Archives mensuelles : octobre 2012

Forum SGDL : “L’auteur et la création sur internet”, 24 et 25 octobre

Où comment se bien perdre (se perdre, je m’y connais un peu).

Je participe mercredi prochain  (à l’invitation d’Evelyn Prawidlo) au forum annuel de la Société des gens de lettres (SGDL) . L’ensemble du forum s’étale sur deux jours,  mercredi 24 et jeudi 25 octobre 2012. Deux journées de réflexions sur le thème  “L’auteur et la création sur Internet”. Je ne pourrai être présent que mercredi, pour cause de conférence & atelier le lendemain à Orléans pour Ciclic.

Et je m’en irai promptement, vers 17h pour cause cette fois de grève SNCF – j’espère sincèrement pouvoir entendre un peu d’Eli Commins et Emma Reel, mais ce rythme de cavalerie est de saison…

D’être à la table de Claro et de Sylvie Gracia est une joie qui m’honore, toujours, même quand cette table comporte des micros en lieu et places d’assiettes, couverts et verres pleins… j’essaierai de me montrer à la hauteur et d’apporter un point de vue pertinent… Nous verrons. Et ma petite réflexion qui travaille, rampante, partira certainement de cette phrase : « Comment l’auteur va-t-il s’y retrouver ? », me demandant, si, hors question économique (pour laquelle je déclare mon incompétence), un grande part de l’intérêt de la chose (web, réseaux), n’est-elle pas, pour l’auteur, aussi, de s’y perdre ? de s’y dissoudre, expanser, de s’y relier (à d’autres) ? Comment, donc, s’y perdre au mieux ?

Les questions qui sous-tendent ces journées, je les cite du programme (ci-dessous) :

« L’irruption d’Internet dans la création constitue, pour les écrivains, une formidable révolution qui leur ouvre de nouvelles perspectives.
Elle influe sur leur création, qui échappe à la tyrannie de la linéarité : récits arborescents, entrée aléatoire dans le récit, liens hypertexte… modifient la structure même de la narration. Livre numérisé, livre numérique, œuvre numérique : l’horizon s’élargit à l’infini. Comment l’auteur va-t-il s’y retrouver ?

Par ailleurs n’est-ce pas l’identité même du créateur qui se trouve remise en cause ?
L’écrivain est d’abord celui qui crée : mais cette fonction est désormais partagée par tout internaute, la facilité de publication ôtant les derniers barrages entre auteurs reconnus et auteurs autoproclamés. L’écrivain est ensuite celui qui est lu (par un éditeur, par un libraire, par un critique littéraire, et en fin de compte par un lecteur). La désintermédiation va-t-elle brouiller son image ou n’est-ce qu’un leurre, préparant une nouvelle intermédiation ?

À partir de ces questions prioritaires, nous reposerons autrement les questions économiques (partage de la valeur) et juridiques (droit d’auteur) : Internet introduit de nouveaux modèles économiques, qui ne sont pas toujours fondés sur la vente d’exemplaires à l’unité. Comment partager ces nouvelles sources de revenus qui, parfois, peuvent aller jusqu’à la mise à disposition gratuite des fichiers ? Les écrivains s’interrogent sur leur avenir, dans un univers de plus en plus chronophage et de moins en moins rémunérateur.

Les débats seront retransmis en direct sur le site de la SGDL
Programme du mercredi

La mythologie du livre par Milad Doueihi
I
Table ronde : “L’identité de l’auteur sur internet”  / table ronde avec Claro, Sylvie Gracia,  Gilles Leroy,  Guillaume Teisseire (de babelio.com), Guénaël Boutouillet. Modération : Martin Legros.
Table ronde : “La vie de l’œuvre dans l’univers virtuel”, (avec
Annie Brigant, Mathias Daval, Patrick Gambache (La Martinière Groupe),  Christophe Grossi,  Marc Jahjah, (sobookonline.fr) ; Camille de Toledo, écrivain, poète, plasticien. / Modération : Xavier de la Porte, producteur de Place de la toile.

Table ronde : “Internet : nouvel outil, nouvelle création ? (Benoît Berthou, maître de conférences à Paris XIII, directeur la revue Comicalités ; Eli Commins, auteur, créateur de Textopoly ; Jean-Noël Orengo, co-fondateur de d-fiction.fr ; Emma Reel, auteur du livre numérique Ah. , Le Seuil, 2012.)
Modération : Karine Papillaud, journaliste littéraire.

& Le jeudi :

Les modèles économiques du numérique par Olivia Guillon
Table ronde : “Le partage de la valeur”
Les défis du droit d’auteur sur internet par Emmanuel Emile-Zola Place
Table ronde : “Internet et le droit d’auteur”

 Télécharger le programme complet

Autant de questions dont les réponses doivent venir des auteurs, mais aussi des éditeurs, dont l’esprit d’entreprise est en permanence mis au défi. Et également du monde politique, qui doit encadrer les nouvelles pratiques et adapter la législation à une vague déferlante qui laisse à peine le temps de la réflexion.

Tels sont les grands axes qui structureront le forum de la Société des Gens de Lettres, dont l’accent sera résolument mis sur la création. Les auteurs savent combien ils sont impliqués dans la chaîne du livre qui, des éditeurs aux libraires en passant par les bibliothécaires, est tout entière concernée par les mutations engendrées par l’Internet.

Il étoile, ça brille – (Midi Minuit poésie 12, reportage)

Y revenir.

Difficile d’y revenir, quand on a aimé (midi-minuit), que ça compte qu’on ait aimé (midi-minuit) parce qu’il nous importe d’aimer (midi-minuit). Parce que, d’avoir fait partie quelques années durant du conseil artistique de la Maison de la Poésie de Nantes, lequel, parvenu à maturité, après des années de travail mutualisé, a su muer, sans briser ni perdre son atome (cet alliage amical et exigeant qui fait de la Maison, de sa programmation, de sa qualité d’accueil, un lieu d’exception pour la poésie (de fait, pour la littérature en son ensemble, dont la poésie est constitutive)) ; d’en avoir fait partie et d’en être demeuré proche est une joie, est une fierté, oui, les deux, une manière de joie fière d’être joie, irréductible joie.

Merci à toutes et tous, ceux qu’on cite mais aussi ceux qu’on ne citera pas, celles et ceux qu’on n’aura pas pu voir ou écouter, tant le programme fut dense.

Il y avait aussi pour ma part propre des obligations, de celles qui importent, à savoir : présenter par un texte produit pour l’occasion un ou plusieurs invités au festival – les textes sont ici : consacrés à Sebastian Dicenaire & Maja Jantar ; puis à Gilles Weinzaepflen et David Fenech. Textes centrés sur l’écrivain, c’est le propos c’est la commande c’est la destination (Gare maritime), c’est aussi mieux ma compétence. Mais, dans les deux cas, une large part de l’enchantement qui me saisit ensuite, une fois ma présentation accomplie, devenant auditeur, un auditeur tout de tension s’atténuant, doucement, d’avoir parlé dans le microphone, en concentration donc étrange, déplacée, comme revenu de ce travail d’écriture de l’écriture, me vient des musiciens : c’est doublement logique (dans cet état de descente, l’accident sonore perce aisément, physiquement ; prend comme à revers cette concentration au texte, élaboré puis lu, puis passé) ; c’est, en ces deux cas particuliers, à signaler.

J’y tiens aussi car mes deux présentations ne montrent que trop peu les musiciens :
Maja Jantar est une vocaliste improvisatrice étonnante, sylphide dotée de plug-ins inconnus, qui lui font produire du son littéralement inouï. Me reviennent un court passage de saturation, acier frotté sur pierre aurait-on dit, qui ferait peur aux plus méchantes machines, et ces kouloukoukou sussurés, quasi gazeux, mais surtout une extrême précision sonore et de montage, de sa part comme de la part de Sebastian Dicenaire. Et puis, accompagnant le désenchantement européen de Weinzaepflen, l’hallucinante virtuosité du mix de matières (disques, guitare, effets) de David Fenech, qui passa même en phase finale par des tremblements techno organiques (303, 101, comme quelque machine Roland, quoi), comme un écho non concerté à cette présentation que j’avais conclue par un éloge des Low Frequency Oscillators.

Durant un festival à la programmation si ventrue il y a à voir et entendre sans cesse, masse informative à quoi des petites pauses entre lectures, des discussions avec les amis, surgis du coin d’une des quelques rues du quartier Decré où tout ce débordement se propage durant un week-end s’ajoutent pour faire beaucoup et comme il y a beaucoup on rate, forcément, des choses – pensées ici à Sylvie Durbec et Thierry Rat dont je n’aurai pas vu les lectures, ainsi qu’au Camion orange de Frédéric Forte contemplé seulement quelques poignées de minutes (où l’on n’était pas seul, en dépit des gouttes). Une des autres raisons de réjouissance : il y a foule, du monde, partout, à chaque lecture, dans les bars, la petite école, la galerie de l’ERBAN, et qu’importe la pluie …

Se réjouir alors de ce qu’on n’aura pas raté, qui ne nous aura pas raté non plus, à dire vrai : l’explication de textes (au sens propre) en images et mots des incroyables conjugaisons de locutions ordinaires de David Poullard et Guillaume Rannou , permettant de prendre pleine mesure de la puissance imaginative de cette folle entreprise, de cet humour essentiel aussi, comme l’obsession est menée en logique à son terme et devient folle, alors, folle et belle et drôle. Cette tangence, territoire commun de ce qu’on nomme humour et de ce qu’on nomme poésie, embellie encore d’une potentialité politique (leur travail pour RESF, que je n’avais pas noté) qui ne gâche rien.

Puis Suzanne Doppelt lit La plus grande aberration, son livre d’images avec images (projetées, les photographies de formes de Suzanne), et ce qui se pose est de grand calme interogatif : elle nous raconte et spirale la figure, les figures du tableau de  Jacopo di Barbari appelé Luca Paccioli. Étrange sensation de ce mystère s’épaississant du tableau regardé, de ce qu’il montre et cache autant, impression d’illusions auditives, de clarté à double fond.

Puis, en fabuleux continuum, deux moments que j’attendais espérais fort, sans savoir encore. Savoir qu’on attend quelque chose, de l’ordre de l’événement intime, sans savoir ce que ce quelque chose sera.

Frédéric Werst est interrogé par Alain Nicolas à propos de Ward, son énorme livre paru chez Fictions et Cie, restitution par/depuis la langue d’un monde imaginaire, folle entreprise d’élaboration d’une culture (non pas d’une civilisation, précisera-t-il, j’évite ce mot, je voulais le fuir absolument), celle du wardwesân. C’est l’œuvre d’une vie, ce livre (qui n’est que le début d’un cycle), fabuleuse élaboration d’un univers énoncé depuis la langue, ses variantes, ses productions (Ward est présenté comme une anthologie des œuvres composées par ce peuple au premier et deuxième siècles après Zaragabal), ses périodes historiques. Le mouvement de Werst est singulier : quand les langues imaginaires dans les livres, notamment de fantasy, sont souvent un élément de décor, d’ambiance, ici c’est le socle d’où tout s’échafaude, la langue est l’origine du projet et l’accomplissement d’un livre. Et de l’entendre lire le wardwesân puis sa traduction nous projette de plain-pied dans ce monde, son mode, et nous submerge la beauté absolue de l’ensemble : l’idée (d’une langue), son élaboration (dans la langue). Il lit en wardwesân, puis en parle, et c’est formidablement émouvant d’être ainsi reçu dans un monde, c’est aussi (à l’inverse des clichés ordinaires quant au dedans et au dehors), étonnamment intime. En wardwesân le verbe être n’existe pas, nous dit-il, et c’est tout un rapport au monde, aussi, qui bascule.

Comme un continuum. La langue comme une question posée à l’être, une question fondamentale, une ouverture, un passage permanent. D’enchaîner, cavalant, ce moment de suspension-là avec la lecture par Camille de Toledo de son Inquiétude d’être au Monde (Verdier), ce chant provoqué par l’exécution massive de dizaines de personnes par le néo-nazi Breivik, sur l’île d’Utoya, à l’été 2011, est une évidence. L’Inquiétude d’être au Monde est un chant, qui, pose, aplanit la riche réflexion de Camille de Toledo. Du Flurkistan jusqu’aux Vies potentielles, De Toledo arpente les complexités conceptuelles du monde, sans jamais séparer arbitrairement analyses littéraire et sociale : la littérature est inquiète ; l’inquiétude est ce qui nous tient gorge nouée face aux abimes ; la littérature doit se tenir dans le monde, elle doit ‘s’y tenir d’elle-même, sans rien abdiquer de sa question : la langue). Sa parole, discrète et tenace, compte, et sa conversion dans le poème, ce chant de l’entre-les-langues, est bouleversante. Mot dont on use parfois trop légèrement, ce bouleversant, ici à sa belle place. Une émotion vive et tenue depuis les premières lignes (et la force de frappe des images, ce père, cette mère, attendant noués le retour de l’enfant), hors de toute sidération, hors de tout effet de sidération. Une belle manière aussi de n’en pas rajouter, belle confiance dans la force de son texte et passion des remises en perspective : De Toledo n’assène pas de thèse, n’a pas déniché son petit concept pré-emballé, répétons-le : De Toledo fluidifie les complexités, étoile les choses (du monde, de la langue), les nomme, nous les distinguons, et pendant que nous distinguons il propose de nouvelles associations, nombreuses, il étoile. Et ça brille.

Et ça brille (longtemps, encore).

Sebastian Dicenaire

(Texte lu lors de la lecture de Sebastian Dicenaire et Maja Jantar à Midi Minuit poésie 12ème édition, samedi 13 octobre 2012, 14h30, à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2013, en juin 2013)

Sebastian Dicenaire lit avec Maja Jantar Maja Jantar qui fait des sons des bruits de bouche des musiques ils procèdent ainsi ensemble souvent et parfois cet ensemble inclut Vincent Tholomé dans l’ensemble ça procède ainsi Sebastian Dicenaire écrit et Maja Jantar bruisse souffle invente le vent mais c’est ensemble c’est-à-dire qu’eux deux bruissent soufflent inventent le vent eux deux en un flux en un souffle partagé composé Maja Jantar elle dit d’elle-même que parfois aussi elle écrit et Sebastian Dicenaire dit de lui-même qu’il fait aussi des bruits de Sebastian Dicenaire on sait qu’il est né à Strasbourg en 1977 c’est ce qu’il dit enfin ce qu’il écrit ou plus exactement il écrit qu’il est né à midi un jour de neige en mil neuf cent septante-neuf dans la banlieue de Strasbourg et Sebastian Dicenaire fait des textes qui parfois font des livres et parfois des performances avec des bruits des sons du vent dedans il est une sorte de chercheur c’est ainsi qu’il nous apparaît en un endroit de son site pour présenter blouse blanche et schémas à l’appui une discipline scientifique de son tonneau qu’il a nommée potentiologie ou science des possibles méthode avec laquelle il ouvre le champ dit-il de l’exploitation des possibles parce que dit-il mon problème dans la vie c’est que je suis poète et donc pas rentable ce pourquoi cette méthode avec laquelle il résoud des nœuds de réalité pour parvenir à l’augmenter pour donner par exemple à fumer aux cheminées des taches d’humidité en forme d’ogive nucléaire

mais il est aussi Sebastian Dicenaire un personnologue car personnologue c’est ainsi qu’il nomma un de ses livres aux éditions le clou dans le fer un livre non ponctué où Sebastian Dicenaire parle au nom d’autres personnes et nomme ces monologues des personnologues précisons les personnologues dans le livre du personnologue sebastian Dicenaire sont des monologues de personne donnés à lire sous forme de blocs de textes non ponctués du moins dotés d’aucun autre signe de ponctuation que leur point final et qu’à ce qu’on prétend parfois à tort et répand à tort cumulé comme quoi la poésie de maintenant et d’ici et de là serait toujours la même et qu’on n’y comprend rien parce que déjà y’a pas de ponctuation nous répondrons

primo nous énervant qu’il y a tant de façons de ne pas ponctuer mais de ponctuer en fait puis nous calmant préciserons qu’il y a tant de façons de ponctuer une fois les signes de ponctuation ôtés qu’il y a Pennequin Tarkos Gellé Calleja Tholomé dont aucun ne sonne idem qu’il y a tant de manières rythmiquement de faire et intentions différenciées qu’il y a autant de voix qui ne sont pas mêmes et autant de porte-voix de marques et modèles différenciés une multiplicité de possibles qui répond à une nécessité non pas simplement littérale mais littéraire en fait puisque en somme non marqué par des signes de ponctuation implique à chaque fois autrement marqué dans l’ordonnancement des mots seuls

secundo que pour chacun des dits porte-voix il n’y a pas de systématisation du non-emploi des dits signes lesquels sont parfois embauchés comme saisonniers c’est selon c’est selon nécessité contextuelle

quant à Sébastian Dicenaire sa nécessité contextuelle de personollogue il l’affirme dans un entretien en postface de Personnologue comme nécessité de Parler en leur nom nécessité de Parler d’où ils parlent, leur emprunter leur corps de parole pour qu’ils me fassent parler en leur nom, en leur lieu et en leur heure. Parce que personne ne le faisait.

C´est parce que personne d’autre qu’eux deux ne le fera que eux le font, le bruit des mots le buit de leur ordonnancement le bruit du silence nécessaire entre, ce vent-là, parce que ne personne ne parlera d’où ils parlent puisque personne ne parle comme eux, tout de suite : Sebastien Dicenaire, Maja Jantar. Merci.

Gilles Weinzaepflen

(Texte lu lors de la lecture de Gilles Weinzaepflen avec David Fenech à Midi Minuit poésie 12ème édition, samedi 13 octobre 2012, 14h30, à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2013, en juin 2013)

mon déséquilibre

est une victoire

du voyage debout

Gilles Weinzaepflen filme, écrit, fait de la musique sous le patronyme de Toog. Il est aujourd’hui associé à David Fenech, guitariste, compositeur, électronicien, pour une lecture enrichie.

De lui vous avez pu apprécier le beau film documentaire intitulé « La poésie s’appelle reviens » et diffusé hier dans le cadre du festival, lequel, laissant entendre des voix et voir des êtres en mouvement (Ivar Ch’Vavar en maraude entre des bunkers de plage, Nathalie Quintane en son jardin) ne dresse pas un état des lieux, ne pose aucun enclos, non : ouvre un espace où quelques traces choisies sont laissées à vue. Route à prendre, ou ne pas.

Prudence. La poésie de Gilles Weinzaepflen, ainsi qu’on la découvre en livre, principalement dans le recueil « de dix années d’écriture » intitulé Noël Jivaro et paru au Clou dans le fer, est définie par Michaël Batalla (éditeur du dit clou)comme « à distance prudente des enjeux formels et critiques de la poésie contemporaine ».

Prudence, disait Batalla . nous serons prudents, et éviterons les égalités paresseuses, les musique=poésie, ou poésie=chanson, ou poésie=sonore, ce serait ici brutal, ce serait réduire. Car sa poésie, à bien l’observer, n’est pas plus sonore qu’elle n’est visuelle, n’est ni pop ni froide, elle sinue à sa façon, s’entête, furieux lépidoptère, ne se laisse pas aussi aisément prendre).

Il y a dans cette prudence, cette réserve, ce (relatif) isolement, une précaution d’emploi ; il y aussi un paradoxe, croirait-on – si l’homme connaît son monde, s’il lit ses pairs, s’il les écoute (va jusqu’à en choisir, pour les filmer), il saura forcément se dire. Se situer. Se positionner.

Sans doute. Sans doute oui saurait-il. Mais il ne le fera pas. Prudence, et :

je est l’objet

qui se déplace

à ta rencontre

sans mouvement

d’appartenance

Variable.

Je semble variable. La poésie chez lui est variable, agrégation de formes et de principes, modulation dans un ensemble de variables, attrape-tout à l’origine, peut-être, mais immensément condensé par la suite.

On trouve aussi des traces dans Noël Jivaro d’un vœu de bâtisseur, d’un rapport fort, récurrent, aux architectures, aux lieux en lesquels se tenir (instable) – un désir de structures en même temps que de les bouger. Un désir de structures variables.

Où sont les pierres où est le plan

il faut que cela soit mais comment

Je vois les portes mais les murs

Qui les fera

 ou

L’invisible et le silence assemblent, brique après brique, les cloisons du réel.

 Une des séquences de ce livre est intitulée low frequency oscillator : le low frequency oscillator ou LFO est, je cite, est un oscillateur très basse fréquence, qui permet de faire des modulations de signal sans que la fréquence modulante soit audible. Musique active sous la musique, travail des ondes, en filigrane.

Il est touchant (pas pour tous, mais pour moi, vivement, et peut-être ne suis-pas absolument seul en ce cas) de voir nommer des poèmes ainsi (c’est signe aussi des temps et d’une bascule discrète, d’une intégration de nouveaux rapports, d’apports d’éléments culturels jusque là extérieurs au poétique : cette référence à la conception électronique de la musique signe un passage). C’est touchant et ça dit quelque chose du rapport entretenu entre les disciplines artistiques qu’il pratique, que peut-être pour appréhender il faut observer en action, c’est à dire : les machines électroniques usitées pour produire ces vibrations encore neuves, audibles ou inaudibles, sont agrégats de variateurs et potentiomètres : ce sur quoi agit le musicien de machines sont des : variables. Et ainsi considéré, affairés aux machines, Gilles comme David font varier des patterns ou structures. Structures variables.

Quelque chose émerge, il y a un rapport, une association papillon, fugitive, vite enfuie, un signal : ce qui vous sera donné ainsi à entendre lu, avec sons ajoutés, modulés, est, résolument : variable.

 

 

On n’aurait pas imaginé

(photo : Non, il ne s’y  fait pas que du nougat;-)

Que ce serait bien, les cafés littéraires de Montélimar, un bon moment de travail et de retrouvailles (voir Benoît Vincent en ses terres, ça vaut large le déplacement), on s’en doutait et on l’attendait sereinement, on l’attendait sans y penser trop au-delà de ce qu’il y avait à faire (préparer) avant de faire ce qu’il y aurait à faire sur place (quatre débats publics avec des auteurs, ici également remerciés pour leur écoute et disponibilité : Oliver Rohe, Jean-Luc Seigle, Arthur Loustalot, John Burnside).

Mais que ce petit centre-ville, façades colorées vives (pour nous passer l’information que les aisselles humides n’auraient pas su, seules, certifier : on est au Sud, ici : méditerranéens le climat comme la chromie), que ces  quelques rues enchâssées circulaires soient aussi densément garnies de terrasses et restaurants accueillants ;

que les bistrots où l’on causerait avec les auteurs soient garnis à plein, voire bondés (cent personnes facile face à Maylis de Kerangal et Thierry Guichard ; pour le taiseux intarissable Jean-Luc Seigle même tarif, au même moment),

et que ce qui aurait pu être une gageure infaisable, en ces conditions-là, à savoir faire passer la parole, l’aider à se faire la plus audible, roule comme de soi, facilité par : une écoute (active, pas juste polie, cette affection palpable, empathique, face au jeune Arthur Loustalot) et un accueil (des cafetiers, hôtes joyeux, toniques, serviables).

On n’aurait pas imaginé, à ce point.

Christophe Manon devait croiser le vers avec Christian Prigent (malheureusement absent, et excusé), lequel fut remplacé par Jean-Pascal Dubost (et son livre de dettes au titre de plusieurs dizaines de mots, bel hommage à son panthéon personnel de fouilleurs, mâchonneurs, renverseurs de langue – de Tristan Corbière à Arno Schmidt), et Julien d’Abrigeon (pour un fulgurant travelling, manière de roman avec torrent d’images, le tout performé furieux, comme Le Zaroff seul sait scander : on ne gueule pas des histoires à voir, aurait-on cru, eh bien : si, sourit-on, estourbi et ravi). Christophe Manon, dont j’ai écrit ici un peu de l’estime que je porte à l’homme et à son art, lut son Testament (repris de Villon, drôle, gouailleur, et tellement mélodique), puis des futurs antérieurs, ses bribes lumineuses, fragmentaires et si denses, si noires et si lumineuses : et quelque chose est arrivé alors que je vis déjà un jour se produire (c’était à Paris, c’était pour remue.net, c’était ma première vraie rencontre avec les deux, Manon (son tremblement puis cette assise, cette netteté) et ses chants silencieux)) : ce qui vient alors c’est une certaine qualité de silence, un silence hors toute pompe, si surpris lui-même de cet alliage douceur & fracas, de ces images, en nombre, et si belles. De cette distance, de cette douceur, et de ce silence en nous tous, ce silence si ému.

Manon en point d’orgue de mes deux jours, et ce moment ou celle et celui qui ne connaissaient pas encore, se tournèrent vers moi comme ébahis, yeux réellement écarquillés : deux personnes, deux qui savent lire, qui prouvent encore s’il le fallait, que cet écrivain-là existe, oui, ô combien. (On parlait ci-dessus de passer, et de savoir et voir cette lumière-là passer, ça compte).

Ça compte, et ça porte, et ça aide, à questionner John Burnside, dont même l’infinie rondeur, l’extrême gentillesse, ne suffiraient à me mettre totalement à l’aise, tant son roman, ou long poème, Scintillation, m’a ébahi (j’en reparlerai sur ce site) , mais le truc tenace, force vive en dessous, porte, et tout va.

Et se souvenir alors que puisque tout avait commencé, vendredi soir, par cuisiner Oliver Rohe quant aux armes à feu (Ma dernière création est un piège à taupes, fiction biographique consacrée à Mikhail Kalachnikov, père du fusil éponyme dont je reparlerai, aussi, bientôt, sur ce site), devant la porte d’une pizzeria, on était, par ailleurs : bien armé.

Merci à toutes et tous, pour tout ça – et évidemment cette organisation impec’ (merci Odile, Guillemette, Armelle…)