Il étoile, ça brille – (Midi Minuit poésie 12, reportage)

Y revenir.

Difficile d’y revenir, quand on a aimé (midi-minuit), que ça compte qu’on ait aimé (midi-minuit) parce qu’il nous importe d’aimer (midi-minuit). Parce que, d’avoir fait partie quelques années durant du conseil artistique de la Maison de la Poésie de Nantes, lequel, parvenu à maturité, après des années de travail mutualisé, a su muer, sans briser ni perdre son atome (cet alliage amical et exigeant qui fait de la Maison, de sa programmation, de sa qualité d’accueil, un lieu d’exception pour la poésie (de fait, pour la littérature en son ensemble, dont la poésie est constitutive)) ; d’en avoir fait partie et d’en être demeuré proche est une joie, est une fierté, oui, les deux, une manière de joie fière d’être joie, irréductible joie.

Merci à toutes et tous, ceux qu’on cite mais aussi ceux qu’on ne citera pas, celles et ceux qu’on n’aura pas pu voir ou écouter, tant le programme fut dense.

Il y avait aussi pour ma part propre des obligations, de celles qui importent, à savoir : présenter par un texte produit pour l’occasion un ou plusieurs invités au festival – les textes sont ici : consacrés à Sebastian Dicenaire & Maja Jantar ; puis à Gilles Weinzaepflen et David Fenech. Textes centrés sur l’écrivain, c’est le propos c’est la commande c’est la destination (Gare maritime), c’est aussi mieux ma compétence. Mais, dans les deux cas, une large part de l’enchantement qui me saisit ensuite, une fois ma présentation accomplie, devenant auditeur, un auditeur tout de tension s’atténuant, doucement, d’avoir parlé dans le microphone, en concentration donc étrange, déplacée, comme revenu de ce travail d’écriture de l’écriture, me vient des musiciens : c’est doublement logique (dans cet état de descente, l’accident sonore perce aisément, physiquement ; prend comme à revers cette concentration au texte, élaboré puis lu, puis passé) ; c’est, en ces deux cas particuliers, à signaler.

J’y tiens aussi car mes deux présentations ne montrent que trop peu les musiciens :
Maja Jantar est une vocaliste improvisatrice étonnante, sylphide dotée de plug-ins inconnus, qui lui font produire du son littéralement inouï. Me reviennent un court passage de saturation, acier frotté sur pierre aurait-on dit, qui ferait peur aux plus méchantes machines, et ces kouloukoukou sussurés, quasi gazeux, mais surtout une extrême précision sonore et de montage, de sa part comme de la part de Sebastian Dicenaire. Et puis, accompagnant le désenchantement européen de Weinzaepflen, l’hallucinante virtuosité du mix de matières (disques, guitare, effets) de David Fenech, qui passa même en phase finale par des tremblements techno organiques (303, 101, comme quelque machine Roland, quoi), comme un écho non concerté à cette présentation que j’avais conclue par un éloge des Low Frequency Oscillators.

Durant un festival à la programmation si ventrue il y a à voir et entendre sans cesse, masse informative à quoi des petites pauses entre lectures, des discussions avec les amis, surgis du coin d’une des quelques rues du quartier Decré où tout ce débordement se propage durant un week-end s’ajoutent pour faire beaucoup et comme il y a beaucoup on rate, forcément, des choses – pensées ici à Sylvie Durbec et Thierry Rat dont je n’aurai pas vu les lectures, ainsi qu’au Camion orange de Frédéric Forte contemplé seulement quelques poignées de minutes (où l’on n’était pas seul, en dépit des gouttes). Une des autres raisons de réjouissance : il y a foule, du monde, partout, à chaque lecture, dans les bars, la petite école, la galerie de l’ERBAN, et qu’importe la pluie …

Se réjouir alors de ce qu’on n’aura pas raté, qui ne nous aura pas raté non plus, à dire vrai : l’explication de textes (au sens propre) en images et mots des incroyables conjugaisons de locutions ordinaires de David Poullard et Guillaume Rannou , permettant de prendre pleine mesure de la puissance imaginative de cette folle entreprise, de cet humour essentiel aussi, comme l’obsession est menée en logique à son terme et devient folle, alors, folle et belle et drôle. Cette tangence, territoire commun de ce qu’on nomme humour et de ce qu’on nomme poésie, embellie encore d’une potentialité politique (leur travail pour RESF, que je n’avais pas noté) qui ne gâche rien.

Puis Suzanne Doppelt lit La plus grande aberration, son livre d’images avec images (projetées, les photographies de formes de Suzanne), et ce qui se pose est de grand calme interogatif : elle nous raconte et spirale la figure, les figures du tableau de  Jacopo di Barbari appelé Luca Paccioli. Étrange sensation de ce mystère s’épaississant du tableau regardé, de ce qu’il montre et cache autant, impression d’illusions auditives, de clarté à double fond.

Puis, en fabuleux continuum, deux moments que j’attendais espérais fort, sans savoir encore. Savoir qu’on attend quelque chose, de l’ordre de l’événement intime, sans savoir ce que ce quelque chose sera.

Frédéric Werst est interrogé par Alain Nicolas à propos de Ward, son énorme livre paru chez Fictions et Cie, restitution par/depuis la langue d’un monde imaginaire, folle entreprise d’élaboration d’une culture (non pas d’une civilisation, précisera-t-il, j’évite ce mot, je voulais le fuir absolument), celle du wardwesân. C’est l’œuvre d’une vie, ce livre (qui n’est que le début d’un cycle), fabuleuse élaboration d’un univers énoncé depuis la langue, ses variantes, ses productions (Ward est présenté comme une anthologie des œuvres composées par ce peuple au premier et deuxième siècles après Zaragabal), ses périodes historiques. Le mouvement de Werst est singulier : quand les langues imaginaires dans les livres, notamment de fantasy, sont souvent un élément de décor, d’ambiance, ici c’est le socle d’où tout s’échafaude, la langue est l’origine du projet et l’accomplissement d’un livre. Et de l’entendre lire le wardwesân puis sa traduction nous projette de plain-pied dans ce monde, son mode, et nous submerge la beauté absolue de l’ensemble : l’idée (d’une langue), son élaboration (dans la langue). Il lit en wardwesân, puis en parle, et c’est formidablement émouvant d’être ainsi reçu dans un monde, c’est aussi (à l’inverse des clichés ordinaires quant au dedans et au dehors), étonnamment intime. En wardwesân le verbe être n’existe pas, nous dit-il, et c’est tout un rapport au monde, aussi, qui bascule.

Comme un continuum. La langue comme une question posée à l’être, une question fondamentale, une ouverture, un passage permanent. D’enchaîner, cavalant, ce moment de suspension-là avec la lecture par Camille de Toledo de son Inquiétude d’être au Monde (Verdier), ce chant provoqué par l’exécution massive de dizaines de personnes par le néo-nazi Breivik, sur l’île d’Utoya, à l’été 2011, est une évidence. L’Inquiétude d’être au Monde est un chant, qui, pose, aplanit la riche réflexion de Camille de Toledo. Du Flurkistan jusqu’aux Vies potentielles, De Toledo arpente les complexités conceptuelles du monde, sans jamais séparer arbitrairement analyses littéraire et sociale : la littérature est inquiète ; l’inquiétude est ce qui nous tient gorge nouée face aux abimes ; la littérature doit se tenir dans le monde, elle doit ‘s’y tenir d’elle-même, sans rien abdiquer de sa question : la langue). Sa parole, discrète et tenace, compte, et sa conversion dans le poème, ce chant de l’entre-les-langues, est bouleversante. Mot dont on use parfois trop légèrement, ce bouleversant, ici à sa belle place. Une émotion vive et tenue depuis les premières lignes (et la force de frappe des images, ce père, cette mère, attendant noués le retour de l’enfant), hors de toute sidération, hors de tout effet de sidération. Une belle manière aussi de n’en pas rajouter, belle confiance dans la force de son texte et passion des remises en perspective : De Toledo n’assène pas de thèse, n’a pas déniché son petit concept pré-emballé, répétons-le : De Toledo fluidifie les complexités, étoile les choses (du monde, de la langue), les nomme, nous les distinguons, et pendant que nous distinguons il propose de nouvelles associations, nombreuses, il étoile. Et ça brille.

Et ça brille (longtemps, encore).

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Une réponse à “Il étoile, ça brille – (Midi Minuit poésie 12, reportage)

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