Archives mensuelles : novembre 2011

« La table » et « Questions d’importance », Claude Ponti chez publie.net

(Reprise d’un article paru sur livreaucentre le 30 novembre 2011)

Claude Ponti fait paraître deux livres chez publie.net, cet hiver 2011.

Vous avez bien lu : Claude Ponti, oui, l’auteur de tant d’albums majeurs, qui d’emblée furent aimés et reçus comme des classiques (pour approcher l’ampleur de cette œuvre, voir chez l’école des loisirs).  Mais ce n’est pas le Ponti des enfants, si l’on peut dire en guise d’avertissement,  il s’agit ici de deux textes “adultes”, à ne pas mettre entre de toutes jeunes mains donc ; avertissement qu’on modérera sitôt énoncé, car trop réducteur : dans ces deux textes, La Table et Questions d’importance, on retrouve, sans les dessins (et sans doute cette absence répare-t-elle une forme d’injustice : l’ombre dans laquelle l’illustrateur Ponti à parfois relégué, malgré lui, l’écrivain Ponti), mais avec la même acuité, la puissante faculté d’interrogation ouverte (ouverte : jamais creuse) des textes de l’auteur de Pétronille ou de L’ Arbre sans fin…

L’acuité est la même mais le relief est les résonances sont autres : plus directement graves, peut-être, parfois. Ainsi, Questions d’importance, qui comme son nom l’annonce, consiste en un amas de questions enchainées, enchâssées :

“Comment s’est appelée la première famille ?
Comment s’est appelée la première tribu ?
Combien étaient-ils ?
Y en avait-il d’autres ?
Quel fut le premier cri de ralliement de la première horde ?
Sur quel écran la première scène primitive ?
Dans quelle caverne le premier mythe de la caverne ?
Quand s’est posée pour la première fois la question primordiale de l’œuf et de la poule ?”

Derrière une fantaisie et un goût de l’hétéroclite, ces questions sont essentielles, et le sont justement par leur fantaisie, par leur mise en doute des évidences instituées comme des cheminements ordinairement logiques (ou institués comme tels) : Claude Ponti, assurément, pose une question puis toutes les questions qui dans celle-ci sourdent, et le fait en enfant – rapprochement à entendre sans simplification : le questionnement, comme les rafales de Pourquoi ? des enfants non encore formatés, est hors cadre, inlassable, croissant. Et son processus est créateur, entraînant : le son et le sens font alliance et boule de neige. Ce questionnement, qui s’engendre depuis une position d’énonciation “enfantine”, est nourri de la lucidité, du parcours, d’une mémoire, adultes et pleines. Cette posture, paradoxale a priori, s’avère formidablement fertile et littéraire.

J’ai eu l’occasion d’en exploiter une part infime des possibles, en atelier d’écriture numérique, l’an passé – une séance, qui outre, via la puissance de possibles induites par la posture du questionnement, demeure je m’en souviens un moment-clé, un moment de bascule, dans la vie du groupe et de ce qui advint durant cette saison-là. Une consigne étendue en jeu 2.0, dans une spirale de commentaires et questions ajoutées aux questions – souriantes toujours, avec d’immenses horizons au-delà – et ce possible-là vient de la force d’autorisation contenue dans le travail de Ponti, qu’il soit « jeunesse » ou « adultes ».

La Table, paru simultanément, est une pièce de théâtre (genre dans lequel, s’il le fallait se rangerait également Questions d’importance, mais ce serait sans doute en réduire la portée). Et son genre est franchement adulte : on y trouve même des chansons joyeusement paillardes (ô combien croustillantes, où l’on à plaisir à réentendre cette verve gourmande et sonore qui était celle de certains de ses textes jeunesse, ou des Pieds Bleus.)

Société de consommation, vie de famille, et vie qui passe et tout avec, y sont examinés, d’un œil ironique, amusé, autour et par le biais d’un objet : une table de salon.

“Elle

Comme nous cette table est la même et dans le même temps, dans la même pièce, elle n’est pas la même… Nous ne pouvons que changer, pour rester nous même…

Lui

Cette table…tu te souviens quand on l’a achetée…

Elle

Un jour, après notre mort, cette table parlera à nos enfants… elle leur dira tout ce qu’ils ont oublié et tout ce qu’ils savent, dans les couleurs du bois, tout ce qui coule dans ses veines immobiles et qui est aussi leur vie…”

Deux livres forts qui constituent deux pans non négligeables, non accessoires de cette œuvre majeure.

copyright Claude Ponti, La table, publie.net, 2011
——————————————————————————————————-
Claude Ponti : La Table, Publie.net, 2011. – 149 p. – ISBN : 978-2-81450-540-7. – Hors Collection  – prix : 3,99 €. Télécharger en multi-formats ; Questions d’importance,Publie.net, 2011. – 49 p. – ISBN : 978-2-81450-547-6. – Collection “Temps réel” – prix : 3,99 €. Télécharger en multi-formats.

 

Publicités

Vingt-neuf | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Bascule

& puis cette bascule, récente et comme soudaine alors qu’attendue, depuis le temps que mon activité, mon lir&crire (multiple) s’éploie en ligne & liens & chaque jour un peu plus, depuis ce temps plus long & perdurant que j’en anime, des séances d’atelier — ateliers de faire-écrire (de faire-lir&crire, plutôt) : de nouer enfin les deux, de faire atelier en ligne.

Atelier de lir&crire en ligne, Qu’est-ce à dire & qu’est-ce qui change (mais continue) ? Se réunir dans une pièce, avec ordis, & connectés, & un blog monté, & l’accès partagé : cela posé opérationnel (c’est déjà du travail, là se nichent questions où cristallise l’angoisse), de là causer lire lancer, faire écrire &, c’est la même,

Mais — commençant par l’énoncé de ces principes, déjà évoqués (au nombre de quatre, dont deux sont doubles), se présente à moi, cheminant dans mes mots, ce qui, dans ces principes, change. La rectification d’un seul des quatre (même pas double) fait levier. Ce qui d’emblée change, conséquemment, change tout, autour. De ces principes réitérés, celui qui prend ici la mouche, se cabre, crisse, c’est la confidentialité, remise en cause par la publication (de surcroît, immédiate).

Elle est ainsi, ni effacée, ni oubliée — puisque nommée &

puisqu’en partage sont posées son impossibilité (apparente) & son absolue nécessité (l’absolue nécessité de ce qu’elle permet : clause de confiance & permission du littéraire). Conflit nommé, & partagé.

Ce que permet ce conflit, flagrant, entre une nécessité & son impossible assouvissement, est résolu par : fiction.

& par recours aux techniques — écrire est inséparable de ses conditions d’expérience & formulation — jusqu’en belle surprise : les neuf étudiantes de cet atelier Poieo.num ont ainsi, vite, trouvé l’astuce, la béquille de confidentialité : l’option pseudonymat des signatures du blog wordpress que nous construisons ensemble.

& cette façon de ruser, bricoler, pour s’autoriser, s’inventant une identité neuve (littéraire, numérique) est manière de, jouant, tâter, examiner, considérer la si fragile importance d’être : auteur.

« Identité numérique et e-reputation : enjeux, outils, méthodologies » | Olivier ertzscheid

(Reprise d’un article paru sur livreaucentre le 18 novembre 2011)

La question de l’identité numérique et de l’e-reputation est aujourd’hui centrale dans l’écosystème internet, aussi bien pour les particuliers que pour les entreprises. Cet ouvrage présente de manière accessible l’état de la recherche sur ces questions et propose un petit guide des enjeux fondamentaux à maîtriser pour pouvoir garder le contrôle sur sa présence en ligne ou sur celle de son organisation.

À QUI S’ADRESSE CE LIVRE ? Aux étudiants soucieux de découvrir la richesse de cette problématique. Aux entreprises, organisations et collectivités à la recherche d’une méthodologie et de bonnes pratiques sur ces questions. À toute personne qui s’est déjà, ne serait-ce qu’une fois, posé la question de savoir si la publication d’une information, d’une vidéo, d’une photo, d’un statut Facebook, ne risquait pas de lui porter un jour préjudice, à lui, à l’un de ses proches ou à son employeur. Et surtout, surtout, surtout, à toutes les personnes qui ne se sont jamais posé cette question.

Bon de commande en pdf (Adobe Acrobat) : Téléchargement BdC identite numerique_1 ex.pdf

———————————————————————————————————————

Ce livre est un guide pratique, assumé comme tel dès les premières pages et dans son introduction :

“Il s’adresse en priorité à cette foule imprécise que l’on nomme “grand public” », prévient et précise Olivier Ertszcheid : c’est effectivement un petit manuel, format carré, élégant dans sa maquette, son iconographie, son façonnage. Aspects séduisants qu’on tient à souligner car assez rares en ce contexte d’ouvrage dit “universitaire”, d’une part – mais aussi parce que ce sont des étudiantes en formation dans cet IUT info comm qui en sont co-responsables : elle sont citées d’emblée ainsi que leur professeur, Marie-Jo Pateau.

Il est dit plus loin que les images utilisées viennent pour l’essentiel de flickr, et qu’elles respectent les règles du creative commons (dont nous vous conseillons les travaux et cette audioconférence de Lionel Maurel, pour saisir au mieux les principes) : l’ouvrage a donc pleinement bénéficié et de l’enseignement des professeurs de cet IUT mais également de modes d’élaboration contributifs et participatifs. En cohérence, donc, avec les parti-pris du web 2.0, que Olivier Ertzscheid défend et analyse avec rigueur et humour depuis plusieurs années sur son blog affordance, outil de veille et de réflexion devenu indispensable.

Cet ouvrage de vulgarisation est découpé ainsi :
Chapitre 1 – Les logiques identitaires
Chapitre 2 – Outils, marchés, stratégies
Chapitre 3 : Réseaux sociaux et espaces “publics”.

Il donne en quelques dizaines de pages de nombreux éclaircissements essentiels pour tenter de se repérer dans nos vies de citoyens usagers de technologie, ainsi, citant Danah Boyd, chercheuse en ces domaines, “pointe quatre paramètres constitutifs de ces réseaux (sociaux) qui entretiennent la confusion : la persistance, la searchability, la reproductibilité et les audiences invisibles“, desquels il déduit que :

“Ces quatre paramètres donnent lieu à des situations d’énonciation et de discours radicalement altérées qui s’inscrivent dans un autre espace-temps que celui de nos relations non connectées. Un espace-temps qu’il nous faut apprendre à domestiquer si l’on ne veut pas que se multiplient les exemples d’employés virés pour avoir dit du mal de leur patron sur facebook, ou pour avoir posté des photos d’eux sur la plage alors qu’ils étaient censés se trouver au fond de leur lit pour un congé maladie.”

Et il se termine par la présentation d’un ensemble de règles de bon usage du web, lequel, rappelle-t-il en préambule de cette annexe, “n’est pas un espace privé.”, en conséquence de quoi “il ne saurait y être d’une manière ou d’une autre question d’y défendre une quelconque vie privée. Tout au plus de contrôler le périmètre de nos agissements et de nos discours numériques.”

Un discours responsable et citoyen, donc, qui nous rappelle que les dangers que nous courons, les atteintes à notre vie privée, ne sont pas le fait de la technologie, ou du web, seuls, mais de son/leur usage.

dentité numérique et e-reputation : enjeux, outils, méthodologies [texte imprimé] / Olivier Ertzscheid . – La Roche-sur-Yon : IUT de La Roche-sur-Yon, 2011. – 77 p.; 13,5 x 15,5 cm.

ISBN 978-2-915760-03-3 : 10 €.

Vingt-huit | sur | Quatre-vingt-dix-neuf | Principes

Dans la vie j’ai des principes,

j’aime à me le dire & sourire du working class hero qui sommeille profond, on m’en a oui inculqué des principes, une histoire d’éducation oui, c’est ainsi :

Dans la vie –d’un atelier–, j’ai des principes.

Dans la vie de notre atelier, entamé-je de systématique façon, premiers mots premières minutes première séance d’un cycle ou stage, nous fonctionnerons selon quelques principes, lesquels je vous donne & auxquels je vous propose d’agréer : ils sont au nombre de quatre dont deux sont doubles, qui pour autant ne font pas six, il y en a quatre dont deux doubles, c’est ainsi, oui. Ces principes, continué-je, m’ont été inculqués durant ma première partie de vie professionnelle, par Cathie Barreau, & j’aime à n’y pas déroger. Ces quatre principes dont deux doubles –j’y viens– j’ai plaisir à démarrer par, car je ne les récite pas, voire : il m’en quasi manque souvent un, car je ne les énonce jamais dans le même ordre. Répétition à l’inexact, jamais à l’identique : le principe, même en sa fonction phatique, de ce discours introductif, est de s’inventer sur un thème maintes fois joué, pour se perdre un peu & ainsi démarrer, déjà, ce qui sera de la recherche, cahoteuse. Ces quatre principes (dont deux doubles) sont donc, & ne pas assimiler cet ordonnancement dans l’énonciation à une hiérarchisation, merci : le droit à l’erreur, le droit à la parole (au silence), le droit de ne pas écrire (ne pas lire), la confidentialité. Les parenthèses sont tout sauf simple détail ou précision : le droit au silence n’est pas que de quiétude & discipline de groupe, il est surtout & avant tout & seulement, silence,

& ce qui vient dans ce silence, il préserve du tout-expressif, nous ne nous dégoulinerons pas dessus & personne ne prendra pouvoir ou place, y’a rien à prendre, nous déplacerons, nous désaisirons. Le droit à l’erreur c’est pour forcer à l’expérience, y aller, rien ne vaut d’autre. Le droit de ne pas lire c’est comme silence mais je le sonderai, préviens-je, timidité toute naturelle on passera outre, vanité du pas-trop-bien on oubliera, pas là pour faire joli – surtout pas. & puis la confidentialité, clause de confiance & permission du littéraire : rien de ce qui vous écrirez ne sera véritable, rien ne sera un aveu, même un aveu on ne peut plus aveu qui s’avance habillé en aveu sera tout autre, toute énonciation du monde réel :un inventaire une liste un récit de votre journée la description d’une pièce, tout basculera fiction sitôt énoncé dans une forme s’élaborant.

Ça prend vingt bonnes minutes, jamais je n’y réfléchis avant lancement, mais combien dans l’instant qui va suivre, & durant leur première écriture, je reviendrai sur mes pas, traverserai la courbe unique, jamais pareille, qu’a pris le discours de ce soir, ici, avec eux, elles.

& dans les cheminements les courbures les cernes de ce discours, repris varié depuis dix ans facile, en travers, je prends quelque mesure du temps qui dans moi passe.

(source de l’image : http://www.flickr.com/photos/etienne_valois/4061014986/sizes/m/in/photostream/

« Abyssal cabaret » de Maryse Hache (publie.net)

(reprise d’un article initialement paru sur livre au centre le 13 novembre 2011)

Abyssal Cabaret / Maryse Hache

Abyssal cabaret, c’est une voix qui s’élève sur scène, elle dit que le théâtre s’effondre et que sur les charniers poussent des fleurs .

(…)

L’Abyssal cabaret et ses couches successives, il y a tant d’insondable, on s’en approche, sans s’écarter du sol (le cabaret est là pour retenir), un équilibre si fragile, élégant, charnel, beau, tellement humain. C’est Maryse Hache à lire et écouter, et ceux et celles qui l’accompagnent, les fantômes avec les vivants.

« tu sais bien que costumes sont accoutrements
que bouches crachent supplices plutôt que chansons
et pourtant tu chantes »

(Christine Jeanney)
———————————————————————————————————————————————————————–

“la mère de la mère de ma mère s’appelait marie-célestine
sur le chemin de la vie
elle était sévère sévère disait ma mère
je ne sais déjà plus où la mort l’a tuée
je lui tisse une écriture
linge de voile
pour vous le dire
et je vais allumer une bougie
que filtre encore une toute petite lumière”

Il y a au cœur de ce court et riche texte cette litanie des ancêtres, poignante, qui sans doute éclaire l’ensemble, musicalement et thématiquement. Quelque chose qui coupe la chique -excusez la formule sans ambages-, qui suspend son lecteur dans une émotion tenue, une vibration, immensité du sensible jamais dégoulinant : “un équilibre si fragile, élégant, charnel, beau, tellement humain”, en dit Christine Jeanney, ci-dessus, à quoi l’on acquiesce.

Maryse Hache est auteure, sur web pour l’essentiel – voir son site-blog, Semenoir, ces contributions à l‘atelier numérique Livre au centre de François Bon (juillet 2011) et cette bio personnelle trouvée sur son semenoir :
« ouvre une fenêtre sur le webmonde en 2008, avec un blog : semenoir laboratoire où elle poursuit un travail d’écRiture et de réflexion, de lire-écrire, de rencontre avec les auteurs vivants et lus-vifs /  fait partie des auteuRs de la revue numérique de création multimédia, d’ici là, dirigé par pierre ménard (liminaire),  n°6, n°7 et n°8 aux éditions numériques publie.net, et de ceux des 807, le blog de franck garot /  écRit abyssal cabaret, teXte publié, sans DRM, chez publie.net en septembre 2011″

Abyssal Cabaret, Publie.net, 2011. – 42 p. – ISBN : 978-2-81450-531-5. – Collection Temps réel. – prix : 2,99 €. Télécharger en multi-formats

« Manifeste Mutantiste 1.1 » / Mathias Richard et al. (2011, édition caméras animales)

(Reprise d’un article paru sur livreaucentre le 13 novembre 2011)

Manifeste Mutantiste 1.1 / Mathias Richard et al.

Le livre :
« Le mutantisme est un logiciel psychique s’adressant aux personnes voulant penser et créer hors de ce qui est. (…) « Le mutantisme est un programme de réinitialisation d’où naissent de nouvelles catégories, de nouvelles classifications, de nouvelles formes. »

Présentation du livre plus détaillée ici

——————————————————————————————————————————

Ce livre peut faire peur, par sa forme et son propos – par la noirceur de sa couverture autant que la férocité cryptée de son ton. Passée cette première impression frileuse, il est conseillé d’y entrer car c’est un bel endroit de recherche : littéraire et sociétale.

“Le mutantisme est une cellule de recherche sur les devenirs multiples.

Le principe du mutantisme est multidirectionnel, protéiforme (profusion de formes), et rêve d’un recueil de pensées extraterrestres.”

Si Mathias Richard et les éditions Caméras animales, basées à Tours, s’inscrivent dans quelque tradition, c’est dans celle de l’hybridation et des recherches d’avant-garde : l’héritage revendiqué (non comme un legs immobile mais comme un territoire à continuer d’arpenter) est multiple et mixte : des recherches philosophiques autour de la notion de rhizome de Gilles Deleuze et Félix Guattari, aux dérives psycho-géographiques de l’Internationale Situationniste (d’influence très prégnante ici, dans ce ton volontariste et cet usage de la première personne du pluriel, notamment), d’œuvres littéraires transgenres et souvent transgressives comme celles de William Burroughs, de la culture de détournement de techniques du hacking informatique…

Au résultat, un texte mixte, à la fois programmatique (présentant méthodes et objectifs pour échapper aux contrôles médiatique et totalitaire), ludique (au sens expérimental du terme : le chapitre “machines nous présente des dispositifs de création avec et contre le système : comment écrire de la poésie en samplant le tout-venant télévisuel, comment composer des tableaux-collages à base de recherche google, comment pratiquer l’écriture GPS…), politique et poétique.

Et de très belles interventions viennent se mêler au propos incantatoire mais non halluciné (et de fait : lisible, et agréablement lisible) de Mathias Richard, notamment cette nouvelle  du sauvage et hilarant auteur belge Antoine Boute, Stephen King Kong. Un auteur à découvrir, en performance (voir cet extrait vidéo de son livre Tout public, édité aux Petits Matins) et en livre (édité aussi chez publie.net). Au final, ce manuel de mutantisme est un ouvrage curieux, alerte. Vivant.

“La technologie est arrivée à un point où la science-fiction a cessé d’être de la fiction.
Tout comme la poésie (…), la science nous aide à imaginer les sens, les perceptions que nous n’avons pas.
(Le monde va bien au-delà de ce que l’on connaît.)
Le mutantisme témoigne de la science-fiction du présent.”

« Pas rien » de Benoît Vincent (publie.net, 2011)

(note préalablement parue le 13 novembre 2011 sur livre au centre)

“J’ai trente-cinq ans. J’ai déjà beaucoup profité de. Tout ce que la vie daigne nous offrir ; j’ai connu des hommes, j’ai voyagé, j’ai étudié, j’ai mangé et bu comme je voulais, quand je voulais.”

La voix qui nous parle nous saisit dès l’entame, une force la porte qui nous est communiquée dans son entièreté. Et cette force continue d’agir, même quand glisse la certitude, quand quelque chose cloche et sonne creux dans le discours :

“J’en ai trente-cinq, des années, mais voilà : je sens que mon langage s’appauvrit. Cela veut dire, cela trahit, que dans ce brouhaha partout, ce brouhaha partout, ce vacarme assourdissant, quelque chose non seulement m’échappe, mais quelque chose s’échappe, de moi, qui n’est pas une matière de mots, pas plus qu’une matière de mon corps. C’est mon âme, il me semble, il me semble que s’échappe mon âme.”

Ce déraillement qui s’insinue dans le discours de cette narratrice l’est aussi dans sa vie, qui fait tangente, s’écarte en claire violence. Quelque chose arrive, qu’on ne racontera pas, qui la dévie en même temps qu’insensiblement la langue s’étiole, les mots manquent – et si la langue s’enfuit, l’énonciation ne mollit pas, et ce texte très étrange parvient à dire la perte – qu’on ne racontera pas. Et quand un dénouement s’approche, un autre basculement surgit, qu’on racontera encore moins, qui plonge le lecteur dans un doute immense – toujours pas résolu – qu’on ne racontera pas. Mais il est rare qu’un texte parvienne, échappant aux simples formules et procédés, à questionner sa propre existence, sans amoindrir en rien les charmes (même vénéneux) de l’histoire qu’il nous conte.

Benoit Vincent est un auteur dont on peut suivre la (les) traces sur Internet essentiellement, via son blog Amboilati, la revue Hors-Sol qu’il co-anime, ou ses participations au projet du Général Instin. De lui, lire aussi “Le Revenant, sur Pascal Quignard” ainsi que “Trame”, texte de création.

———————————————————————————————————————————————————————–

Publie.net, 2011. – 54 p. – ISBN : 978-2-81450-414-1. – Collection Temps réel. – prix : 2,99 €. Télécharger en multi-formats

Vingt-sept | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Dehors dedans

Séances 2–3 : Le dégel accompli, ce premier geste (non le moindre : écrire) opéré, nous continuons : rejouons : relançons. Nous entrons en littérature par la liste, par celles des Notes de chevet de Sei Shonagon, texte exemplaire de ce que la liste, en ses principes et modalités, peut détenir de & du littéraire, de vaste & sensible, de minuscule et signifiant. L’index final du livre, une fois que je le lis à haute voix, apparaît dans sa dimension méta, comme une sorte de liste des listes). Je leur propose d’en extraire deux, topées à la volée, au fil de ma lecture, puis d’écrire ces deux listes contrastées, en vis-à-vis : Choses magnifiques, choses dont on néglige souvent la fin, Fleurs des arbres, Sources chaudes… De liste à inventaire : vient Nathalie Quintane & sa « chaussure », manière de relevé tous azimuts, qu’on déplie de la façon précédemment expliquée – sans passer par la case DeLillo (ne pas nous alourdir, ici).

Le texte amorcé par « Quand je pense au mot chaussure » déclenche la machine à souvenirs, & le contrepoint descriptif (il est demandé de décrire la paire de chaussures portée en ce moment sans jeter l’œil sous la table), génèrent : quelque chose se fabrique, nous sommes dans un récit du monde – et que l’une en vienne à parler, sans métaphore intentionnelle, de technique de pose du pied, et de bien marcher qui s’apprend, pour moi : nous y sommes, quelque part où je voulais qu’on tente d’aller.

Qui rend possible l’exercice ardu à l’orée de la séance 3 – marche : inventorier ses déplacements, quotidiens, dans cet espace clos – lequel fait râler encore, qui ne s’en serait douté, mais constitue le pied d’appel de la marche idéalisée qui suit – laquelle se conclut par la tentation paysagère, via Michaël Batalla, ses poèmes-paysages & la question induite : comment rendre du paysage, comment le poser sur la page &, le posant, poser aussi du mouvement de l’œil et du flux de conscience avec ? Difficile, voire impossible, le passage à la fiction, je l’ai dit – mais ce détour, en ses batailles même, nous a mené dehors : ce qui s’écrit, avec peine, ce qui se refuse & contre mais, balbutiant, s’écrit, c’est un peu du monde rendu audible : ni nié, ni idéalisé – le clivage enkysté ô combien logiquement, entre dehors & dedans, sans être annihilé, ni même gommé (on n’est pas magicien, non plus qu’on n’est docteur) : juste contourné, relégué – instant suspendu en dessous du dedans, en dessous tumulte & rages.On n’est pas dehors, on n’en est pas plus près, juste : une infime parcelle de dehors est entrée. C’est minuscule & signifiant.

Vingt-six | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Dedans (2)

Parler allez, se présenter (incapable de se souvenir de quoi de comment, ce passage-là de cette fois-là c’est : parole intelligible, a priori, sur le coup, mais rien que matérialisation en mots de force désirante : les mots filent et sitôt dit, c’est parti ailleurs).
Ceci dit fait sitôt proposer, engager, donner à faire : Séance 1 : – je propose des livres, un vrac étalé sur la table, le tout-venu de la bibliothèque de la maison d’arrêt, consigne : flâner, feuilleter, ouvrir, refermer, aller, venir, enfin en choisir un. & lire : à haute voix, une page, juste une page, de son choix. C’est quasi rien, c’est : y aller.
Le choix, leur choix, importe peu, c’est de procéder au choix qui compte (un peu comme les textes ci-produits : compte plus, pour moi, l’énergie motrice emballée, le principe de production, que le produit d’un atelier). Les choix, je leur dis & j’insiste, vous choisissez, c’est vous qui, le rien à faire qui sera fait c’est vous c’est à vous de, allez (travail dans l’ouvert, mon jeu n’est pas caché à la vue). Elles les enchaînent sur cette page de leur choix : choix d’une phrase, choix de mots, choix d’autres mots, encore, dans les textes lus par les autres. Ensuite : écrire une phrase comprenant plusieurs des mots relevés (choisir l’ordre et l’enchainement de ces mots, donc : composer); puis un texte dont cette phrase soit l’incipit et l’autre phrase relevée l’excipit. & puis finir (un choix). & puis, retournement : quand c’est fini, vous continuez, non, là, vous n’avez pas le choix, vous devez continuer.
Elles râlent alors & :
Y vont. Plus ou moins mais : y vont, de leur quelques mots ajoutés : commentaire, râlerie, rallonge – c’est histoire de. Histoire de continuer, de faire après avoir fini de faire, après avoir bouclé, bâclé même : les choses s’enchaînent, elles ont des conséquences, ces trois fois rien qu’on pose y vont, ils comptent.