Du mouvement dans une ligne de mots (à propos d’Arno Calleja)

(Texte lu lors de la lecture de Arno Calleja au Pannonica, jeudi 12 décembre 2012, à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2013, en juin 2013)

Du mouvement dans une ligne de mots

Arno Calleja

est de Marseille est né en 1975 est auteur de nombreux textes en revue et en livres et en blog est en résidence cet automne à La Maison Gueffier à La Roche-sur-Yon est accueilli par Christophe François qui en dit que :

« le lire c’est comme plonger la tête dans son propre corps pour l’entendre.»

Arno Calleja

donnera lecture ici même ce soir d’extraits de son livre intitulé La Performance

Arno Calleja,

de lui ont paru trois livres courts, en six années, Criture chez Inventaire-Invention, à la bétonnière au Quartanier, La Performance chez Joca Seria, collection extraction. Et puis son site, intitulé Jectile.

Arno Calleja, par lui passe et sort et se jette, aussi, beaucoup d’écriture incarnée, de parole portée, sur scène ou ailleurs, il se livre à la langue agitée à haute voix, secoue son texte dans l’air et laisse venir, chimiste amusé, puis s’emporte :

« je ne m’arrête pas sur ce que je dis et l’enfant dit les choses et il glisse à la salive et le sens roule le sens est ce qui ne s’arrête jamais et le sens de ce qui est dit roule aux glaviots dans la bétonnière et c’est maintenant qu’on commence dans le sens où on dit les choses on dit les choses pour que légen se rendent compte du sens boulé on est boulé aux roulis réguliers dans la bétonnière et on dit les choses cul par dessus soi (…) » (à la bétonnière)

Arno Calleja son premier livre est intitulé Criture, Criture comme ça sans é à l’initiale, le é disparu mangé par quelque chose qu’on ne sait pas bien nommer, mais qui tient de l’appétit. Le livre Criture je l’ai longtemps eu acheté, simplement acheté parce qu’il me fallait l’avoir à vue au cas où en cas de, enfin, sait-on jamais pourquoi certains livres on se les procure sans attendre pour sitôt eus, se les garder et : attendre.

Longtemps je l’ai eu à vue avant que d’enfin le lire, le titre déjà disait coupait, lui-même littéralement coupé : Criture et son é absent me faisait penser, en miroir, à la Lang de Fred Griot, langue privée de son e final. Sans doute n’y avait-il pas de rapport, dans cette symétrique assignation d’un territoire textuel, par élision d’un signe majoritaire et classé (en début, en fin), de concertation il n’y avait certainement pas mais, de rapport en fait, j’en vois – plutôt j’entends un rapport se faire : quelque chose de l’ordre de l’appétit oui, une manière pour le texte de faire corps oui. Peut-être la même quête d’un arrière-pays intérieur, d’un parcours au-dedans d’un soi encombré, entravé, d’un soi si encombré d’un vrac d’organes et de mots et de souvenirs; peut-être une manière en taillant coupant tranchant, de dégager la voie, de tailler la route vers une incarnation désirée quand même on la sait impossible : on ne fera pas vraiment corps avec son texte non, mais tentera d’aller vers et en route de produire ce complexe alliage son & sens, ce tournoiement qui énonce, qui parle (qui Paparle, pour le citer), qui se perd croit-on mais pas du tout, en fait, qui parvient s’énonçant à déplacer quelque chose. De nous, en nous.

« la phrase n’attend pas le sens elle se fait et c’est le commencement dit l’enfant et le commencement se donne mais ensuite le commencement il faut le faire et je sais quoi faire dit l’enfant je sais très bien quoi faire c’est les phrases je sais que c’est les phrases que je dois faire et je sais pas comment les faire ni je ne sais pour qui faire les phrases ni ne sais pourquoi les faire ni ne sais dans quel état les faire les phrases mais bon je sais que c’est les phrases qu’il me faut faire et c’est une ligne de mots dit l’enfant c’est du mouvement dans une ligne de mots voilà » (à la bétonnière)

Arno Calleja c’est drôle autant des fois, c’est drôle ça fait l’enfant c’est drôle puisque ça joue des mots en posture périlleuse, il est question par exemple de bras cassés et de couilles brassées, bref, c’est drôle au sens où ça ne joue pas les tragiques, ça ne prend pas de pose, ça voudrait que ça ne pourrait pas : ça va trop vite, la photo serait floue. Et puis ça fait l’enfant oui, c’est à dire : que la peur, l’angoisse sont ici aussi à l’échelle enfant, peur & angoisse immenses, vives.

Arno Calleja a fait trois livres, ils ont trois titres, un chacun : Criture / à la bétonnière / La Performance, énoncés à la file ils pourraient constituer programme, et s’ils étaient un programme, bétonnière alors pourrait étonner, en lieu et en place duquel on aurait imaginé un Paparle qui programmerait clair, cohérent, sauf que non : bétonnière, quoi. Mais la bétonnière fait un nœud, on croit la retrouver plus tard dans La performance, muée en centrifugeuse :

« Moi aussi j’ai peut-être parfois une centrifugeuse dans les couilles mais c’est quand même souvent dans le discours que tourne une centrifugeuse, une centrifugeuse folle au point de ne pouvoir faire tenir aucun mot dans la phrase, non. »

Bétonnière fait un nœud, entre les mots et la mort, entre bruit et silence, entre désir et absence, et Calleja en produit nombre, des nœuds, c’est son affaire, nœuds et boucles, spirales & cuts, livrés en bloc (la lecture par le site sera ici vivement conseillée, tant le bloc de texte déroulé vertical sied à cet enroulement, ce flux de crépitements innombrables).

Arno Calleja sa Criture tronque et troue et bourre d’un kapok taché de fluides, elle crépite, oui, elle ne tient pas en place. C’est vivant là-dedans, ça grouille, vivant ces mots comme le sont on le sait tous les épouvantails des contes, et comme certains d’entre eux, ça danse. Je danse, n’importe quoi mais vite et vif, je danse de traviole pour voir, voir de travers, voir à travers :

« Il y a toujours un revers à toute chose parce que la représentation que l’on a de toute chose a toujours un revers. La représentation d’une chose, en tant qu’elle est la représentation de la majorité des personnes, a toujours un revers, et elle est toujours fausse, c’est le revers qui est toujours vrai en définitive.

C’est le côté biaisé de la représentation, que personne ne perçoit, qui est toujours vrai. Et c’est sur ce côté biaisé, que personne ne perçoit, que se passe vraiment la chose en fait, que se passe l’évènement de la chose. » (La performance)

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Arno Calleja a notamment publié : Criture, éditions Inventaire/Invention, 2006 / À la bétonnière, éditions Le Quartanier, 2007, ISBN 978-2-923400-18-1 / La Performance, Joca Seria, 2012 (112 pages, ISBN 9782848091921).

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