Archives mensuelles : novembre 2012

Tout autre chose (Rencontre avec Claro, vendredi 30 novembre, Vents d’Ouest – Nantes)

Claro à Vents d’ouest, vendredi 30 novembre.

 « C’est quelque chose, non ? Mais ne vous faites pas d’illusions, car c’est aussi, et vous vous en doutiez, tout autre chose. »

Le tout autre chose qui résonne en plusieurs points stratégiques du livre de Claro, livre lu et aimé, livre désiré avant-pendant-après, sans trouver depuis le temps d’ordonner le fatras désirant qu’il suscita en moi, avant-pendant-après, fatras aggravé encore par la bouche bée, puis bée bis et puis ter, bouche bée par les remarquables articles des amis François Bon, Benoît Vincent, Sébastien Rongier, le tout autre chose est le chemin et la voix du livre en question : d’y replonger relance ô combien, de le relire hic et nunc est une joie, grâce à cette proposition qui m’est faite,  en dernière minute, par la librairie Vents d’Ouest,  d‘interroger Claro ce vendredi soir. La deuxième traversée de ce livre est un tout autre voyage… Excusez-moi, j’y retourne,
et de mes mille notes je tirerai, promis, des questions, elles seront courtes ou du moins pas trop longues enfin, seront ce qu’elles seront – et même si elles sont tout autre chose, j’en savoure déjà les réponses.

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Le pouce levé en bon camarade quand même

Les Circonstances

 Milieu de seconde mi-temps du match de poule de Champions League opposant Lyon à Barcelone, mardi novembre 2007, alors que les temps sont durs pour une équipe de Lyon à bout de forces et menée 2 à 1, qu’il s’agit du moment où tout en chacun cède mais quand rien ne doit céder, surtout face au Barça, surtout en champions league, Fabio Grosso, à l’image de cette contrainte du moment – ne pas céder alors que tout son corps le lui réclame : cédons, corps jambes et armes déposons, lâchons, organisons la déprise -,

Fabio Grosso qui a eu déjà fort affaire en la personne du p’tit prodige Messi dont il lui a incombé de contenir les assauts – de contenir les assauts réels du p’tit prodige Messi et de tenir, ne pas céder, face à l’impression de Mission impossible (et Grosso n’est pas Tom Cruise) produite par cette tache (résumons : 1/ il est malaisé de contenir Messi 2/ il est de surcroit malaisé de contenir l’effet produit par l’aura de Messi et les vilaines blagues subies depuis l’annonce de la composition aux exercices, à l’entraînement, les ricanements amicaux des collègues, c’est toi qui t’y colle hin hin 3/ il est d’autant plus malaisé de contenir l’envie de trop prouver de sa force face au morveux, malaisé de se contenir parfaitement, de ne pas casser la moindre jambe au morveux argentin (de longue date on les connaît les morveux argentins, on se rappelle moins de ceux qui de longue date firent profession de leur casser les jambes, Grosso ne sera pas Goikoetxea)) -,

Fabio Grosso tout à sa mission traverse cette plaine de creux et tient, comme il peut Fabio tient.

 Les causes

 Trêve de circonstances qui sont ce qu’elles sont, et qui semblent n’affecter en rien la mécanique de certains gestes automates et codifiés. Grosso donc, est forgé à cette soixante-dixième minute environ, métallisé de l’épuisement multiple qu’on a dit, mais il tient il a dit il fera jusqu’au bout il tiendra et s’il peut même il en plantera un, d’ailleurs il s’échappe le long de sa latérale, il y a des espaces il fait l’appel, la course pourra se faire il y a des espaces l’appel est fait et c’est Kallström dont on connaît la qualité de passe et la fraîcheur, Kallström tout juste entré en jeu qui reçoit l’appel, obtempère ça peut aller au bout et Kallström il : la plante en touche. Hop hop, tant pis. Bof bof, dommage. Course lancée pour rien, espaces en place gâchés qui ne réapparaîtront pas de sitôt. De chez planté. Un beau gâchis, tiens.

 Le geste

 C’est peu de dire que c’est rageant, pour le corps métallisé de fatigue de Grosso plus que pour mettons le moral de Grosso, mais c’est idem son moral étant entièrement contenu dans son corps à cette époque du match, on imagine son corps parler un peu (on tient le manuel de PNL tout proche, parce qu’on est gestologue consciencieux, on traduira tout du geste, même italien), nous donner quelque news de son moral, par une grimace ou un soupir chargé, moral dont on parierait qu’il n’est pas au top. Et alors, il fait quoi, Grosso :

Il lève le bras en direction de son équipier, bras vide de tout objet contondant ou explosif, vide de toute menace, il le lève et le tend et dresse le pouce, les autres doigts fléchis en leur ensemble, pouce seul dressé en félicitations ou grâce Césarienne, le condamné survivra, il n’est même pas condamné semble-t-il mais félicité, on n’y comprend pas grand-chose, moins encore quand Grosso y ajoute un sourire épuisé, le moral alors il est intact, bon, ferme et joyeux pourquoi pas ? Non mais quoi encore ajouterait-on si l’on ne se rappelait que le geste et le sourire épuisé de dommage amical, Ben Arfa eut le même une heure plus tôt, c’est un geste partagé, chronique, et dont on se dit qu’au vu du niveau de passe moyen de la Ligue 1 il doit faire l’essentiel du langage des signes du terrain, en France, le week-end. Est-ce vraiment là l’Esprit d’équipe (du moins une manifestation presque incantatoire, obligée de cet Esprit-es-tu-là-d’Equipe ?), est-ce ironie contenue face au geste raté au plus mauvais moment, au beau gâchis bête, tiens, que cette manie de féliciter du pouce (variable d’intensité : en le regardant, ou pas), le vilain vendangeur, le coéquipier gâcheur, est-ce un geste-sarcasme, Ouais, bravo la buse, des comme ça garde-les moi pour la Coupe de la Ligue, y’aura pas de mal ?

On oserait pas conclure « un peu des deux », même si on sent dans ce pouce levé et dans le sourire crispé harassé du Grosso vendangé, gâché de cette heure, une disjonction obligée, chronique, fascinante entre le geste et son fond, entre ce que dit et ce que vit le corps du joueur à ce moment, à cette heure. Désunion de l’âme et du corps.

 

(Ce texte a paru dans un blog intitulé Le sport par les gestes, éphémère extension du recueil collectif Le Sport par les gestes, paru en 2007).

Trente-Sept | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Remercier

« On ne pensait pas être capable d’écrire ça », « On ne savait pas que l’écriture pouvait être un outil de pensée » : propos rapportés par celle qui m’a invité il y a peu à animer un atelier d’écriture pour des étudiants. C’est important, ce qu’ils en disent, c’est important de l’entendre, y compris en ces évidences qu’on manipule quotidiennes, façon sacerdoce : oui on leur a dit, on a répété une des ritournelles perso, qu’écrire fait penser, qu’on n’a pensé qu’encore incomplètement avant d’écrire. Me revient, les lisant, une lettre qui fut si importante quand on la reçut, à l’atelier, des années derrière, une lettre qui disait qu’on avait agrandi la vision, la perspective, le rapport au monde, avec nos ateliers hebdomadaires, des années durant, dans cette maison de quartier. Des années durant à venir & revenir, remettre en route une machinerie, un rapport & des interactions, à réinventer chaque semaine, un retour à rejouer, des façons de faire (façons d’écrire, façons de faire écrire) à ne pas laisser sédimenter, rudoyant même un peu pour lancer du neuf, & toujours, ensuite, à chaque texte, sans manières ajoutées mais, toujours, léger : remercier.
Remercier, verbe épinglé aussi au mur, dans un des couloirs du premier, une phrase chipée à Char, par Cathie (merci), copeau coupant lancé, fermée : « Dans mon pays on remercie. ». Phrase que j’emporte comme je cite, nomme, m’y efforce : je cite à qui j’emprunte, ce que du moins je perçois d’emprunts, quand je parle. Je cite & remercie.
& l’on me remercie aussi, pour une chose ou pour une autre, on me remercie de faire, de faire faire, de permettre, d’encourager, on me remercie pour l’écoute, pour la parole, on me remercie, je remercie. Civilités qu’on dirait ordinaires & qui soudain m’apparaissent, ces jours, au regard de ce dans quoi barbotent autour, comme en eaux glaireuses, des amis salariés, m’apparaissent comme lucioles pavant mon chemin.
Mes dernières années de travail salarié, je m’en souviens, ne m’apportèrent, outre emmerdes usuelles & trop-plein toujours grandissant, outre salaire infiniment maigre, outre usure des transports, le roulis du toujours même train, cette toujours même sensation d’être rincé, comme hâlé à l’acide ; mes dernières longues années de ce commerce-là de son temps employé à on ne sait (si vite) plus trop quoi ne m’offrirent que : tourbe amère.
Ni merci ni. Rien qu’érosions des matériaux & composants.
& me dire ce que je savais déjà sans savoir le savoir, qu’au milieu du reste des injustices, reste immense à ne pas minorer, il demeure ça qui compte, cette civilité & ce qu’elle agrège en voisinage étymologique : le mot même, civilisation,
mot rongé chaque jour plus en sus d’avoir été idéologiquement renversé,
& cette part manquante, cette compensation absente, toujours, & désignée indésirable car vous en avez bien de la chance, vous n’êtes pas à l’usine, vous n’êtes pas au chômage, ad libitum jusqu’au plus bas des échelles),
& de me dire que oui, quelque chose dans le travail, dans le salariat, tels qu’on en use dans notre temps, nous réduit, prélève sans fin ni indemnités compensatoires. Organisation de décivilisation. Sens unique du mot remercier : dans leur pays quand on remercie, on flèche direction Pôle emploi. Il reste à inventer encore : fonder d’autres pays d’autres espaces d’autres usages,
d’autres façons de dire : merci.

Féerie générale, de Emmanuelle Pireyre (éditions de l’Olivier, 2012)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 14 septembre 2012)

Ce livre a obtenu le prix Médicis le mardi 6 novembre 2012.

« L’homme non schizoïde et non aliéné est la première chose qu’on perd de vue dans la gestion des affaires courantes. En tant qu’élu, on le perd par exemple de vue au premier matin, le lundi, lendemain des élections. On entre dans un bureau, on débute son mandat en s’asseyant au milieu des dossiers à étudier. On dit bonjour au chef de la première division, on se rappelle qu’il déteste le chef de la troisième division. C’est comme s’il y avait un appel d’air entre leurs bureaux, les dossiers sont aspirés et disparaissent, les gens ne reçoivent pas de réponse à leurs demandes, c’est comme si les dossiers n’étaient jamais arrivés ; et en même temps que les dossiers, est aspiré l’homme on schizoïde et non aliéné. Puis on se met à la gestion des affaires courantes, et bien souvent on fait les tâches en pensant qu’on devrait faire le contraire ; on prend des décisions en pensant que ce sont les décisions contraires qui sont les bonnes. La gestion des affaires courantes ressemble à ces gigots reconstitués à partir de viande et de thrombine, une espèce de colle qui permet la coagulation du sang et fait ressembler à de vrais gigots d’horribles collages de fragments animaux ; puis l’extrême droite danoise fait une campagne anti-U.E montrant sur ses affiches des gigots dégoulinant de colle contraires aux habitudes alimentaires danoises, car, pour l’extrême droite danoise, l’Europe est un gros gigot reconstitué avec plus de colle que de viande, etc., etc. Rien de tout cela n’est favorable à l’homme non schizoïde et non aliéné.
Certes, l’homme non schizoïde et non aliéné ne se jettera pas sur ce faux gigot qui serait vendu au prix du vrai, il consomme beaucoup de fromage et de fruits, mais il ne se focalisera pas non plus sur la question alimentaire. L’homme non schizoïde et non aliéné aura ce secret un peu magique qu’ont découvert quelques Coréens dans les derniers mois : il marchera à gauche, à contre-courant donc, et néanmoins se glissera comme un poisson fluide et lumineux à travers ses contemporains sans tomber ni les faire tomber. »

Montrer les choses, faire des rapports, par tous les moyens (de langue) nécessaires.
Emmanuelle Pireyre, dans Féerie générale, son premier livre depuis Comment faire disparaître la Terre en 2007, comme dans ses autres travaux (en résidence de théâtre, par exemple), nous montre les choses du monde. Pour ce faire, agit avec méthode, poser pour principe que le monde, c’est aussi du monde. Que du monde, c’est une multitude, des gens. Ces gens (nous vous eux), font des choses, qu’Emmanuelle Pireyre regarde, puis nous désigne, pointant, d’un doigt agile, choses et gens ensemble et séparément – tissant des liens, des rapports – puis s’en allant sitôt liens et rapports tissés, voir ailleurs (voir ailleurs, et nous montrer de ces choses et gens, etc.)
Charles Robinson, au sujet de ce livre, évoque passe-passe et prestigiditation et on lui donne raison : dans sa façon de faire, il y a de la passe et de la ruse, il y a du doigt désignant la lune pendant que l’autre main visse une ampoule, il y a une joyeuse habileté à faire voir à cour en même temps que cacher à jardin. C’est aussi cette habileté, cette polyvalence qu’a pointé Claro « Du coup, l’auteur fait plusieurs choses en même temps : elle raconte, elle commente, elle se souvient, elle essaie, elle doute, elle interroge, elle expose, et surtout : elle dispose.« . Emmanuelle Pireyre elle-même – et de longue date –, répond à la rituelle question du statut (laquelle, on ne s’en étonne pas, lui est souvent posée : vous êtes : poète ? Artiste ? Fantaisiste ? Philosophe ? Chaperon rouge ?, lui demande-t-on, à quoi s’ajoutera dès cette rentrée un «  Romancière ? » plus circonspect encore), par ce substantif fort et humble : elle est une raisonneuse, dit-elle. Elle ne cherche pas à résoudre, ni à guérir, elle regarde, déjà, elle regarde attentivement, c’est un sacré boulot. Elle est pourtant bien loin du cynisme ou d’un mode d’ironie surplombant : Emmanuelle Pireyre, c’est drôle, ne ricane pas (et c’est pourtant drôle, immensément drôle parfois). Elle observe souriante, note le front plissé, et observe ce qu’elle note, souriante : d’où découlent d’autres notes.)

Le précédent livre d’Emmanuelle Pireyre s’appelait Comment faire disparaître la Terre et déjà usait de (et retournait) cette forme textuelle omniprésente autour de nous, celle du guide pratique. Ce piratage en douceur est réitéré, ici. Le livre est divisé en sept chapitres : Comment laisser flotter les fillettes ? Comment habiter le paramilitaire ? Comment faire le lit de l’homme non schizoïde et non aliéné ? Le tourisme représente-t-il un danger pour nos filles faciles ? Frédéric Nietzsche est-il halal ? Comment planter sa fourchette ? Comment être là ce soir avec les couilles et le moral ?, dont l’énumération, à elle seule, entame notre appréhension ordinaire. Sans doute allons-nous rire (car c’est une autre conséquence de cette agilité évoquée plus haut : chez Emmanuelle Pireyre, on sourit et fonce le sourcil, en un court-circuit facial dont résulte une étincelle : un éclat de rire), sans doute rirons-nous, mais très souvent à contretemps, dans un certain flottement.
Comment faire disparaître la Terre déjà nous prévenait, à sa façon :

« C’est une question du même ordre qu’il faut poser au nouvel état de la vision extralucide : Chères autorités, est-ce pour s’intéresser à régler des problèmes pratiques, à calculer des doses de médicaments et des itinéraires routiers, est-ce dans ce but soporifique que nous devons veiller à rester aussi lucides ? Que nous devons être et que nous sommes d’une clairvoyance aiguë, d’une énergie immense et sobre ? Qu’allons-nous faire de toute cette vigueur ? C’est ce genre de questions qu’il nous faut maintenant poser, nous qui avons zéro virgule zéro gramme d’alcool dans le sang et les poumons nickel et qui sommes par conséquent légèrement à cran »

L’ambigüité du positionnement, du dispositif (et par conséquent de la position dans la quelle ce dispositif nous met) interroge l’ambigüité tutélaire, et cet apparence de clin d’œil n’est pas inoffensive.
Cette accumulation de question est aussi un détournement de la posture enfantine et de ses rafales de pourquoi, ici mués en comment, (mais comment cache pourquoi ?) ; c’est appliquer une grille logique, toujours logique, à une matière hétérodoxe et inadaptée. Puis jouer de cette inadaptation comme d’une arme. Son travail, Emmanuelle Pireyre, c’est : faire voir que ça dépend. Car quand à voir les choses, il dépend d’où on les regarde ; et regarder dépend de comment et d’où l’on se tient. C’est ça dépend mais ce n’est pas à quoi bon. Au contraire :

« Dans des époques de servitude où le monde est clos, des époques de guerre, de camp, de dictature où presque rien ne peut bouger car le monde est encadré dans un tour en plastique blanc, dans ce genre de cas où on n’a pas envie de rire, il faut se souvenir de la méthode inspirée du petit jeu en plastique : trouver le coin où réside un espace vide, même minuscule, et commencer à faire translater le reste de la matière de la même façon qu’on creuse un tunnel pelletée après pelletée ; ainsi le trou se déplace chaque fois. On peut faire bouger énormément de choses en suivant pas à pas cette recette interminable, il suffit d’être patient, très secret, et très très très persévérant. »(in Comment faire disparaître la Terre)

Les chapitres de Féerie générale sont très denses, habités par beaucoup de monde, ça fourmille – et se voient enrichis d’une table des matière, comprenant un résumé en chapeau (manière de Si vous avez manqué le début subtilement tronqué, déformé), ainsi qu’un générique, exemple :

« Frédéric Nietzsche est-il halal ?
Avec
Batoule
Nadia et les filles
William Farrell
François
Spectatrice
Belle_de_nuit
Frédéric Nietzsche
Louis de Funès
Populations françaises et italiennes »

Ce méta-texte a statut double, il compte autant isolément que dans sa fonction d’entrée : il fait comptine, aussi, ritournelle, et cette ritournelle ouvre le jeu. Les résumés commencent tous par « Un jour » et/ou « il y avait », sur un mode de fable. De fable perturbée par le monde alentour et ses aspects les moins fabuleux : « Un jour en Europe, il y avait une petite fille qui détestait la finance ». La petite fille en question, « insulaire et têtue », préfère peindre un cheval, toujours le même cheval, pendant que ses camarades de classe jouent en bourse : « Dans la cours de l’école, les conversations allaient bon train sur la spéculation financière, et là typiquement c’était un sujet dont cette petite fille ne voulait pas entendre parler » – c’est un résumé très partiel des deux premières pages, et le rythme ne faiblit jamais ensuite. Les images s’emboîtent, en un jeu de réversibilité efficace : les métaphores ne sont jamais unidirectionnelles, jamais filées linéairement : ces enfants qui jouent en bourse nous disent-ils que la finance est immature (irresponsable), que nous en sommes les jouets, que nos enfants grandissent trop vite à l’âge de l’accès ? Et la réponse de la professeure aux angoisses des enfants financiers :

« Maîtresse, le but des banquiers, c’est de ruiner tout le monde ou quoi ?
– Juste les petits comme toi, répondait la maîtresse. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Et eux, ils doivent faire de gros bénéfs. »

Ce flux vous tient vif et clair tout au long de ce livre, et rien ne se perd, en route (mais autre chose se crée). Et la finance nous revient, au bout du compte, finance oppressante que les gens ni le monde n’auront, finalement, oubliée :

« La plupart du temps, les traders ne pensent pas aux 7 milliards de personnes qui ne sont pas en train de devenir multimillionnaires. Mais parfois, après une mauvaise nuit, dans un moment de fatigue, ils y pensent et se mettent à créer mentalement ce petit film interminable où les peuples du monde entier sont 7 milliards de personnes avec des fourches. »


Féerie générale, Emmanuelle Pireyre, août 2012, L’olivier, ISBN 978-2823600032