Archives mensuelles : août 2013

La baie vitrée de Sébastien Brebel (éditions P.O.L, avril 2013)

rouilleLa baie vitrée par Sébastien Brebel (éditions P.O.L, avril 2013)

(reprise amplifiée d’une notice à paraître dans Encres de Loire n° 65)

«  Toute sa vie, elle s’est efforcée de rejoindre un lieu mental où tout s’éclairera.  »

« Je regarde. », est-il écrit en quatrième. Et cet excipit lapidaire, si concis soit-il, dit exactement un aspect important de ce quatrième livre, fort étrange et fort attachant, du romancier Sébastien Brebel. Ce recueil de nouvelles, composé de quatorze textes écrits à rythme hebdomadaire pendant trois mois, est, avant tout, œuvre de regard : cette succession de portraits féminins ont en commun de partir d’une vision, d’un instantané qui nous est offert, image-source d’où l’auteur déplie récit, suppositions, sensations extérieures et intérieures, en un flot stupéfiant d’informations changeantes, parfois contradictoires.

« Elle ne remarque pas les maisons horribles qui ont poussé comme des champignons dans son voisinage, défigurant la campagne environnante. Elle n’est pas révoltée par les images de violence à la télé, et n’a jamais cherché à souscrire à l’optimisme ou à son contraire pour donner un sens à ce qu’elle voyait. Toute sa vie, elle s’est efforcée de rejoindre un lieu mental où tout s’éclairera. Elle est là, dans sa robe bleu ciel, apprêtée comme si elle avait rendez-vous à l’extérieur et qu’elle était attendue, sur une terrasse de café ou dans l’ambiance feutrée d’une salle de restaurant chic. La chambre est pleine de ce silence particulier qu’il y a dans les hôtels, un silence artificiel, entretenu, qui ne se laisse pas coloniser par les bruits de la rue. L’année dernière, elle a marché dans les rues de New York sans se sentir dépaysée. Elle a été championne de course à pied à quatorze ans et s’est classée première lors d’une compétition régionale. À la même époque, elle s’est découvert des dons exceptionnels pour le chant et le dessin qu’elle a négligé d’exploiter. À dix-neuf ans, elle s’est amincie, après avoir entendu dire pendant toute son enfance qu’elle était grosse. À vingt ans, elle a posé nue pour un peintre qui n’est jamais devenu célèbre. Elle aime les rues au déclin du jour et les livres d’occasion.»

« Pas de psychologie », affirme l’auteur dans ce passionnant entretien sur le site de son éditeur, P.O.L. C’est un flot qui nous assaille, afflux kaléidoscopique d’images et d’informations – mais le kaléidoscope est amolli, attendri, hésitant, comme ému : il laisse la place à notre rêverie de lecteur, rêverie nourrie, en marche.
Ainsi cette femme, à la fenêtre, dans la nouvelle qui donne son titre à l’ouvrage, La baie vitrée, nous est donnée à voir entière, dehors et dedans, dans le désordre apparemment : ses désirs, visions, rapports au monde, sont rendus avec une extrême précision, par accumulation de propositions brèves, enchaînées selon une logique de distribution mouvante (spatiale puis temporelle, intime puis lointaine, passée puis future), comme indéterminée.

«  Elle ne se lasse pas de regarder la mer à travers la baie vitrée. Le plus souvent, la mer est calme, grisâtre, elle n’est pas menaçante. Les vagues viennent mourir doucement à une dizaine de mètres de la terrasse. Il n’y pas de rochers, l’horizon reste vide. Elle n’éprouve pas d’inquiétude au sujet de l’avenir, elle ne redoute pas les catastrophes. De rares fois, la mer dépasse son niveau habituel, toujours aussi peu agitée, empiétant de quelques centimètres sur le rebord de la baie vitrée. Elle approche alors son visage de la baie, guettant les poisson et les particules en suspension comme à travers les vitres d’un aquarium. La maison est parfaitement étanche, elle s’y sent en sécurité. Les jours de grand soleil, elle étale un sac de couchage le long de la baie vitrée. Elle s’allonge tout près de la vitre, les bras étendus le long du corps, paumes tournées vers le ciel. Elle ferme les yeux. Une paresse tiède et oppressée la paralyse. Le corps réchauffé par les rayons, elle perçoit le ressac des vagues comme dans un rêve qu’elle ferait.Elle se garde de monter aux étages, de peur de se fouler une cheville dans les escaliers ou d’y faire une mauvaise rencontre. Elle se souvient sans nostalgie de ses affaires personnelles, entreposées ça et là : une paire de bottes en cuir indémodables, une robe qu’elle aimait particulièrement, une chemise de nuit vert d’eau qu’elle a portée lors d’un séjour à l’hôpital, des livres dont elle a oublié les titres. »

Cette indétermination n’entrave aucunement la lecture (elle est même prônée par l’auteur, dans ce même entretien), car le geste d’écriture est serré : cet impeccable maintien de la phrase permet de fixer (de désigner, de supposer, de ressentir) et de partir encore ailleurs, sans cesse. Ces portraits irisés révèlent des vies potentielles, d’une femme, de plusieurs (chaque femme présentée en est peut-être plusieurs, mais peut-être l’ensemble des portraits n’en constitue-t-il qu’un seul).
Nous cheminons titubant à travers ces existences bancales, mais cet art-là, cette belle maîtrise, nous tient la main, et nous avançons avec joie dans les remous de ces existences, tant elles sont subtilement éclairées.
(ci-dessous, captation vidéo – où Sébastien Brebel est interrogé par Jean-Paul Hirsch – belle pensée en mouvement).

La baie vitrée par Sébastien Brebel (éditions P.O.L, avril 2013, ISBN : 978-2-8180-1894-1)

La Baule – Écrivains en bord de mer, juillet 2013 (récit par Dominique Panchèvre)

Dominique Panchèvre, twitteur bucolique à La Baule

Dominique Panchèvre, twitteur bucolique à La Baule

(De comment les choses arrivent)

Érigeant, il y a environ un an, ce modeste site de fouilles et de tentatives qu’est Matériau composite, je n’avais alors pas prévu d’inviter à contributions, sur cet espace pensé en premier lieu comme celui de mon propre regroupement. Et puis, il y a eu La Baule, une très belle édition du festival, pour laquelle je me suis dépensé comme community manager, ou « scribe social », comme je le présente ici (avec tous les liens afférant). Une telle immersion, à cette place particulière d’enregistreur, méritait bien un bilan – mais les quelques centaines de tweets sont récapitulés dans les épisodes de storify Jour 1 – mercredi 17 juillet / Jour 2 – jeudi 18 juillet / Jour 3 – vendredi 19 juillet / Jours 4 & 5 – samedi 20 et dimanche 21 juillet ), et autant les relire me suffisait, nourrissait nombre d’articles à venir ; autant devoir les reprendre et repenser m’épuisait d’avance.  Et puis, l’ami  Dominique Panchèvre, qui était à La Baule, en a fait un article qu’il pensait publier sur facebook – mais les nombreux liens qui l’enrichissent ne passaient pas sur le réseau social. Après une brève discussion, je lui ai proposé de reprendre ce compte-rendu ici, manière d’accueil et d’écart – très heureux de donner à lire  de sa prose, ici même. En ne sachant pas si d’autres invités viendront, c’est aussi un intérêt de la construction éditoriale spécifique à ces objets de lecture que sont les sites, on peut changer les plans chemin faisant, en ouvrir de nouvelles pièces, où accueillir des amis. (Guénaël Boutouillet, hôte).

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La Baule – Écrivains en bord de mer, juillet 2013 (par Dominique Panchèvre)

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Du 17 au 21 juillet, s’est déroulée à La Baule la 17è édition de « Écrivains en bord de mer », rencontres, conférences, entretiens et lectures, organisées par Brigitte et Bernard Martin des éditions Joca Seria (Nantes).

Cette année, coup de projecteur sur la littérature américaine, et plus particulièrement sur la poésie des États-Unis, avec une vingtaine d’écrivains invités, dont six américains (États-Unis).
Toutes les rencontres se situent à la Chapelle Sainte-Anne, et se succèdent de 11h30 à 22h. Il est donc possible de tout voir et de tout écouter.

Les rencontres ont été enregistrées en vidéo et seront progressivement toutes visibles ici. Le détail de la programmation, les notices pour chaque écrivain et le storify élaboré par Guénaël Boutouillet sont à consulter sur le site d’Écrivains en bord de mer.

 

Cole Swensen par DoP

Cole Swensen, en lecture

À remarquer en premier lieu la réelle fluidité du déroulement de ces journées, rendue possible grâce à une organisation millimétrée et à une préparation minutieuse. Le choix des auteurs invités et des thématiques explorées est le fruit des lectures attentives qu’effectue Bernard Martin pendant plus d’une année. C’est lui qui présente les rencontres et en anime une bonne partie.

Ce qui est véritablement une aubaine, c’est d’avoir découvert les textes de Ron Padgett et ceux de Harry Matthews. Ceux des autres américain(e)s invité(e)s aussi, mais ces deux-là font figures de pépites dans un espace de relative ignorance de la littérature dite américaine. Bien sûr, certains d’entre nous ont lu Jim Harrison, John Fante, Frederick Exley et Philip Roth, tout comme Stewart O’Nan, Cormac McCarthy ou Rick Bass. Mais notre connaissance de cette littérature reste cependant très parcellaire et il est formidable d’avoir eu, sur un plateau, cet aréopage d’écrivains inconnus. Cela ouvre des perspectives, et notamment celle de lire les livres que Joca Seria a publiés dans cette veine.

oulipo par DoP

Jacques Roubaud, Harry Matthews,
Ron Padgett et Bernard Martin

En résonance à l’américanité (réelle ou supposée) de la littérature qu’il nous a été proposé de découvrir, ce fut un émerveillement d’entendre Ron Padgett évoquer son amitié avec Joe Brainard. « Nous nous souvenons de Joe et de l’école de New York » fut le sujet de la trèsintéressante discussion entre Ron Padgett, Jacques Roubaud et Harry Matthews sur la question de l’École de New York. On retrouvera également des précisions sur ce sujet lors d’une des « humeurs apéritives » que Bernard Martin a consacrée à cette amitié ainsi qu’à la « vraie » histoire du Bloody Mary et à sa « vraie » recette, goûtée sur place. Parmi les autres humeurs apéritives, Gérard Lambert nous a permis de découvrir des textes finement reliés aux vins issus de la région d’origine de l’illustre prédécesseur (Thierry Guichard) ; vins qui furent également goûtés.

TV et CF et Gb par DoP

Tanguy Viel, Christophe François et Guénaël Boutouillet

Les deux conférences de Stéphane Bouquet et de Tanguy Viel ont encore contribué à réduire notre ignorance sur le sujet. Elles étaient très complémentaires ; beaucoup d’images, des partis pris assumés et, au final, le sentiment de sortir de là un peu plus cultivé.

Jacques Roubaud fut le seul écrivain dont l’assiduité n’a pas fléchie au long des journées ; présent à toutes les rencontres, réagissant aux propos des intervenants par de vifs mouvements du chef. Il fut maintes fois cité par les autres auteurs, reconnaissant en lui une sorte de père spirituel et fantasque pratiquant la contrainte par plaisir, comme ses petits camarades de l’Oulipo, dont Harry Matthews fait partie, car, il y a fort longtemps, il a eu cette curiosité d’aller chercher les textes des poètes américains et de les traduire.

Écrivains en bord de mer est également l’occasion de discuter avec les écrivains déjà rencontrés ou tout nouvellement connus ; de croiser des éditeurs confirmés comme Joca Seria ou ceux qui démarrent comme Les inaperçus ; de découvrir d’infatigables acteurs du livre comme Charlotte Desmousseaux, libraire aux Machines de l’île et membre de la revue Répliques à Nantes ou encore Christophe François, responsable du centre de ressources (et médiateur très apprécié par les écrivains) à la Maison Gueffier sur le site du Grand R à La Roche-sur-Yon.

En clôture, François Bon a fait une communication relative au premier bilan d’un éditeur numérique : Publie.net, s’inspirant d’un article écrit précédemment pour le Tiers livre.

Pendant toute la durée des rencontres littéraires, c’est la librairie La Baule les pages qui a tenu boutique dans la Chapelle Sainte-Anne, proposant et conseillant autour d’un beau choix de textes : ceux des écrivains présents assortis d’une sélection des libraires.

 

harry mathews par DoP

Harry Matthews, non fumeur

Atout supplémentaire : les enregistrements vidéo impeccables qui permettent de découvrir ou de revoir des séquences fortes, comme par exemple la lecture inaugurale de Claro ou son mot de la fin.

Dire enfin que les financeurs ont bien compris l’intérêt d’Écrivains en bord de mer puisque les rencontres sont soutenues par les trois collectivités territoriales (Ville de La Baule, Département de Loire-Atlantique et Région Pays-de-la-Loire) ainsi que par le CNL.

Dominique Panchèvre.