Tout m’est permis, épisode #1.2

(lire l’épisode 1.1)

Notre attente en partage, fait : quelque chose entre nous de commun.

Je dois comme lui, je dois tout comme lui. Comme lui. Comme lui, corps et postures et virilité à mon rôle adaptés, attend. Comme lui attend, j’attends. Comme lui comme eux comme tous. Ils sont chaussés de baskets, toujours, baskets ou tennis, chaussures légères, chaussures dites de sport ou leur équivalent urbain, des chaussures sans manière, des chaussures impensées. Ils sont légion ils attendent, toutes ces heures passées côté passager, en chaussures dites de sport. Équipement oxymorique, à quoi bon des chaussures dites de sport pour attendre, il doit bien exister quelque chaussure idoine, disposée à, une chaussure dite d’attente, rembourrée autant que fraîche, anti-sudation et semelle tout-confort, cadrant l’assise du talon la tenue du mollet – sans raideur .

Lui, à côté. Dans mon angle mort à droite – l’angle qu’on dit mort l’est, ou quasi, l’angle cliniquement mort, inexistant l’angle car je n’ose car je ne peux pas me tourner, une règle non écrite je la sens m’en empêche. Lui. Ne me regarde pas, s’affaire à ses bricoles, en bon professionnel, fait son boulot, un métier, incarné c’est cela : des gestes accomplis dans leur bon ordre, en professionnel il procède, manipule, dextre, précis, un parapheur pour préfecture, un carnet de correspondance, un guide technique, pratique, livret de famille, journal intime, me concernant ou pas je ne sais. Je ne sais pas je me demande. Et puis j’admire cette dextérité investie en broutilles, vraiment, je pfff je, bah ça dis donc c’est quelque chose, vos dix doigts vous dites donc, rien n’y manque, coordination discipline, les gestes leur vont à ravir, leur vont si j’ose dire, comme : un gant. Lui en bon légionnaire broutille, broutilles, ses trucs à faire son boulot-quoi. Quel boulot-quoi je m’interroge, m’interroge à demi seulement car je n’ose, soucieux de ne pas réduire ma concentration. Cette concentration de dans à. Concentration à mon attente.

Me soustraire, m’abstenir, rester coi. Je me tais. Commutation signal bruit blanc, on ferme, vlam.
En moi les mots s’agencent, s’organisent (organiser l’organique), modèle les faits et les gestes à produire adéquats, réfléchis. Je réfléchis. Il nous faut un programme, un plan. Bâtir un plan. Au travail (gestes accomplis dans leur bon ordre), réfléchis, remémore (l’ordre des gestes, le bon) puis : agis, fais légionnaire, à la une à la deux en avant, gauche droite non pas gauche droite l’angle arrière droit est de mort, unedeuxtrois ; unedeuxtrois, unedeux trois. Les opérations échelon deux douze ou quinze doivent, en bon ordre et logique implacable, se succéder. Cette suite n’est pas un arbre, pas une étoile, le plan file droit pas heuristique, il y a à faire, il y a tant à faire, tant,
Heuristique, heuristique, heuristique, quel mot quel drôle, drôle de mot, n’y pensons pas, tant à faire, un mot d’origine grecque, non, tant à faire,
à faire, oui, il doit bien y avoir à faire, des choses, successives, des tas de choses et des directives à suivre selon le plan dans cet habitacle, mais où. Où sont-elles dans l’habitacle, les choses à faire, où se sont-elles cachées, où sont-ils engoncés les gestes à produire adéquats, où : sous ton siège reculé où tu ne peux aller fouiller, car aller fouiller ne fait pas, ne fait décidément pas, partie des choses qui sont à faire, ni fouiller dans la boîte à gants rageur, tu es bien là pour quelque chose, tu n’es pas juste venu t’asseoir, nan nan nan il ne s’agissait pas juste d’y parvenir, d’arriver vlam pff jusque là, non, oui, il y a quelque chose, autre chose, à faire. Programme, déroule. Pense. Tu penses : Quel petit quel, tout petit, espace.

Un bien petit espace où attendre.

Attendant qu’un plan se dessine continue, réfléchis, pas un geste, pense à comment mettre mieux là-dedans tes deux jambes, réfléchis : deux prothèses, pas ta taille. Réfléchis. Une chaussure confortable Et intégrale, une sorte de scaphandre soyeux, ça, ça serait. Ah si seulement, mes deux jambes. Mes deux jambes adaptées. J’en rêve, il faudrait. Adapter mes deux jambes. Sans rabot, sans serre-joint – remodeler fluide, en douceur, il faudrait.

Un bien petit espace pour un si vaste silence.

Ce silence est immense, immensité accrue depuis vlam, c’est peuplé de vlam par ici, c’est un peu comme avec Mozart ou, Beethoven ou, je ne sais qui annexant le silence avant après son fait, mon fracas fait pareil. Mon fracas s’impose, en impose à toutes les parties de moi-même. Imprimé dans le silence. Le silence est si étonnant, le silence est un étonnement, me dis-je,
pensant,
pensant à,
Mon plan. Dérouler mon plan. Le bâtir puis dérouler. La voiture, oui, la conduire. Fait partie de mon plan. C’est, peut-être, l’objectif.

Conduire pour aller vers.
Aller vers conduire.
Un plan déroulé en ruban de Möbius, un peu, ici.

Un bien grand étonnement pour un si petit espace.

Dans la boîte, j’attends. Il a fini bientôt j’attends, respirant à peine car immense est ma politesse. Adaptée. Se tourne sur sa gauche, vers moi. Parlons, enfin :
Va ? //  Oui mais // Ouimaiquoi ? // Serré, euh. // Serré quoi ? // C’est euh un peu serré je // LéAllé, ho, nyva. ON Y VA.

On y va.
Fini d’attendre. L’espace agrandi d’un coup, quel habitacle immense, quant à mon corps mes pieds si loin, n’en parlons pas. LéAllez, On, y, va.

Adapter mais oui mais : comment, comment les adapter, mes deux jambes, à leur fonction, oui, et au milieu, oui – oui, mais : contraires.
Oui, mais : avant d’adapter mes deux jambes, tenter d’adapter mes oui mais.

Je passe mon permis de conduire, j’apprends – je n’apprends pas tant à conduire, qu’à passer mon permis de conduire.

(–>à suivre)

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