« Ôter les masques » par Eric Pessan (éditions Cécile Defaut – collection lelivrelavie)

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°61, septembre 2012)

La collection lelivrelavie, dirigée par Isabelle Grell aux éditions Cécile Défaut, prend au mot Roland Barthes  :

« L’enjeu de cette collection est de relever le défi que Roland Barthes nous jeta dans son livre le plus autobiographique : Roland Barthes par Roland Barthes. Ce dernier regrettait ne jamais avoir réalisé un projet de livres qui lui tenait à cœur : « Le livre/la vie (prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an) ». Une fois le contrat renvoyé, un auteur contemporain voulant jouer le je, le tu, le nous, aura 365 jours pour transformer en mots, en texte sa relation unique avec une œuvre, un écrivain, un philosophe, un artiste..».

Après, notamment, Philippe Forest qui s’empara de Joyce, c’est au tour de Eric Pessan de répondre à ce contrat : passer 365 jours avec une œuvre chérie, et en faire un livre.
Son choix est fort, fort en symboles autant qu’en aveux : il ne s’agit pas d’une référence littéraire distinguée, mais d’un best-seller de littérature fantastique : Shining, de Stephen King – on précise : Shining, le livre, pas le film qu’en a très librement tiré Kubrick, plus « culturellement correct », qu’il n’aime pas. De ce choix il s’explique :

«  Je me disais que ce serait une faute de goût de parler de Stephen King, d’un texte que certains ne considèrent pas comme littéraire. Mais non, si je veux être sincère, si je veux être à ma place, c’est Shining qu’il me faut. C’est le livre qui m’a donné envie d’écrire des livres. Il contient toutes les strates de mon apprentissage littéraire. »

Pessan jette donc un masque, aussi inutile que collant :  c’est la distinction qu’il envoie valser. C’est signe de maturité littéraire, pour un auteur qui a maintenant (bien) plus de dix livres derrière lui. Avec Shining, lecture d’adolescence, fondatrice, ce sont toutes les origines qu’il balaye : l’origine de la vocation, la naissance des peurs, les ancêtres, les absences. Absence des livres et des références culturelles, manque d’argent et de confort.

« 205. Il aurait peut-être fallu que je fasse également honneur à ces générations de régisseurs, de précepteurs, de cuisinières, de valets de ferme, de jardiniers, de bonnes, de garçons d’écurie dont les noms restent encore dans les registres.
Ce Château est aussi le leur, ils y ont souvent passé plus de temps que leurs maîtres toujours en voyage, ils me seraient familiers avec leurs airs humbles, leurs sourires débordant de componction et les Oui-Monsieur affables et mielleux dont ils devaient user pour répondre aux ordres, ces Oui-Monsieur Oui-Madame compassés que mes grands-parents minaudaient face à leurs employeurs, au maire du village ou à n’importe quels hommes ou femmes riches, j’en ai souvent été le témoin, et j’ai toujours du mal à ne pas me faire obséquieux lorsque les hasards d’une cérémonie littéraire me livrent en pâture à un député ou un ministre. »

Questionnées, également, les figures problématiques : d’homme, d’écrivain, de père. Les impuissances – comme ce souvenir d’un château où il fut en résidence pour écrire un livre de fantômes, que d’autres spectres parasitèrent tant qu’il ne se fit jamais. Omniprésence des fantômes, dans toutes les acceptions du terme.

C’est un livre dense et habité, c’est un aveu aussi. Un aveu qui vaut bien plu,s par ce qu’il fouille, et par ce risque-là (de ficher à terre les poses et mythologies des Granzauteurs), que les démonstrations de trash en historiettes « vécues » dont toutes les rentrées littéraires font leur miel. Il y a aussi une forme, pour rendre les idées, traces, et fantômes actifs, elle est fragmentaire et intelligente, en une arborescence qui permet la distance – et ce faisant permet au lecteur, d’y mettre (de soi), et d’y prendre (pour soi).

« Je n’écrirai probablement jamais d’histoire de maison hantée parce que j’ai écrit ce livre, et qu’il est – en quelque sorte – ma propre maison hantée de rêves d’écriture, de lectures et de récits. »

PESSAN, Eric. Ôter les masques, Nouvelles Editions Cécile Defaut, collection « Le Livre / La Vie, dirigée par Isabelle Grell », 2012.

Publicités

Une réponse à “« Ôter les masques » par Eric Pessan (éditions Cécile Defaut – collection lelivrelavie)

  1. Pingback: Eric Pessan, Le démon avance toujours en ligne droite (Albin Michel, 2015) | Matériau composite

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s