Trente-neuf | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Presque tout

billet39Un ami me demande de faire une liste, l’invitation tombe bien me dis-je, car j’aime les listes, je suis croyant pratiquant & prosélyte, je liste & fais écrire des listes, dans mes ateliers, la liste énoncé-je inlassable, c’est un pré-texte, un avant-texte, & c’est surtout déjà du texte, c’est du texte intensément réflexif, du texte s’inventant lui-même ainsi débarrassé du surmoi enfermant des intentions de résultat, du texte déployé spatialement selon des logiques propres & singulières (la plus strictement droite des listes ne tenant jamais tout à fait droit), du texte sans diégèse ni message mais pas sans rythme, non, du texte en expansion comme la matière – bref, j’aime les listes, & la demande fait mieux que me plaire, elle me stimule & fait écrire (avant même de dresser la liste, l’idée de la liste fait écrire, un prétexte au pré-texte, expansion vers l’antérieur, fabuleux mouvement arrière-avant, un branle joueur de l’esprit).

La liste, elle, pendant que j’y pense & l’oublie, elle se trace gomme & redessine dans ma tête, pendant que les yeux scannent la bibliothèque, elle se replie s’incurve repart, elle est étique puis boursouflée, sa forme ne tient pas sa place, tandis qu’émerge ce constat :

Je retiens mal les livres.

Plutôt : je ne les laisse pas, ou peu, & peu de temps, seuls (en moi).

Des conditions d’expérience poussent en ce sens : souvent, je lis, pour des raisons précises (un débat à animer), tous les livres d’un auteur, en un temps resserré. Ainsi, de l’année 2012, me restent, souvenir encore vifs, quelques semaines passées dans les livres d’Emmanuel Rabu & Charles Robinson en janvier, de Mathieu Riboulet & Maylis de Kerangal au printemps, de Carole Zalberg à l’automne, d’Oliver Rohe tout le second semestre). Pas un livre, dans chaque cas, même si des a-pics il y en a, des préférés on saurait les nommer, des Naissance d’un pont, des Dans les cités, des Avec Bastien, mais le préféré, pourvoyeur de grand choc, s’il agrandit un moment passé en sa compagnie, m’offre bien plus, envisagé dans un ensemble, répétitions béances malfaçons éventuelles y compris – car toutes sont appels & connexions, motifs & places où me mettre moi, agencements & arrangements dont je serai l’urbaniste.

(Notre vanité de lecteur, le plus vain serait de l’ignorer, elle fait un si puissant moteur).

Je considère le travail d’un auteur, s’il m’a marqué, comme un ensemble, dont certes je peux observer, du haut de la colline ou penché sur les points-virgules, des sommets & des creux, mais dont la masse m’importe constituée & en constitution, dont une part essentielle reste à venir.

Peut-être aussi, auteurs, critiques, lecteurs, pensons-nous moins en livres, peut-être que quelque chose à déjà changé, dont la mesure peine à être prise, quelque chose ou le web joue sa part mais pas seul, quelque chose où la lecture publique, ses autres temps de création & d’intervention, joue également sa part, où le commerce aussi a joué la sienne, imposant des formats étriqués (le roman de rentrée, 216 pages police 11 & double interlignages, guère extensible) & forcément réducteurs, je ne sais si ce qui vaut pour moi (& qui me vient aussi d’ailleurs intimes, enfouis, enfances, effarements) vaut pour tous ou pour le nombre. N’empêche : le livre n’est plus seul, en moi, en nous, le livre s’ouvre encore quand on l’a ouvert, il s’ouvre avant, il s’ouvre ailleurs.

& me revient aussi ce constat adjacent : il n’est pas anodin que j’ai, pour plusieurs auteurs aimés, reculé souvent devant un dernier obstacle, un dernier livre avant l’intégrale, pour m’en tenir au presque-tout-lu, freiné comme par une paresse paradoxale & dérisoire, revenant à poser le pied à terre à quelques mètres du dernier lacet de l’Alpe d’Huez : il faut qu’il y ait un trou, dans cela qui se fixe, dans cette image mentale du livre en cours, de l’œuvre ouverte, ce plus grand livre, en cours, que tous ceux qui sont faits, un tout bien plus grand que la somme de ses parties. & le livre, chéri, désiré, manquant à ma liste permet ce possible-là, de l’encore-à-lire, encore-à-faire, du presque-tout.

Peut-être, alors, ma vraie liste, serait-elle celle-là : ma liste des livres en chemin, à lire encore, du Rheinard Jirgl à main gauche, du Fernand Combet à main droite, du Reznikov dans la chambre.

Du presque-tout qui reste à lire, qui m’attend, qui m’espère – je l’espère.

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2 réponses à “Trente-neuf | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Presque tout

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