Jocelyn Bonnerave, « Le hoquet comme technique d’écriture »

À propos de L’Homme bambou, paru aux éditions du Seuil (collection Fictions et Cie, janvier 2013, ISBN 978-2-02-109824-2)

(Chronique également parue sur remue.net)

On ne reviendra plus en arrière      on voit bien tout du dessus, maintenant      Grande Galerie            Ménagerie allée de platanes qui chuchotent jusqu’à la Seine qui ne nous trahiront pas      planqués sur ce toit      on était là-dessous      on ne reviendra plus sous terre maintenant c’est      hors sol      la lumière      le grand été sur Paris      sur le Jardin      la Ménagerie      sur toute la chaîne du soleil à la viande à la merde      à la terre à ton cul      d’amour            c’est la grande lumière      ici en hauteur contre parapet

(extrait de L’homme bambou, page 239)

Les résidences, on le sait, sont pour les auteurs un temps partagé, entre écriture et rencontres, entre soi et l’Autre, selon des lignes de partage fort mouvantes, poreuses : le lieu nourrit l’écriture de l’auteur, il constitue l’espace où l’inclure, d’où l’élancer, pour un temps. S’il n’y a que rarement commande spécifique d’un texte à l’issue, mais plutôt autorisation à tenter, à risquer l’immersion, par l’effet de ce temps alloué (lequel manque cruellement dans nos vies et leur économie), il y a souvent, plus tard, un livre qui vient, dont cet espace-temps fut le site d’édification. Et dans le texte, les rapports apparaissent, proches ou lointains, avec ce qui constituait le projet initial de résidence.
Mais rarement résidence (de surcroît aussi courte, deux mois de l’hiver 2011 passés au Museum d’Histoire Naturelle) n’aura, autant que celle de Jocelyn Bonnerave, nourri, constitué, engendré un roman paru ultérieurement (2 ans plus tard, c’est-à-dire, a minima, le temps ordinaire de conception d’un livre, délai qui vient lui aussi contredire l’idée de commande). L’espace-temps de cette résidence constitue littéralement le livre, sur de multiples plans : le Museum d’Histoire Naturelle est un des lieux principaux de l’action (y compris lors d’une course-poursuite finale, mais aussi sa source de documentation, consultée dans le texte et en amont par l’auteur – et la documentation est primordiale dans la manière romanesque de Jocelyn Bonnerave : elle est la ressource, le thème (dans ce livre-ci, L’homme bambou, où la mutation vers la plante du narrateur permet de questionner la botanique, la zoologie, les neurosciences, tout comme dans le précédent, Nouveaux indiens, par le jeu d’une intrigue habile, enquêtait autant sur l’anthropologie que sur l’affaire criminelle dont il était question).
L’action, donc, résumons-la : un jardinier, basé en Ariège se voit pousser une protubérance, qu’il prend d’abord pour une queue, extension hyper-animale, qui s’avère en fait être végétale, puisqu’il s’agit d’une pousse de bambou – prologue d’une transformation plus globale. C’est entre instituts privés et scientifiques (d’où ce passage prolongé au Muséum d’Histoire Naturelle) qu’il va naviguer ensuite, pour tenter d’appréhender l’ampleur de cette mutation. Maïa, une étudiante en archéologie, va l’assister dans cette (en)quête – façon de convoquer un autre domaine scientifique, façon aussi d’étudier la raideur du bambou, sa verticalité.

il faut maintenant te creuser mais j’avance timide, me reviennent avec un frisson les images de ce documentaire sur les tamanoirs, avant de plonger dans la fourmilière leur fabuleuse langue en ligne et comme intelligente, ils sortent d’énormes griffes courbées à l’assaut, quel flot de pensée venue de plus ou moins loin à différentes vitesses, et toutes ces images c’est étonnant, d’habitude la pensée s’arrête dans le plaisir, on oppose toutes ces chose, le corps et la tête, le muscle et l’esprit, c’est un peu idiot on n’est quand même pas des canards qui courent encore la tête arrachée, le cerveau est dans le corps après tout mais il y a toute une tradition comme ça qui les sépare, et là moi je pense à tombeau ouvert en plein élan de corps portant, comme si ça ne venait plus d’en haut, comme si les images étaient pulsées par le sang, et je ne suis pas en train de m’envoyer des fleurs hein, il y a un aspect très négatif à tout cela, cette espèce de parasitage fatigant, la preuve, aux pieds de la fille que j’aime je reçois la visite surprise d’un jeune tamanoir de documentaire, griffes en avant, pourquoi ? (extrait de L’homme bambou, page 53)

On l’entend, l’écriture de Jocelyn Bonnerave est stimulée par la chose sexuelle, laquelle, au-delà d’être un thème récurrent dans ses deux livres (Nouveaux Indiens vibrait déjà de quelques scènes fort incandescentes), fait sève et lanceur, une énergie qui porte le mouvement de la langue, en relance la vigueur. On le lit, aussi, dans le passage ci-dessus (« on oppose toutes ces chose, le corps et la tête, le muscle et l’esprit, c’est un peu idiot on n’est quand même pas des canards qui courent encore la tête arrachée, le cerveau est dans le corps après tout »), que les liens priment, l’union, même cahotique, des choses et des mots, de la chair et de l’esprit. Me revient alors un aspect, anecdotique a priori, mais marquant, à mieux y regarder, et ne serait-ce que par sa singularité, de la pratique d’écriture de Bonnerave : durant sa résidence au Museum, m’a-t-il dit, il écrivait debout, avec un pupitre, comme on chante ou comme on se bat, en somme. Son écriture est un geste érigé, elle se dresse. La verticalité est son motif, son origine, sa direction.
Ces liens entre les concepts, entre les disciplines ; le Museum en tant que décor et lieu d’échanges, de savoirs et de paroles ; sont aussi symbolisés par une double mutation du personnage principal : en même temps que de se voir peu à peu innervé de bambou, en même temps donc que change son corps, son esprit spirale et vire : ce sont des voix étranges, un flux poétique, entrecoupé de blancs (voir la citation en haut de page) qui lui tournent en tête, et dont il questionne l’origine. Un des savants lui fait le récit d’un colloque auquel il a assisté, des années auparavant :

« (…)je m’ennuyais beaucoup jusqu’à ce qu’une dame d’un certain âge, venue de Bombay, je crois, prenne la parole en commençant par lister les données de base sur les cellules végétales, ce qu’on apprend en fin de lycée, vous voyez. Elle avait fait son Powerpoint comme tout le monde, mais c’était des grossissements au microscope électronique, magnifiques sur écran géant, les photos des petites cases qui constituent l’épiderme de n’importe quelle feuille avaient dû être traitées par un logiciel tout récent, on était comme plongé dans la chlorophylle. Bon, je trouve que votre transcription ressemble incroyablement à ce genre de découpage, d’entrée ça m’a troublé en vous lisant, très bien, mais on n’est pas des poètes. Il faut se méfier des analogies. Pourtant, je suis encore troublé de vous entendre dire que les blancs entre vos mots sont des parois poreuses, et que les adjectifs limitant et traversant vous paraissent aussi adéquats : ce sont à peu près prononcés par cette même dame pour décrire la communication cellulaire végétale. (…)
Dans l’histoire de la vie, l’animal s’est construit autour d’une cavité intérieure – cavité très tôt remplie de sang, très tôt rythmée par un cœur, qui distribue presque immédiatement informations et énergie à tous les points de l’organisme, et très vite orchestrée par un rachis, c’est-à-dire un système nerveux central c’est-à-dire mon fonds de commerce. Au lieu de ça, dans les plantes de ma dame indienne, on trouve des cellules séparées par des parois à la fois limitantes et traversantes, entre lesquelles les informations circulent lentement. »(extrait de L’homme bambou, page 209)

… Des cellules séparées par des parois à la fois limitantes et traversantes, entre lesquelles les informations circulent lentement… La reconfiguration envisagée par le biais du végétal, qu’expérimente Bonnerave, nous enseigne et excite autant qu’elle éveille les intérêts avides des industriels : l’hypothèse réveille le poète et rappelle le philosophe – et nous reviennent alors entre les mains quelques notes posées sur remue.net durant cette résidence :

« Au réveil, j’apprends que le hoquet est encore un signe du lointain passé dans notre corps, peut-être pas une « structure vestigiale » comme celles déjà évoquées ici, mais un mécanisme archaïque : développé par les animaux amphibies pour trier entre leurs deux sources d’alimentation en oxygène – le clapet servait à empêcher l’eau de passer lorsqu’ils passaient en mode aérien. Deleuze a écrit des pages définitives sur la littérature et le bégaiement. Je suis maintenant persuadé qu’il faudrait aussi empoigner le hoquet comme technique d’écriture. »

L’Homme bambou, paru aux éditions du Seuil (collection Fictions et Cie, janvier 2013, ISBN 978-2-02-109824-2)

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