Archives mensuelles : octobre 2011

Sandra Moussempès

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2011 ; publié dans Gare maritime 2012, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes).

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Sandra Moussempès, poète, est auteure de livres aux titres suaves et sombres : Photogénies des ombres peintes, Biographie des idylles… chez Flammarion, à L’Attente ou chez Fourbis. Elle fut pensionnaire de la Villa Médicis au milieu des années 90, et trace depuis son sillon excentré, loin des courants et des dogmes du milieu poétique – plus loin encore depuis qu’elle s’est installée dans les Cévennes, il y a quelques années.
Difficile de la cataloguer, de l’encercler net. C’est un des charmes (entendre charme au sens sorcier du terme ; entendre sorcier au sens plein : bricolage, irrévérence, spiritualité enchâssées) de cette affaire, de ces miniatures inquiètes que façonne Sandra Moussempès au fil de ses livres : qu’on ne saura décidément, résolument pas, lui choisir un camp, lyrique ou formel, abstrait ou concret, non, son endroit, elle l’invente.
Expérimentale ira, elle en veut bien de cet adjectif, oui, qu’on approuve avec elle (entendre expérimentale, aux sens multiples : d’expérience scientifique & d’expérience humaine, charnelle), expérimental lui va, car dit-elle, (dans l’excellent dossier que lui a consacré le site libr-critique) :

« Il y a la possibilité dans l’écriture expérimentale de pouvoir ouvrir tous les champs sémantiques et lexicaux sur d’autres « genres », je peux devenir philosophe le temps d’un texte sans pour autant devoir prouver ou argumenter quoi que ce soit, être à distance de… Une forme de cut-up qui associe le politique, le social, le biographique et résume l’irrésumable. »

Résumer l’irrésumable : le foisonnant, le contrarié perturbant. Il y a de
nombreuses luttes à l’œuvre, au cœur des vers ou phrases ou paragraphes,
qui nichent dans ses pages. Entre clair et obscur, entre être et non-être,
entre homme et animal, entre enfance et grand âge. Tentatives et
alchimies. Oppositions ou détonants mariages, formules littéralement
magiques, sorcières encore. C’est ainsi que sa poésie s’échappe solide,
elle va voir ailleurs sans s’évaporer. Elle dit, sans révéler ce qu’elle dit, mais
ce qu’elle dit révèle, éclaire l’alentour. Alliages de contraires, ou du moins
chant d’ambivalences, de nombreuses occurrences de ces effets d’éclatements :

« qui dit progrès des sciences s’assoit sur un banc à regarder l’orchestre »

« ce poids touche le centre du coeur, du rythme de la phrase ».

En ce sens l’enfance, très présente dans ses textes, l’est hors des normes
et convenances, tout en fantasmagories, contradictions résolues et terreurs
sensuelles, ainsi dans Vestiges de fillette (et leur écho ailleurs) :

« La fillette aux yeux noirs était battue à cause de ses yeux

Avec une fourchette on lui clouait le bec

Et des yeux transparents tombaient sur la table »

Sandra Moussempès lit ses textes et les pose sur des sons, ou glisse des
sons dessous, parfois les entremêle, fait les deux. Car la musique, ça ne
date pas d’hier, chez Moussempès, qui dès la vingtaine, en pleine période
post-punk, a chanté dans des groupes électriques et nerveux, en parallèle
à ses travaux d’écriture – jusqu’à participer à l’enregistrement du dernier
album des Wolfgang Press, en 1995. Textes et musiques, textes dans musique,
avec, par… Mais pas de chansons. Sandra Moussempès n’écrit pas de
chansons, jamais – pour elle, « La musique est plutôt comme une forme
de respiration, en parallèle, comme une bande originale en lien avec l’écriture ».

Une respiration pleine, à côté de. C’est ce qui s’entend dans ses travaux
en collaboration : pas de leader, pas d’accompagnateur, la voix et les
sons y conversent, pour constituer une musique en soi, plutôt qu’une musique
des ou pour les mots. Une chose expérimentale. Douce, et coupante.

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BIBLIOGRAPHIE
Acrobaties dessinées, livre-cd avec la performance sonore « Beauty sitcom », Éd. de l’Attente, 2012.
Photogénie des ombres peintes, Prix Hercule de Paris 2010, Flammarion, 2009, 2010.
Biographie des idylles, Éd. de l’Attente, 2008.
Le seul jardin japonais à portée de vue, Éd. de l’Attente, 2005.
Captures, Flammarion, 2004.
Vestiges de fillette, Flammarion, 1997.
Hors Champs, Éd. C.R.L. Franche-comté, 2001.
Exercices d’incendie, Fourbis, 1994.
DISCOGRAPHIE (voix, chant, lyrics)
« Beauty Sitcom », CD inclus dans le livre Acrobaties dessinées, Éd. de l’Attente, 2012.
« Sad Hero », avec Mimicry, label More Protein, 1997.
« Funky little demons », avec The Wolfgang Press, label 4AD, 1995.

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Ving-cinq | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Dedans (1)

Dedans donner du dehors, simple à dire pas à faire, d’autant qu’il y a des enjeux compliqués, qu’il faut délester d’autant d’a priori que possible – de mon côté, les a priori, du leur je ne sais pas, continuerai de ne pas savoir : ces entreprises-là, le redire, nous n’en mesurons pas l’efficace.

Dedans aller dedans rentrer pousser les portes enfin, non : attendre, un temps jamais déterminé, qu’on vous les ouvre qu’on daigne, on m’avait raconté l’attente, oui. Attendre et voir – comme c’est opaque.

Perdu. Dans cet espace infini, tout est au plus confiné, de ce fait, couloirs après couloirs, perpendiculaires et obliques successives, tout se confine à mesure, se resserre –

& ce resserrement de l’espace joue sur le temps, l’épreuve du temps s’étire – ce n’est pas le temps, c’est l’épreuve du temps qui s’étire, c’est l’expérience d’ensemble (temps, espace et mon corps là-dedans) qui vous rend malléable, désagréablement malléable & perméable aux agressions – celles d’au-dessus du dedans qui couve celle d’en dessous du dedans qui elle voudrait sortir, oui, qui du moins voudrait ne plus être dedans.

Dur, d’y porter du désir. Il s’effrite dans ces couloirs & attentes de couloir & d’alarmes & d’autorisations, dur de donner du dehors – le web déjà on ne le laisse pas entrer, alors c’est beaucoup moins du dehors qu’on peut imaginer y porter, dedans.

C’est long, ces quatre cinq portes couloirs allées courettes avant que – avant d’enfin entamer un discours (dont toute forme préparatoire a été absorbée par ma grande & malhabile crainte de tout cet environnement-là), dont on peine à dénicher les tenants, alors pour les aboutissants.

On donnerait bien du dehors, oui – mais une immense partie, l’indicible partie, l’évidente, ce souffle du dehors qu’on ne sait plus qu’à chaque instant (dehors) on porte, eh bien on ne l’a plus, dedans – on l’a perdue dans les couloirs, ou, secret espoir, laissée dans le casier avec téléphone & tablette.

& puis : dedans dehors – paroles.

Pascale Bouhénic

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2011 ; publié dans Gare maritime 2012, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes).

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De Pascale Bouhénic, on sait qu’elle filme, et qu’elle écrit.
Pascale Bouhénic, écrirait-on pour résumer, si l’on voulait résumer, aller au
plus vite et simple, PB, donc, fait deux trajets symétriques, voire inverses :
elle filme des écrivains, caractères de l’immobile (d’une action immobile), et
à d’autres moments, écrit des boxeurs et danseurs – caractères de la mobilité
(d’une action mobile). Ce constat premier, en fait de simplification, vaut
question, question qui en contient tant d’autres, qui sous-tendent et agissent
ses créations artistiques. La question est posée autrement, en entrée
du Versant de la joie, livre-hommage drôlement tourné, à Fred Astaire :

« Il me semble que la station assise, la seule qui soit vraiment incontournable à un moment ou un autre pour écrire, développe des symptômes étonnants. Quelque chose comme un grand désir de mouvement, d’air libre et d’action finit par envahir l’esprit de celui qui est assis, si souvent assis ; et ce désir s’engouffre dans le livre (le cas inverse est vrai aussi : on rencontre des personnages immobiles, alités, ou assis dans des espaces clos, mais j’ai l’impression qu’ils moins nombreux). »

Le mouvement (en tant que motif, thème, et moteur), est un centre, autour
duquel tournent ses trois livres. Boxing Parade, le plus récent, tresse louange
en vers libres à dix boxeurs, hommes qu’on se figure souvent comme des brutes.
Comme en écho aux Vies des Saints, Césars ou autres illustres – ce qu’ils
sont assurément, par ailleurs, rendus tels par des voies neuves au passé (par
des voies neuves au siècle passé) : la diffusion, prolifération, de leur image via
mass media a joué. Le procédé est ironique, appliquant un mode d’évocation
de la sainteté à des hommes d’action purement physique, physique et non
méta. Mais il n’est pas que d’ironie, ou du moins, cette ironie avérée ne se
dépare pas d’un éloge sincère : lequel offre une prise, et permet de prendre
cet aspect légendaire comme au pied de la lettre :

« Il est beau de constater que les héros
Ne sont pas toujours des champions
Qu’ils sont connus comme tout le monde, accusant des revers
Des échecs et des coups
Mais au cœur de la tempête
Ils tiennent debout
Accros à leur croyance
Plus qu’à tout. » (extrait « Vie de l’Homme à l’orchidée » in Boxing Parade)

On l’entend, il y a par cette façon de faire, un décalage effectif dans la transcription d’une, des réalités (sociale, raciale, historique, sportive) : ainsi,
l’entame de ce portrait :

« Vie du boxeur Max
(…) un boxeur allemand / Qu’on appellera Max / Et dont la vie atteint un magnifique climax / Au moment de la Seconde Guerre mondiale / En cette période affreusement dure / On aurait pu tomber sur boxeur pire

Écoutez :
2
Max nait dans le Brandebourg / Cœur de la Prusse rurale / De solides protestants, son milieu familial / Baptisent l’enfant de quatre noms allemands : / Maximilien, Adolf, Otto, Siegfried—Adolf est à l’époque un prénom très courant. »

Réalités multiples, niveaux d’appréhension de ces réalités pareillement
multiples, y compris dans l’ironie, dans la mélancolie – les textes de
Pascale Bouhénic « brassent » et drainent du frontal et du complexe,
grand en spectacle jusque dans l’infime détail, tant et tant qu’il sont de
ceux que l’on conseille à toutes et tous – alliance finalement assez rare,
forte en joie, stimulante.
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BIBLIOGRAPHIE
Boxing Parade, L’Arbalète/Gallimard, 2011.
Le Versant de la joie, Fred Astaire, jambes, action, Champ Vallon, 2008.
L’Alliance, Melville, 2004.
Fait partie du comité de rédaction de la revue Vacarme.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE
Jean Echenoz, les après-midi, 2009.
How Far Is the Sky ?, sur Samuel Beckett, 2007.
Olivier Cadiot, l’Atelier 2, 2007.
Le Cas Max Beckmann, peintre allemand, documentaire, 2002.
Scénographie du paysage, 2002.
Scénographie de la ville, 2002.
Dédoublement, 2001.
Éclairer la nuit, 2001.
L’Atelier d’écriture de Michelle Grangaud, 1999.
L’Atelier d’écriture de Jacques Roubaud, 1998.
L’Atelier d’écriture de Christian Prigent, 1997.
L’Atelier d’écriture de Valère Novarina, 1996.
L’Atelier d’écriture de Bernard Heidsieck, 1995.
L’Atelier d’écriture de Jude Stéfan, 1995.
L’Atelier d’écriture d’Olivier Cadiot, 1994.

« C’était » de Joachim Séné (publie.net, 2011)

(note préalablement parue le 15 octobre  2011 sur livre au centre)

“C’était préparer l’en-cours, écrire a posteriori les conceptions, les études, puis documenter ce qui n’était pas fait mais devait l’être, tout ça venu de la hiérarchie directe qui avait comptes à rendre en très haut lieu d’un jour à l’autre, présidents et fonds de pension, actionnaires et clients – tout ou partie de ces engeances, comment savoir réellement ? – réunion en anglais et millions à la clé, alors devoir modifier ce qui, dans un proche jadis nous avait été familier avant de changer complètement ces ébauches, tout en imaginant ce que cela serait dans un futur de seulement quelques jours ou semaines, terre non fouillée d’un projet hors du temps.

C’était, façon dessin au téléphone, entre deux lignes de code, ne plus regarder par la fenêtre, simplement baisser la tête sur la table et au feutre, au stylo, au crayon, gâcher du post-it, crayonner ces espaces carrés et vides, silencieux, vivement colorés, bien remplis et finalement froissés.”

C’était. Dès le titre, et dès l’entame, donc, cette contrainte formelle a minima qui porte et nous entraîne dans la lecture sans que tout de suite l’on se rende compte de quoi ça parle. Chaque paragraphe a la même amorce, forme verbale neutre et à l’imparfait, ”C’était”. Sans trop dire mais nous plongeant dans un “pur” passé, passé lointain et oublié ou presque, celui des histoires anciennes, le “il était une fois” des contes.  Il fait cet effet de projection dans la fiction, habile subterfuge pour contourner l’objet d’étude, à savoir : le monde du travail, et la précarité jeune, fun, limite luxueuse (par rapport à d’autres endroits, d’autres sphères sociales, s’entend) des industries de l’informatique et du web.
Et la mélancolie portée comme une ombre se fait jour, sans qu’il ne soit besoin de trop en dire ou dénoncer. Ça parle et fait plus que parler.

C’est au final un mode extrêmement habile de construction d’un récit documentaire, et cette construction doit au contexte qui l’a porté : le blog collectif le Convoi des glossolales, animé par Anthony Poiraudeau, où la contrainte que s’est imposée Joachim Séné (c’est le jeu, sur ce blog) suivait ce  principe : un paragraphe par jour, et l’amorce par “C’était”. Les textes se sont accumulés au gré de la contrainte et leur reformulation, leur éditorialisation a constitué un livre, celui-ci : triste témoin d’une époque aussi absolument actuelle que nous semblant révolue.

Où comment une fois encore publie.net nous documente en deux endroits au moins : quant au monde de l’entreprise aujourd’hui, maintenant ; quant au texte tel qu’il se pense, s’invente, en modes diversement collectifs, dans certains endroits de la blogosphère littéraire.

Joachim Séné est webmaster & auteur, auteur et webmaster. Plusieurs autres titres de lui chez publie.net :
Sans ;
La Crise ;
Roman ;
Hapax.
En tant que webmaster, on lui doit notamment le nouvelle mouture 2011 de remue.net, mais aussi Traque traces, œuvre-site de Cécile Portier. Et, alliance de l’auteur et du webmaster, à découvrir, ces poèmes visuels, dans la revue de création de remue.net :
tu te caches ;
tu rates ;
tu recommences ;
tu changes .

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C’était de  Joachim Séné, Publie.net, 2011. – 100 p. – ISBN : 978-2-81450-516-2. – Collection Temps réel. – prix : 2,99 €. Télécharger en multi-formats

 

Vingt-quatre | sur | Quatre-ving-dix-neuf : Traduire

Traduire est impossible mais nous y assistons quand André Markowicz nous parle, me redis-je au moins une fois par semaine depuis que j’ai entamé la mise en ligne hebdomadaire de ses textes inédits – une série qui s’intitule Un entretien aléatoire, qu’il m’est heureux de tenir entre mes clics, d’indenter au pixel (à la main ou quasi), puis mettre en ligne dans leur bonne forme (merci ici à Joachim Séné pour le code utile).

C’est impossible, mais alors : pourquoi, pourquoi donner tant de temps & d’énergie à cet impossibilité-là ? Plutôt écouter mieux & entendre (en écoutant mieux, on entend) : traduire est un impossible. Un nécessaire impossible.
Comme, en somme, cette autre quête, autre impossible : écrire.
Traduire alors, c’est : écrire.
& tout serait dit, une bien éloquente égalité posée là, déclamée. Traduire c’est écrire, voilà, voix fermement convaincue, puis : voilà. Mais bon.

Mais bon, traduire, c’est laborieux dans son effort, ce demande de : s’arrêter sans cesse, en même temps que se de laisser aller sans cesse, dans le mouvement de la lecture, ta-ta ta. C’est un mouvement d’empêchement permanent, sous la menace de ses propres scrupules. Traduire serait lire et écrire mêlés comme jamais, ou comme toujours ils devraient l’être mais ici : indissociables, ici, attachés, siamois, donnant naissance à ce phénomène-créature curieux : un lirécrire obligé. Je lis ce que j’ai déjà lu, dix fois lu, mille fois lu, & en même temps : je l’écris, je l’invente.

C’est un insoutenable équilibre. & si André Markowicz est unanimement reconnu comme le plus grand traducteur de la littérature russe, donc : le plus insoutenable équilibriste, c’est qu’autant passionnément il lit – posons qu’un peu la lecture est mémoire – qu’autant passionnément il écrit – posons qu’un peu l’écriture est devenir –.

Cette chronique d’inédits, il m’en dit entre deux portes que: «installer une conversation avec je ne sais qui — mais quelqu’un… ». Parler, toujours. Déclamer, chuchoter, hêler, chanter. Parler, plus que seulement dire.

André Markowicz parle, hoche la tête en ta-tatata, reprend non, tata-ta, nous regarde, s’insurge, rit, nous passe de cet impossible, la poésie romantique russe, c’est-à-dire Pouchkine, mais pas que, mais aussi plein d’autres, mais déjà Pouchkine pour un Russe c’est plus que tout, alors ça fait beaucoup. Nous passe de l’impossible car simplement nous sommes là. Nous écoutons, écouterons, comme mis en soif. Car cet impossible, cet insoutenable équilibre, on y bizarrement flotte à l’écoute d’André Markowicz &, tendant l’oreille, c’est comme notre œil qui s’ouvre & s’éveille. C’est un impossible, c’est assurément nécessaire. Écoutez, lisez.

Vingt-trois | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : remuer

Un site. De littérature : du flux, et du fond. Ce que je martelais, zigzaguant (zigzags de notre parole, son flot heurté, lorsqu’elle est plus ou moins publique et entraînée, remuée, par les mots autres assemblés en intelligence), aux amis remueurs autour de la table du centre Cerise, durant cette assemblée générale de l’association qui régit le site remue.net.

Flux et fond. Non que la formule soit définitive, inoubliable – non, me resteront le pont entre l’ancien et le nouveau monde de Laurent ou notre seule ligne éditoriale est l’exigence d’Éric, mais mon doublon flux & fond, je n’en doute, mutera en autre, plus ramifié et plus précis. Mais il n’empêche, que, sur cette différence-là, je ne cesse de m’ébaubir, en plaisante surprise toujours renouvelée : cette aisance d’une architecture web à s’éditorialiser en capillarités m’émerveille réellement, concrètement, comme émerveillent les premières publications, bascules en un clic d’une esquisse-chantier à un article publié (émerveillement dont il demeure toujours une trace, chaque publish en appelant à ses ascendants). Le simple fait qu’un site, comme remue, recèle plusieurs milliers d’articles, rassemblés en dossiers, ou rubriques, ou revues & assemblés encore autre par liens internes & mots-clés, peuvent se lire (& être rappelés, ou modifiés) en ordre chronologique ; & que toute url ait sa place unique quand tant de chemins peuvent y mener, qu’il ne tient qu’à nous de tracer ou défaire : le web, en somme, en son architecture expansive (solide & fluide, fond & flux).

Ce qu’il apporte au geste éditorial, ce qu’il enrichit par avance, qu’on commence juste d’explorer.

Le livre enrichi, le voici, c’est un site.

Vingt-deux | sur | quatre-vingt-dix-neuf : Confère

Il y a en ça comme en toute chose un avant, un après. D’avoir parlé de ce qu’il faudrait en entier on n’en rêve pas, nulle envie d’ailleurs d’être entier, d’être rassasié. D’avoir fait tous les liens, glissé habile, passements de portes sans racler rien, du flow à une touche de balle, on en rêve peut-être un rien plus mais sachant bien qu’on rêve, que ce rêve de texte dicté par les sens (par tous les sens, ensemble) et formulé mature, il nous tient à la barre au boulot l’œil avide, rivé sur tous les mots, siens, autres – il demeure un prétexte.

De se dire qu’on a parlé, que ce n’était pas si sot, qu’on a passé les portes, certaines à soi-même essentielles, en raclant certes un peu mais : rien d’impardonnable – on reprend.

Au départ, la question posée par cette journée pro à Rennes me perturbe, communication de la littérature, j’entends Versus : lisant communication, pense « de masse », sors mon gourdin : il y a un inconciliable, là-dedans, il y a conflit dans les termes &

& ce conflit-là m’intéresse.

J’entame. Lis le poème intitulé pour le 19 avril, d’André Markowicz, mis en ligne le matin même, comme chaque semaine, qui se clôt par « il reste leurs / voix éclatées sur la / pierre râpeuse / et la surface lisse de / l’air, élément second. » Je parle de fb, de tw, des statistiques inspectées en aval, de la nécessité pour moi chaque fois relancée de faire entendre cela. Je cite ensuite Kafka, « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous», exergue tatouée sur l’envers de mon front tant je l’ai vu gravée sur le premier remue.net, depuis des années. Parle d’irréductible. & de l’ailleurs absolu que c’est, de l’antithèse du publicitaire & des slogans en viatique : tout cela ne positive pas, décidément pas. Et que la mettre en ligne sert la littérature, en la donnant à lire, publique ; que l’agglomérer constitue ressource (une arme) ; et réservoir pour relancer. Et que là où l’on nous serine nouveauté, rupture, basculement (travaillant la peur pour stimuler les business appariés), j’y vis continuité : continuer de rendre possible l’émergence du texte, encourager à sa lecture, encourager les multitudes de textes, de lectures, & dans la multitude encourager au choix, aider, ouvrir, passer.

Se sentir apaisé, en accord – mais savoir, par avance, qu’on le sera bien moins, & qu’il nous hérissera nous horripilera (ses mots pas où il faut, ses phrases interminées), le type qu’ils ont enregistré.

Plutôt : écrire (continuer. Reprendre.)

« Faces » de Louis Imbert (publie.net, 2011)

(note préalablement parue le 5 octobre  2011 sur livre au centre)

« Le texte de Louis Imbert est le livre d’un regard posé sur ces images qu’il collectionne et sonde jusqu’à espérer qu’elles livrent quelque chose, qu’elles se disent. Des corps, des hommes, des visages surtout et quelques vues qui portent un peu du corps et du visage de qui les a forgées. Et comment ces visages se compliquent d’être pris dans l’image qui fait par-dessus eux un visage encore, une « figure ». » (Jérémy Liron)

Le texte de Louis Imbert est accompagné d’une introduction d’Arnaud Maïsetti, et d’une postface de Jérémy Liron, responsables de la collection Arts & PortFolios sur publie.net.
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“Je veux encore poser d’autres images côte à côte, regarder ce qu’elles produisent ensemble, faire et défaire mes nœuds, laisser filer quelque chose sur quoi je n’ai pas prise.”

C’est un livre d’images sans images.

Un livre de photographe sans photographies.

C’est un livre de pratiques, puisque celui qui énonce est un photographe, qui fait face aux images, siennes et autres. Et ce face-à-face demeure irrésolu, son irrésolution insiste.

L’auteur, Louis Imbert, est journaliste, reporter– et son excellent blog  Same cigarettes , qui accueillit certains de ces textes, certaines de ces “faces” avant leur rééditorialisation dans ce livre numérique, témoigne de cette démarche ondulante, comme en pointillés, qui est celle de Louis Imbert dans ses pratiques – de vie, de métier, d’écriture. Des espaces qu’il ouvre entre image et texte (comme en ce livre), entre réel et fiction (voir aussi sur son blog cette série de textes intitulés “Ce serait une fiction“). C’est un très beau texte, dont le genre demeure insaisissable, lui-même en pointillés, pour ainsi dire… Et qui assurément, en dépit de cette qualité, n’aurait pas, sans grandes difficultés, trouvé sa place dans les cases dessinées au cordeau de l’édition “traditionnelle”.

“Je veux encore poser d’autres images côte à côte, regarder ce qu’elles produisent ensemble, faire et défaire mes nœuds, laisser filer quelque chose sur quoi je n’ai pas prise. J’ai trop énuméré, j’ai fermé ce texte qui devient indigeste. J’ai pourtant essayé de rester clair et on n’écrit jamais pour clarifier. C’est, disons, une histoire de mémoire. J’ai fait beaucoup d’efforts pour oublier cela et j’ai très bien réussi, disait une très vieille femme de ma famille qui glissait alors dans le silence, dans le contre-jour.”

Publie.net, 2011. – 42 p. – ISBN : 978-2-81450-497-4. – Collection Art & portfolios. – prix : 2,99 €. Télécharger en multi-formats

« Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde » de Christophe Grossi (publie.net, 2011)

(note préalablement parue le 5 octobre  2011 sur livre au centre)

Autoradio. Play.

“Traversée de la Somme en compagnie de Léo Ferré puis de Tostaky (Marlène, deux fois). Il ne fait plus que 13 degrés, le ciel est cotonneux, plus loin le bocage avec Ms Dynamite.”

Ce livre numérique de Christophe Grossi inclut un générique de fin. Les morceaux qui ponctuent la demi-rêverie de ce voyageur de commerce sont ainsi rendus disponibles, signalés par des liens Deezer à la fin du fichier – on remercie qu’il en soit ainsi : il est important de ne pas nous obliger à tout écouter simultanément à notre lecture.

Cet  aspect “optionnel”, par défaut, n’est pas anecdotique :  ainsi le livre numérique, dans son infrastructure encore naissante et qui nous paraîtra si vite rudimentaire, par ses manques même, présente cette double option que n’a pas le cinéma : le générique vaut ici, aussi, par sa simple évocation, par ce qu’il rappelle, évoque – ou n’évoque pas. Et ne s’impose pas. L’allitération dit aussi l’humeur, des titres reviennent, et la mention de leur réécoute par le narrateur informe (sur l’état d’esprit, du moment et à venir) – cette information demeure certes allusive mais : c’est suffisant, quelque chose nous est dit sans besoin de montage autre.

Les états, variables autant que nuages dans le ciel, d’esprit du narrateur, nous donnent à ressentir aussi de la dureté de ce métier, qui va de pair avec une crise (ou du moins, de récurrentes, structurelles, difficultés) de l’édition littéraire. Difficultés récurrentes, d’avant et d’après les mutations actuellement en cours. Paysages ombragés, mélancolie latente :

Même si demain j’ai encore un rendez-vous en librairie, mes intempestives virées s’arrêtent maintenant. Une autre virée vient la remplacer, je la souhaitais sentimentale, elle sera sans doute moins douce que ça. Je peux ranger mes documents et mes exemplaires de démonstration dans la grande valise. Je peux remettre au propre mes notes et les commandes prises. Je peux redevenir un voyageur sans commerce et laisser reposer la pâte près du poêle. Il faudra maintenant passer l’hiver, ranger les tongues et la sacoche sans âge. Il faudra aussi se poser de nouvelles questions, se demander notamment si ces virées étaient vraiment si intempestives que ça, si elles se renouvelleront. Que serons-nous quand apparaîtront les premiers perce-neige ?

Christophe Grossi vit à Montreuil et travaille à la promotion du livre numérique à Malakoff. Il a publié quelques textes dans des revues papier et numérique (Inventaire/Invention (sur Maurice Pons), Prétexte (sur Pascal Commère), Poesia (sur Ludovic Janvier), Livraison n°7, d’ici là n°6 et 7Urbain, trop urbain n°1). Il anime les site et blog ePagine (professionnel) ainsi que déboîtements qui est son laboratoire d’écriture.

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Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde / Christophe Grossi, Publie.net, 2011. – 146 p. – ISBN : 978-2-81450-493-6. – Collection Temps réel. – prix : 2,99 €. Télécharger en multi-formats