, éditons Les Petits Matins, 2009

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 15 octobre 2009 )

C’est un livre.

Un livre qu’on tient entre ses mains, qu’on manipule.

« Mon but est non l’ouvrage, mais l’obtention de l’ouvrage par des moyens, et ces moyens assujettis à la condition de netteté, de clarté, d’élégance que l’on demande en général à l’ouvrage même et non à son élaboration. » (Paul Valéry.)

Cet exergue de Valéry est explicite : ce livre, et projet de livre – ce livre est projet de livre, espace ouvert où se perdre, vaste et mystère – et ce livre est pourtant projet de livre infiniment clair, infiniment précis.

D’ailleurs tout démarre comme un essai – le plan des opérations est tôt énoncé . « Un roman est le résultat d’un processus constitué de quatre phases ». Lesquelles sont : le concept, le scénario, l’écriture, l’édition. « Le roman que je me propose ici d’écrire parcourra au contraire les stades successifs de son élaboration. D’où son titre, « Le Stade », qui détermine le lieu de l’action ». À chacune des phases d’élaboration correspondra un chapitre, nommés établissement, entraînement, athlétisme, puis rétablissement.

Il y a un plan. Le plan est nommé. Le livre suivra le plan. Tout est ainsi, semble-t-il, désamorcé, délesté de ce qui doit d’ordinaire faire roman, dans un phrasé – un phrasé clair, infiniment précis. Infiniment précis – à faire peur presque.

D’ailleurs, le récit se poste aux confins du fantastique. Ce qui s’y passe ? Un homme seul, chaque jour, s’entraine, seul, dans un gymnase (étrange gymnase, doté d’une froide et fascinante verrière), à effectuer un enchainement d’épreuves sportives qu’il doit présenter devant un jury : course, roulades, natation, un concours de gymnastique générale “à l’ancienne”, sans sophistication, visant semble-t-il une forme d’épure.

« L’unique consigne qui ait été donnée sur la compétition pour laquelle je m’entraîne ici est qu’elle est constituée de quatre épreuves. Avec ce simple renseignement, j’ai déduit, au vu des seuls indices offerts par ce vaste rectangle, leur déroulement probable. Le revêtement caoutchouté de la première piste laisse supposer un enchaînement de mouvements de gymnastique effectués au sol. Le rectangle de sable de la deuxième, muni de sa planche séparatrice, indique une épreuve de saut en longueur. Les cales triangulaires, dont la troisième est pourvue à son extrémité proche de l’entrée, appellent une course de vitesse. Le bassin de la quatrième suggère évidemment une épreuve de natation. L’attribution d’une même longueur pour des épreuves qui exigent en principe des dimensions distinctes me semble toutefois disposer une contradiction peut-être insoluble. Et comme j’imagine mal que les dimensions des pistes puissent varier en fonction de la vitesse avec laquelle je vais les parcourir, j’envisage plutôt de distendre ou de compresser l’une ou l‘autre de ces épreuves. »

Nous suivons l’entraînement de ce narrateur. Dans la lumière blafarde de la verrière du stade, laquelle on l’a dit est source (production) de mystère, d’un mystère géométrique. L’espace change. Mais cet espace semble un espace artificiel, construit de la main de l’homme et comme autonome, tout nous y dit « piège » ; tout ce qui en nous hume la fiction (images sous-jacentes de pop culture m’irriguent : Hal, ordinateur fou autonome du 2001 de Kubrick ; le pitch génial d’une série B (ou Z) fantastique nommée Cube : un espace autonome et menaçant). L’homme qui s’entraîne enchaine les gestes : les conçoit, les applique, les réfléchit : et c’est en fin de journée, étourdi, qu’il relève les changements intervenus à son insu dans le lieu :

 

« Au moment de rejoindre la zone des couloirs en fin de journée, alors que les images du stade reflétées dans les deux panneaux de la verrière sont devenues plus vives et que la luminosité des deux grands murs triangulaires égale celle de la lumière extérieure, l’eau du bassin est encore agitée de ses dernières oscillations et du sable subsiste sur les parties caoutchoutées autour du bac rectangulaire.À mon retour, le lendemain matin, alors que l’ombre de la verrière n’apparaît pas encore sur le sol blanc et que les deux grands murs triangulaires me semblent d’un gris plus pâle que celui qu’ils avaient la veille à mon arrivée, l’eau du bassin est de nouveau immobile et toute trace de sable autour du bac a disparu. »

puis

 

« Au moment de rejoindre la zone des couloirs en fin de journée, alors que les images du stade reflétées dans les deux panneaux de la verrière sont nettement plus vives qu’elles ne l’étaient hier, et que la luminosité des deux grands murs triangulaires dépasse celle de la lumière extérieure, les dernières oscillations du bassin empêchent de voir la partie du stade qui pourrait s’y dédoubler et des trainées de sable s’étalent en quantité autour du bac.À mon retour, le lendemain matin, alors que l’ombre de la verrière se laisse déjà deviner sur le sol et que la teinte des deux grands murs triangulaires tend vers le blanc, l’eau du bassin est de nouveau immobile et tout désordre de sable a également disparu. »

puis

« Au moment de rejoindre la zone des couloirs en fin de journée, alors que les images du stade reflétées dans les deux panneaux de la verrière sont plus vives que je ne les ai jamais vues et que les deux grands murs triangulaires brillent d’un éclat grandissant, la lumière ambiante semble pourtant inchangée. Le reflet très lumineux du stade dans la verrière nécessitant que la lumière extérieure ait beaucoup plus décliné que les jours précédents au moment de ma sortie, je suppose d’abord que le soir tombe chaque jour plus tôt. Mais comme, ce matin, l’ombre de la verrière projetée au sol se devinait dès mon arrivée, il me faut aussi supposer que le jour se lève de plus en plus tôt. Les deux hypothèses n’étant pas conciliables, il me faut donc admettre que j’ai dû quitter chaque soir un peu plus tard sans m’en rendre compte, et y revenir chaque matin avec le même retard. Si la raison de ce décalage progressif m’échappe, il m’explique en tout cas la luminosité actuelle des deux grands murs triangulaires, qui augmente en effet au cours de la journée, et me fait surtout comprendre que la lumière en ce moment diffusée dans ce stade provient entièrement de ces deux murs qui, en l’absence de tout système d’éclairage interne détectable, m’apparaissent restituer la lumière extérieure dont ils doivent se charger depuis le lever du jour.

À mon retour le lendemain matin, alors que l’ombre de la verrière (…) »

Subtile évolution, insensible – et dont la répétition formelle quasi à l’identique produit quasi à l’identique un effet de mimesis troublant sur son lecteur. Le lieu change. Le milieu se modifie, les conditions de l’expérience ne sont pas stables et perturbent l’expérience.

Vient enfin le jour de l’épreuve, laquelle voit en son milieu – qui est aussi le plein centre de l’objet livre – le jury faire soudain assaut de paroles, commentaires – et là où ça s’échappe, c’est que le commentaire se fait autant à propos du livre en tant qu’objet (sa dite géométrie), qu’à propos de l’épreuve en train d’avoir lieu, qu’à propos du projet de roman initialement énoncé.

On ne vous dira pas la fin, si ce n’est que tout s’enlace, niveaux de perception et de rapports fond-forme propos-commentaire regard-action. Et que la plastique du livre joue, évidemment – et que le design soigné des livres de la collection « Les grands soirs », éditions Les petits matins, dirigée par Jérôme Mauche, joue à plein. La postface nous en dira plus des fondements théoriques de cette drôle d’affaire, c’est utile – mais on pourrait autant s’en passer au choix, et se contenter de lire le livre selon un nouvel angle.

C’est un réservoir immense. Pour douze euros. Tient dans la poche.


 

« Le Stade », de Guy Lelong (préface de Daniel Buren, postface de Guy Lelong) // Isbn 9782915879452 // Paru en mars 2009.

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