Archives mensuelles : août 2010

Nagasaki, de Éric Faye (éd. Stocks, 2010)

faye(Reprise d’un texte paru sur remue.net le 18 août 2010)

C’est important, revoir, s’est-elle dit. Cependant, à peine était-elle parvenue à quelques dizaines de pas de la porte d’entrée que son sang s’est refroidi brutalement. Un écriteau « À vendre » pendait à la porte. Lourdement, brutalement, elle a dégringolé dans le temps, jusqu’à se retrouver à l’âge de huit ans, lorsque, pour la toute première fois, elle avait eu l’affreuse sensation qu’on lui arrachait un pan de sa vie. Un demi-siècle plus tard, ce souvenir était toujours douloureux. Elle avait donc huit ans, et ses parents et elles n’avaient pas déménagé depuis un an, quand, un soir de la saison des pluies, son père l’avait emmenée en promenade, malgré l’heure avancée et la moiteur. Mais il l’y tenait, et elle l’avait suivi. Ils étaient descendus à un arrêt de tram familier, dans leur ancien quartier. Là où, toute petite, elle courait sur les trottoirs avec ses premières camarades de jeu, sous la vigilance de Mme Kawakami. Et comme ils prenaient le coin de la rue, il lui a dit regarde bien, et tous deux ont regardé longuement et sans un mot leur ancien immeuble, éventré, béant, comme un plan de coupe dans les manuels de géologie ou bien comme une planche d’anatomie, avec ses pièces pour moitié dévorées par les engins de terrassement. Quoi ?! Elle apercevait, comme elle ne l’avait jamais pu, la chambre où elle avait passé ses huit premières années : de l’extérieur, composante minuscule d’une maison de poupée. Démeublée, par surcroît. Pour le reste, tout était là : le papier peint, les portes. Un évier pendait dans le vide. Pourquoi dépeçait-on sa haute enfance ? Qui se permettait ce sacrilège ? C’est la vie, avait répondu le père en la prenant dans ses bras, la vie, et elle s’était mise à pleurer. Je voulais te montrer « la maison » avant qu’ils achèvent de la démolir, lui avait-il soufflé à l’oreille.

C’est une histoire de dépossession – et partant, une subtile mise en doute de ce que ça représente et de ce que c’est, chez soi. Partant d’un fait divers remarquable, Éric Faye a tressé en cent pages, à peine, même pas, une fiction subtile, douloureuse et délicate. Le fait d’origine, rapporté par des journaux japonais en 2008 : un homme, (Shimura-San, ainsi est-il nommé dans le livre) vit seul – croit vivre seul, une existence lisse, sans aspérités. Et puis, de multiples micro-changements dans son environnement, dans son quotidien extrêmement balisé, sèment en lui un doute – première période du livre où Faye excelle à immiscer le fantastique par petites touches, l’orée du doute identitaire et du vacillement. L’affaire trouve sa résolution, croit-on, via la technologie : l’installation d’une webcam pour surveiller les lieux durant sa journée de travail lui permet de découvrir l’intrusion : celle d’une femme, laquelle n’est pas nommée autrement que comme la clandestine – puis comme l’accusée, car ceci ne se fait pas, qui s’assimile à un parasitage, de vivre chez l’autre à son insu, et il y aura procès.

On ne racontera pas tout pour ne pas gâcher et puis parce que ce serait réduire au pitch ce qui va ailleurs. Car dans la réduction du format opérée par Eric Faye réside un intérêt qui va bien au-delà de la glose sur la réappropriation des faits divers par les romans, ces temps-ci, et autres marronniers de la critique. Il en va autrement, là. Et le fait divers socle en appelle autant au littéraire, comme le développe François Bon ici.

On sait Éric Faye excellent nouvelliste. Mais on ne peut que se réjouir de ce dont il convient lui-même (et dont son œuvre témoigne, balisée par de grands courts textes comme « Je suis le gardien du phare », ou « Le Général Solitude » ), qui est qu’il est ici dans sa juste longueur. Car ces cent pages sont très densément peuplées : la construction laissant place à des ouvertures, l’espace y est agrandi. On ne peut que se féliciter de ce qui a été évité : et que Nagasaki, par exemple, demeure obstinément un lieu d’habitat, qu’aucune théorie annexe n’y soit développée sur ce qui s’est passé là d’historique et tragique, qu’on sait et qui hante ce nom propre, ouvre des failles, laisse la place aux fantômes. Laisse l’espace vacant, en somme, aux clandestins, parasites d’un lecteur ouvert (rêves, pensées, images, et souvenirs rattachés qui n’ont rien à voir et qui concernent chacun, dans l’informel de son espace littéraire propre). Solitude des open spaces et de leur continuum en appartement vide et solitaire (assez peu arpenté par Shimura-San pour y laisser un espace de vie et de circulation annexe, parallèle, à occuper) sont posées, sans développement, et les rapports se font.

Au résultat il y a dans ce livre une mélancolie légère et comme polie (à entendre doublement, comme : aimablement distante, non intrusive mais aussi : polie par le temps comme un galet par les eaux d’un cours d’eau). Et surtout cette –doucement– déstabilisante question du chez-soi, remis en cause par le postulat même de cette fiction : je crois habiter cet espace or que je le partage ; j’en connais les limites or elles sont relatives ; je crois être seul or je ne le suis pas.
Il y a que chez-soi manque. Qu’il ait été matériellement supprimé, qu’il ait disparu physiquement, comme dans l’extrait ci-dessus, ou non ; il y a que le chez-soi de chacun, est pour partie perdu, pour une part essentielle, puisque chez-moi c’est quelque part dans l’enfance.

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Nagasaki, de Éric Faye, éditions Stock, ISBN : 9782234061668, parution août 2010.

Tanganyika Project de Sylvain Prudhomme (éditions Léo Scheer, 2010)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 12 août 2010)

« Repensant à cet après-midi de juin 2007 et tapant par curiosité « Paris Château d’eau » dans Google earth, je mesure tout ce que la vue aérienne ne montre pas.
(…)
Rien ne subsiste de l’effervescence des salons, du foisonnement d’affiches collées à la porte des Etoiles depuis leur fermeture, de la bigarrure des bocaux de poivrons et de feta aux vitrines des épiceries slaves. Au lieu de cela, surimposés par endroits à l’image, ici un lit rose, là une paire de couverts en plastique blanc, accolés la plupart du temps à un nom d’hôtel ou de restaurant qui m’était resté inaperçu au milieu des enseignes de salons et d’épiceries, GARDEN OPERA HOTEL, ALFAZAL, HOTEL DU CHATEAU, PACIFIC HOTEL, CENTRAL HOTEL, BELFORT HOTEL, SAUMO, et dont la comique inadaptation au rade qu’il désigne me fait presque éclater de rire, faussant tellement l’aspect de la rue que je mets une minute à comprendre que le nom SAYAN SARL, joint au motif à couverts blancs, désigne simplement le minuscule kiosque à kebabs autoproclamé BUFFET SAYAN où j’achète parfois un sandwich et dont l’enseigne promet à ses clients, pour un supplément d’un euro seulement, la canette sans alcool de leur choix en mêle temps qu’une viande garantie EXTRA VEAU. »

De Sylvain Prudhomme on a apprécié la rutilante machinerie fictionnelle qu’était L’affaire Furtif, sorti ce mois de mars, 2010. Sitôt parue ou presque, la purefiction voit lui succéder ce reportage avec méta. Une enquête en forme de rêverie, dans la veine de ses enregistrements du réel via ses signes visibles, de ce journalisme réjouissant, ouvert, qu’il pratique avec les compères du Tigre : son feuilleton Africaine Queen consacré aux salons de coiffure de ce quartier coloré, le sien, dont il est question ci-dessus.

Utopie fictionnelle (livre d’aventures) en mars, utopie de récit (aventures du livre) en juin – on vous en dit quelques mots tant qu’il en est temps, avant le tsunami de papier de la rentrée de septembre.

C’est un livre d’enquête ordinaires, à hauteur de stylos et claviers – google earthest un allié récurrent du témoin de son histoire qu’est Prudhomme, google earth qui livrant tout (ou presque : et les zones floues soudain prennent sens, celles qu’avaient cartographiées Philippe Vasset dans un livre/un site blanc, ici : ce sont souvent les camps de réfugiés), qui donnant accès à tout en son détail déforme, du coup, et enclenche nos imaginaires.

Ce livre part d’une idée aussi simple que riche de potentialités : donner à lire tout ce qui dans un environnement urbain nous est donné à lire, accumulé, et le restituer intégralement, sans distinctions de genre ni hiérarchisation. Noter tout, en somme – et retrouver au passage ce plaisir qu’est celui-ci, de noter. Cette façon qu’a cette contrainte de dessiller le regard et de donner à notre corps une place : c’est au passage un magnifique dispositif d’atelier, un écart ou une spécification d’entreprises perecquiennes, une contrainte majeure – à reprendre collectivement.

Je parle de plaisir à cet endroit, car le plaisir est aussi celui de l’œil :l’environnement urbain considéré à l’orée du projet est : l’Afrique. L’Afrique avec laquelle Prudhomme a un lien biographique, et dont il ne goûte guère les vues réductrices que nous nous en faisons, souvent, depuis l’Europe. Et face à la difficulté de rendre complètement, cet ensemble mêlé, qui constitue aussi un lieu de mémoire personnel (on y lit de très jolis souvenirs de pêche et de jeux d’enfants, dont il ne saurait se satisfaire : et là google earth est encore un recours pour l’auteur-enquêteur, explorateur modeste) et face aussi au plaisir visuel des affiches multiples, publicités passées ou criardes, qui l’entourent, l’émerveillent et le saoulent. Prendre un (illusoire) contrôle sur son environnement, trouver une méthode pour s’y « retrouver »… l’idée émerge :

« Ce matin-là seulement me vient l’idée d’une collecte systématique. D’un coup ne me suffit plus l’idée de ramasser des bribes isolées : je veux noter chaque mot aperçu, capturer chaque inscription rencontrée, majuscule ou minuscule, bavarde ou laconique, peinte à la main ou imprimée, sur un mur ou en travers d’un pare-brise. A présente je n’ai plus que faire du rare, de l’incongru, du cocasse. C’est l’empilement qui m’attire, le vrac, l’accumulation désordonnée, l’amassement exhaustif et arbitraire : le texte de la ville dans son énormité confuse et triviale, avec ses répétitions, ses trous, ses aveux involontaires, son « globish » mâtiné de swahilismes, sa frime parfois ringarde, sa monotonie – celui qu’elle secrète à son insu et qui habille ses murs mais aussi celui qu’on lit aux vitres de ses taxis et de ses minibus, aux tee-shirts de ses habitants, au flanc des cartons et des bouteilles qu’elle engloutit et recrache. »

Le projet et le récit du projet, et de l’échec du projet, sont ainsi rendus : échec jouissif car ça ne s’arrête pas et envahit, la notation – c’est ainsi que les explorations les plus « chaudes », il les fait au retour d’Afrique, après début d’abandon de son enquête, début de poussière accumulée sur l’idée-merveille, les notations le reprennent au cœur de son quartier parisien : levé la nuit pour noter, frénétique, tout ce qu’il y a d’inscrit autour de lui. Contamination émouvante et inversion des présupposés multiples, quand en regard c’est l’Afrique et un ballet de lucioles, enluminures illisibles dans la nuit douce, qui apportent un peu de paix au graphomane enquêteur.


Tanganyika project, de Sylvain Prudhomme, éditions Léo Scheer, 2010.
Sylvain Prudhomme est l’un des animateurs de l’excellente revue Geste et du non moins succulent Tigre.