Archives mensuelles : juin 2011

Dix-huit | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Copie

La copie. & commencer par l’incipit. Copier du début à la fin. C’est la tentation qui saisit le narrateur de « Si par une nuit d’hiver un voyageur », d’Italo Calvino.

« Je voudrais pouvoir écrire un livre qui ne serait qu’un incipit, qui garderait pendant toute sa durée la potentialité du début, une attente encore sans objet. Mais comment un pareil livre pourrait-il bien être construit ? Devrait-il s’interrompre après le premier alinéa ? Ou prolonger indéfiniment les préliminaires ? Ou encore emboîter un début de narration dans l’autre, comme font les Mille et une nuits ?

Aujourd’hui je vais tenter de recopier les premières phrases d’un roman célèbre, pour voir si la charge d’énergie contenue dans ce début se communique à ma main ; après avoir reçu la juste poussée, elle devrait être capable d’avancer pour son compte.

Par une soirée extrêmement chaude du début de juillet,(…) ».

S’ensuit le récit du recopiage & de cet auto-engendrement, cette impossibilité pour la main de s’arrêter en si bon (et terrible, puisqu’il s’agit du début de Crime et Châtiment) chemin.

Depuis des années j’use de cet extrait comme d’un lanceur, en ateliers dits de réécriture, ateliers auxquels je n’assigne d’autre objectif que d’aller plus loin dans le texte, plus au fond, pour plus s’y perdre puis y faire plus d’écarts – écarts plus frappants, plus efficaces à laver l’œil, dès lors qu’on s’est assez profond perdu dans la forêt profonde de son texte & de ses arrière-pensées.

Dispositif circonstancié : je lis ce texte (ici amputé) à voix haute, laisse infuser les questions. Puis distribue à chacun des participants l’incipit seul d’un texte d’eux, qu’ils m’auront préalablement fourni. Proposition est alors faite de réécriture, de mémoire, de leur texte, réécriture la plus fidèle possible (c’est impossible). Plongés dans leur propre trace, ils s’affairent &, au bout d’un temps assez long pour que creusement de la trace ait eu lieu, je distribue le premier paragraphe du texte d’origine : et demande de poursuivre, séance tenante ce premier paragraphe, mémoire fidèle (impossible) – contredit par la nouvelle version en laquelle ils viennent de se lancer. Geste à nouveau interrompu et prolongé par la distribution des deux premiers paragraphes du texte d’origine, à poursuivre, de mémoire (fidèle, impossible).

Copier & re. Prendre, copier. Sur ce principe, on pourrait continuer ad libitum – cette relance interrompue, cette épaisseur ajoutée, le vertige de sa propre sédimentation – à la façon du narrateur de Calvino, qui s’interrompt « avant d’être submergé par la tentation de recopier Crime et châtiment en entier. » & qui pendant un instant, croit comprendre le fabuleux intérêt du défunt métier de copiste, lequel « vivait dans deux dimensions temporelles en même temps, celle de la lecture et celle de l’écriture ». (« Si par une nuit d’hiver un voyageur », Italo Calvino, points seuil, pages 188 à 190).

Lecture et écriture, mêlées, toujours, en palimpseste, indémêlables ?

Dix-sept | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : & Usage de

Faux texte, donc, cet empilement de copiés-collés. Faux texte utile. Que cet utile en blocs me soit aussi agréable, à l’œil voire à l’esprit, nous est une autre affaire. Blocs utiles. Pratiques. Utiles à fabriquer des livres, vrais ou faux livres, qui dans les deux cas seront vidés du faux texte puis remplis de vrai texte, disons : de texte véritable : suite de mots véritables constituant phrases aussi véritables, dont l’accumulation fait pages à suivre, collées cousues vers le livre. Faux livres aussi véritables, donc, aussi massifs &, comme pour aggraver encore l’affaire, en plus grand nombre que les vrais. Pas en latin, en français dans leur texte, à options : pratique, ou poétique (traduire : « joli », dans ce français dans le texte). Faux livres partout, plein nos gares & galeries, plein nos écrans, plein nos boites mail, plein nos repas familiaux, plein nos conversations polies. Car les gens en face de nous qui les lisent, les ont lus, voire les aiment, & aiment les avoir lus, ces faux livres véritables, qui en ont tout lu, chaque phrase, tous les mots véritables & français dans le texte, les gens qui parlent & à qui ça importe de nous le dire, qu’ils l’ont lu pour de vrai, le livre véritable, là, ces gens ne sont pas moins vrais que nous, n’en sont pas moins véritables – & nous le font savoir. Qu’est-ce qui change & spécifie, & classe en 800 dans la dewey ?

Qu’est-ce qui ferait littérature, dans ce texte véritable, là (derrière le carton, sous la table), plutôt que dans ce texte véritable, là (derrière le carton, sous la table) ?

Ne serait-ce pas qu’en quelque façon, ils se refusent – ne se refusent pas à lecture, Joyce n’empêchant nullement Flaubert, non : se refusent au copier-coller. S’y prêtent trop mal, nous tentant trop fort de tout les relire, revisiter, recopier.

La trace du littéraire (de son irréductible effet sur nous), dans ces livres pas plus réellement vrais que les faux, ne serait-ce pas la possibilité, voire tentation, de la copie ? De la copie manuelle, crayon souris, tablette ou bloc, coin de table ou post-it tressés ? De l’impulsion qu’ils nous donnent, du geste de la main qu’ils lancent, de cet entraînement en dépit – en dépit de la technique & ses gains, en dépit du temps qu’ils nous prennent, ce faisant.

& qu’à l’économie (de geste, de temps, de tout) ils s’avèrent, en début milieu & fin de compte : rétifs.

Seize | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Faux.


Le mot retard & son effet. Mise en abyme, forces de frottement. Le mot retard, inscrit dans ce blog, de surcroît en titre de billet, aura servi d’excuse (de facteur aggravant ?) à la pause produite – nous ne reviendrons pas sur le programme, qui prévoyait 99 (textes) sur 20 (jours), échéance arrêtée au 15 juin : puisqu’en ce jour, dimanche 12 du dit mois de juin, 15 billets ont été émis.

D’en écrire le nombre qu’il faudrait pour tenir l’originel programme, donnerait, depuis ce dimanche jusqu’au prochain mercredi : 84 textes. En trois jours. Un défi, comme ils disent. Un au-delà de la gageure : un impossible absolument (concret & non métaphorique impossible, infertile impossible, quand rien, seul, se peut). Et même si l’on tirait à la ligne plus adroitement qu’un éditorialiste en place, non, l’objectif est aboli, non : cela n’arrivera jamais.

Pour nous sauver – pour sauver la part objective, ambitieuse, manageriale, de nous-mêmes, ne restent que des solutions d’escroc, telle : faire appel au faux texte (on publie bien des faux livres), voire en générer, de ce texte tampon servant à composer, caler une page, à définir sa typo : Lorem ipsum dolor sit amet, consectetuer adipiscing elit. Aenean commodo ligula eget dolor. Aenean massa. Cum sociis natoque penatibus et magnis dis parturient montes, nascetur ridiculus mus. Donec quam felis, ultricies nec, pellentesque eu, pretium quis, sem. Nulla consequat massa quis enim.

& ce faisant, ou seulement l’envisageant, nous y glisser avec plaisir, dans ce gris-là, et rire de l’imaginer se sauver de cette façon, la part objective, ambitieuse & manageriale de nous-même : condamnée à débiter des palettes de latin, du texte taillé au kilomètre, pour le remplir, l’objectif – y voir soudain un exemple, une figure, de ce qu’on nomme un défi, dans l’autre langue morte, celle de leur communication,

& rire fort de la part gagnante acculée, ridicule, à bâtir sa montagne insensée,

& se réjouir & se réjouir, de s’en réjouir.

Quinze | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Retard.

Spéculations chiffrées, au bout d’une semaine de cet exercice sous contrainte : une semaine pour 14 textes, ce qui donne 2 par jour, ce qui nous mènerait, tenant cette moyenne, à 99 billets produits en 44,5 jours au lieu des 20 initialement prévus – plutôt pariés que prévus, d’ailleurs.

Pour le tenir, l’objectif des 99 en 20 jours, il faudrait en publier encore 85 en 13 jours. Donc, la contrainte telle qu’assignée est : intenable – d’ailleurs elle n’est jamais tenue, ne l’a jamais été, puisqu’elle réclamait de faire 5 textes par jour, ce qui même au plus fort de cette semaine n’est jamais arrivé. La surprise est infinitésimale, qui y aurait cru ; et la surprise n’est pas moindre de s’en fiche un peu, confiant et convaincu de continuer au rythme de la nécessité, car une nécessité s’est imposée ; & la contrainte formelle doublée (format des textes + rythme de parution) s’est montrée sous un jour qui ne nous surprend surtout pas, de pré-texte, imposant un premier cadre où se lancer, où se lancer soi pour lancer quelque chose emporté avec soi, & qui se substitue & draine aussi d’autres formats, d’autres correspondances, & déjà l’idée informulée encore mais qui perce, éruption sous-cutanée, d’une cohérence de l’ensemble, d’un où-ça-va qui s’impose, au lieu d’un quand-ça-va-se-terminer.

D’un retard, énorme et voué à s’accroître, se réjouir.

& se réjouir de s’en réjouir.

Quatorze | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Codes.

En deux trois ans, ils ont envahi le visible, space invaderz noir & blanc gribouille, icônes en sus des logos saturant des images publicitaires déjà pleines de référents & partenaires – que les graphistes un peu roués feront tout ce qui est en leur pouvoir pour rendre le moins visibles, là mais sans être là, contrat de dupe de la comm.

On les nomme QR codes, ils sont un lien « hypertexte » (vers une adresse url, une image, un texte) codés en une image. Sont façon de gommer l’interface Internet de nos accès au réseau, d’ oublier Internet, dans le flux des applis. Tu prends en photo avec ton téléphone, tu ouvres l’appli, ça t’ouvre le site, c’est plus simple, plus rapide – en nombre d’actions, mouais, voir. Façon aussi de capturer, en mode ludique & digital – jeu de carte au trésor, teasing, effet dévoilement. Façon de taper moins de signes, aussi – qui se souviendra, dans rien de temps d’ici, du groupe de lettres : http ?

Ci-dessus, à scanner, un QR code inscrit dans la pierre.