Trente-trois | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Vue de l’esprit

Hors d’ici étais-je, à grands regrets, pris par mille choses. & parmi elles les travaux de Cécile Portier : je retaille & rajuste ici cette présentation pour La Maison de la poésie de Nantes :
Cécile Portier est auteure d’un livre (imprimé), « Contact », paru aux éditions du Seuil, dans feue la collection Déplacements, & d’un livre (numérique), « Saphir Antalgos », chez publie.net.
Cécile Portier est une femme un peu farfeluche, nous dit-elle, citant un lycéen qu’elle fit écrire en atelier. Cette femme est une technocrate, (le substantif est d’elle), seule femme de ma connaissance & j’en connais quelques-unes, à user dans ses courriels des expressions « bouzin » ou « assurer pas une cacahouète », seule technocrate je ne sais, j’en connais moins.
Cécile Portier écrit – deux livres déjà on l’a dit, les deux dissemblables, forme et focale distinctes ; les deux en rapport, fictions très au près du réel & de ses signes captables, les deux de langue resserrée & de digression agile, de métaphores à double fond : dans Saphir, le rêve (scénariste) produit des récits, oniriques & farfeluches, en même temps que le rêve (protagoniste), se trouve nommé (Saphir Antalgos, c’est lui), ainsi fétichisé autant qu’objectivé : le rêve en torero, garçon coiffeur, nourrice agrée, agence de consulting.
Cécile Portier écrit hors des livres sus-cités : elle est aussi l’auteure d’un site, petiteracine, hôte de plusieurs chantiers ouverts: entre autres, Compléments d’objets, qui s’empare d’objets du quotidien pour saisir « nos manières d’être au monde, d’agir dessus » ; Et pour madame, dialogue avec les dessins de Marie Delafon, ou Traque traces, « travail sur la mise en données de nos vies, de façon individuelle et collective » , une fiction, je cite :

« (…)née d’un pari un peu fou : refaire une ville fictive sous la vraie ville. Faire vivre et évoluer tout un peuple, écrit à partir des données qui nous écrivent, nous aussi, êtres de chair. Car chaque jour nous sommes, nous, êtres de chair, mis en données. Chaque jour nous produisons, en nous déplaçant, en communicant entre nous, un nombre incalculable de traces qui sont stockées, analysées, réutilisées. Chaque jour nos faits et gestes sont traduits en données, dont l’agrégation et le sens final nous échappe. Nous sommes identifiés, catégorisés, sondés, profilés, pilotés. Notre vie s’écrit ainsi toute seule, comme de l’extérieur.
C’est un constat. Il serait angoissant, désespérant, si nous n’avions pas toujours nous aussi la possibilité d’écrire notre vie. De reprendre la main sur les catégories. D’en jouer. Cette fiction a ce but. Jouer avec les données au petit jeu de l’arroseur arrosé. Écrire les données qui nous écrivent. Refaire pour de faux leur grand travail sérieux d’analyse et d’objectivation. Et ainsi, apprendre à lire cette nouvelle écriture dominante qu’est l’écriture par les données. Car toute écriture est un pouvoir qu’il faut savoir comprendre, qu’il faut vouloir prendre. »

S’emparer des objets, reprendre la main. Peu de trêve dans cette revue de détail : Tout objet peut y passer, plot poussière ou logiciels étranges, tous sont questionnés pour aussitôt s’approprier la question, qu’ils vous retournent, modifiée.
Le transfert opéré par Cécile Portier dans ses textes & travaux satellites, n’est que pas de greffe du chiffre, du code, des marqueurs, des dispositifs techniques, dans la langue littéraire, ainsi que le pratiquent le cut-up, le remix, voire certaines formes de littérature standard, narratives-et-puis-voilà : la greffe est réversible, le courant y est circulant. C’est le littéraire, cette appropriation hybride (sensible & intellectuelle ; analytique & poétique ; du visible & de l’invisible ; enregistreur & métaphore, etc.) qui vient s’immiscer dans la mise en données, en chiffres, en équation. C’est le monde vu de l’esprit, c’est à dire d’un amalgame de chairs irriguées par du sang, d’une machine efficace & gluante, par où passent, d’où opérent, nos afflictions, joies infinies, terreurs nocturnes.

« Soit. Toute écriture traduit une volonté d’ordonnancer le monde, de le maîtriser. Toute écriture compte. Tout langage est un chiffre. Mais justement, le chiffre est cette élaboration sur le réel qui contient en elle-même son échec (sa ruse ?). Au fur et à mesure qu’elle propose une intelligibilité de son objet, elle devient elle-même objet, possiblement opaque et inintelligible. Et qu’est-ce qui se cache dans cet échec, dans cette ruse ? Se cachent ici notre désespoir, mais aussi notre liberté. »

Il s’agit, comme elle l’a dit ailleurs, de faire des trous.
Des trous dans la dite transparence, ordinaire, lui en remettre de l’opaque, de l’obscur, du mal fichu, du déréglé, du : sensible.
Déchiffrer.
Déchiffrer pour n’expliquer rien ou presque, ou autre chose que prévu, déchiffrer pour agrandir.

« Notre réalité est cette sorte de crabe, très adapté, très véloce, qui bouge mais ne se déplace pas, au mieux opère t-il quelques esquives latérales, mais surtout, ce qu’il fait, c’est s’enfouir, (pour se confondre, pour nous confondre). »

Traque traces est né d’un travail avec des jeunes des quartiers dits « sensibles » (comme l’adjectif résonne alors, soudain, tout autre, chez Portier), du Nord de Paris, des jeunes avec qui il n’allait pas être facile d’entamer discussion. Pour ce faire, Cécile a, un jour, littéralement, « vidé son sac » : ouvert le dit sac de femme plein de ses bouzins, technologies et accessoires, puis proposé de nommer ce déballé, le questionner et de le faire chacun à son tour.
L’expérience est exemplaire de ce double mouvement. Chacun vide son sac, regarde, & agrandit le spectre ; chacun déballe & regarde autre, grand angle. Chacun perce quelque chose. Chacun déchiffre quelque chose. Chacun est bougé comme une chose qu’on déplace & chacun irrigue un objet, l’incarne.
À l’instar des textes de Cécile Portier, densément troués, son œuvre se délivre en étoiles, en cercles, sites.

« Voilà le geste que je tente d’opérer : la préhension, le retournement. Pour que notre réalité cesse d’être évidente, qu’elle se donne à voir pour ce qu’elle est : un objet poétique (car qui niera que notre crabe est beau ?), un objet politique (car qui ne voit toujours pas, après ce retournement, ce que le crabe contient de volonté de prédation ?). »

Vues de l’esprit.
Voir de l’esprit.
Poésie pour pouvoir.

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