Le pouce levé en bon camarade quand même

Les Circonstances

 Milieu de seconde mi-temps du match de poule de Champions League opposant Lyon à Barcelone, mardi novembre 2007, alors que les temps sont durs pour une équipe de Lyon à bout de forces et menée 2 à 1, qu’il s’agit du moment où tout en chacun cède mais quand rien ne doit céder, surtout face au Barça, surtout en champions league, Fabio Grosso, à l’image de cette contrainte du moment – ne pas céder alors que tout son corps le lui réclame : cédons, corps jambes et armes déposons, lâchons, organisons la déprise -,

Fabio Grosso qui a eu déjà fort affaire en la personne du p’tit prodige Messi dont il lui a incombé de contenir les assauts – de contenir les assauts réels du p’tit prodige Messi et de tenir, ne pas céder, face à l’impression de Mission impossible (et Grosso n’est pas Tom Cruise) produite par cette tache (résumons : 1/ il est malaisé de contenir Messi 2/ il est de surcroit malaisé de contenir l’effet produit par l’aura de Messi et les vilaines blagues subies depuis l’annonce de la composition aux exercices, à l’entraînement, les ricanements amicaux des collègues, c’est toi qui t’y colle hin hin 3/ il est d’autant plus malaisé de contenir l’envie de trop prouver de sa force face au morveux, malaisé de se contenir parfaitement, de ne pas casser la moindre jambe au morveux argentin (de longue date on les connaît les morveux argentins, on se rappelle moins de ceux qui de longue date firent profession de leur casser les jambes, Grosso ne sera pas Goikoetxea)) -,

Fabio Grosso tout à sa mission traverse cette plaine de creux et tient, comme il peut Fabio tient.

 Les causes

 Trêve de circonstances qui sont ce qu’elles sont, et qui semblent n’affecter en rien la mécanique de certains gestes automates et codifiés. Grosso donc, est forgé à cette soixante-dixième minute environ, métallisé de l’épuisement multiple qu’on a dit, mais il tient il a dit il fera jusqu’au bout il tiendra et s’il peut même il en plantera un, d’ailleurs il s’échappe le long de sa latérale, il y a des espaces il fait l’appel, la course pourra se faire il y a des espaces l’appel est fait et c’est Kallström dont on connaît la qualité de passe et la fraîcheur, Kallström tout juste entré en jeu qui reçoit l’appel, obtempère ça peut aller au bout et Kallström il : la plante en touche. Hop hop, tant pis. Bof bof, dommage. Course lancée pour rien, espaces en place gâchés qui ne réapparaîtront pas de sitôt. De chez planté. Un beau gâchis, tiens.

 Le geste

 C’est peu de dire que c’est rageant, pour le corps métallisé de fatigue de Grosso plus que pour mettons le moral de Grosso, mais c’est idem son moral étant entièrement contenu dans son corps à cette époque du match, on imagine son corps parler un peu (on tient le manuel de PNL tout proche, parce qu’on est gestologue consciencieux, on traduira tout du geste, même italien), nous donner quelque news de son moral, par une grimace ou un soupir chargé, moral dont on parierait qu’il n’est pas au top. Et alors, il fait quoi, Grosso :

Il lève le bras en direction de son équipier, bras vide de tout objet contondant ou explosif, vide de toute menace, il le lève et le tend et dresse le pouce, les autres doigts fléchis en leur ensemble, pouce seul dressé en félicitations ou grâce Césarienne, le condamné survivra, il n’est même pas condamné semble-t-il mais félicité, on n’y comprend pas grand-chose, moins encore quand Grosso y ajoute un sourire épuisé, le moral alors il est intact, bon, ferme et joyeux pourquoi pas ? Non mais quoi encore ajouterait-on si l’on ne se rappelait que le geste et le sourire épuisé de dommage amical, Ben Arfa eut le même une heure plus tôt, c’est un geste partagé, chronique, et dont on se dit qu’au vu du niveau de passe moyen de la Ligue 1 il doit faire l’essentiel du langage des signes du terrain, en France, le week-end. Est-ce vraiment là l’Esprit d’équipe (du moins une manifestation presque incantatoire, obligée de cet Esprit-es-tu-là-d’Equipe ?), est-ce ironie contenue face au geste raté au plus mauvais moment, au beau gâchis bête, tiens, que cette manie de féliciter du pouce (variable d’intensité : en le regardant, ou pas), le vilain vendangeur, le coéquipier gâcheur, est-ce un geste-sarcasme, Ouais, bravo la buse, des comme ça garde-les moi pour la Coupe de la Ligue, y’aura pas de mal ?

On oserait pas conclure « un peu des deux », même si on sent dans ce pouce levé et dans le sourire crispé harassé du Grosso vendangé, gâché de cette heure, une disjonction obligée, chronique, fascinante entre le geste et son fond, entre ce que dit et ce que vit le corps du joueur à ce moment, à cette heure. Désunion de l’âme et du corps.

 

(Ce texte a paru dans un blog intitulé Le sport par les gestes, éphémère extension du recueil collectif Le Sport par les gestes, paru en 2007).

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