« Autobiographie des objets » par François Bon (Fictions et Cie, éditions du Seuil, 2012)

(reprise d’un article initialement paru sur livre au centre le 23 août 2012) | Autres ressources à consulter : recension des articles parus, sur le site tierslivre de François Bon.)

“J’aurais bien aimé m’en tenir aux objets, purs et durs, mais à chaque fois surgissaient ces visages…(…)  du coup, ça permettait de convoquer les fantômes : ils sont venus”., dit François Bon en présentation (voir cette vidéo) de ce livre, livre attendu, car venant après Après le livre, si l’on ose dire.

Et cette autobiographie des objets en procède, de cette entreprise de traitement fictionnel de la réalité matérielle, qui déjà nourrissait cet essai (Après le livre, donc) paru en 2011. Ce nouveau livre creuse cette question des rapports multiples entre l’onirisme (le fantasme, les rêves d’enfant et ceux d’adulte, le goût du fantastique et comment il vient de cette enfance) et la technique ; des rapports entre les gestes et la pensée. Ainsi, quel lieu plus symbolique de cet entrelacement permanent, que le garage familial, déjà évoqué dans Mécanique il y a quelques années, et récurrent lieu d’aventures, ici : garage qui est à la fois l’endroit de la cachette, du jeu (territoire d’usage organisé, codifié soudain livré aux gosses, à la fin des longs repas dominicaux), mais aussi celui du travail, qui est en cette époque mode de ressource autant qu’assignation et justification sociales. La machine-souvenir qu’est un être humain se trouve ici démontée, le petit chantier mécanique se fait à ciel ouvert : les souvenirs et d’où ils viennent et où ils mènent, et ce qui résonne. Les objets sont réfléchissants comme ces meubles miroirs (de salle de bain) qu’on ouvrait enfant pour y voir une mise en abyme de nous-même, redécoupé à l’infini.

Le livre a d’abord (et par la suite, en extension, voir sur tierslivre ces “bonus” savoureux), comme tout projet d’écriture de François Bon, été une expérience de site. Ce découpage originel en billets génère sa forme propre (même si ici revue autre, condensée, pour l’objet clos qu’est le livre). L’ensemble est donc divisé en courts chapitres, aux titres qui font un bel  inventaire, en fin d’ouvrage :

question | nylon | miroir | Tancrède Pépin | Telefunken | casquettes de Moscou | le litre à moules (…)

Et chacun des billets a l’esprit d’escalier, chacun réfère à plusieurs éléments liés, ou associés, chacun contient plusieurs époques, plusieurs registres de regard sur le monde. Ainsi Tancrède Pépin, c’est un nom propre, s’étonne-t-on : celui d’un bougre, vieux jardinier, qui est aussi celui qui vient poser des carreaux de ciment, un jour, au jardin. Oui, et ce qui (semble) revenir, en premier, c’est le patronyme (« Il s’appelait réellement Tancrède Pépin, mais le prénom m’émerveillait moins que le nom, à cause de Pépin le Bref »), mais ce qui bouleverse et marque l’enfant myope (il en est beaucoup question, de ce prisme-là, de la myopie fondatrice, de comment on voit le monde, et sous quel angle, et de tout ce que cela détermine), c’est l’appareil dont Tancrède Pépin  détient l’usage:

« Ce qui est bizarre, c’est de n’avoir pas de réminiscence du visage de Tancrède Pépin, mais qu’elle soit très précise concernant son vélomoteur et son appareil. »

Les objets, donc, sont exposés, donnés à voir et réfléchir (ils nous réfléchissent, les lisant nous spéculons sans cesse sur nos propres objets de transition, nous nous redécoupons à l’infini, comme dans les meubles-miroirs des salles de bain de l’enfance), dans un savant désordre (un désordre qui aboutit, et aboutit à une conclusion fort belle). Par les objets, par leur entremise, nous viennent des lieux, des gens, des représentations : une époque, des époques, et surtout les bascules, le passage d’un monde à d’autres qui s’est opéré dans cette seconde moitié du vingtième siècle.

Par les objets s’assemblent les souvenirs, mais aussi, surtout, la pensée du souvenir, le récit et la pensée du récit se formant.

Dès la transaction, dès l’achat, l’objet compte et nous change (il est question beaucoup dans ce livre des premiers achats, fondateurs, symboliques, du premier jean acheté secrètement ailleurs qu’au bourg (transgression), de la première guitare(transgression encore : « pour l’acheter j’y étais allé avec ma mère, et ça avait dû être comme une expédition diplomatique»), et dès l’enfance, ce fil de nylon, transgression, acte fondateur, en son mystère aussi :

« Je n’ai aucune idée aujourd’hui de l’usage que j’en entrevoyais. Peut-être, justement, pas d’autre usage que cette consistance souple et brillante du nylon, matériau neuf. J’avais une pièce, c’était un cadeau, ça devait être la première fois que j’avais de l’argent en propre

(…)

Ma mère s’était aperçue de la présence de la corde nylon à peine deux jours plus tard. Où je me l’étais procurée, et pour quoi faire, il fallait répondre. J’avais avoué l’échange de la pièce de cinq francs : j’ai appris ce jour-là qu’on ne m’avait pas confié pareil argent pour valeur d’échange, mais capitalisation contrainte. J’avais gaspillé. »

Ce que l’écriture permet,dans son détail : l’italique sur gaspillé, et c’est tout un monde disparu qui apparaît, tout un mode de rapport à l’économie, à l’extérieur, à l’avenir, toute une vision du monde devenue obsolète (comme ces objets à l’obsolescence programmée évoqués dans l’introduction du livre).

« J’appartiens à un monde disparu – et je vis et me conduis au-delà de cette appartenance. C’est probablement le cas pour tout un chacun. La question, c’est l’importance et la rémanence matérielle, d’un tel objet, parfaitement incongru, parfaitement inutile, dans le parcours personnel. »

C’est un texte en reliefs, donc ; c’est aussi un album, un livre d’histoires, nombreuses, narrées redécoupées ; c’est dès son origine un hypertexte en creux ; c’est un trajet de mémoire, en concaténation de fragments, qui ainsi donne à saisir avec des outils actuels, ceux de nos modes de représentation changés, le passage d’un monde ancien au nôtre. Jamais nostalgique (même si tendre, et triste, ému lui-même de ce qu’il évoque, de ce qui revient, de ce qui surgit), de par cette structure, cette hygiène d’écriture, qui permet d’évoquer le changement d’ère dans toute sa complexité, en nuances, sans manichéisme ni déploration affectée : car, le surgissement de la couleur que fut la fin des années 60, motif souvent évoqué, qui s’en plaindra ?

Le projet prend une encore autre dimension, parvenant à l’armoire à livres finale, dont on ne dira rien, mais qui nous ramène aux mots d’introduction, essentiels :

« Reste le présent, et son abîme faute de le comprendre, et dans l’amplification majeure, chaotique qu’il représente, revenir lire les transitions successives. Il y a vos mains, et il y a ce front froid des morts, ceux qui furent vôtres. Au bout, tout au bout, on le sait ; rien que les livres ».

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2 réponses à “« Autobiographie des objets » par François Bon (Fictions et Cie, éditions du Seuil, 2012)

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