Trente-Sept | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Remercier

« On ne pensait pas être capable d’écrire ça », « On ne savait pas que l’écriture pouvait être un outil de pensée » : propos rapportés par celle qui m’a invité il y a peu à animer un atelier d’écriture pour des étudiants. C’est important, ce qu’ils en disent, c’est important de l’entendre, y compris en ces évidences qu’on manipule quotidiennes, façon sacerdoce : oui on leur a dit, on a répété une des ritournelles perso, qu’écrire fait penser, qu’on n’a pensé qu’encore incomplètement avant d’écrire. Me revient, les lisant, une lettre qui fut si importante quand on la reçut, à l’atelier, des années derrière, une lettre qui disait qu’on avait agrandi la vision, la perspective, le rapport au monde, avec nos ateliers hebdomadaires, des années durant, dans cette maison de quartier. Des années durant à venir & revenir, remettre en route une machinerie, un rapport & des interactions, à réinventer chaque semaine, un retour à rejouer, des façons de faire (façons d’écrire, façons de faire écrire) à ne pas laisser sédimenter, rudoyant même un peu pour lancer du neuf, & toujours, ensuite, à chaque texte, sans manières ajoutées mais, toujours, léger : remercier.
Remercier, verbe épinglé aussi au mur, dans un des couloirs du premier, une phrase chipée à Char, par Cathie (merci), copeau coupant lancé, fermée : « Dans mon pays on remercie. ». Phrase que j’emporte comme je cite, nomme, m’y efforce : je cite à qui j’emprunte, ce que du moins je perçois d’emprunts, quand je parle. Je cite & remercie.
& l’on me remercie aussi, pour une chose ou pour une autre, on me remercie de faire, de faire faire, de permettre, d’encourager, on me remercie pour l’écoute, pour la parole, on me remercie, je remercie. Civilités qu’on dirait ordinaires & qui soudain m’apparaissent, ces jours, au regard de ce dans quoi barbotent autour, comme en eaux glaireuses, des amis salariés, m’apparaissent comme lucioles pavant mon chemin.
Mes dernières années de travail salarié, je m’en souviens, ne m’apportèrent, outre emmerdes usuelles & trop-plein toujours grandissant, outre salaire infiniment maigre, outre usure des transports, le roulis du toujours même train, cette toujours même sensation d’être rincé, comme hâlé à l’acide ; mes dernières longues années de ce commerce-là de son temps employé à on ne sait (si vite) plus trop quoi ne m’offrirent que : tourbe amère.
Ni merci ni. Rien qu’érosions des matériaux & composants.
& me dire ce que je savais déjà sans savoir le savoir, qu’au milieu du reste des injustices, reste immense à ne pas minorer, il demeure ça qui compte, cette civilité & ce qu’elle agrège en voisinage étymologique : le mot même, civilisation,
mot rongé chaque jour plus en sus d’avoir été idéologiquement renversé,
& cette part manquante, cette compensation absente, toujours, & désignée indésirable car vous en avez bien de la chance, vous n’êtes pas à l’usine, vous n’êtes pas au chômage, ad libitum jusqu’au plus bas des échelles),
& de me dire que oui, quelque chose dans le travail, dans le salariat, tels qu’on en use dans notre temps, nous réduit, prélève sans fin ni indemnités compensatoires. Organisation de décivilisation. Sens unique du mot remercier : dans leur pays quand on remercie, on flèche direction Pôle emploi. Il reste à inventer encore : fonder d’autres pays d’autres espaces d’autres usages,
d’autres façons de dire : merci.

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2 commentaires sur “Trente-Sept | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Remercier

  1. « Dans mon pays …
    « On n’emprunte que ce qui peut se rendre augmenté. »
    Ce serait le rêve si les employeurs pillaient ainsi notre énergie pour nous la restituer ! Mais trêve d’amertume, un candidat normal m’accorde la retraite carrière longue … longue comme un jour sans pain et pourtant illuminée par le pays où l’on remercie

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