Marc-Antoine Mathieu, des livres à & pour ouvrir

Marc-Antoine Mathieu – des livres à & pour ouvrir

(Présentation par les bandes des deux plus récents albums d’une œuvre à découvrir – reprise augmentée de deux articles, parus dans Encres de Loire n°58 et 64).

MaM / Julius Corentin Acquefacques 6. Le décalage (éditions Delcourt) Date de parution : 06/03/2013 | ISBN : 978-2-7560-3108-8

Décalage perpétuel (Delcourt, 03/2013)

En 23 années et seulement 6 albums, au rythme de parution dégressif (le précédent opus datait de 2004), l’auteur et graphiste angevin Marc-Antoine Mathieu n’a pas développé les aventures de son personnage récurrent, Julius-Corentin Acquefaques à la façon des héros de série à succès. Son économie est même inverse à la serialisation des blockbusters (inverse à celle de, mettons, James Bond, qui étire de plus en plus de longs films depuis des séquences originelles de plus en plus étiques.) Ce héros est un paradoxe ambulant, cette série un décalage perpétuel (pour reprendre le titre de ce dernier album en date).

Acquefaques, fonctionnaire anonyme sis en un appartement étroit, tombé de son lit chaque matin suite à des rêves à la chute douloureuse, s’il n’est pas un anti-héros, constitue un héros problématique, qui pose, littéralement, problème. Il pose problème à sa fonction même de héros… voire de personnage. Prolongement ludique de l’angoisse métaphysique incarnée des personnages de Kafka (ces ombres écrasées, par le monde et son système), le cheminement d’Acquefaques au fil de chacun (puis de l’ensemble, considéré comme un tout, formidablement cohérent) de ses albums est aussi une interrogation des codes d’écriture et de lecture fondamentaux du médium fabuleux (fabuleux car aussi simple d’accès que complexe à analyser), qu’est la bande dessinée.

Après les notions de récit, de perspective, de couleur, dépliées, questionnées par manipulations habiles de l’objet-livre des précédents opus (page centrale changée en spirale dans Le Processus, insertion de case manquante dans L’Origine, pages dessinées en 3D dans La 2,333ème dimension ; pour voir ce que ça fait à l’histoire en cours et à la lecture qui peut en être faite), c’est dans ce sixième volume celle du personnage, de sa place au cœur du récit, qui est bouleversée : ce matin-là, Julius est en retard, comme souvent. Mais il ne s’agit pas d’un simple retard, motif récurrent, dans l’histoire, mais aussi d’un retard par rapport à elle : il a franchi « le mur du temps ». L’histoire a débuté en avance, la première page précède la numérotation (et les quatre pages de couverture sont des planches dessinées).

Les places assignées alors changent : nous assistons au retrait du héros de son histoire ; pendant que le héros, lui, assiste (comme nous, lecteur, qui le regardons regarder sa non-aventure se dérouler) au déroulement, sans pouvoir y participer. Le retard sera rattrapé par une nouvelle manipulation astucieuse de l’objet-livre, mais… sans doute est-il déjà trop tard. Et le goût avéré de Mathieu pour les boucles narratives trouve ici un magnifique achèvement.

3″ (Delcourt, 2011)

(version numérique, et site dédié : http://www.editions-delcourt.fr/3s/index.php?page=home)

3″ Marc-Antoine Mathieu (Delcourt) | ISBN : 978-2-7560-2595-7

Cet album, précédent opus de Marc-antoine Mathieu, de ceux qui s’intercalent entre les A-aventures de Julius-Corentin Acquefacques, fonctionne en caméra subjective : Nous (lecteur, regardeur) sommes dans un couloir, nous avançons, et distinguons, dans la rue en face, — mais peut-être est-ce derrière nous, n’y a-t-il pas un miroir ?— une femme retournée sur un homme, l’air apeurés. Notre regard avance, jusqu’à cet homme, jusqu’à l’œil de cet homme, dans la pupille duquel se reflète un téléphone portable qu’il tient face à lui, vers lequel notre regard continue d’avancer, jusqu’à atteindre et traverser le reflet du petit œillet de la webcam… Ce livre est un zoom. Un seul zoom impossible et tenu de case en case (neuf carrés de format identique, sur soixante-sept pages), jusqu’à son terme… vertigineux.

Ici, Marc Antoine Mathieu a tenté d’appliquer au livre illustré un traitement qui demeure un fantasme de cinéma : celui du plan-séquence infini (on se rappelle La Corde de Hitchcock, ou l’introduction de Snake Eyes de Brian de Palma, les exemples sont nombreux). Le cadre de la page dessinée lui permet de relever ce défi impossible : car, là où les bobines ne permettent pas de filmer au-delà de douze minutes, le dessin peut donner l’illusion du temps dilaté ou resserré.

Ici c’est trois secondes qui sont narrées, trois secondes d’action et de récit du monde qu’on met bien de plus de temps à lire, car l’intrigue est complexe et difficilement résumable : on comprend qu’il se passe quelque scandale dans le milieu fortuné et de moralité douteuse du football international, qu’un coup de feu est tiré… deux coups de feu, car il y a un second tireur, perché sur le toit, en face. Les principes de zoom et de reflet conjugués, comme en application réversible de l’effet « vache-qui-rit » de mise en abyme graphique, nous perdent en conjectures, amusées et inquiètes. Un grand plaisir esthétique et conceptuel.

(Ce livre existe également dans une version numérique, complémentaire et recommandée – site dédié : http://www.editions-delcourt.fr/3s/index.php?page=home).

Ces deux récents albums constituent une belle manière d’entrer dans cet univers en soi, entrelacs de logiques poussées à leur terme, aventures conceptuelles et aisées à appréhender ; bricolages ludiques et vertiges métaphysiques – un joyeux paradoxe. Paradoxale, l’œuvre en cours de Marc-Antoine Mathieu l’est, mais de ces paradoxes si bien, si fermement campés, dans leur étrangeté radicale (et souriante), qu’ils renouvellent assez leur terrain d’expression pour en devenir, assez vite, des classiques, des références – depuis lesquelles bâtir, trouer, augmenter.

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Julius Corentin Acquefacques 6. Le décalage, Marc-Antoine Mathieu (éditions Delcourt) Date de parution : 06/03/2013 | ISBN : 978-2-7560-3108-8 / 3″ Marc-Antoine Mathieu (Delcourt) | ISBN : 978-2-7560-2595-7

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