Archives mensuelles : décembre 2011

Trente-et-un | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Passer

Une autre journée déjà de passée, depuis cette journée professionnelle, riche de forts enjeux personnels — je remercie mais pas ici, l’ayant déjà fait en privé, celles & ceux qui ont contribué à son existence & son (excellent) déroulement. Elle a eu lieu en un lieu de vie (une bibliothèque, un lieu de vie, ceci fut dit) & fut une journée de vie.
Essentielle, cette question de vie, de force désirante, quand la peur (ou l’avidité, son employeur) partout gagnent – essentiel, l’affirmant me reviennent :
Du off Let’s go, rock’n’roll, me glisse Hervé Le Crosnier avant d’envoyer son solo : cette introduction, lumineuse (comme en bonne réponse à ma commande : j’avais dû lui dire : éclairante), durant laquelle il a fustigé l’industrie musicale, en militant du libre échange qu’il est (se laver ici les oreilles pour bien entendre, dans l’expression libre échange, les deux mots associés, a contrario de leur usage ordinairement médiatique, oxymorique, celui de la doxa du Marché, ce ni libre, ni échange). L’échange libre de HLC, c’est celui des lycéens que nous avons été, chacun à son époque, qui échangions des cassettes (disparues elles de longue date, pas leur effet), partage d’accès de pauvres passionnés (comme le sont toujours les passionnés, trop pauvres toujours pour tout acheter), accès fondamental & partage formateur : combien sommes-nous dans cette salle, ce jour-là, pour qui de telles atteintes, pauvres atteintes, au copyright, constituèrent le début de quelque chose, de quelque fièvre fondamentale, de ce désir d’accès qui fit de nous, plus tard — des adultes engagés, créant, passant ;
Du on — j’ai moi-même (& ça compte, pour vous & pas que vous, ces jours-là, les premiers mots), introduit par quelques phrases d’Emaz, dans Cuisine (à paraître chez Publie.net) :

« Première fois que Le Monde ne fait rien sur le marché de la poésie Place Saint-Sulpice, même pas l’indiquer dans un coin, rien. Idem sur France-Culture. Poésie devenant invisible dans les médias, mis à part L’Humanité et quelques revues. C’est pour cela que le choix n’est pas pour ou contre internet, c’est le net ou rien… »,

Emaz qui nous aura suspendus, en conclusion, happés par ce grand silence de sa voix disant ses textes, tout simplement ou presque — presque : car de voir son tapé de pied, en toute fin, détail aperçu, ce tremblement dont rien n’affleure durant lecture, mais tremblement d’où tout remonte, la tension belle, l’autorité (réelle, humble, pas sa mimique en singe savant qu’on croise trop).
Heureux donc ce soir-là & depuis & pour un bail, d’avoir œuvré à permettre que ces voix s’entendent, se succèdent en échos & contrepoints, bibliothèques & peaux de lapins — le 3 fois rien qu’on fait dans ces cas-là, leur tenir bien le micro, en somme, à ses invités, j’affirme et jure qu’ils résident (comme la typographie, art de se rendre invisible, dixit encore Le Crosnier), ce 3 fois rien & son bon dosage (pas 2, pas 4, juste : 3 fois rien) au grand respect d’à qui l’on parle & de qui l’on écoute, un respect travaillé depuis loin, puis agrandi par ce désir, de passer, de faire passer, de passer le faire-passer.
Passer le faire-passer, s’y tenir, droit, dans l’ouvert. Tenir sa basse, léger retrait, puis : go, rock’n’roll – journée de vie (de vie enrichie).

(La photo est d’Olivier Tacheau)

« Futur fleuve », Emmanuel Rabu, (Laureli-Leo Scheer, 2011)

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°58, 14 décembre 2011)

« Aux techniques d’asservissement qui avaient émergé depuis l’impact, d’autres – qui ne semblaient pas découler d’une décision mais d’un processus inconscient d’expansion, de réappropriation, s’étaient ajoutés – leur fonctionnement échappait aux classifications. »
Échapper aux classifications, assurément : Emmanuel Rabu est un auteur fort souple à cet exercice, habile à passer d’un genre à l’autre dans un même mouvement de pensée : mieux que ça : habile à créer des ponts improbables, voire impossibles (préjugés tels), entre genres (dits) nobles et culture populaire. Originaire de la région nantaise, où il fut participant à la revue Quaderno, puis responsable de la revue PlastiQ, Emmanuel Rabu a publié quelques étranges et beaux livres, associant des figures de champs culturels éloignés : Hergé et Isidore Isou ; Gainsbourg, Vélasquez et l’histoire de l’automobile… jusqu’à imaginer et diriger l’anthologie Écrivains en Séries (deux volumes chez Laureli-Leo Scheer), qui organise un questionnement transversal des séries télévisées par des artistes, écrivains, théoriciens…
Ce livre, qui nous est présenté comme un roman, en surprendra plus d’un(e). C’est une fiction assurément, où nous sommes projetés : en période post-apocalyptique (2011), quelques rescapés s’organisent au milieu du chaos. Figure de fiction générique, agrégée dans notre inconscient (visuel autant que littéraire, via le cinéma fantastique dans ses excroissances les plus populaires, Mad Max et autres Terminator), ce décor constitue un prétexte, il est le motif : de l’action, certes, mais surtout d’un texte fait de listes a-génériques, plein de biographies abrégées, d’index de dates et lieux, de définitions partielles, de questionnaire. Le texte est ouvert, suggère son incomplétude, et suscite en nous un défilement d’images fugitives – une rêverie fiévreuse.
Une rêverie affirmativement poétique, atypique, manière de roman-fleuve en charpie.

Emmanuel Rabu, Futur fleuve (Laureli-Leo Scheer), parution 28 septembre 2011, 112 pages, 16 euros, EAN 9782756103440

« Ecran(s) expériences et situations » (collectif, éditions à la criée)

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°58, 14 décembre 2011)

À la criée, « maison d’édition coopérative nantaise et rezéenne », est-elle une spécificité locale ? Si c’est le cas on s’en honorera volontiers ; et si d’autres pousses de cet esprit frondeur, sagace et collectif germent par ailleurs, on s’en réjouira d’autant. Les projets de ce collectif ont pour trait commun d’unir des formes d’humour et de militantisme – ou, pour le dire autrement, d’esprit critique sans esprit de sérieux. Les situationnistes et leur œuvre de réflexion par le détournement sont une matrice assumée (dès le titre du livre dont il sera question, mais aussi dans leur précédent Guide de détourisme urbain, Nantes Saint-Nazaire).

Dans ce livre, c’est l’écran, les écrans, de tous types et obédiences, qui sont interrogés, par une quinzaine de voix neuves : « Autour de deux associations, à la criée et 44 les pieds dans le paf, un groupe de contributeurs aux origines diverses, s’est réuni, lors d’une Nuit de l’écriture, à Nantes, en octobre 2010, avec des invités « multi-supports » prestigieux ou discrets. Trace est donnée de cette expérience nocturne dans le présent livre, paru un an plus tard. »

Au résultat, une largeur d’approches (majoritairement anti-télévision et pro-web, mais de façon jamais simpliste), sur un mode de reportage engagé, c’est-à-dire subjectif, d’excellente facture, dans un esprit proche de l’écriture journalistique de l’excellent journal Le Tigre. De l’éducation populaire comme il s’en fait trop peu, comme les expériences d’écriture web avec des personnes âgées de Catherine Lenoble ou le décryptage d’images de télé-réalité par une classe de CM1. Et même « Ici le A », fable magnifique, par une jeune auteure à suivre, Marie de Quatrebarbe :

« Absence de corps, obscure clarté, jeux d’ombres, il existe une cartographie intime que compose une géométrie variable, des formes qui s‘imbriquent les unes dans les autres et se distinguent autant par les textures que par les couleurs. »

Une découverte.

Voir aussi le tumblr associé au projet « écrans »

Trente | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : technique

Un apport-base, de la dite bascule, à cette pratique qu’elle envoie valser, qu’elle, oui, bascule (à savoir, l’atelier de faire-lir&crire), se situe dans le nœud entre la question technique & ses implications formelles — à cela mille exemples : comment j’insère un lien, comment je taille et pose une image, comment je la titre – & tout ce en quoi ça travaille, perturbe, bascule, le geste d’écrire. Ne pas exagérer : pas mille exemples, deux ou trois, dans mes propres dossiers, la bascule entamée de fraîche date, des dizaines, dans ceux de mes pairs & devanciers, François Bon, Pierre Ménard : qu’il s’agisse d’interroger la documentation gigantesque, aléatoire (ou pas) de Google Street & d’en tisser récits puis récit de récits, chez Pierre ; d’ouvrir un Google doc à dix, puis vingt, puis openaccess via twitter, chez François (& voir alors devant soi l’écran écrire, le texte bruire comme organe mouvant, immense frisson, inoubliable trouble de la perception, fondateur d’on ne sait pas encore quoi, mais fondateur assurément) ; ou d’épuiser le récit d’une journée générique, comme Perec fit d’une place de Paris, par le prisme seul des connections & de leur conditions ; il me semble que très vite le problème technique (ce problème concret de faisabilité : angoisse d’accès réseau, que tout le monde parvienne à se connecter), le problème se fait ressource. La question de le faire web, ce lir&crire partagé, ne s’envisage pas sans que le web en soit le cœur, le vivant.
La technique est le problème & la possibilité.
Il y a bien plus qu’un glissement vers un autre support (de la page vers l’écran) — glissement qui déjà en porte, de la problématique, vigoureuse, (quelle inscription, où marquer ma trace, comment se marque mon geste, dans quelle mesure mon corps se déplace-t-il, etc).
Il y a plus que l’enjeu de publication immédiate et illimitée (pas bornée à l’espace de cet atelier) — lui-même déjà très porteur.
Il y a accumulation de micro-usages & micro-mutations, minuscules coudes accumulés inconsciemment : du format d’un tweet à l’insertion d’un lien, ces ruptures modales, ces entailles dans le geste génèrent des ruptures formelles & de condition. Deux ou trois exemples à ce jour, bien plus à venir, un atelier en ligne provoquant cette obligée invention (ce bricolage), depuis le lir&crire en ligne — la littérature (Perec, cette fois, Claude Ponti lundi prochain) on & off line devient alors aussi une ressource, essentielle, d’appréhension (par expérimentation) de tout cela de mes & nos usages du monde qui bascule, a basculé, basculera encore.