Archives mensuelles : mai 2013

« Des formes fâchées avec le liant » (rencontres avec Nicole Caligaris, mai-juin 2013)

« Chacune de mes phrases est écrite pour m’extraire de ce consentement. Parce que ce consentement est acquis à la naissance, prononcé au dessus du berceau par mille et une marraines dont la chaîne, perdue dans la nuit des temps, n’a toujours pas trouvé le moyen de se rompre. »

Je ne vais pas rencontrer Nicole Caligaris cette semaine, que je connais de longue date, je vais la revoir sous prétexte de rencontres publiques (à Châteaubriant ce mardi, puis à Nantes ce dimanche, dans le cadre du festival Atlantide), et lui poser des questions qui j’espère, serviront à faire entendre sa voix puis à faire lire ses textes uniques – et nombreux. Nombreux enfants uniques, et sauvages, que ces livres, où, même si l’on trouve des motifs, thèmes, paysages récurrents, quelque chose d’inédit recommence chaque fois de se faire – de se défaire (c’est un mouvement vers le bas, une descente perpétuelle, un trajet spéléo qui n’est pourtant pas dépressif, et cette vigueur inversée n’est pas la moindre des particularités de ce qui, à force, constitue ce qu’on appelle une œuvre), à chaque nouvelle traversée. Dans les livres de Nicole Caligaris, j’en ai parlé ici, il y a ce syncrétisme impossible (et pourtant effectif) de pensée (dense, compacte) et de mouvement (fulgurant, hérissé), quelque chose qui les rend non pas insaisissables (ô qu’ils tiennent en main, c’est qu’ils sont aussi des armes) mais assurément pas malléables : on ne saurait les confondre – déjà qu’on a du mal à les ranger.

Ils tiennent en main – ils accrochent la tête et le reste, surtout. Et ce qui se produit souvent en cas de préparation de débat, cette multiplication géométrique de la population des post-its, cette envie frénétique de TOUT noter, est ici expansé, est à son plus haut lors de la relecture de ce si mystérieux (demeuré mystérieux, même lu trois fois) & limpide, ce si vibrant paradoxe fait livre qu’est le plus récent d’entre eux, ce  Paradis entre les jambes (Verticales, janvier 2013) qui nous impose de renoncer aux dits post-its, puisqu’on en colle plus qu’il n’y a de pages disponibles. L’ouvrir, il suffit de l’ouvrir, et tout s’ouvre, des questions en myriades. Quatre post-its économisés par la reproduction ci-dessous de ce passage du dit livre, nous remercient de ce sursis. (Et quant à vous soyez là, mardi 28 mai 20h30 à Châteaubriant, ou ce dimanche 2 juin à 13h à la Cité des Congrès, Nantes).

« Je nais quatorze ans après la fin de la Deuxième Guerre, bleue, le cordon enroulé autour du cou, forcée dehors avec les fers, entre les doigts de la camarde que la médecine a su rouvrir, je nais, avec la face de ma mort dans mon corps vivant, épargnée par l’action de ma gueulante, une division irréparable, une colère que rien ne voudra calmer. En naissant à cette époque, j’hérite d’une horreur historique et d’un couvercle posé dessus. C’est comme ça que ma littérature s’occupe de tailler des brindilles pour aller asticoter la honte au fond du trou.

Tout ramène la littérature à l’utile, tout la dispose à avoir des visées, à la recherche de quelque bénéfice, ne serait-ce qu’un entourage, une entente qui définisse un monde partageable,  tandis que j’ai ce goût du tumulte, de la brutalité, des formes fâchées avec le liant, avec le lien, fâchées avec tout lien, sans prévenance, heurtées, contraires au léché qui entretient l’illusion d’un monde compatible avec nos images si soigneusement définies.

Est-ce la noirceur, est-ce la brutalité elle-même qui répugnent ? ou est-ce qu’elles proviennent d’une femme ? J’ai le paradis entre les jambes. A condition d’y consentir. Chacune de mes phrases est écrite pour m’extraire de ce consentement. Parce que ce consentement est acquis à la naissance, prononcé au dessus du berceau par mille et une marraines dont la chaîne, perdue dans la nuit des temps, n’a toujours pas trouvé le moyen de se rompre. »

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Professeur Cyclope, volumes 1 à 3

(Présentation de cette revue de bd numérique– reprise augmentée d’un article, paru dans Encres de Loire n° 64).

oeil

Professeur Cyclope :

Cette revue de bd numérique, lisible sur ordinateur ou tablette connecté au web, est une initiative novatrice, saluée comme telle un peu partout, notamment par arte.

Au-delà de la nouveauté constitutive au projet (voir notamment cette interview d’un de ses co-fondateurs, Fabien Velhmann), interrogeons maintenant, à l’heure de la parution de son numéro 3, la revue dans sa continuité.

Ce qui frappe c’est d’abord la qualité des séries présentées, variées en genre comme en style graphique, du fait d’un casting au dosage subtil entre auteurs reconnus (Olivier Texier, et bientôt Philippe Dupuy) et heureuses découvertes (Anouk Ricard ou Stephen Vuillemin, pour n’en citer que deux). Ceci énoncé, que cette revue de bd numérique soit une bonne revue de bd, excellente nouvelle ma foi, témoin d’une intelligente réaction des créateurs conscients de la mutation des usages (souhaitons, au passage, à la littérature « strictement textuelle » nombre d’initiatives de ce genre, car il serait bon que publie.net ne perdure pas seul dans ce défrichage ardu). Excellente nouvelle, mais au-delà, qu’en est-il de l’épithète numérique ? Quid du support, qu’apporte-t-il à la revue Professeur Cyclope, aux formes et à la lecture, hors gain de place et attrait pour la nouveauté ?

Meilleure nouvelle encore : c’est à la lecture (approfondie, imprégnée) que quelque chose, réellement, change. La lecture se fait, dans certains cas, selon un défilement (horizontal, chez Anouk Ricard ; vertical, chez Stephen Vuillemin) de case en case (l’effet zoom induit est fort appréciable graphiquement, l’œil reçoit mieux chaque dessin, sans que l’agilité du regard y perde, de par la rapidité et l’ergonomie du support). Dans d’autres cas, les cases sont animées, de façon minimale mais efficiente (chez Stephen Vuillemin, par exemple). Un retour à la case, en somme, et de fait : au dessin. D’ailleurs, la planche, format « classique » de la bd en albums, est sans doute celle qui y perd le plus, ou qui y « gagne » le moins – preuve, s’il en fallait, de la nécessaire complémentarité des supports, de la nécessité de les faire coexister : la bd numérique, loin de la pensée en planches, ne tuera pas l’album.

Notre œil, celui qui guide le lecteur (cette somme de savoirs, désirs, expériences, aspirations) que nous sommes, est bougé, remué. Réveillé. Ces bouleversements, des plus subtils, sont peut-être les plus importants : toute la distribution de l’information est questionnée, et par là, la structure même de ce que l’on nomme bande dessinée. Et c’est, alors, tout notre rapport qui bouge.

La bd ne devient pas pour autant du cinéma d’animation, le découpage du récit en une succession d’unités-cases demeurant le fondement, la caractérisation de cet art. Mais l’expérimentation s’avère favorisée, une expérimentation excitante et partagée : ce qui est permis à l’auteur permet en retour au lecteur, dont l’expérience de lecture s’avère discrètement, mais réellement, enrichie. Une aventure à suivre avec appétit. (cliquez ci-dessous pour vous abonner).

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Précis & précieux dérangements, à propos de Frédérique Cosnier

logo mural(Texte lu lors de la  soirée « À SUIVRE… », Déborah Heissler et Frédérique Cosnier, au Pannonica, Jeudi 16 mai 2013 à 19h30.)

(à paraître dans Gare maritime 2013, en juin 2013)

Frédérique Cosnier est shampouineuse, c’est écrit en addendum de son premier livre.

Frédérique Cosnier s’est parfois, cette année, réveillée en forme de

rhizome à papa
d’épiphénomène
de piscine à débordement
de pied palmé,

selon des statuts postés par elles sur des réseaux dits sociaux, en ligne (où ainsi certaines choses bougent, ces temps-ci, quand ce n’est plus seulement par les livres qu’on entre en contact avec un auteur, avec son travail, sa voix ; mais aussi de cette effusive façon-là, quand parfois, des mots, phrasés, énonciations estranges, s’inventent une place, neuve, dans le flux qu’ils entaillent comme on déchire un tissu).

Poser de la poésie dans ce grand supermarché, dans ce tumulte criard, dans ce bavardage insensé, est une salutaire tentative de dérangement d’un ordinaire fatigué, d’un chacun-à-sa-place-assignée : les poètes, dans les livres, portraits trois-quart charbon main au menton œil horizon ; les minettes, madonnettes, shampouineuses, maquilleuses ou danseuses, qu’elle pépient au salon, paillettes, futile – eh bien non, bougeons voir, grattons la couche de vernis, grattons-là de notre ongle verni bleu nuit.

« Alors j’ai commencé à glisser le long de la grande galerie en poussant devant moi mon caddie, grande galerie qui m’est apparue un peu comme la galerie des glaces à Versailles. », écrit-elle dans un texte inédit.

Shampouineuse. Un sourire, une blague mais. C’est précis, shampouineuse, shampouineuse contient : une somme de gestes effectués avec minutie, pour faire du bien au corps d’autrui – shampouineuse est précisément écrit à la fin de ce recueil intitulé PP, pour poèmes précis, aux éditions E2M, auxquelles on relie Manuel Daull, dont la bégayante lecture ici même, à Midi-Minuit m’est restée, et pas qu’à moi, clouée en mémoire, comme un précieux moment de précise inexpertise – un dérangement extrêmement haut placé dans la cage thoracique, un trouble extrême et extrêmement, redisons-le, précis.

Poème est précis. Poème et précis, poème en tant que forme en laquelle mettre des choses (des mots agencés de signes et de vides) pour que ça se tienne bien, droit –  d’ailleurs, la ligne verticale est un des axes autour desquels s’enroule le texte dans ce livre, énoncé & chapitré comme un précis en trois phases (1 -du réveil, 2- du démaquillage, 3 – de mise en plis). C’est une danse aussi, enroulements de mots rivaux et rieurs autour d’une barre de pole dancing – mais c’est, encore, une joie de typographe, cet assemblage de fourmillements fixés sur page : de la typo, c’est-à-dire : un ensemble de manipulations au quart de millimètre des signes, pour, en en soignant le corps, faire du bien au texte. Faire qu’il se porte bien. Qu’il reste en forme – et puisse souplement se mouvoir (et que nous-même, lisant, puissions le suivre).

C’est une danse, a-t-on dit à propos de PP, ça se précise dans cet Hippocampe dans la ville, texte inédit, souvent lu en musique et en partie conçu pour, à propos duquel elle affirme :

« La poésie n’est pas un genre mais un état, que l’on ne possède pas, même si on le travaille au corps. Si elle peut être mise en musique, ce n’est pas seulement parce qu’elle est musicale. C’est d’abord et avant tout parce que c’est un mouvement, auquel il faut rendre son dû. Protéiforme, irrésolu. »

Hippocampe, méduses, lézards en dérives aux confins des zones d’activité commerciale, tout fait mouvement, l’animalité convoquée est mouvement autant qu’elle est stupeur : quoi de plus immobile qu’un lézard, quoi de plus vif qu’un lézard ; tout fait mouvement dehors comme dans son texte – que le corset formel, laçage entrebâillé sur grain de peau, fixe : comme le lézard immobile porte en lui le lézard-mouvement. Une forme stricte c’est pour mieux voir comme ça bouge dedans.

C’est une danse, elle est typographique, sonore, colorée – comme la danse de ses  gazelles d’époque, texte inédit, dont je vous livre cet extrait :

– Alors quatre 8 arrière, avec le bassin, bien parallèle au sol, comme ça 8 8 8 8, bon on les enchaîne par paires, hein ? sur le 7/5, d’abord sans puis Aaavec les bras, toc gauche toc droite, puis Pas de Chameau, vers l’avant, mais nan ! en PETIT, sinon tu te manges le parcmètre, on parie combien ? On n’est vraiment pas synchros, ce soir…, dit Gazelle Samia en se déhanchant outrageusement pour pouvoir poser le poing sur son os iliaque : air de défi.

Entendre, voir – un mix entre oralités, parlés divers et fulgurés, tenu dans une forme précisément variable. Un précieux dérangement.

Trente-neuf | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Presque tout

billet39Un ami me demande de faire une liste, l’invitation tombe bien me dis-je, car j’aime les listes, je suis croyant pratiquant & prosélyte, je liste & fais écrire des listes, dans mes ateliers, la liste énoncé-je inlassable, c’est un pré-texte, un avant-texte, & c’est surtout déjà du texte, c’est du texte intensément réflexif, du texte s’inventant lui-même ainsi débarrassé du surmoi enfermant des intentions de résultat, du texte déployé spatialement selon des logiques propres & singulières (la plus strictement droite des listes ne tenant jamais tout à fait droit), du texte sans diégèse ni message mais pas sans rythme, non, du texte en expansion comme la matière – bref, j’aime les listes, & la demande fait mieux que me plaire, elle me stimule & fait écrire (avant même de dresser la liste, l’idée de la liste fait écrire, un prétexte au pré-texte, expansion vers l’antérieur, fabuleux mouvement arrière-avant, un branle joueur de l’esprit).

La liste, elle, pendant que j’y pense & l’oublie, elle se trace gomme & redessine dans ma tête, pendant que les yeux scannent la bibliothèque, elle se replie s’incurve repart, elle est étique puis boursouflée, sa forme ne tient pas sa place, tandis qu’émerge ce constat :

Je retiens mal les livres.

Plutôt : je ne les laisse pas, ou peu, & peu de temps, seuls (en moi).

Des conditions d’expérience poussent en ce sens : souvent, je lis, pour des raisons précises (un débat à animer), tous les livres d’un auteur, en un temps resserré. Ainsi, de l’année 2012, me restent, souvenir encore vifs, quelques semaines passées dans les livres d’Emmanuel Rabu & Charles Robinson en janvier, de Mathieu Riboulet & Maylis de Kerangal au printemps, de Carole Zalberg à l’automne, d’Oliver Rohe tout le second semestre). Pas un livre, dans chaque cas, même si des a-pics il y en a, des préférés on saurait les nommer, des Naissance d’un pont, des Dans les cités, des Avec Bastien, mais le préféré, pourvoyeur de grand choc, s’il agrandit un moment passé en sa compagnie, m’offre bien plus, envisagé dans un ensemble, répétitions béances malfaçons éventuelles y compris – car toutes sont appels & connexions, motifs & places où me mettre moi, agencements & arrangements dont je serai l’urbaniste.

(Notre vanité de lecteur, le plus vain serait de l’ignorer, elle fait un si puissant moteur).

Je considère le travail d’un auteur, s’il m’a marqué, comme un ensemble, dont certes je peux observer, du haut de la colline ou penché sur les points-virgules, des sommets & des creux, mais dont la masse m’importe constituée & en constitution, dont une part essentielle reste à venir.

Peut-être aussi, auteurs, critiques, lecteurs, pensons-nous moins en livres, peut-être que quelque chose à déjà changé, dont la mesure peine à être prise, quelque chose ou le web joue sa part mais pas seul, quelque chose où la lecture publique, ses autres temps de création & d’intervention, joue également sa part, où le commerce aussi a joué la sienne, imposant des formats étriqués (le roman de rentrée, 216 pages police 11 & double interlignages, guère extensible) & forcément réducteurs, je ne sais si ce qui vaut pour moi (& qui me vient aussi d’ailleurs intimes, enfouis, enfances, effarements) vaut pour tous ou pour le nombre. N’empêche : le livre n’est plus seul, en moi, en nous, le livre s’ouvre encore quand on l’a ouvert, il s’ouvre avant, il s’ouvre ailleurs.

& me revient aussi ce constat adjacent : il n’est pas anodin que j’ai, pour plusieurs auteurs aimés, reculé souvent devant un dernier obstacle, un dernier livre avant l’intégrale, pour m’en tenir au presque-tout-lu, freiné comme par une paresse paradoxale & dérisoire, revenant à poser le pied à terre à quelques mètres du dernier lacet de l’Alpe d’Huez : il faut qu’il y ait un trou, dans cela qui se fixe, dans cette image mentale du livre en cours, de l’œuvre ouverte, ce plus grand livre, en cours, que tous ceux qui sont faits, un tout bien plus grand que la somme de ses parties. & le livre, chéri, désiré, manquant à ma liste permet ce possible-là, de l’encore-à-lire, encore-à-faire, du presque-tout.

Peut-être, alors, ma vraie liste, serait-elle celle-là : ma liste des livres en chemin, à lire encore, du Rheinard Jirgl à main gauche, du Fernand Combet à main droite, du Reznikov dans la chambre.

Du presque-tout qui reste à lire, qui m’attend, qui m’espère – je l’espère.

Jocelyn Bonnerave, « Le hoquet comme technique d’écriture »

À propos de L’Homme bambou, paru aux éditions du Seuil (collection Fictions et Cie, janvier 2013, ISBN 978-2-02-109824-2)

(Chronique également parue sur remue.net)

On ne reviendra plus en arrière      on voit bien tout du dessus, maintenant      Grande Galerie            Ménagerie allée de platanes qui chuchotent jusqu’à la Seine qui ne nous trahiront pas      planqués sur ce toit      on était là-dessous      on ne reviendra plus sous terre maintenant c’est      hors sol      la lumière      le grand été sur Paris      sur le Jardin      la Ménagerie      sur toute la chaîne du soleil à la viande à la merde      à la terre à ton cul      d’amour            c’est la grande lumière      ici en hauteur contre parapet

(extrait de L’homme bambou, page 239)

Les résidences, on le sait, sont pour les auteurs un temps partagé, entre écriture et rencontres, entre soi et l’Autre, selon des lignes de partage fort mouvantes, poreuses : le lieu nourrit l’écriture de l’auteur, il constitue l’espace où l’inclure, d’où l’élancer, pour un temps. S’il n’y a que rarement commande spécifique d’un texte à l’issue, mais plutôt autorisation à tenter, à risquer l’immersion, par l’effet de ce temps alloué (lequel manque cruellement dans nos vies et leur économie), il y a souvent, plus tard, un livre qui vient, dont cet espace-temps fut le site d’édification. Et dans le texte, les rapports apparaissent, proches ou lointains, avec ce qui constituait le projet initial de résidence.
Mais rarement résidence (de surcroît aussi courte, deux mois de l’hiver 2011 passés au Museum d’Histoire Naturelle) n’aura, autant que celle de Jocelyn Bonnerave, nourri, constitué, engendré un roman paru ultérieurement (2 ans plus tard, c’est-à-dire, a minima, le temps ordinaire de conception d’un livre, délai qui vient lui aussi contredire l’idée de commande). L’espace-temps de cette résidence constitue littéralement le livre, sur de multiples plans : le Museum d’Histoire Naturelle est un des lieux principaux de l’action (y compris lors d’une course-poursuite finale, mais aussi sa source de documentation, consultée dans le texte et en amont par l’auteur – et la documentation est primordiale dans la manière romanesque de Jocelyn Bonnerave : elle est la ressource, le thème (dans ce livre-ci, L’homme bambou, où la mutation vers la plante du narrateur permet de questionner la botanique, la zoologie, les neurosciences, tout comme dans le précédent, Nouveaux indiens, par le jeu d’une intrigue habile, enquêtait autant sur l’anthropologie que sur l’affaire criminelle dont il était question).
L’action, donc, résumons-la : un jardinier, basé en Ariège se voit pousser une protubérance, qu’il prend d’abord pour une queue, extension hyper-animale, qui s’avère en fait être végétale, puisqu’il s’agit d’une pousse de bambou – prologue d’une transformation plus globale. C’est entre instituts privés et scientifiques (d’où ce passage prolongé au Muséum d’Histoire Naturelle) qu’il va naviguer ensuite, pour tenter d’appréhender l’ampleur de cette mutation. Maïa, une étudiante en archéologie, va l’assister dans cette (en)quête – façon de convoquer un autre domaine scientifique, façon aussi d’étudier la raideur du bambou, sa verticalité.

il faut maintenant te creuser mais j’avance timide, me reviennent avec un frisson les images de ce documentaire sur les tamanoirs, avant de plonger dans la fourmilière leur fabuleuse langue en ligne et comme intelligente, ils sortent d’énormes griffes courbées à l’assaut, quel flot de pensée venue de plus ou moins loin à différentes vitesses, et toutes ces images c’est étonnant, d’habitude la pensée s’arrête dans le plaisir, on oppose toutes ces chose, le corps et la tête, le muscle et l’esprit, c’est un peu idiot on n’est quand même pas des canards qui courent encore la tête arrachée, le cerveau est dans le corps après tout mais il y a toute une tradition comme ça qui les sépare, et là moi je pense à tombeau ouvert en plein élan de corps portant, comme si ça ne venait plus d’en haut, comme si les images étaient pulsées par le sang, et je ne suis pas en train de m’envoyer des fleurs hein, il y a un aspect très négatif à tout cela, cette espèce de parasitage fatigant, la preuve, aux pieds de la fille que j’aime je reçois la visite surprise d’un jeune tamanoir de documentaire, griffes en avant, pourquoi ? (extrait de L’homme bambou, page 53)

On l’entend, l’écriture de Jocelyn Bonnerave est stimulée par la chose sexuelle, laquelle, au-delà d’être un thème récurrent dans ses deux livres (Nouveaux Indiens vibrait déjà de quelques scènes fort incandescentes), fait sève et lanceur, une énergie qui porte le mouvement de la langue, en relance la vigueur. On le lit, aussi, dans le passage ci-dessus (« on oppose toutes ces chose, le corps et la tête, le muscle et l’esprit, c’est un peu idiot on n’est quand même pas des canards qui courent encore la tête arrachée, le cerveau est dans le corps après tout »), que les liens priment, l’union, même cahotique, des choses et des mots, de la chair et de l’esprit. Me revient alors un aspect, anecdotique a priori, mais marquant, à mieux y regarder, et ne serait-ce que par sa singularité, de la pratique d’écriture de Bonnerave : durant sa résidence au Museum, m’a-t-il dit, il écrivait debout, avec un pupitre, comme on chante ou comme on se bat, en somme. Son écriture est un geste érigé, elle se dresse. La verticalité est son motif, son origine, sa direction.
Ces liens entre les concepts, entre les disciplines ; le Museum en tant que décor et lieu d’échanges, de savoirs et de paroles ; sont aussi symbolisés par une double mutation du personnage principal : en même temps que de se voir peu à peu innervé de bambou, en même temps donc que change son corps, son esprit spirale et vire : ce sont des voix étranges, un flux poétique, entrecoupé de blancs (voir la citation en haut de page) qui lui tournent en tête, et dont il questionne l’origine. Un des savants lui fait le récit d’un colloque auquel il a assisté, des années auparavant :

« (…)je m’ennuyais beaucoup jusqu’à ce qu’une dame d’un certain âge, venue de Bombay, je crois, prenne la parole en commençant par lister les données de base sur les cellules végétales, ce qu’on apprend en fin de lycée, vous voyez. Elle avait fait son Powerpoint comme tout le monde, mais c’était des grossissements au microscope électronique, magnifiques sur écran géant, les photos des petites cases qui constituent l’épiderme de n’importe quelle feuille avaient dû être traitées par un logiciel tout récent, on était comme plongé dans la chlorophylle. Bon, je trouve que votre transcription ressemble incroyablement à ce genre de découpage, d’entrée ça m’a troublé en vous lisant, très bien, mais on n’est pas des poètes. Il faut se méfier des analogies. Pourtant, je suis encore troublé de vous entendre dire que les blancs entre vos mots sont des parois poreuses, et que les adjectifs limitant et traversant vous paraissent aussi adéquats : ce sont à peu près prononcés par cette même dame pour décrire la communication cellulaire végétale. (…)
Dans l’histoire de la vie, l’animal s’est construit autour d’une cavité intérieure – cavité très tôt remplie de sang, très tôt rythmée par un cœur, qui distribue presque immédiatement informations et énergie à tous les points de l’organisme, et très vite orchestrée par un rachis, c’est-à-dire un système nerveux central c’est-à-dire mon fonds de commerce. Au lieu de ça, dans les plantes de ma dame indienne, on trouve des cellules séparées par des parois à la fois limitantes et traversantes, entre lesquelles les informations circulent lentement. »(extrait de L’homme bambou, page 209)

… Des cellules séparées par des parois à la fois limitantes et traversantes, entre lesquelles les informations circulent lentement… La reconfiguration envisagée par le biais du végétal, qu’expérimente Bonnerave, nous enseigne et excite autant qu’elle éveille les intérêts avides des industriels : l’hypothèse réveille le poète et rappelle le philosophe – et nous reviennent alors entre les mains quelques notes posées sur remue.net durant cette résidence :

« Au réveil, j’apprends que le hoquet est encore un signe du lointain passé dans notre corps, peut-être pas une « structure vestigiale » comme celles déjà évoquées ici, mais un mécanisme archaïque : développé par les animaux amphibies pour trier entre leurs deux sources d’alimentation en oxygène – le clapet servait à empêcher l’eau de passer lorsqu’ils passaient en mode aérien. Deleuze a écrit des pages définitives sur la littérature et le bégaiement. Je suis maintenant persuadé qu’il faudrait aussi empoigner le hoquet comme technique d’écriture. »

L’Homme bambou, paru aux éditions du Seuil (collection Fictions et Cie, janvier 2013, ISBN 978-2-02-109824-2)

Marc-Antoine Mathieu, des livres à & pour ouvrir

Marc-Antoine Mathieu – des livres à & pour ouvrir

(Présentation par les bandes des deux plus récents albums d’une œuvre à découvrir – reprise augmentée de deux articles, parus dans Encres de Loire n°58 et 64).

MaM / Julius Corentin Acquefacques 6. Le décalage (éditions Delcourt) Date de parution : 06/03/2013 | ISBN : 978-2-7560-3108-8

Décalage perpétuel (Delcourt, 03/2013)

En 23 années et seulement 6 albums, au rythme de parution dégressif (le précédent opus datait de 2004), l’auteur et graphiste angevin Marc-Antoine Mathieu n’a pas développé les aventures de son personnage récurrent, Julius-Corentin Acquefaques à la façon des héros de série à succès. Son économie est même inverse à la serialisation des blockbusters (inverse à celle de, mettons, James Bond, qui étire de plus en plus de longs films depuis des séquences originelles de plus en plus étiques.) Ce héros est un paradoxe ambulant, cette série un décalage perpétuel (pour reprendre le titre de ce dernier album en date).

Acquefaques, fonctionnaire anonyme sis en un appartement étroit, tombé de son lit chaque matin suite à des rêves à la chute douloureuse, s’il n’est pas un anti-héros, constitue un héros problématique, qui pose, littéralement, problème. Il pose problème à sa fonction même de héros… voire de personnage. Prolongement ludique de l’angoisse métaphysique incarnée des personnages de Kafka (ces ombres écrasées, par le monde et son système), le cheminement d’Acquefaques au fil de chacun (puis de l’ensemble, considéré comme un tout, formidablement cohérent) de ses albums est aussi une interrogation des codes d’écriture et de lecture fondamentaux du médium fabuleux (fabuleux car aussi simple d’accès que complexe à analyser), qu’est la bande dessinée.

Après les notions de récit, de perspective, de couleur, dépliées, questionnées par manipulations habiles de l’objet-livre des précédents opus (page centrale changée en spirale dans Le Processus, insertion de case manquante dans L’Origine, pages dessinées en 3D dans La 2,333ème dimension ; pour voir ce que ça fait à l’histoire en cours et à la lecture qui peut en être faite), c’est dans ce sixième volume celle du personnage, de sa place au cœur du récit, qui est bouleversée : ce matin-là, Julius est en retard, comme souvent. Mais il ne s’agit pas d’un simple retard, motif récurrent, dans l’histoire, mais aussi d’un retard par rapport à elle : il a franchi « le mur du temps ». L’histoire a débuté en avance, la première page précède la numérotation (et les quatre pages de couverture sont des planches dessinées).

Les places assignées alors changent : nous assistons au retrait du héros de son histoire ; pendant que le héros, lui, assiste (comme nous, lecteur, qui le regardons regarder sa non-aventure se dérouler) au déroulement, sans pouvoir y participer. Le retard sera rattrapé par une nouvelle manipulation astucieuse de l’objet-livre, mais… sans doute est-il déjà trop tard. Et le goût avéré de Mathieu pour les boucles narratives trouve ici un magnifique achèvement.

3″ (Delcourt, 2011)

(version numérique, et site dédié : http://www.editions-delcourt.fr/3s/index.php?page=home)

3″ Marc-Antoine Mathieu (Delcourt) | ISBN : 978-2-7560-2595-7

Cet album, précédent opus de Marc-antoine Mathieu, de ceux qui s’intercalent entre les A-aventures de Julius-Corentin Acquefacques, fonctionne en caméra subjective : Nous (lecteur, regardeur) sommes dans un couloir, nous avançons, et distinguons, dans la rue en face, — mais peut-être est-ce derrière nous, n’y a-t-il pas un miroir ?— une femme retournée sur un homme, l’air apeurés. Notre regard avance, jusqu’à cet homme, jusqu’à l’œil de cet homme, dans la pupille duquel se reflète un téléphone portable qu’il tient face à lui, vers lequel notre regard continue d’avancer, jusqu’à atteindre et traverser le reflet du petit œillet de la webcam… Ce livre est un zoom. Un seul zoom impossible et tenu de case en case (neuf carrés de format identique, sur soixante-sept pages), jusqu’à son terme… vertigineux.

Ici, Marc Antoine Mathieu a tenté d’appliquer au livre illustré un traitement qui demeure un fantasme de cinéma : celui du plan-séquence infini (on se rappelle La Corde de Hitchcock, ou l’introduction de Snake Eyes de Brian de Palma, les exemples sont nombreux). Le cadre de la page dessinée lui permet de relever ce défi impossible : car, là où les bobines ne permettent pas de filmer au-delà de douze minutes, le dessin peut donner l’illusion du temps dilaté ou resserré.

Ici c’est trois secondes qui sont narrées, trois secondes d’action et de récit du monde qu’on met bien de plus de temps à lire, car l’intrigue est complexe et difficilement résumable : on comprend qu’il se passe quelque scandale dans le milieu fortuné et de moralité douteuse du football international, qu’un coup de feu est tiré… deux coups de feu, car il y a un second tireur, perché sur le toit, en face. Les principes de zoom et de reflet conjugués, comme en application réversible de l’effet « vache-qui-rit » de mise en abyme graphique, nous perdent en conjectures, amusées et inquiètes. Un grand plaisir esthétique et conceptuel.

(Ce livre existe également dans une version numérique, complémentaire et recommandée – site dédié : http://www.editions-delcourt.fr/3s/index.php?page=home).

Ces deux récents albums constituent une belle manière d’entrer dans cet univers en soi, entrelacs de logiques poussées à leur terme, aventures conceptuelles et aisées à appréhender ; bricolages ludiques et vertiges métaphysiques – un joyeux paradoxe. Paradoxale, l’œuvre en cours de Marc-Antoine Mathieu l’est, mais de ces paradoxes si bien, si fermement campés, dans leur étrangeté radicale (et souriante), qu’ils renouvellent assez leur terrain d’expression pour en devenir, assez vite, des classiques, des références – depuis lesquelles bâtir, trouer, augmenter.

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Julius Corentin Acquefacques 6. Le décalage, Marc-Antoine Mathieu (éditions Delcourt) Date de parution : 06/03/2013 | ISBN : 978-2-7560-3108-8 / 3″ Marc-Antoine Mathieu (Delcourt) | ISBN : 978-2-7560-2595-7