Archives mensuelles : juillet 2010

Perdre lieu

(reprise d’un texte paru sur remue.net et lu lors de la quatrième édition de La Nuit remue. Lecture à écouter ici.)

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C’est un trou mais alors de

Rien ou presque quoi : Un trou un poc un évasement une fêlure un éclat dans – dans ce qui d’ordinaire tourne, marche, roule, fait. Et voilà un plein trou, dont causes et conséquences égalent : Ce qui çatourne ne tourne plus, ce qui çaroule ne roule plus, ce qui çamarche, le fait, ne, pas plus.

Un trou d’un rien un seul éclat, une fuite fêlure & –

Il n’y a pas lieu de se lamenter pas de quoi

Ce n’est qu’un incident c’est

Minuscule, comme évènement c’est

ridicule c’est

rien – ou presque quoi et c’est presque, quoi, qui cloche

le mot Presque fait grain de sable, caillou dans chaussure qui soudain perce, scrupule qui nous caprice c’est pourtant rien se dit-on, caillou soudain qui perce et qui soudain perce : TOUT : chaussures chaussettes et pieds et : tout, autour. Presque est Caillou casseur de marche, comme on dit briseur de grève (partant que la grève est élégie salutaire, arrêt-mouvement, arrêt vivant).

Je suis vivant, au départ, et pendant. Pas presque, simplement : vivant.

Un Trou.

À événement ses circonstances, les lieux et temps de sa venue. Dans quel tout surgit-il, ce rien, dans quel eau se débat ce Presque : disons : J’ai passé une soirée, belle amicale & enjouée, dans la grande ville que maintenant je traverse, que je fends à pas assurés, en marche portée par l’idée de la marche, par l’idée d’une marche fière & allègre &, ça marche oui, à grands pas &, ça file droit vers l’idée d’un sommeil qui sera court & lourd & surtout, nécessaire & – qui sera bon quand même, lové fluide dans la continuité de la marche, de l’idée de la marche belle. Je suis tant vivant, à tout prendre paré. Féroce et doux. Le sommeil promis ne sera pas réparateur car il n’a rien à réparer car rien n’est endommagé, tout est féroce et doux, tout de moi marche cadencé, en crête, moi porté au plus aigu de moi-même, en ce moment, en ce moment je vif et fier, je si vif et si fier vibre comme jamais. Éperdu je ne me perds pas, tout entier parti en joie, on dit parti mais c’est venu, me dis-je, venu en joie, je ne me perds pas je compte mes pas tout ça c’est joie, dans la grande rue qui monte joie, elle monte me grimpe tire et chauffe et me transpire et ahane mais joie, c’est joie, j’y suis toujours un peu plus presque, joie, devant l’immeuble joie, le pass magnétique et petit clac (de joie), second clac intérieur (joie), monter trois quatre ? un doute, redescendre un, deux, non, remonter, étage trois m’y voilà,

J’ouvre la porte vers joie vers – rien. La porte rien. Ne s’ouvre pas.

C’est rien, dit-on. Il y a un hic. Un accroc. Pas encore un problème, juste un trou d’air, un cliquet. Serrure bloquée, bloquée par – il y a un truc. Il y a une raison : Pas bien tournée la clé ou pas la bonne clé ou pas le bon étage ou & mais enfin si étages immeubles et clés sont les bons, la clé se glissant dans la serrure &

Dans moi, joie partie, quelqu’un lance une luge sur des tôles, un toit s’affaisse au sol et dévale toute pente, les jambes cherchent mais la luge n’a pas de pédale de frein.

Çamarche çamarche çavamarcher : Faire refaire défaire : deux tours de gauche à, gauche à, droite, droite à, de droite à droite non pas comme ça,

Le sens des aiguilles d’une montre ou – l’inverse ?

La serrure est obstruée. Il y a quelque chose, ça bloque et nul déclic n’advient, même tendant fort l’oreille, la posant contre la serrure, aménageant l’espace d’écoute en moi, dégager ces amas de tôles dedans, faire de la place pour appeler le déclic, l’événement viendra par le son me dis-je, agenouillé, laissons naître le son et la chose viendra, bobinette elle cherera, le signe est le signal, j’écoute amoureusement, agenouillé contre la porte, qu’elle regagne en confiance & pour cela commencer par moi,

Je donnerai de ma personne si

Je ferai ce qu’il faut s’il le faut,

J’essaie tout doucement, retiens mon souffle viens il va se faire le déclic joie – qui ne se fait pas, la porte ne s’ouvre pas. Je m’éparpille, pas assez concentré, me dis-je, me reprendre en confiance fermeté et vigueur, redevenir l’homme vivant, l’homme neuf pour ainsi dire, d’avant cet évènement-là. Cet évènement trou là. Cette tôle dévalée en grand fracas. Cette chose qui n’arrive pas. Sois fort, sois. Un homme. Pousse force vas-y, enfonce. Ne pas. Ne pas se lamenter pas de quoi.

Ça dure &

C’est un incident, rien, ce sera vite réglé, on en rira, de l’anecdote, de l’anecdote il nous en faut pour nos vieux jours qui gagnent– mais

Mais tout à ma descente tout schuss en luge sur tôles intérieures, je suis terrifié. Je suis terrifié par le trou qui se creuse en moi, par la vitesse de l’effondrement, par la vitesse et le bruit sourd des cahots de la luge sur les tôles en moi, par ce fracas qui gagne je suis terrifié & je suis terrifié d’être à ce point terrifié devant ma joie ravalée boule en gorge & je suis terrifié de cette honte qui m’avale, honte d’enfant pris en faute et désemparé, c’est honteux minable indécent & je suis terrifié de l’indécence de mon lamento solitaire face au presque rien de l’affaire, me voilà ramené des années en arrière vers l’évènement qu’on ne sait pas &

L’évènement fondateur la terreur enfantine on remettrait la main dessus ce serait ça de gagné, seul, doigts en sang, sur ce palier replongé dans le noir, on saurait ce qui pousse à l’envie de pleurer qui saisit mais jamais ne perce, on trouverait un évènement il serait fondateur on aurait gagné ça, gagné en sagesse, la vie nous aurait appris comme elle fait dans les livres.

Sauf qu’on le sait on trouverait quoi : une broutille, trois fois rien ou presque ou : trois fois presque, un évènement aussi chétif que ce trou ennemi de ce soir &

On demeure impuissant si petit & si seul & si totalement terrifié face au noir de la nuit &

On cherche une cause une raison un remède une place &

Il n’y a pas lieu.

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