Archives mensuelles : août 2012

Matériau composite : libre accès, libre usage.

« Le matériau composite est un assemblage d’au moins deux matériaux non miscibles (mais ayant une forte capacité d’adhésion). Le nouveau matériau ainsi constitué possède des propriétés que les éléments seuls ne possèdent pas. »

Depuis des années, je produis des textes en revues, sur le web, au sein de collectifs, textes au statut souvent hybride, de critique et de création. Sans altérer cette douce dispersion, demeurant membre de remue.net, de la revue ce qui secret, des troupes du Général Instin, il m’a semblé important de regrouper ces productions hétérogènes en un même lieu.

J’ai donc créé un site, modeste lieu de ressources et, je l’espère, de création.
Ce site, materiaucomposite.wordpress.com, aura une fonction plurielle : lieu d’information et de présentation professionnelle, lieu de recensement et de critique littéraire, lieu de création.

Parce que même quand ça ne se mélange pas, ça se touche.

Ces quelques semaines de travail ont permis d’y rapatrier, d’ores et déjà, de nombreux  textes. Ce travail de réédition continuera, en même temps que la publication de nouveaux billets.

Espérant que vous apprécierez d’y fureter, de vous y perdre et retrouver, j’attends vos avis et retours. N’hésitez pas en parler autour de vous, n’hésitez pas à le faire figurer dans votre blogroll ou page de liens…

 

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« Peste et Choléra » de Patrick Deville (éditions du Seuil, collection Fictions et Cie)

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°61, septembre 2012)

Lundi 5 novembre 2012, ce livre a obtenu le Prix Femina.

Sur le bureau, un livre de Leonardo Sciascia dans lequel une phrase est soulignée : « La science, comme la poésie, se trouve, on le sait, à un pas de la folie. »

Alexandre Yersin (1863-1943) est un bactériologiste, découvreur du bacille de la peste, qui fonda l’Institut Pasteur de Nha Trang (Vietnam). Botaniste entreprenant, il introduisit l’hévéa (arbre à caoutchouc) en Indochine. Explorateur, il découvrit la ville de Dalat. La biographie de cet homme de sciences, majeur et mal connu, est foisonnante. Elle constitue déjà un arbre, une manière de poème.

On sait, depuis William Walker, l’habileté si particulière de Patrick Deville au jeu biographique, à rendre la part fictionnelle des vies qu’il raconte. On sait son intérêt pour les trajets transversaux à travers le monde et son Histoire. Ce savant apatride que fut Yersin, en route toujours vers un nouvel ailleurs (temporel et spirituel) s’avère une formidable matière pour son art littéraire, qu’on dirait « heuristique », tant ce roman se déplie comme une carte, plutôt que comme une frise.

Yersin ne cesse de s’en aller – non de fuir, plutôt de réinventer (et se réinventer, par là). Sa quête est de création. La littérature est partout présente, via les signaux de Rimbaud :

L’un vécut depuis le Second Empire jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, l’autre à trente-sept ans tomba de cheval. Chez ces deux-là la même frénésie de savoir et de partir, de quitter les petites bandes des pasteuriens ou des parnassiens. Le goût des aubes ensoleillées et de la navigation maritime, de la botanique et de la photographie. « Je viens de commander à Lyon un appareil photographique qui me permettra d’intercaler dans cet ouvrage des vues de ces étranges contrées.

Mais on y capte aussi Céline, Camus…. La littérature innerve chaque page, mais aussi l’Histoire, la politique, la science. Le livre est court et plein, vif, rapide. Deville infuse à sa phrase des accélérateurs, en brise les lignes, pour inventer de nouveaux trajets : « Maintenant ça suffit. Il a une autre idée. Ouste. Tout le monde dehors. »

Ce livre est en somme une Vie. (« Le calcul est simple : si chacun d’entre nous écrivait ne serait-ce que dix Vies au cours de la sienne aucune ne serait oubliée. Aucune ne serait effacée. Chacune atteindrait à la postérité, et ce serait justice. » ) Une Vie, un livre d’aventures, bel et fier hommage à la science, à l’art, aux rapports entre les deux, aux mouvements de balancier régissant toute vie, dès qu’elle est de passion et de labeur. Dès qu’elle est une recherche.

Peste et Choléra, Patrick Deville, Seuil, coll.Fictions et Cie, 2012, 219 pages; (21 x 14 cm), EAN13 : 9782021077209

Accueillir un auteur – un cycle de formation avec Yann Dissez, les 17 et 18 décembre 2012 à Nantes

Comment accueillir un auteur ?

Une formation, conçue et animée par Guénaël Boutouillet et Yann Dissez,  pour les médiateurs du livre, bibliothécaires, enseignants, animateurs.
Prochaine session Lundi 17  et Mardi 18 décembre 2012
Hôtel de Région, 44000 Nantes.

Inscriptions crl[@]paysdelaloire.fr
Ce stage gratuit s’appuie sur une présentation détaillée du vademecum Comment accueillir un auteur ? (De la dédicace à la résidence) réalisé par Yann Dissez pour la FILL (Fédération Interrégionale du Livre et de la Lecture et 11 structures régionales pour le livre), qui sera remis aux participants.
La présence des auteurs dans les librairies, les médiathèques ou les lieux culturels, pour différents types d’interventions (lectures, rencontres publiques, projets de médiation autour de la littérature, ateliers d’écriture ou résidences), peut être riche et féconde pour les publics, les structures organisatrices et pour les auteurs eux-mêmes.

Toutefois, des questions demeurent :
Pourquoi accueillir un auteur ? Comment procéder au choix de l’auteur ? Comment mettre en place, préparer, animer la rencontre ? Comment recevoir, accompagner, rémunérer l’auteur ? Quel est le projet et dans quel contexte s’inscrit-il ?

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PROGRAMME
La préparation (seul et avec une équipe ainsi que différents partenaires) d’une rencontre littéraire dans une bibliothèque, une maison d’écrivain, une librairie, un établissement scolaire, une association…
Le suivi et la préparation de la venue de l’auteur
L’élaboration précise des conditions concrètes de l’accueil (voyage, hébergement, logistique)
La rémunération de l’auteur
La préparation de la rencontre publique
La définition du type de rencontre(s) envisagée(s), de la place de chacun dans leur déroulement
La préparation du public
La communication (globale et individualisée)
Le choix et relation aux partenaires : opérationnels et financiers / institutionnels
Les traces et la valorisation extérieures.

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INTERVENANTS
Guénaël Boutouillet

Yann Dissez :  chargé d’étude sur la présence des auteurs en Haute-Normandie au printemps 2012, Yann Dissez est l’auteur du vademecum Comment accueillir un auteur ?, édité par la FILL et 11 SRL, du guide Pourquoi et comment accueillir un auteur ?, réalisé pour Livre et Lecture en Bretagne et d’un mémoire de recherche sur les résidences d’écrivains, Habiter en poète. De 1999 à 2010, il était responsable de l’action culturelle et de la littérature au Triangle (Rennes).
Le Centre de ressources du livre, un outil d’information et de coordination
au service des acteurs du livre en Pays de la Loire

Centre de ressources du livre, Hôtel des Ursulines, 14, avenue François Mitterrand, 72 000 Le Mans | 02 28 20 60 79 |
Inscriptions crl[@]paysdelaloire.fr

Trente-Cinq | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : (Se) rassembler

C’est monté, une vapeur un jet, à l’orée de cet été qui n’en finissait pas de ne pas arriver, un truc à faire, il y avait à : se rassembler,

& ralentir, parce que & pour (se rassembler) :

il y avait aussi, ralentir, dans ces parages, désir de ralentir. Non pas besoin que ça s’arrête, comme il est récurrent d’en voir surgir le fantasme partagé dans nos espèces connectées : pas de souci non de débrancher, non mes machines ne m’oppressent pas, non les réseaux ne m’enchaînent pas je le dis je l’affirme, ni vous non plus c’est une humeur une fausse piste, non : les projets fourmillant ne me happent ni ne me vident non tous je les aime,

ce qui montait, vive envie de rassemblement, d’une boîte où mettre des choses voire tout et où me mettre moi. Rien que retour chariot, mouvement logiquement pendulaire : je me fragmente, me rassemble ; je me constitue, me disperse.

Forte envie de me réifier & laisser fourmiller les trucs en groupe, rien couper rien cesser rien subir,

juste : se rassembler, faire masse.

Ralentissant, comme en course quand se trouve une cadence, la cadence, une manière de souplesse dans l’allure, après quelques minutes & que le déplacement s’est esquissé, inscrit dans la machine corps, ralentir alors n’est pas s’arrêter, non, c’est jouer du frein moteur, pied levé, levé, levé, prêt, dispos, mais : levé.

L’image aussi du coffre à jouets, solide place-forte où ficher ses bordels, singes & chapeaux, balles et crayons, rassembler la profusion, faire du bruit une forme.

Mais c’est en usinant le blog d’Arno Bertina (en allant voir ailleurs plutôt qu’en moi, donc)

(& cette joie qu’il ait répondu ainsi, avec ardeur enthousiasme souplesse &)

en posant les briques aux couleurs désirées,

lisant relisant les billets, pleins d’élan tel : « Il faut renoncer à utiliser les mots contradiction et paradoxe. Dans Je suis une aventure, dans Troisième territoire (un projet en cours avec le photographe Frédéric Delangle), j’ai cherché à montrer des personnages se libérant de ce schéma (« Les contradictions n’existent pas, le mot désigne seulement notre inaptitude à comprendre par où deux choses travaillent ensemble »). Il faut, comme disait Michaux, « laisser infuser », affiner ce qui semble être une contradiction. »

La chose s’est précisée s’affirmant, truelle en main – les choses, elles s’inventent se faisant –

je vais construire un coffre à jouets, assez vaste pour m’être tanière : là je me rassemblerai. Nouveau site, nouvelle adresse : c’est imminent.

P-s. : Cette série en multiples de 99 signes continuera en cet endroit, elle me demeure importante.

« Autobiographie des objets » par François Bon (Fictions et Cie, éditions du Seuil, 2012)

(reprise d’un article initialement paru sur livre au centre le 23 août 2012) | Autres ressources à consulter : recension des articles parus, sur le site tierslivre de François Bon.)

“J’aurais bien aimé m’en tenir aux objets, purs et durs, mais à chaque fois surgissaient ces visages…(…)  du coup, ça permettait de convoquer les fantômes : ils sont venus”., dit François Bon en présentation (voir cette vidéo) de ce livre, livre attendu, car venant après Après le livre, si l’on ose dire.

Et cette autobiographie des objets en procède, de cette entreprise de traitement fictionnel de la réalité matérielle, qui déjà nourrissait cet essai (Après le livre, donc) paru en 2011. Ce nouveau livre creuse cette question des rapports multiples entre l’onirisme (le fantasme, les rêves d’enfant et ceux d’adulte, le goût du fantastique et comment il vient de cette enfance) et la technique ; des rapports entre les gestes et la pensée. Ainsi, quel lieu plus symbolique de cet entrelacement permanent, que le garage familial, déjà évoqué dans Mécanique il y a quelques années, et récurrent lieu d’aventures, ici : garage qui est à la fois l’endroit de la cachette, du jeu (territoire d’usage organisé, codifié soudain livré aux gosses, à la fin des longs repas dominicaux), mais aussi celui du travail, qui est en cette époque mode de ressource autant qu’assignation et justification sociales. La machine-souvenir qu’est un être humain se trouve ici démontée, le petit chantier mécanique se fait à ciel ouvert : les souvenirs et d’où ils viennent et où ils mènent, et ce qui résonne. Les objets sont réfléchissants comme ces meubles miroirs (de salle de bain) qu’on ouvrait enfant pour y voir une mise en abyme de nous-même, redécoupé à l’infini.

Le livre a d’abord (et par la suite, en extension, voir sur tierslivre ces “bonus” savoureux), comme tout projet d’écriture de François Bon, été une expérience de site. Ce découpage originel en billets génère sa forme propre (même si ici revue autre, condensée, pour l’objet clos qu’est le livre). L’ensemble est donc divisé en courts chapitres, aux titres qui font un bel  inventaire, en fin d’ouvrage :

question | nylon | miroir | Tancrède Pépin | Telefunken | casquettes de Moscou | le litre à moules (…)

Et chacun des billets a l’esprit d’escalier, chacun réfère à plusieurs éléments liés, ou associés, chacun contient plusieurs époques, plusieurs registres de regard sur le monde. Ainsi Tancrède Pépin, c’est un nom propre, s’étonne-t-on : celui d’un bougre, vieux jardinier, qui est aussi celui qui vient poser des carreaux de ciment, un jour, au jardin. Oui, et ce qui (semble) revenir, en premier, c’est le patronyme (« Il s’appelait réellement Tancrède Pépin, mais le prénom m’émerveillait moins que le nom, à cause de Pépin le Bref »), mais ce qui bouleverse et marque l’enfant myope (il en est beaucoup question, de ce prisme-là, de la myopie fondatrice, de comment on voit le monde, et sous quel angle, et de tout ce que cela détermine), c’est l’appareil dont Tancrède Pépin  détient l’usage:

« Ce qui est bizarre, c’est de n’avoir pas de réminiscence du visage de Tancrède Pépin, mais qu’elle soit très précise concernant son vélomoteur et son appareil. »

Les objets, donc, sont exposés, donnés à voir et réfléchir (ils nous réfléchissent, les lisant nous spéculons sans cesse sur nos propres objets de transition, nous nous redécoupons à l’infini, comme dans les meubles-miroirs des salles de bain de l’enfance), dans un savant désordre (un désordre qui aboutit, et aboutit à une conclusion fort belle). Par les objets, par leur entremise, nous viennent des lieux, des gens, des représentations : une époque, des époques, et surtout les bascules, le passage d’un monde à d’autres qui s’est opéré dans cette seconde moitié du vingtième siècle.

Par les objets s’assemblent les souvenirs, mais aussi, surtout, la pensée du souvenir, le récit et la pensée du récit se formant.

Dès la transaction, dès l’achat, l’objet compte et nous change (il est question beaucoup dans ce livre des premiers achats, fondateurs, symboliques, du premier jean acheté secrètement ailleurs qu’au bourg (transgression), de la première guitare(transgression encore : « pour l’acheter j’y étais allé avec ma mère, et ça avait dû être comme une expédition diplomatique»), et dès l’enfance, ce fil de nylon, transgression, acte fondateur, en son mystère aussi :

« Je n’ai aucune idée aujourd’hui de l’usage que j’en entrevoyais. Peut-être, justement, pas d’autre usage que cette consistance souple et brillante du nylon, matériau neuf. J’avais une pièce, c’était un cadeau, ça devait être la première fois que j’avais de l’argent en propre

(…)

Ma mère s’était aperçue de la présence de la corde nylon à peine deux jours plus tard. Où je me l’étais procurée, et pour quoi faire, il fallait répondre. J’avais avoué l’échange de la pièce de cinq francs : j’ai appris ce jour-là qu’on ne m’avait pas confié pareil argent pour valeur d’échange, mais capitalisation contrainte. J’avais gaspillé. »

Ce que l’écriture permet,dans son détail : l’italique sur gaspillé, et c’est tout un monde disparu qui apparaît, tout un mode de rapport à l’économie, à l’extérieur, à l’avenir, toute une vision du monde devenue obsolète (comme ces objets à l’obsolescence programmée évoqués dans l’introduction du livre).

« J’appartiens à un monde disparu – et je vis et me conduis au-delà de cette appartenance. C’est probablement le cas pour tout un chacun. La question, c’est l’importance et la rémanence matérielle, d’un tel objet, parfaitement incongru, parfaitement inutile, dans le parcours personnel. »

C’est un texte en reliefs, donc ; c’est aussi un album, un livre d’histoires, nombreuses, narrées redécoupées ; c’est dès son origine un hypertexte en creux ; c’est un trajet de mémoire, en concaténation de fragments, qui ainsi donne à saisir avec des outils actuels, ceux de nos modes de représentation changés, le passage d’un monde ancien au nôtre. Jamais nostalgique (même si tendre, et triste, ému lui-même de ce qu’il évoque, de ce qui revient, de ce qui surgit), de par cette structure, cette hygiène d’écriture, qui permet d’évoquer le changement d’ère dans toute sa complexité, en nuances, sans manichéisme ni déploration affectée : car, le surgissement de la couleur que fut la fin des années 60, motif souvent évoqué, qui s’en plaindra ?

Le projet prend une encore autre dimension, parvenant à l’armoire à livres finale, dont on ne dira rien, mais qui nous ramène aux mots d’introduction, essentiels :

« Reste le présent, et son abîme faute de le comprendre, et dans l’amplification majeure, chaotique qu’il représente, revenir lire les transitions successives. Il y a vos mains, et il y a ce front froid des morts, ceux qui furent vôtres. Au bout, tout au bout, on le sait ; rien que les livres ».

J’ai été Robert Smith, de Daniel Bourrion (publie.net, 2012)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 17 août 2012)

Il a été Robert Smith.
Il a été Robert Smith, nous dit-il :

« J’ai été Robert Smith une nuit, une soirée du moins, sous l’un de ces chapiteaux mobiles qu’on croise encore parfois par ici posés dans quelque champ incongrus tels soucoupes volantes abandonnées après un atterrissage forcé et qui alors nous servaient de boîtes de nuit, de boîtes à boire bien plus sûrement et plus souvent, de boîtes à la castagne aussi mais pas pour moi, très peu pour moi cela, la meute, les coups de poings et ceux de pieds, très peu pour moi et pour cela, je passe mon tour, petite lâcheté, jamais aimé le sang et l’odeur qu’il a quand il coule des nez, jamais cela, les curées, les bagarres et la viande avinée qui ne sent plus les coups qu’elle reçoit ou qu’elle donne – »,

Et l’énoncé performatif au passé composé engendre sa phrase, longue, sinueuse, en recherches (du souvenir, de la sensation, de leurs prédictions). Et la phrase, amplement déployée, le porte, l’énoncé. Performatif, l’énoncé fait apparaître, l’idole Smith et surtout son halo, ce rayonnement gris froissé qui engendra nombre de simili, plein nos campagnes : nous tous, ou presque. Une époque en anamnèse, dépliée d’une phrase ; une époque et un milieu, un milieu moyen, pas central, milieu de France plutôt que centre des choses, plutôt rural, plutôt : moyen. Entres villes petites et gros villages, lycées à trois quarts d’heure de car. Une époque comme on l’a traversée, sans rien comprendre, rien en capter que notre colère, en ses attentes mal définies – quoi y comprendre au monde autour, nous étions adolescents, alors.Mais le livre de Daniel Bourrion ne s’enferre pas, ne se limite pas au “générationnel”, non-genre à quoi souvent il suffit d’énumérer-dater, marques, produits, slogans, références datées précises, non. Un objet seul évoqué – mais solidement évoqué, levé comme une pâte -, un objet porte en lui l’essentiel de ce que nous avons vécu durant ces années 80 : la cassette audio et son inséparable réceptacle magique, le walkman. Walkman où insérer la cassette de Cure, deux objets et un geste, qui associés nous ramènent, tout ensemble : l’hiver, l’internat, la province, l’adolescence. L’attente :

« Robert Smith ainsi, un compagnon depuis qu’était arrivée dans mes oreilles la cassette audio de Faith un soir d’ennui à l’internat, comme ça, cadeau d’un qui toujours est mon ami et qui m’a glissé le rectangle de plastique gris alors que dos chauffant au radiateur on attendait je ne sais quoi, enfin les autres je ne sais pas mais moi je sais, que tout cela termine, le soir, cette semaine et la suivante et puis la vie enfin, ces derniers mots montrant assez à quel point j’étais ado et gai et souriant.
(…)
C’était le soir, et tout et tous baignaient dans cette ambiance d’hiver que connaissent bien ceux d’où je viens, cette sorte de langueur triste qui te donne l’impression que le monde a commencé à couler dans un gouffre sans fond, et toi avec, et toi aussi. C’était le soir et j’ai inséré le bloc de plastique et ses bandes magnétiques si fragiles qu’on les retrouvait souvent bouffées froissées dans le bloc de métal Walkman (l’autre homme qui marche l’homme Giacometti je ne le croiserais que bien plus tard), refermé le couvercle, appuyé sur la lourde touche rectangulaire qui lançait les moteurs et les courroies et là a lancé la machine minuscule et laissé claquer la basse rauque qu’on aurait dit enrouée. C’était Faith, c’était The Holy Hour. La voix que je suis devenu immédiatement, c’était Robert Smith, et c’était moi, exactement, ma voix de ce soir-là – une rencontre imparable. »

Daniel Bourrion tisse ici, plus qu’un hommage au chanteur des Cure, un rappel des heures peu glorieuses de construction malhabile, égarée, de nos adolescences hâves et cernées. L’idole, même talentueuse, est un objet creux, et ce qu’on met de nous dans ce creux-là, voilà ce qui pèse. Les qualités incantatoires (cette mystérieuse façon qu’a la longue phrase de Bourrion d’être sienne-et-seulement, de se déployer, ample on l’a dit mais sans perdre de ses chardons, de sa tension ; cette balistique singulière, qui nous met en main de profondes racines sur lesquelles on tire mais c’est pour nous projeter nous au sol, l’œil collé à ce qui s’expulse des tubercules arrachées), et l’idéale distance à laquelle il pose sa focale, propulsent le texte bien au-delà du clin d’œil groupusculaire où il eût pu s’égarer. Ni ricanant ni laudatif, il culmine (ou l’inverse, touche au fond de quelque chose) quand on croise avec lui l’idole, à l’issue d’un concert, “dans une salle de concert poussée sur une montagne de rien, une sorte de crassier jeté au milieu de nulle part », au milieu de ces confins, de cet Est natal que Bourrion si souvent évoque dans ses textes.

Il aura été Robert Smith. Puis un jour, ne le fut plus.
Nous avons été Robert Smith, avec lui, qu’on se soit ou non crêpé la tignasse au sucre et savon, au-dessus du lavabo familial, nous retrouvons durant toutes ces pages nos sensations et cette longue, si longue attente qu’est l’adolescence, qu’elle était alors, plus encore, au creux des années 80, époque de grande réverbération d’images, jusqu’à saturation d’icônes. Époque d’avant Internet, d’avant les téléphones portables, d’avant les réseaux sociaux. Époque qui se gargarisait d’images , se souvient-on, et d’apprêts technologiques (on se demande un peu lesquels, du coup, avant web et réseaux , avant que dehors se tienne en main dans nos poches).
Nous rendant notre part Smith (Robert Smith, mais nous revient, passant,comme le patronyme pluriel, The Smiths, put compter dans cette époque-là), tout en s’en délivrant, Daniel Bourrion rend aussi hommage à ces communs, même pauvres, qui nous constituent.
De Daniel Bourrion paraît également ces jours-ci chez publie.papier (novatrice extension d’impression à la demande de la maison numérique publie.net, dont il est un des piliers) un Légendes compilatoire, incluant plusieurs de ses courts récits de mémoire, puissamment mélancoliques : Langue, Litanie, La petite fille à la robe claire et 19 francs.

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Daniel Bourrion, J’étais Robert Smith (éditions publie.net, ISBN :978-2-81450-649-7).
Daniel Bourrion, Légendes, ISBN : 978-2-8145-9480-7, PRIX : 9,10 €. (Le livre papier offre un lien de téléchargement du fichier numérique ; le livre est disponible également en version numérique seule sur publie.net).