Dix-huit | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Copie

La copie. & commencer par l’incipit. Copier du début à la fin. C’est la tentation qui saisit le narrateur de « Si par une nuit d’hiver un voyageur », d’Italo Calvino.

« Je voudrais pouvoir écrire un livre qui ne serait qu’un incipit, qui garderait pendant toute sa durée la potentialité du début, une attente encore sans objet. Mais comment un pareil livre pourrait-il bien être construit ? Devrait-il s’interrompre après le premier alinéa ? Ou prolonger indéfiniment les préliminaires ? Ou encore emboîter un début de narration dans l’autre, comme font les Mille et une nuits ?

Aujourd’hui je vais tenter de recopier les premières phrases d’un roman célèbre, pour voir si la charge d’énergie contenue dans ce début se communique à ma main ; après avoir reçu la juste poussée, elle devrait être capable d’avancer pour son compte.

Par une soirée extrêmement chaude du début de juillet,(…) ».

S’ensuit le récit du recopiage & de cet auto-engendrement, cette impossibilité pour la main de s’arrêter en si bon (et terrible, puisqu’il s’agit du début de Crime et Châtiment) chemin.

Depuis des années j’use de cet extrait comme d’un lanceur, en ateliers dits de réécriture, ateliers auxquels je n’assigne d’autre objectif que d’aller plus loin dans le texte, plus au fond, pour plus s’y perdre puis y faire plus d’écarts – écarts plus frappants, plus efficaces à laver l’œil, dès lors qu’on s’est assez profond perdu dans la forêt profonde de son texte & de ses arrière-pensées.

Dispositif circonstancié : je lis ce texte (ici amputé) à voix haute, laisse infuser les questions. Puis distribue à chacun des participants l’incipit seul d’un texte d’eux, qu’ils m’auront préalablement fourni. Proposition est alors faite de réécriture, de mémoire, de leur texte, réécriture la plus fidèle possible (c’est impossible). Plongés dans leur propre trace, ils s’affairent &, au bout d’un temps assez long pour que creusement de la trace ait eu lieu, je distribue le premier paragraphe du texte d’origine : et demande de poursuivre, séance tenante ce premier paragraphe, mémoire fidèle (impossible) – contredit par la nouvelle version en laquelle ils viennent de se lancer. Geste à nouveau interrompu et prolongé par la distribution des deux premiers paragraphes du texte d’origine, à poursuivre, de mémoire (fidèle, impossible).

Copier & re. Prendre, copier. Sur ce principe, on pourrait continuer ad libitum – cette relance interrompue, cette épaisseur ajoutée, le vertige de sa propre sédimentation – à la façon du narrateur de Calvino, qui s’interrompt « avant d’être submergé par la tentation de recopier Crime et châtiment en entier. » & qui pendant un instant, croit comprendre le fabuleux intérêt du défunt métier de copiste, lequel « vivait dans deux dimensions temporelles en même temps, celle de la lecture et celle de l’écriture ». (« Si par une nuit d’hiver un voyageur », Italo Calvino, points seuil, pages 188 à 190).

Lecture et écriture, mêlées, toujours, en palimpseste, indémêlables ?

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2 commentaires sur “Dix-huit | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Copie

  1. On devrait faire attention à l’incipit d’un commentaire, de manière à ce que celui-ci soit lu jusqu’à la fin, même s’il n’est pas très long ou, a fortiori, s’il est interminable : au fait, comment s’appelle « l’incipit » de fin d’un récit.

    Donc, incipit réel de ce commentaire :

    « Si par un beau dimanche, un voyageur du Web… »

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