Archives mensuelles : juin 2013

Un Blanc pour Six photos noircies, une efficace du fragmentaire (Mise en regard des livres de Mika Biermann (Anacharsis) et Jonathan Wable (Attila).)

(Reprise d’une critique parue sur remue.net mardi 25 juin 2013)

Une efficace du fragmentaire

Ces deux livres ont paru au premier semestre 2013 chez deux éditeurs dont le travail est à saluer, Attila et Anacharsis, au catalogue exemplaire d’ouverture et de personnalité, dont l’existence (et, plus encore, la joyeuse persistance) nous sont un bonheur et l’exemple d’un possible : il est possible de tenter, au cœur des marasmes économiques, sectoriels et généraux, possible de tenter et de perdurer, et que ce risque même, ce calcul anti-marketing vaille et constitue une logique, une façon, une voie d’existence. (Anti-marketing, ici, ne signifie pas refus du commerce : un éditeur de qualité, ça sait faire des livres et ça sait les vendre, et les deux phénomènes considérés nous le prouvent).
Ces deux romans, au-delà de deux éditeurs unis par cette indépendance d’esprit et de geste (et de fait, nécessairement et heureusement, dissemblables par leur catalogue), n’ont rien à voir, a priori, différant en ambiance, en atmosphère, en esprit et en temps – ce qui se dénote d’emblée, dès le titre : Un blanc de Mika Biermann contre Six photos noircies de Jonathan Wable, éclatante lumière polaire contre crépuscules gothiques ; impression qui s’accroît à la lecture du « scénario » : Un blanc conte une équipée sauvage (voire barbare) en zone polaire, sous forme de catastrophe comique, quand Six photos noircies rend une manière d’hommage, en courtes vignettes fictionnelles, au fantastique du dix-neuvième siècle.
Un blanc, estampillé roman, se pare ludiquement, en préface, des atours du reportage :Rien dans ce livre n’est inventé, l’incipit, vaut ironique antiphrase, tant tout ensuite déborde, explose et cavale en fiction. Le livre, tel que présenté par un narrateur distant, serait « le résultat d’un travail de recherche méthodique et de retranscription rigoureuses. » Reconstitution des carnets des différents membres d’une équipe scientifique partie à bord d’un navire nommé l’Astrofant, en direction de l’Antarctique, avec, outre sa qualification scientifique, un additif au programme de sa mission : celui de lancer un feu d’artifice depuis le pôle Sud, le 31 décembre 2000 à minuit. Le dispositif, qui nous place face à une reconstitution de carnets et transcription de récits censément autobiographiques, est ironique (j’ai songé à l’excellent L’affaire Furtif, de Sylvain Prudhomme, paru aux éditions Burozoïque en 2010) ; il joue avec le genre, avec l’idée du genre (ici le récit d’explorateur) – dont il s’éloigne très vite, en brisant les lieux communs : l’idée du temps, par exemple, de son lent passage au cœur de la lenteur de l’expédition polaire, est taillée en brèche dès le débarquement, où tout éclate dans une brutalité délirante. Les rares moments de répit apportent une autre dimension à ce livre hautement comique mais pas seulement, notamment celui intitulé FROID :

« Je flotte. Mon corps géant n’a plus de poids. J’ai froid. C’est vite dit : « J’ai froid. » Comme on dit « J’ai faim ». Nous n’avons jamais ni faim ni froid. Nous ne savons pas de quoi nous parlons.
Le froid n’est pas une gêne passagère, une absence de confort, une pleine lune sur la toundra, un sommeil poétique. Le froid est une plaie, une hache, un puits. »

Six photos noircies, non estampillé, lui, est bel et bien un roman (encore que d’aucuns pourraient vouloir y voir une suite de nouvelles – ce que peuvent constituer ces chapitres courts, tous pouvant être lus, à l’instar de celles de Lovecraft, indépendamment les uns des autres). Le pacte de confiance des contes fantastiques, le sous-entendu « l’histoire incroyable que je vous conter est bel et bien arrivée », prend la forme d’un narrateur extérieur, discret, qui nous invite à suivre les traces de deux mystérieux protagonistes, par cet incipit parfait : « On ne sait pas grand chose des vies de Valente Pacciatore et Tirenzio Perochiosa. » Les deux protagonistes, dont on ne sait pas grand chose, (ce principe de narration à distance permet de dessiner autour des personnages, de fabriquer du mystérieux, de laisser aussi de l’espace à notre imaginaire), sont deux manières d’enquêteur, qui pistent, tout autour du monde (les chapitres sont joliment titrés des destinations exotiques où leur action se déroule : Görlitz, Gol, Manaus, Lisboa…) des « monstres », « mutants », hommes en voie de transformation en animal (variation autour de la figure dépliée, magnifiée, mélancolique du loup-garou), sans que rien puisse être organisé contre, que la contemplation, solitaire, de ce mystère. Posture très mélancolique que celle des deux enquêteurs, que Wable n’alourdit en rien, par la souplesse de cette position de narrateur distant. Ils assistent à ces étranges, tragiques, et solitaires transformations, sans en juger jamais, n’en étant que le témoin et le scribe (par ces carnets ainsi que par les photos que prend Valente de chaque phénomène observé). C’est une rêverie fantastique que ce livre, pourtant structuré comme un feuilleton à épisodes, mais la structure formelle est une installation, qui se dévore dans un grand calme (on peut même songer aux belles divergences théoriques d’un Pacôme Thiellement, capable, en ses essais démonologiques, d’extirper de la lenteur et de la mélancolie d’un objet pop-vampirique comme la série Buffy). Mais le dispositif de Wable, lui, demeure résolument plastique, non explicatif – et la couleur, là dès le titre, est le motif omniprésent de ces récits.
Deux livres bien différents, apparemment. Serait-ce donc une obéissance servile à la contrainte professionnelle (j’ai eu à interroger ces deux auteurs de façon croisée, lors du festival Atlantide, merci à Romain Delasalle de Vents d’Ouest d’en avoir fomenté l’idée), imprégnation scrupuleuse du thème d’exercice et d’étude, qui me pousse à les unir tous deux au sein d’une même chronique ? J’en suis, j’imagine, capable, en travailleur consciencieux, à même d’inventer des rapports là où il n’y en a pas ou guère, pour tenir le temps imparti, oui, j’imagine pouvoir y parvenir – mais ce n’est pas ce qui se joue ici. C’est un croisement, fertile, entre la dite contrainte et d’étonnants échos de livre à livre (et d’auteur à auteur, ainsi que j’aurai pu le constater en menant cette discussion entre eux deux), constellation de détails communs et complémentaires qui constituent, par jeu de miroirs (brisés, comme les photos sont noircies), un nouvel espace qui serait celui de leur dialogue. Les deux livres constituent, chacun, en tant que livre, un espace défini et fini ; mais leur mise en dialogue augmente le jeu des possibilités, le jeu au sens mécanique, c’est une interaction mobile, les deux livres ont des points d’accroche qui font de leur alliage (imaginaire) un nouvel objet, changeant, mouvant.
Voire, en partie, réversible. L’inversion notée entre teinte claire (Un blanc) et obscure (Sixphotos noircies) peut valoir, renversée, comme base d’un commun : les deux titres sont même étonnamment symétriques, tous les deux courts (deux mots contre trois), constitués d’un adjectif numéral (un, six) et d’un substantif assorti d’un adjectif de couleur (car blanc est un adjectif substantivé, et fait ainsi les deux en un mot). Quant à la couleur, annoncée en titre (comme on l’annonce aux cartes), elle règne dans les deux textes, elle les dirige et les peuple :
Le blanc de Biermann est celui de cette banquise éclatante, étourdissante, aux effets psychiques immédiats, c’est aussi un espace purement formel, où tracer des déplacements, actions, et conséquences. Cette littérature est a-psychologique, et ce non sans ironie, les personnages sont avant tout des points qui se déplacent, se rencontrent, se heurtent (ça bastonne à mort, et c’est drôlement sanglant). Mais ce qui n’est pas dit suggère (ouvre), comme ce qui n’est pas écrit permet. Le blanc entre les pages, entre les passages, fait du blanc dans le récit, des ellipses salvatrices (sans quoi cette trépidation sauvage nous laisserait, lecteur, sur le carreau, épuisé, à mi-chemin). Ainsi qu’il l’énonce en exergue : « Dans une aquarelle qui représente un paysage d’hiver, le blanc du papier devient neige. C’est un miracle. (Eugène Reddis) »
Le noir, la nuit fantastique, ferme les récits de Wable, gorgés de couleur. Les deux auteurs sont plasticiens et ce n’est pas anecdotique : la couleur n’orne pas, elle structure les deux objets. On apprend dans un entretien à mediapart que Wable a en fait conçu son dispositif-livre en regard des œuvres d’une peintre, Hélène Delprat, qui fut son professeur aux Beaux-Arts : « En 2007 à l’occasion d’une exposition en Suisse, elle m’a demandé d’écrire des textes pour illustrer trois de ses tableaux, ce qui a donné les nouvelles Gorlitz, Squallow Woods et Beartooth Mountain. Je les ai écrites en collant vraiment aux tableaux, sans penser à rien et puis après petit à petit j’ai tissé les autres, le plan global, en restant dans cet univers, en gardant les personnages, sur ce principe de série… »
Le jeu avec les genres, loin du pastiche ou de la parodie, est également un tronc commun des deux livres. Le récit d’’exploration, le récit fantastique, constituent, dans chaque cas, non un genre à dé-jouer pour en démonter/démontrer les rouages, mais un motif à explorer, où déployer des aventures, des visions, des hypothèses narratives. Ces récits, tous deux courts, sont fragmentaires, efficacement fragmentaires, on l’a déjà suggéré : le fragment est ici socle d’une convention narrative (reste des carnets d’explorateur chez Biermann, traces éparses des vies des deux chasseurs de mystère de Wable) qui permet une concentration maximale d’intrigue (de mystère), disposée dans un espace ouvert aux hypothèses. L’espace de la fiction est agrandi, quand elle-même se resserre, perd en volume, en nombre de signes et de pages (dispositif plastique, encore, voire poétique : ces livres composent avec ce qui leur manque).
Ces deux livres ont aussi en commun d’être d’après. Ils sont d’après la pop culture, d’après le roman feuilleton, ils viennent aussi après l’impact qu’a pu avoir sur nos imaginaires et représentations de la fiction la série américaine mature des années 2000 (The Wire, les Soprano, etc). Le genre où gaiement s’ébattre, est ici envisagé comme territoire où produire du récit, des motifs, des rapports, des déplacements : de l’art, en somme.


Six photos noircies, Jonathan Wable, Illustration de couverture d’Hélène Delprat, éditions Attila, 200 pages – ISBN 978291-7084-687 /

Un Blanc, Mika Biermann,
Editions Anacharsis, 144 pages, 12,5×20 cm, ISBN : 9782914777964

Un livre, sa traîne

dans le dossier « Des livres qui traînent » coordonné par Dominique Dussidour d’après une idée de Nicolas Buenaventura).

Je ne sais plus la fin, les fins.

Je dirai il, pour prendre place, poser les choses et me poser, moi, à quelque distance, à quelques pas. Je serai distant. Il racontera cette histoire mienne, pour opérer la juste mise au point. Je serai distant et puis il, lui, saura finir, me dis-je, moi je n’y arrive jamais. Finir je ne sais pas. Finir une histoire ne me va pas. Il annonce, il décrit. C’est une mansarde, accolée à une chambre d’amis (de famille plutôt que d’amis, dans les faits : en cette époque en ces lieux, où la maison fut érigée, on ne loge chez soi que de la famille, car les amis, en leur ensemble et (réelle) variété, vivent dans un rayon de dix kilomètres autour de la mansarde). Les volumes se perçoivent en parquet non cirés et tapisseries à motifs et reliefs, pièces enchâssées, le dédale minuscule des maisons d’après-guerre, celles de l’immédiat après-guerre, en zone dévastée, tout un bâti un peu vrac, remonté en grande hâte. La maison on n’y a plus accès, mais mentalement on y retourne, on entreprend l’ascension en volumes décroissant (dédale minuscule et amoindri, à mesure qu’on y monte les volumes s’amenuisent, s’étriquent, l’ascension n’est pas somptuaire, en ces rivages de peu d’attrait). L’air est captif, l’atmosphère est à la fois capiteuse et pauvre, cocon grenier, originaire. On retourne là où l’on fut, où l’on a laissé quelque chose. Quelque chose, c’est un livre, un livre et puis sa traîne, avec (ses périphériques, son réseau).

On y retourne et on y cherche y creuse on y reprend ses marques. Pose-t-il, ceci pour ne pas s’égarer, pour n’égarer ni soi ni rien d’autre en chemin : il y a (au moins) un livre, qui traîne, qu’on doit retrouver dans la mémoire, bien au fond, aux fins fonds de la réserve, là-bas les rayonnages anciens, ceux-là où nul ne s’aventure, rangements partiels, moutons de poussière réifiés, fugace crainte d’y trouver des fossiles.

On cherche, dit-il, accents volontairement sévères, froncés, on sera méthodique, on procédera, pause, en scientifique, syllabes bien détachées, on plongera en soi-même. Scientifique et équipé, sus à la trouvaille d’un soi qu’on tiendra à distance, en respect : panoramique et précis, on se jaugera pincé, regard travers presque du style de ceux qu’on destine à l’intrus mal fagoté, celui qui parle à tort et à travers au milieu de la boutique, ce type aux réglages hasardeux, à contretemps, deux tons trop haut, geste trop amples, lanceur de phrases jamais assorties aux contextes (jamais la bonne phrase qui jaillit, jamais dans les temps impartis). Ce type-là, l’échalas transitoire, qui serait, à mieux l’observer, un autre moment de soi-même, à une autre époque, ce type-là on tentera de ne pas le laisser recouvrir le moment choisi de soi-même, de ce soi-même plus jeune et comme intact, qu’on regarde, on l’a dit, insiste-t-il, avec une forme de : distance. Distance, un mot qui compte. Distance, pas comptés. Calculer l’adéquate distance, à quoi, se dit-on, l’antéposition maniérée du précédent adjectif (adéquate) aidera, qui matérialisera, qui formalisera la distance : se voir plus net de loin, recul du temps, se jauger en conscience, peser, doser, examiner. Se dit-il.

Ne pas se perdre. Ne pas s’y perdre, déjà que. Pose-t-il. On cherche le souvenir d’un livre et c’est, évidemment, autre chose qui se présente, en abondance, le langage va son chemin et les images le leur, autre. Les images nous reviennent par paquets, en un montage malhabile, in-crédible. De la caméra subjective à l’abord, la montée vers le grenier avec la toute petite peur toujours au ventre, excitation douce de l’enfant libéré enfin, aux environs du fromage, de l’étreinte de ces repas du dimanche qui nous semblent durer des années ; puis des inserts de contre-plongée, image de soi-même en enfant sage penché sur le livre, images trafiquées, impossibles : le narrateur est une fiction, ce chercheur, ce distant, qu’on invente pour cette énonciation-là qu’on désire élaborée nette, invente, lui-même. Il nous le prouve par ce montage impossible, il invente cet enfant mais le livre, l’invente-t-il ?

L’enfant je l’invente, forcément je l’invente, et surtout si c’est moi. Admet-il. Admettons. J’ai passé des infinités de moments dans cette mansarde, à lire, feuilleter et relire les mêmes livres, jusque tard, quasi adolescent encore – les deux pièces, mansarde et chambre d’ami attenant, me font fondation, fondation en lecture, mais pas en littérature. Se dit-il. Ce qui s’y trouve, ce sont majoritairement des magazines et illustrés, car la plupart des livres dits sérieux, non illustrés, sont déjà rapatriés dans la maison familiale, ils y tiennent place, on les y lit – qu’en reste-t-il longtemps à cette distance ? Il reste du temps passé. Les bibliothèques rose, verte, et castors, on ne s’en souvient qu’en tant que temps, passé à. On s’en souvient, on les lisait – on ne se souvient de rien de ce qu’on y lisait.

Mais les images.

Les images, elles, reviennent. Les planches, uniques ou doubles, en regard, des bandes dessinées belges des années cinquante. Celles qui paraissaient en feuilleton dans l’hebdomadaire Tintin : Blake et Mortimer, le susdit Tintin, les moins connus Chlorophylle, Bob et Bobette, Professeur Lambique. Les garçons de la famille, à l’âge requis, en recevaient un recueil compilatoire, à Noël. Le dit recueil compilait dix ou quinze numéros successifs de l’hebdomadaire, l’équivalent d’un trimestre de parution. Les feuilletons y étaient publiés par épisodes de deux ou quatre pages, pour constituer des aventures de vingt-six ou quarante-huit pages, dont aucune n’était contenue intégralement dans un de ces recueils. Et les quelques recueils entassés dans la mansarde ne se suivaient pas : offerts à Noël, ils étaient espacés d’un an.

Les images, qui reviennent, sont éparses : une coupe verticale d’une base terroriste sous Londres, dans La Marque jaune (ou était-ce SOS météores ?) de Blake et Mortimer, une aventure de Bob et Bobette en pays approximativement inca (où le professeur Lambique prend un bain de lait réservé aux invités de marque, dans lequel il nage avec une énergie telle qu’il change le lait en beurre), Zig et Puce qui dénouent une intrigue en sous-sol près du hameau où ils résident. Nombre de tunnels, doubles fonds et passages secrets, comme l’imaginaire enfantin en dévore (se nicher au fond des greniers pour s’y engloutir dans des fictions emplies de cachettes et terriers : l’esprit de cabane gouverne décidément la lecture, enfant, note-t-il). Des épisodes de feuilletons, ce sont des cliffhangers (fins suspensives) à chaque dernière case de bas de page. Et en cas qui nous intéresse, qui nous concerne, se reprend-il, qui me concerne, avoue-il, car la distance n’est plus de mise, ni la troisième personne, les dénouements n’arrivent jamais. Les aventures ne sont jamais complètes, et donc jamais terminées, l’intrigue jamais dénouée, la fiction jamais close. J’ai lu, relu, avec un émerveillement toujours neuf, des années durant, des aventures jamais terminées – et pour nombre d’entre elles, jamais commencées à la date, car prises en cours de développement (pour les mêmes raisons de découpage, évoquées plus haut). Pas un livre, pas une histoire : un ensemble de fictions fragmentaires, jamais terminées, à jamais ouvertes. Un des recueils, qui avait souffert du passage de mains en mains années après années, se dilacérait, et je me souviens d’avoir, fort jeune, sans m’en rendre tout de suite compte, lu en boucle l’une de ces aventures, n’en distinguant pas clairement le déroulé, et ceci sans gêne. Je crois même y avoir pris goût (mais peut-être, sans doute, est-ce mon distant qui m’invente ce goût, ajoutant ce détail par esprit de suite).

Un spectre fictionnel, une myriade, des boucles narratives. Pas de littérature (Bob et Bobette, Zig et Puce, non, même la distance du temps ne les change pas en littérature). Pas tout à fait un livre, mais sa traîne : à-côtés, cheminements, pièces à monter.

Je ne sais plus la fin, dit-il, dis-je.

Je sais que je ne sais jamais la fin.

Trames et spectres. Un livre, sa traîne : où s’originent nombre de mes fibres, mais surtout, avant tout ?, un esprit de suite, mon goût des boucles, et cette incapacité de finir, qui me constitue lecteur, qui me constitue. Je ne sais plus la fin. Jamais. Des livres, livres qui traînent ou qui s’imposent, je ne me souviens que d’un centre et d’articulations, de motifs et saccades, ombres et lumières, où chercher, où creuser,

d’où reprendre.

La nuit remue, septième édition

Depuis 2006 remue.net organise ses « Nuits », plusieurs heures de lectures publiques pour découvrir des auteurs amis : à chaque fois une fête. Les traces des précédentes éditions (sons, images, vidéos) sont ici.

La nuit remue, épisode 7, coordonnée cette année par Sébastien Rongier et moi-même, se déroulera le samedi 15 juin 2012 à la Bibliothèque Marguerite-Audoux de 18h30 à 22h30. Elle est proposée en partenariat avec la Scène du Balcon – et merci vraiment à eux & à Mathieu Brosseau, responsable chez Audoux, qui a tout fait pour rendre cette exfiltration du centre Cerise possible.
Bibliothèque Marguerite Audoux
 / 10, rue Portefoin / 75003 Paris 
 Tél : 01 44 78 55 20 bibliotheque.marguerite-audoux[arobase]paris.fr

Pas peu fiers – (Nuit remue 2013 – liste des auteurs invités)

La nuit remue n’est jamais la même – il pourrait paraître étonnant de ne s’en pas lasser, de cet événement, qui ne se préoccupe ni de grossir ni de muter, qui jalonne et incarne ce qui se fait dans par autour et surtout sur ce site. Les nuits remue me font un collier de souvenirs, toutes uniques, et je ne crois pas, entre ces souvenirs, avoir de préférences : j’ai pourtant été lecteur, organisateur, spectateur, simple spectateur ajouterait-on si l’on s’imaginait qu’un spectateur puisse être simple ou lambda, de ces nuits successives. La proposition vaut par son extrême densité (le format très court : 8 minutes, des lectures, y incite) et variété – sans pour autant qu’on s’éparpille ; il y a dans ces listes d’auteurs une façon d’approche du contemporain, hors clivages proésie & poses, une curiosité réelle et donc : implacable. Remue.net est un collectif qui la soigne, sa curiosité, par une exigence attentive. D’ores et déjà, pas peu fiers de vous les présenter, ceux de cette fois-ci – le lien mène vers leur production sur remue.net. Car tel était le mot d’ordre, pour cette édition : que le programme fasse rigoureusement écho à ce qui fut publié, tenté, expérimenté sur et par le site durant cette saison. Cliquez donc, puis venez – mais si vous cliquez, vous viendrez, car il y a dans cette équipée promise de telles promesses d’intensité…

Sereine Berlottier (accompagnée par les musiciens Jean-Yves Bernhard et Philippe Caillot) / Sarah Cillaire & Anthony Poiraudeau / Laurent Colomb / Frédérique Cosnier / Anna de Sandre / Dominique Dussidour / Jean-Paul Galibert / Cécile Guivarch / Sabine Huynh / Yun Sun Limet / Christophe Manon / Philippe Rahmy / Lucien Suel / Lucie Taïeb / Jean-Marc Undriener / Cosima Weiter.

Programme & déroulement – en cours d’élaboration.


Monter, nourrir & léguer (un travail avec et pour la ligue de l’enseignement)

Avec & pour – pour & avec.

http://ecriturenumligue2013.wordpress.com/

c’est un blog, un wordpress de plus ajouté à la liste de ceux qui sont en liens en blogroll droite – que je signalerai sur ce blog d’ateliers et formations-ci parce que c’est aussi le témoin d’une semaine de formation et d’ateliers connectés, blog de plus mais aussi blog à part, car,

c’est aussi le premier que je parviens à monter, nourrir et léguer, objet éditorial modulable mais déjà assez défini pour exister, en si peu de temps : trois jours de boulot ensemble, avec les joyeux(es) et attentif(ve)s drilles de La Ligue de l’enseignement, réunis dans un lieu limite paradisiaque des environs d’Angers,

c’est avec La ligue de l’enseignement (merci encore à Marie Brillant de son invitation), donc des participants actifs, attentifs et en accord sur assez de points (militance pour l’éducation populaire et une forme d’horizontalisation effective de l’apprentissage ; intérêt fort pour le méta – métacognition et méta texte, réflexions actives sur nous lisant, nous écrivant) pour que ça bouge et avance à vive allure, ensemble et efficace, durant ces quelques jours de début avril,

c’est aussi avec Anne Savelli, Anne avec qui on se sera, en grande joie pour ma part, beaucoup croisés, cette année, croisement et affinités (avec Anne et sans concertation, nous nous serons chacun, successivement, présentés via pearltrees, support de narration et récit de soi sur le web si évident, si adapté aux constellations de soi (de soi en-soi et de soi avec les autres ; c’était stimulant de voir aussi depuis ce même support que les places, mouvantes, en mouvement, de chacun, étaient données à voir en leur spécificité),

c’est en grande partie racontée sur le dit blog, http://ecriturenumligue2013.wordpress.com/ ,

blog on l’a dit déjà lisible, entier, cohérent, et certainement prémisses de suites heureuses (gageons qu’on y verra ou entendra prochainement quelque captation de Sébastien Rongier), ça vivra sa vie, ça sait déjà le dire clairement sur la homepage :

« Ecritures numériques » est le fruit d’une expérience collective d’exploration des nouvelles formes littéraires en ligne et de production en atelier d’écriture. Il est un outil d’écriture, de création mais aussi de documentation.
Il est le résultat d’une action-formation, conçue et animée par Guénaël Boutouillet, qui a réuni durant trois jours les professionnels du réseau de la Ligue de l’enseignement. En effet, dans un contexte de mutations importantes liées au développement du numérique et du web social, la Ligue de l’enseignement a souhaité interroger ses propres pratiques d’animation d’ateliers d’écriture en s’essayant à de nouvelles pratiques en ligne. Une expérience à découvrir sur ce blog. »

Merci à elles & eux. À suivre.

Be your size, small men | Rencontre avec Eric Chauvier, Lieu unique, jeudi 6 juin 2013

chauvier 600

 » S’il faut bel et bien constater la prolifération de ce nouveau malaise dans la culture, il n’est pas trop tard pour réagit et faire sienne cette maxime d’Austin : « Be your size, small men« . » (in Anthropologie de l’ordinaire, édition Anacharsis, 2011)

Cette rencontre avec Eric Chauvier, que la librairie Vents d’Ouest m’offre d’animer (merci à eux), est l’occasion pour moi de fouiller plus avant encore cette œuvre en cours, marquante au plus haut point. D’Anthropologie à Somaland, cette série de livres courts et denses, édités pour l’essentiel aux éditions Allia (dont on complétera la lecture par son Anthropologie de l’ordinaire, explicitation de sa démarche, démarche d’enquête et d’observation (anthropologique) assortie d’une discipline d’écriture (littéraire)) vont à la rencontre de moments du réel et les détaillent, pour en saisir la part obscure, invisible, implicite. La mélancolie profonde de la béance communicationnelle que constitue un « échange » avec un télévendeur. Le cynisme « naturel », digéré, presque oublié de ses auteurs, des démarches de « communication de crise ». Notre protection par la distance (par le langage) face à des situations de misère. La zone périurbaine anonyme telle qu’elle est traversée et ressentie par ses occupants (dont il est).

Eric Chauvier est anthropologue. Il a choisi de déplacer sa discipline, n’hésitant pas à enquêter sur lui, ses proches – voire à les placer en situation d’observation, et à s’observer lui-même les observant. Cet inconfort est réflexif, productif – il est aussi une position éthique, un engagement très particulier dans le double geste d’observer puis écrire. Chauvier observe de près notre malaise contemporain, par le prisme du langage et du trouble. De près, par l’observation de l’individu en situation quotidienne. Ne s’excluant pas du champ d’observation. C’est notre usage de notre monde, partagé,  qu’il nous restitue, qu’il interroge, qu’il nous restitue en questions

« L’anthropologie de l’ordinaire serait dans une certaine mesure une activité non divisée, qui ne concevrait plus ce cloisonnement systématique entre les lieux de notre souffrance quotidienne et les moyens de l’endiguer, généralement par la thérapie ou le divertissement. Ce serait une alternative heuristique, consistant à prendre la tangente et à considérer que tout ce qui se vit est bon à examiner, en bref : une discipline de vie. Il ne s’agit cependant pas de conclure, de façon démagogique, que tout le monde peut pratiquer une anthropologie de l’ordinaire. Par contre, tout le monde peut se se spécialiser dans l’étude de son ordinaire. Je ne suis ni plus petit ni plus grand dans le cadre de mon observation. Ma compétence première consiste à ajuster ce cadre à ma taille, à trouver les outils adaptés. »

(Ci-dessous Reprise de l’annonce de la librairie Vents d’Ouest, sur le site du Lieu Unique :

Carte blanche à la librairie Vent d’Ouest : Somaland, ovni littéraire
Dialogue avec Éric Chauvier

« Cette phrase « ensemble, relativisons nos maux », j’aurais aimé en être l’auteur (grave). Cette phrase, malheureusement, n’est pas de moi, elle est d’un homme, oh (effrayé et affecté) un homme tout simple !… »
Un expert est envoyé sur le site d’une usine utilisant un solvant hautement toxique, avec pour mission de dresser un état des lieux concernant l’implication de la population dans la prévention des risques industriels. Cette usine répand dans l’atmosphère une odeur nauséabonde. Dans le dialogue du chercheur avec les responsables, décideurs, et la population d’une des cités située en zone dite « sensible », l’un de ses habitants a été employé en tant qu’intérimaire sur le site. Il est persuadé que le solvant dégagé par l’usine a altéré la physiologie et le psychisme de son ex-petite amie, provoquant la rupture de leur couple. Notre expert consigne les failles et dysfonctionnements des différents propos. Se pose à lui la question de comment consigner ces différents langages. Quelles relations psychologiques et politiques la vérité entretient-elle avec la liberté humaine ?

Après des études de philosophie à Bordeaux, vérifiant que la crise de cette discipline est, comme l’a avancé Wittgenstein, un problème de langage, Éric Chauvier se tourne vers l’anthropologie, parallèlement à son statut de vacataire dans l’enseignement. Ses missions l’amènent à enquêter sur les populations résidant près des sites SEVESO. Somaland est son 6e livre édité en 2012 chez Allia.

Jeudi 6 juin 2013, 18h30.
entrée libre dans la limite des places disponibles
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