« Des formes fâchées avec le liant » (rencontres avec Nicole Caligaris, mai-juin 2013)

« Chacune de mes phrases est écrite pour m’extraire de ce consentement. Parce que ce consentement est acquis à la naissance, prononcé au dessus du berceau par mille et une marraines dont la chaîne, perdue dans la nuit des temps, n’a toujours pas trouvé le moyen de se rompre. »

Je ne vais pas rencontrer Nicole Caligaris cette semaine, que je connais de longue date, je vais la revoir sous prétexte de rencontres publiques (à Châteaubriant ce mardi, puis à Nantes ce dimanche, dans le cadre du festival Atlantide), et lui poser des questions qui j’espère, serviront à faire entendre sa voix puis à faire lire ses textes uniques – et nombreux. Nombreux enfants uniques, et sauvages, que ces livres, où, même si l’on trouve des motifs, thèmes, paysages récurrents, quelque chose d’inédit recommence chaque fois de se faire – de se défaire (c’est un mouvement vers le bas, une descente perpétuelle, un trajet spéléo qui n’est pourtant pas dépressif, et cette vigueur inversée n’est pas la moindre des particularités de ce qui, à force, constitue ce qu’on appelle une œuvre), à chaque nouvelle traversée. Dans les livres de Nicole Caligaris, j’en ai parlé ici, il y a ce syncrétisme impossible (et pourtant effectif) de pensée (dense, compacte) et de mouvement (fulgurant, hérissé), quelque chose qui les rend non pas insaisissables (ô qu’ils tiennent en main, c’est qu’ils sont aussi des armes) mais assurément pas malléables : on ne saurait les confondre – déjà qu’on a du mal à les ranger.

Ils tiennent en main – ils accrochent la tête et le reste, surtout. Et ce qui se produit souvent en cas de préparation de débat, cette multiplication géométrique de la population des post-its, cette envie frénétique de TOUT noter, est ici expansé, est à son plus haut lors de la relecture de ce si mystérieux (demeuré mystérieux, même lu trois fois) & limpide, ce si vibrant paradoxe fait livre qu’est le plus récent d’entre eux, ce  Paradis entre les jambes (Verticales, janvier 2013) qui nous impose de renoncer aux dits post-its, puisqu’on en colle plus qu’il n’y a de pages disponibles. L’ouvrir, il suffit de l’ouvrir, et tout s’ouvre, des questions en myriades. Quatre post-its économisés par la reproduction ci-dessous de ce passage du dit livre, nous remercient de ce sursis. (Et quant à vous soyez là, mardi 28 mai 20h30 à Châteaubriant, ou ce dimanche 2 juin à 13h à la Cité des Congrès, Nantes).

« Je nais quatorze ans après la fin de la Deuxième Guerre, bleue, le cordon enroulé autour du cou, forcée dehors avec les fers, entre les doigts de la camarde que la médecine a su rouvrir, je nais, avec la face de ma mort dans mon corps vivant, épargnée par l’action de ma gueulante, une division irréparable, une colère que rien ne voudra calmer. En naissant à cette époque, j’hérite d’une horreur historique et d’un couvercle posé dessus. C’est comme ça que ma littérature s’occupe de tailler des brindilles pour aller asticoter la honte au fond du trou.

Tout ramène la littérature à l’utile, tout la dispose à avoir des visées, à la recherche de quelque bénéfice, ne serait-ce qu’un entourage, une entente qui définisse un monde partageable,  tandis que j’ai ce goût du tumulte, de la brutalité, des formes fâchées avec le liant, avec le lien, fâchées avec tout lien, sans prévenance, heurtées, contraires au léché qui entretient l’illusion d’un monde compatible avec nos images si soigneusement définies.

Est-ce la noirceur, est-ce la brutalité elle-même qui répugnent ? ou est-ce qu’elles proviennent d’une femme ? J’ai le paradis entre les jambes. A condition d’y consentir. Chacune de mes phrases est écrite pour m’extraire de ce consentement. Parce que ce consentement est acquis à la naissance, prononcé au dessus du berceau par mille et une marraines dont la chaîne, perdue dans la nuit des temps, n’a toujours pas trouvé le moyen de se rompre. »

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2 réponses à “« Des formes fâchées avec le liant » (rencontres avec Nicole Caligaris, mai-juin 2013)

  1. Superbe extrait.

  2. merci Guenaël de donner une place à cette écriture de la révolte qui introduit un vigoureux courant d’air dans nos esprits

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