J’habite zinedinezidane

(texte initialement paru dans la revue Geste n° 5, automne 2008)

J’habite zinedinezidane

1. Moi n’est qu’une position d’équilibre (Henri Michaux, in postface de Plume, collection Poésie- Gallimard).

2. Pendant la même semaine d’avril 2008, je suis resté suspendu face à l’image animée du footballeur Zidane, filmée par Gordon et Parreno dans le judicieusement nommé Zidane. Et suis resté également suspendu face à l’image inanimée de l’idole Zidane, photographié avec et par le tenancier d’un couscous de centre-ville.

3. La revue Geste propose un dossier consacré au verbe Habiter, où vous êtes de passage, lecteur, ce dont je me réjouis, 6000 signes ont-ils dit, 6000 signes c’est une-deux pages, à occuper, où résider infiniment. Où habiter ?

Habiter.

Habiter transitif, habiter intransitif – mais moins.
Transitivement j’habite, quoi j’habite ?

Un lieu j’habite.

J’habite : un appartement sis au quatrième étage à droite, dans un immeuble en bon état, sans particularité ni charme ni exception notables, bâti dans la seconde moitié des années 60, propre et entretenu par un syndic de copropriétaires auquel je ne suis pas affilié. L’appartement je le partage, en ce sens l’habite à deux, si je puis dire, partage de répartition non stricte, variable – son espace de 80m2 au sol est occupé simultanément et alternativement avec qui l’habite avec moi, la répartition bouge – je l’habite entier mais discontinu, en somme. Etant de surcroît locataire du lieu, cela confère à son habitation un statut temporaire.

J’habite : un quartier, l’alentour où je me véhicule à pied, où me sont adressés des signes de menue reconnaissance – où la dame du pressing, souriante, me rend une couette C’est pour M. Comment, déjà ? Ces signes sont des signes de familiarité, sont-ils indices d’habitation ? Comment affirmer que j’habite ce qui constitue la proximité de cet appartement qu’incomplètement j’habite ? Non pas, quartier n’y habite pas.

Si quartier pas, alors : une ville, non non : je ne puis l’habiter – car je ne l’habite pas entière (quelle présomption) ; car le statut également temporaire de cette habitation la pondère d’autant

J’habite : un pays, mêmes causes mêmes effets, ne vaut, ni d’habiter un continent, une planète ou portion d’univers infini.

Géographiquement, je n’habite pas un espace proprement défini.

Habiter c’est j’y suis, j’y reste, donc : j’habite un corps ? Lequel se situe à l’intersection des positions d’équilibre dont parle Michaux (qui parle net), corps-enveloppe de ce moi en mouvement. Ce corps assurément je l’occupe, pour ou contre mon gré j’occupe cette enveloppe – mais c’est tout aussi temporairement qu’une armée occupe un pays. Le fantôme, drapé ou non, des histoires à faire peur, occupe, lui, la maison hantée dès lors qu’il s’est défait de son emballage : je ne saurais, on le comprendra, convoquer mon fantôme pour asseoir mon analyse, du moins tant que je n’aurai débarrassé le plancher le squelette les tissus les plafonds, et qu’alors serai hors d’état d’argumenter, d’étayer, de conclure. Non, en ce corps je réside et l’occupe, mais réellement ne l’habite pas.

Mais qu’est-ce alors que j’habite, intransitif  ou transitif ?

Quoi j’habite je le sais depuis peu, j’en fus il faut l’avouer fort étonné, mais dus vite me ranger à raison et admettre.

J’habite : zinedinezidane.

J’habite zinedinezidane voilà, j’habite le complément d’objet zinedinezidane, l’entité zinedinezidane, je le sais depuis peu, quelle surprise,
je ne pensais pas habiter point,
quant à Zidane, je le regardais, l’admirais par instants, éventuellement, partiellement.
Et puis me voilà au couscous, rien de spécial, bonheur ordinaire d’un poulet merguez pois chiches semoule standard, rien de Zidane là-dedans, rien d’habité, du transitif, certes, un dîner c’est passager, mais habiter quoi ici même, mon assiette – non non.
Et puis, l’apparition standard. C’était : stationnant près du comptoir avant paiement, paiement standard couscous standard – pas de tajine au menu, nous sommes on l’a dit en plein coeur du parfait standard – comptoir derrière lequel la photo du bistrotier enzidané trônait.
Sur l’image, le susdit patron plastronnait, enlaçant familifièrement son complément d’objet, son extra ordinaire, l’ami–à-lui-à-nous-à-nous-tous-un-seul-homme, le seul, l’unique, Le zinedinezidane. Notre absolu standard. Le zinedine souriait, de ce sourire ordinairement fluet, indécis, qui est le sien hors du gazon (quand il est aussi rare que franc et immense, sur le gazon), le zidane trônait, immatériel ami, dans sa solide inconsistance.
Persistance rétinienne : zinedinezidane en nous s’imprime, à force de passages ajoutés, d’images rediffusées, de roulettes ralenties en boucle, de milliers de litres d’eau minérale bus pour et face à nous, zidane certes s’imprime, mais nullement son détail, ni le détail de ses proportions exactes : comme la lettre volée, plus il nous est montré moins nous le voyons net (contrairement à Michaux qui plus s’efface, moins se montre et s’anime, plus parle net). zidane est nettement flou de contours. Ses contours nous les partageons, à défaut de nous les approprier (pour nous venger de leur flou persistant, à l’instar du patron standard qui s’en empare un temps, qui le tente du moins, et tente d’en tirer une preuve en photographie). Nous habitons tous zinedinezidane, à contrecoeur ou fort ravis comme un tenancier de standard, toutes et tous, notre complément d’objet commun c’est zidane. Zidane, grand et fort zidane mais d’allure on ne peut plus standard, quasi chétif, sur le champ de patates devenu champ de foire, aérodrome pour sprinters haltérophiles.
On pourrait comparer des années : d’aussi déifié que Zidane il y a Maradona, icône absolue mais icône nantie d’un corps, énorme et monstrueux, et pote aussi du diable. De plus malingre et immigré de l’intérieur il y a Platini mais, trop décideur et calculateur sur le terrain, trop ambitieux et donneur de leçons en dehors.
On chercherait longtemps encore et jamais rien n’y ferait, notre couverture universelle, notre habitat sans loyer c’est ça, c’est lui, c’est là, c’est ce lieu cet endroit dessiné par les lignes de sa silhouette mouvante, mouvante et infinie en creux, infiniment accueillant, lignes de notre partage, pas de Moi dans zidane, pas de position d’équilibre, puisqu’en permanente tangence, en permanent déséquilibre. Pas de moi dans zidane pas gêné du coup par ce poids, pas de chair pas d’âme pas d’eau même pas d’air, dans zidane c’est gazeux c’est la Lune, où nous bondissons mou et lent, tels des ballons (de plage). Lent mouvement perpétuel qui offre à chacun toute place, qui offre à chacun expansion. L’entrée est gratuite et les places disponibles, innombrables. Pas de mur, de frontière, de conflit, de tensions, de surcharges, d’atmosphère, d’électrique : une quiddité sans substance.

Nous habitons, nous vous ils elles et autres, j’habite.

En cette page qui m’accueille que j’occupe où j’habite, je l’affirme, le tambourine :
J’habite zinedinezidane.
J’habite zinedinezidane. Et vous aussi.

(texte initialement paru dans la revue Geste n° 5, automne 2008)

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