Manuel Daull, Brutal. Brutal et doux.

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 5 mars 2010)

Je fais le vide autour de moi

Autour de lui

La voix de la biographie rapide

Qu’on dresse au couteau sur la toile

L’assiette vide des absents

que l’on continue de dresser

de ne pouvoir lutter contre ça

commencer par ça peut-être

l’avez-vous dressée cette table-là

puis

des heures on marchait

des heures il fallait pour qu’on parvienne à s’oublier

à s’oublier un peu

la symbolique de la marche c’est déjà de sortir

sortir des boîtes où l’on habite comme en survie

sortir de rues aux parcours connus d’avance

des chemins tracés

des rythmes par d’autres dictés

trouver un autre rythme

résultant de sa propre respiration

des aspérités du relief

voire du sol même

sentir le vent vous ralentir ou vous porter

sentir le vent vous pousser

le vent vous révèle votre carcasse

sa prise au vent

sa portance

son emprise

(extraits de « Louna »)

Faire le récit d’une expérience. Ce à quoi s’affaire Manuel Daull, récit d’une expérience les contenant toutes : penser+vivre – dehors et dedans soi.

Le récit d’une expérience, je vais m’y essayer – de cette expérience si douce et intense : lire+entendre+voir – dehors et dedans soi.
Je n’avais que pas ou très peu entendu parler de Manuel Daull avant ce samedi d’octobre, où, à l’occasion de Midi Minuit, j’ai à m’entretenir avec son éditeur, Fabrice Caravaca, du Dernier Télégramme (une maison qu’on recommande, à l’occasion de la sortie de « La plui » de Fred Griot, mais aussi pour sa façon de permettre des textes aussi immenses que l’éternité l’éternité l’éternité de Christophe Manon). A cette heure, un peu pris par le temps, j’ai parcouru, comme on fait –mal – dans ces cas-là, comme on est un peu pris par le temps, parcouru le plus possibles de pages et de livres du dit éditeur, pour me faire une idée (comme on fait).

Avant la dite rencontre, une lecture de Manuel Daull (que, on l’a compris, je distingue alors encore assez mal du reste de la troupe, qui ne s’annonce pas encore avec netteté pour moi : j’en ai une idée, en somme, j’ai posé-rangé des éléments d’analyse, j’ai pris des instantanés témoins en cours de route, au long des pages, guère plus.) Une idée.

Puis, Manuel Daull lit.

Et ce que je reçois alors bien plus, infiniment plus qu’une idée même très belle, c’est une avalanche, une torrent calme, c’est un bruissant silence. Cette lecture, et la douceur, le posé de la voix de Manuel Daull devant quelques images magnifiques (une maison tombe, tombe, tombe, dans son dos, je me rappelle, je m’en rappelle, je n’oublierai pas).
La rencontre à animer, avec Fabrice Caravaca, à la suite, m’est un trou : je m’en souviens, l’ayant vécue dans un état de douce sidération (qui se prête mal à l’exercice, on l’imagine), bouleversé oui par la lecture de Manuel Daull.

Ensuite, seulement, j’ai lu Manuel Daull. En urgence – et sitôt, calme : cette lecture porte silence, le porte sans pompe aucune, mais il se fait qu’il : se fait, ; silence, en soi lecteur.

je suis
une ombre qui passe
un courant d’air
un segment entre deux ombres
une éclipse
ou plutôt une vie qui s’éclipse
je suis l’absence de corps
je suis le tiret
je suis le trait d’union
je ne suis rien
que le vent dans les branches d’un arbre
rien de plus
ou moins
je suis celle par qui l’histoire reprend
elle reprend
elle reprend ici et maintenant par ma voix
avec ou sans moi elle reprend pareil
ce qui doit advenir advient dit le prophète

Manuel Daull, reprenons les choses dans l’ordre, a déjà écrit plusieurs livres. « Nos besoins d’attachement sont aussi ceux de rupture », premier recueil au Dernier Télégramme, après quelques monographies et travaux en regard d’œuvres plastiques. Ce titre est à ce point essentiel, emblématique voire programmatique, qu’il l’a fait sériel – ainsi nous vous offrons à lire des extraits d’un inédit « Nos besoins d’attachement sont aussi ceux de rupture IV » dans la revue de création. Le texte du livre joue d’ambivalences en s’organisant par fragments rendus contigus par une accumulation via tirets : aucun espace ou presque sur la page et pourtant « ça » respire.

– que penser du rôle du paysage dans notre construction – a-t-on construit des phares pour parler aux poissons un langage lumineux – la lumière me perd plus souvent qu’elle me guide – je ne perds pas la notion de modèle, la mode en est plus qu’un glissement – en art comme ailleurs le glissement implique qu’un déplacement s’opère, c’est abstrait – ne parle-t-on pas de chirurgie plastique, de plastique à la structure sociale nous dirait Joseph Beuys je me souviens, il n’y a qu’un pas – du pas à pas, de marche lente je rêve – petits déplacements de nos corps – nos beaux transports ont-ils à voir avec la modernité – de moderne je ne connais que le terme qui touche à sa fin depuis le temps –

L’ensemble donne l’illusion d’une absolue continuité, d’un glissement comme d’une pensée fluides, ouverts, oscillant : d’une pensée vive, et donc : contradictoire. Extrêmement précise et soudain trébuchant, soudain mal assurée, le flux intégrant des lacunes, des « Je ne sais pas bien », à sa marche – dedans, comme dehors. Il y a marche. Marche en avant, dans le flux-Daull, où le tiret d’incise n’impose, ne fait pas violence, quand il eût pu suggérer la frénésie d’une lecture mitraillette. Il y a douceur. Douceur induite dès le titre mais surtout dans certaines stases comme « –l’eau qui stagne en flaques après l’orage rejoint plus rapidement les nuages– » ou « – il y a dans l’actualité des choses qui ne semblent pas appartenir au temps– ». On comprend aussi que le mode formel, cet usage du tiret long, loin d’être fortuit, est important, qu’il bâtit. Il a permis de ne pas classer quand classer eût été réduire, ici, classer eût été figer, c’eût été penser oui, mais c’eût été juste-penser, seulement penser. Organisée en paragraphes, en vers, en colonnes, tableaux, chapitres, la page aurait présentée des idées et des choses organisées en petits monticules : aphoristiques, cognitifs, mutiques, opaques. Or il faut que ça marche, que ça respire comme en marche, qu’il y ait mécanique ouverte & corps vivant. D‘où cette prise de notre conscience lectrice par la main, dans les replis, cavernes, conduits intimes où même malaisément, même confusément, je, lecteur, marche – et expire des fumerolles blanches à chaque souffle ou phrase, dans le clair de l’hiver. Je suis en vie je le constate, et c’est un étonnement, perpétuel , renouvelé.

« Brutal ».

« Brutal » – où l’on capte que s’il y a du sensible, de l’ouvert là-dedans, il est inséparable d’une installation en page, noirs sur blanc. Brutal : des blocs – qu’on ne citera pas, on doit passer par l’image : on se dit : des tableaux – tableaux de lettres. & certaines sont barrées, & parfois : la plupart. Chose qui revient de la lecture évoquée au-dessus de Manuel Daull, souvenir très clair et détachable de l’impression d’ensemble, du ressenti : le texte bégaie. Et Manuel Daull, le lisant à haute voix : bégaie. Prise de risque et risque de pied dans tapis, de performance limite, de Vroumeries – non, ici c’est doux, on le rappelle : brutal et doux : et ce que ça redit bégayant s’affirme comme marche claire.

Brutal est sorti aux éditions Mix, un sacré repère, comme la défunte Ikko ou Le clou dans le fer. Et on encadre donc ce court propos final de deux images car ça répond à l’hypothèse de haute plasticité de cette affaire – et de la nécessité aussi de cet aspect, car ces textes visuellement expressifs sont matière à lecture de vive voix. Manuel Daull performe, investit physiquement, et c’est brutal, ce bégaiement, ces mots hachés, happés, on l’a dit ; et c’est doux autant, on l’a dit aussi. C’est absolument déchirant. On convie à découvrir Manuel Daull par ces quelques poèmes inédits et on compte sur Fabrice Caravaca pour en lire, lui aussi, lors de cette soirée Dernier Télégramme du 19 mars.


« Louna » / éditions Dernier Télégramme /2009 / ISBN 978-2-917136-21-8
«  »Nos besoins d’attachement sont aussi ceux de rupture » / éditions Dernier Télégramme / 2007 / ISBN 978-2-91736-05-8
« Brutal » / éditions Mix / 2009 / ISBN 978-2-914-4722-80-3

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