Précis & précieux dérangements, à propos de Frédérique Cosnier

logo mural(Texte lu lors de la  soirée « À SUIVRE… », Déborah Heissler et Frédérique Cosnier, au Pannonica, Jeudi 16 mai 2013 à 19h30.)

(à paraître dans Gare maritime 2013, en juin 2013)

Frédérique Cosnier est shampouineuse, c’est écrit en addendum de son premier livre.

Frédérique Cosnier s’est parfois, cette année, réveillée en forme de

rhizome à papa
d’épiphénomène
de piscine à débordement
de pied palmé,

selon des statuts postés par elles sur des réseaux dits sociaux, en ligne (où ainsi certaines choses bougent, ces temps-ci, quand ce n’est plus seulement par les livres qu’on entre en contact avec un auteur, avec son travail, sa voix ; mais aussi de cette effusive façon-là, quand parfois, des mots, phrasés, énonciations estranges, s’inventent une place, neuve, dans le flux qu’ils entaillent comme on déchire un tissu).

Poser de la poésie dans ce grand supermarché, dans ce tumulte criard, dans ce bavardage insensé, est une salutaire tentative de dérangement d’un ordinaire fatigué, d’un chacun-à-sa-place-assignée : les poètes, dans les livres, portraits trois-quart charbon main au menton œil horizon ; les minettes, madonnettes, shampouineuses, maquilleuses ou danseuses, qu’elle pépient au salon, paillettes, futile – eh bien non, bougeons voir, grattons la couche de vernis, grattons-là de notre ongle verni bleu nuit.

« Alors j’ai commencé à glisser le long de la grande galerie en poussant devant moi mon caddie, grande galerie qui m’est apparue un peu comme la galerie des glaces à Versailles. », écrit-elle dans un texte inédit.

Shampouineuse. Un sourire, une blague mais. C’est précis, shampouineuse, shampouineuse contient : une somme de gestes effectués avec minutie, pour faire du bien au corps d’autrui – shampouineuse est précisément écrit à la fin de ce recueil intitulé PP, pour poèmes précis, aux éditions E2M, auxquelles on relie Manuel Daull, dont la bégayante lecture ici même, à Midi-Minuit m’est restée, et pas qu’à moi, clouée en mémoire, comme un précieux moment de précise inexpertise – un dérangement extrêmement haut placé dans la cage thoracique, un trouble extrême et extrêmement, redisons-le, précis.

Poème est précis. Poème et précis, poème en tant que forme en laquelle mettre des choses (des mots agencés de signes et de vides) pour que ça se tienne bien, droit –  d’ailleurs, la ligne verticale est un des axes autour desquels s’enroule le texte dans ce livre, énoncé & chapitré comme un précis en trois phases (1 -du réveil, 2- du démaquillage, 3 – de mise en plis). C’est une danse aussi, enroulements de mots rivaux et rieurs autour d’une barre de pole dancing – mais c’est, encore, une joie de typographe, cet assemblage de fourmillements fixés sur page : de la typo, c’est-à-dire : un ensemble de manipulations au quart de millimètre des signes, pour, en en soignant le corps, faire du bien au texte. Faire qu’il se porte bien. Qu’il reste en forme – et puisse souplement se mouvoir (et que nous-même, lisant, puissions le suivre).

C’est une danse, a-t-on dit à propos de PP, ça se précise dans cet Hippocampe dans la ville, texte inédit, souvent lu en musique et en partie conçu pour, à propos duquel elle affirme :

« La poésie n’est pas un genre mais un état, que l’on ne possède pas, même si on le travaille au corps. Si elle peut être mise en musique, ce n’est pas seulement parce qu’elle est musicale. C’est d’abord et avant tout parce que c’est un mouvement, auquel il faut rendre son dû. Protéiforme, irrésolu. »

Hippocampe, méduses, lézards en dérives aux confins des zones d’activité commerciale, tout fait mouvement, l’animalité convoquée est mouvement autant qu’elle est stupeur : quoi de plus immobile qu’un lézard, quoi de plus vif qu’un lézard ; tout fait mouvement dehors comme dans son texte – que le corset formel, laçage entrebâillé sur grain de peau, fixe : comme le lézard immobile porte en lui le lézard-mouvement. Une forme stricte c’est pour mieux voir comme ça bouge dedans.

C’est une danse, elle est typographique, sonore, colorée – comme la danse de ses  gazelles d’époque, texte inédit, dont je vous livre cet extrait :

– Alors quatre 8 arrière, avec le bassin, bien parallèle au sol, comme ça 8 8 8 8, bon on les enchaîne par paires, hein ? sur le 7/5, d’abord sans puis Aaavec les bras, toc gauche toc droite, puis Pas de Chameau, vers l’avant, mais nan ! en PETIT, sinon tu te manges le parcmètre, on parie combien ? On n’est vraiment pas synchros, ce soir…, dit Gazelle Samia en se déhanchant outrageusement pour pouvoir poser le poing sur son os iliaque : air de défi.

Entendre, voir – un mix entre oralités, parlés divers et fulgurés, tenu dans une forme précisément variable. Un précieux dérangement.

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