« Peste et Choléra » de Patrick Deville (éditions du Seuil, collection Fictions et Cie)

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°61, septembre 2012)

Lundi 5 novembre 2012, ce livre a obtenu le Prix Femina.

Sur le bureau, un livre de Leonardo Sciascia dans lequel une phrase est soulignée : « La science, comme la poésie, se trouve, on le sait, à un pas de la folie. »

Alexandre Yersin (1863-1943) est un bactériologiste, découvreur du bacille de la peste, qui fonda l’Institut Pasteur de Nha Trang (Vietnam). Botaniste entreprenant, il introduisit l’hévéa (arbre à caoutchouc) en Indochine. Explorateur, il découvrit la ville de Dalat. La biographie de cet homme de sciences, majeur et mal connu, est foisonnante. Elle constitue déjà un arbre, une manière de poème.

On sait, depuis William Walker, l’habileté si particulière de Patrick Deville au jeu biographique, à rendre la part fictionnelle des vies qu’il raconte. On sait son intérêt pour les trajets transversaux à travers le monde et son Histoire. Ce savant apatride que fut Yersin, en route toujours vers un nouvel ailleurs (temporel et spirituel) s’avère une formidable matière pour son art littéraire, qu’on dirait « heuristique », tant ce roman se déplie comme une carte, plutôt que comme une frise.

Yersin ne cesse de s’en aller – non de fuir, plutôt de réinventer (et se réinventer, par là). Sa quête est de création. La littérature est partout présente, via les signaux de Rimbaud :

L’un vécut depuis le Second Empire jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, l’autre à trente-sept ans tomba de cheval. Chez ces deux-là la même frénésie de savoir et de partir, de quitter les petites bandes des pasteuriens ou des parnassiens. Le goût des aubes ensoleillées et de la navigation maritime, de la botanique et de la photographie. « Je viens de commander à Lyon un appareil photographique qui me permettra d’intercaler dans cet ouvrage des vues de ces étranges contrées.

Mais on y capte aussi Céline, Camus…. La littérature innerve chaque page, mais aussi l’Histoire, la politique, la science. Le livre est court et plein, vif, rapide. Deville infuse à sa phrase des accélérateurs, en brise les lignes, pour inventer de nouveaux trajets : « Maintenant ça suffit. Il a une autre idée. Ouste. Tout le monde dehors. »

Ce livre est en somme une Vie. (« Le calcul est simple : si chacun d’entre nous écrivait ne serait-ce que dix Vies au cours de la sienne aucune ne serait oubliée. Aucune ne serait effacée. Chacune atteindrait à la postérité, et ce serait justice. » ) Une Vie, un livre d’aventures, bel et fier hommage à la science, à l’art, aux rapports entre les deux, aux mouvements de balancier régissant toute vie, dès qu’elle est de passion et de labeur. Dès qu’elle est une recherche.

Peste et Choléra, Patrick Deville, Seuil, coll.Fictions et Cie, 2012, 219 pages; (21 x 14 cm), EAN13 : 9782021077209

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