Archives mensuelles : septembre 2013

Autoportraits croisés (un atelier d’écriture numérique à Rezé)

Cet atelier est dit numérique, c’est-à-dire que : les participants écriront 1/sur ordinateur, et 2/publieront en ligne, sur le blog dédié : http://autoportraitscroises.wordpress.com/.

(Pour les inscriptions : c’est gratuit, au 02 40 04 05 37 ou  www.bibliotheque.reze.fr  / bibliotheque@mairie-reze.fr.)

Mais cette bascule d’usage, déjà essentielle, n’est pas la seule différenciation de l’atelier d’écriture tel que nous le pratiquons sans informatique ni connection : écrire dépendant de ses conditions d’expérience (écrivais-je dans cet article consacré à la question), nous questionnerons, écrivant, notre lecture à l’écran, notre lecture connectée, en rapport aussi aux littératures contemporaines qui s’écrivent avec et sur le web.

Ce cycle proposé par la Médiathèque Diderot de Rezé constitue le prémisse d’ une opération intitulée Regards sur… le livre numérique, fin novembre 2013, qui verra se succéder pour des interventions, discussions, performances, Roxane Lecomte, Anne Savelli, Jean-Pierre Suaudeau, Joachim Séné, François Bon.

Un des plans de pertinence de cette opération, c’est évidemment la liaison entre ces débats, lectures, et cet atelier préalable ; mais surtout avec l’opération 50epubs100bibs initiée par publie.net, à laquelle la Médiathèque Diderot participe. Le principe : proposer un pack de 50 textes tirés de son catalogue, au format epub, à une centaine de bibliothèques. Vous pouvez dès la mi-septembre emprunter une des liseuses et profiter des romans, nouvelles, poésie ou écrits atypiques sélectionnés pour vous.

Publie.net, maison d’édition collaborative fondée par François Bon, est une forme de laboratoire dont j’ai souvent chroniqué les titres ici-même : de Benoît Vincent à Christine Jeanney en passant par Daniel Bourrion, les auteurs publie.net constituent une part non négligeable (mais pas unique) de « mon » répertoire contemporain.

Mais l’atelier ne se fera pas depuis les livres numériques, pour une première raison évidente – car il s’agit d’écrire : et l’interface « liseuse » ne le permet pas réellement. Une seconde raison, moins évidente, et pourtant essentielle : une large part de la production publie.net est signée d’auteurs présents en ligne, publiant, éditant, en blogs, sites, voire sur réseaux sociaux. Prolonger cette question du numérique, de son apport à nos usages du lire et de l’écrire passe aussi par la lecture de ces territoires spécifiques du travail d’auteurs dont les lieux d’écriture et « devenir » symbolique ne se limitent pas au livre.

Nous questionnerons l’énonciation de soi sur le web, en nous attardant sur les sites de François Bon, Emmanuel Delabranche ou Joachim Séné. Nous observerons l’usage des images et leur rapport au texte chez le même Emmanuel Delabranche, ou chez Olivier Hosadava, par Mathilde Roux (pour les liens vers leurs travaux, ils sont tous référencés dans la colonne de gauche de Matériau composite). Le génial projet Dita Kepler, de Anne Savelli, co-conçu avec l’auteur et codeur Joachim Séné, constituera également une impulsion : voir comment je lis quand le texte bouge, et ce que j’écris depuis ce lire… Nous regarderons la ville, et quoi faire de nos déplacements en cet espace, avec les mêmes et d’autres (Nathanaël Gobenceaux…). Images, textes, liens hypertexte, réseaux… autant d’aspects spécifiques de l’écriture en ligne qui constitueront des objets d’observation et les déclencheurs de jeu (entendre le substantif en mouvement, comme le jeu entre deux pièces mécaniques).

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Vrouz de Valérie Rouzeau (éditions La Table Ronde)

Bonne qu’à ça ou rien
Je ne sais pas nager pas danser pas conduire
De voiture même petite
Pas coudre pas compter pas me battre pas baiser
Je ne sais pas non plus manger ni cuisiner
(Vais me faire cuire un œuf)
Quant à boire c’est déboires
Mourir impossible présentement
Incapable de jouer ni flûte ni violon dingue
De me coiffer pétard de revendre la mèche
De converser longtemps
De poireauter beaucoup d’attendre un seul enfant
Pas fichue d’interrompre la rumeur qui se prend
Dans mes feuilles de saison.

*

La tête d’envournée dans le métro rapide
Je vois ce jeune homme pâle sa mèche crantée
Ce joli coup de peigne qu’il a quand il sourit
Alors je reconnais sa très arrière-grand-mère
La jeune fille d’autrefois qui vit dans ce gars-là
Elle existe je l’ai vue comme lui je le vois
Les yeux verts un peu gris la couleur de la Seine
Bien coiffée plutôt sage au-dessus de la Seine
Car on sort de sous terre le métro aérien
Traverse les nuages tout le ciel de Paris
Et je rêve dans le sens inverse de la marche
Elle a dû bien valser remplir plusieurs carnets
Plusieurs carnets de bal pour traverser un siècle
Nous voici à Étoile le jeune homme envolé

*

Le gosse claudique après son père qui marche vite
Il a un sautillement de moineau piaf meurtri
Il dit j’ai vu dans la télé s’essouffle
Pour rattraper intéresser la grande personne
Quel sera le futur de ce gamin qui penche
Petit bonhomme blessé à la patte un peu folle
Visant des yeux du front le dos du paternel
Je n’aime pas les enfants plus qu’étoiles anémones
Mais ce môme déjà presque tordu à sept ans
Qui essaie de courir après son géniteur
M’a donné l’émotion d’un frisson attardé
Porte-t-il un prénom de poisson comme Colin
Va-t-il redoubler très bientôt son CE1
Se pendre à dix-sept ans à un pont métallique.

*

(Valérie Rouzeau, Vrouz, éd. La Table Ronde, 2012)

——-

(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Douces sont certaines obligations de lire, dans un emploi du temps lesté de toujours trop à la fois : Valérie Rouzeau sera aux Cafés Littéraires de Montélimar cette semaine d’octobre 2013, où j’aurai charge de la questionner. Il y sera question de Vrouz, dont trois extraits sont à lire ci-dessus, Vrouz comme ValérieROUZeau (titre qui lui fut offert par Jacques Bonnaffé), son dernier recueil en date. Vrouz et sa forme en sonnets, encore inédite à une telle ampleur pour l’auteure ; et cette liberté étonnante entre formes fixes fort contraintes et traverses joueuses, buissonnières, qui sont décrites en précision et infiniment mieux que je ne parviendrais à le faire par les grands Antoine Emaz et Jacques Demarcq dans leurs notices, parues toutes deux sur l’excellent site poezibao.
Vendredi soir, à Montelimar, je ne saurai ne pas la faire lire à voix haute, tant est frappante sa véloce musicalité, ses jeux de mots et de langues, entre français vieux et actuel, anglicismes et autres éléments étrangers infiltrés dans sa langue toujours neuve – cette joie sensorielle que ça fait et ce qu’elle signifie, aussi, de goût de l’autre, d’ouverture.
Ce remuement charnel de la langue s’entend fort chez elle, on le sait déjà, de longue date (Pas Revoir, en 2001, pour ma part). Mais, dans le choix des deux extraits ci-dessus, tentative de pointer aussi ce qui existe d’une manière extrêmement performante de [voir + faire voir]. C’est cet art-là, aussi, qui lui est propre, à madame Vrouz, cette façon de ne laisser aucun sens de côté, de ne pas se laisser déborder par cette hyper-musicalité qui lui est « naturelle », et de donner à voir, en grande efficacité, y compris ce qui n’est pas directement visible (double apparition dans ce second sonnet, celui du métro, où nous est montré le jeune homme, puis la grand-mère imaginée).

Il y a du monde, en Rouzeau, qu’elle écoute, regarde, et honore (et notamment les prédécesseurs et -euses,  à qui dédier, qui sont cités (et Beckett, bon qu’à ça, dès le premier vers du premier poème, cité plus haut)  – qu’elle honore par la langue.

(Valérie Rouzeau, Vrouz, éd. La Table Ronde, 2012, 176 pages
16 €, 140 x 205 mm, ISBN : 9782710367888)

ZERO (ou, rentrée littéraire=tête à toto)

zero

« Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capables de maintenir notre culture.»

(pourrait-on commencer par conclure, par paresse, par erreur et par flippe, façon Finkielkraut, Socrate ou citation babylonienne.)

Zéro, ont-ils répondu.

(On pourrait noter, et mettre Zéro.)

(Ou peut-être : y réfléchir.)

La situation est la suivante : Ce lundi matin 23 septembre, je donne la seconde séance d’un cours autour du numérique et du littéraire, de leurs intersections, rapports, de certains aspects du web qui profitent au littéraire, de ce que la littérature apporte au réseau : le cours s’intitule L’expérience web et littérature : auteur, lecteur, en collectif – expériences et usages, il est détaillé sur e blog dédié.

Merci à Olivier Ertzscheid et Claudine Paque de m’y avoir invité, c’est une belle expérience, neuve, pour moi, qui suis plutôt accoutumé au travail en atelier, ou sous des formes plus horizontales et collaboratives – mais si l’on vous confie un groupe de licence pour prendre parole devant eux, c’est que sans doute, vous dites-vous, vous avez quelque chose à leur dire, voire enseigner – et comme dans beaucoup de cas, d’avoir cette contrainte et commande précipite la structuration d’un discours, lui prête forme.

Pour autant, le cours n’est pas de format magistral – quatre heures durant, je n’aurais pas pu, ne serais plus là pour en parler, mais en réanimation àl’Hôtel-Dieu. Et pour ponctuer, mais aussi pour produire, échange, interaction, et rebond, je pars de leur connaissance, de leur usage, de là se bâtira mon propos. La question d’entame de cette seconde séance est donc :

Comme nous sommes en septembre, c’est-à-dire, pour le « monde du livre », en pleine « rentrée littéraire », jusqu’à la « semaine des prix début novembre) : un phénomène à la fois éditorial, médiatique et économique : tentons de l’observer ensemble.

Question 1 (sans documentation extérieure, non connectée) : « Pouvez-vous citer des titres de la « rentrée littéraire » dont vous avez eu connaissance, et combien ?

Question 2 : « Usant du web et de ses ressources, documentez-vous et voyez combien de titres vous parvenez à citer, en quelques minutes ».

Le dépouillement des titres, de leur récurrence, et l’observation des médias utilisés pour trouver ces titres, de la méthode usée par chacun, chacune, pour se documenter, est la base de travail et de réflexion de cette séance. Comment l’information nous parvient-elle ? Comment allons-nous la chercher ?

Les réponses sont éloquentes : sur quinze étudiant(e)s en licence métiers du livre, à la première question (citer de mémoire, sans ouvrir google ni firefox), dix répondent « Zéro », deux répondent « un », deux répondent « deux », une répond « cinq ».

On pourrait les fustiger, ces étudiants en licence métiers du livre, leur dire que, quand même, il faut s’informer, qu’ils n’iront pas bien loin, qu’ils manquent de curiositéla suite de mon cours tend à l’encouragement à plus d’auto-documentation, à stimuler l’esprit de butinage, à leur donner des outils de recherche, pour répondre à cette part de l’effet causé. Mais, est-ce par idéalisme, par jeunisme, ou par goût des perspectives (voir cette page de citations du même acabit que celle que j’ai mise plus haut), je trouverais ça trop simple, trop paresseux, trop erroné, trop flippé.

Le choc, quand même, est rude, pour mon littéraro-centrisme ordinaire : j’ai beau fustiger, m’agacer de la rentrée littéraire gnagnagna, de cette abondance ras-le-bol, de la fatigue inhérente assommant vraiment, si je m’en agace, c’est bien parce qu’elle me concerne (et que j’aime les livres, et que je m’en suis acheté pour une petite centaine d’euros ces dernières semaines). Et que je ne suis pas le seul : qu’une part de mon réseau, professionnel ou de graphe social sur twibook, s’il partage cette fatigue, c’est bien qu’elle le concerne. Mais ces jeunes, de vingt ans et quelques, lecteurs, parfois très, voire plus si affinités, tentés par le monde du livre au point de se professionnaliser, ne sont aucunement atteints, ou si infiniment peu, par le bruit ambiant et nos spéculations quant aux palmarès d’automne, qu’il y a question à se poser. Je ne saurai la formuler exactement, elle est composite, réversible pour partie, elle fiche la flippe, un peu, par la bascule qu’elle nous fait dans un formol étrange, un monde déjà passé, qui forcément passera, vieillira avec nous.

Rentrée littéraire = Tête à Toto, donc. Et se dire que cette effet abondance concentrée, cette auto-intoxication à et par la consommation, si elle n’a pas encore fait la preuve dans ce dit milieu qui est le mien, de son aspect un brin suicidaire, n’aura pas besoin de le faire par la suite, puisqu’elle n’indique plus rien, pour ceusses qui viennent ensuite.

Elle passera, comme tout passe, et l’effet sera de réduction, de standardisation – les financiers n’attendent peut-être que cela, risquerions-nous, si ce n’était crier au complot.

Lire durera, ici et là,

et mes libraires, qui sont vivants, trouveront à vendre, conseiller, produire.

Mais la rentrée, elle ne durera pas. Elle passera, voilà. Lire durera, la rentrée elle, passera. Ça ira.

(On ne sait pas vraiment où, mais ça ira.)

Pourquoi et comment accueillir un auteur | un guide de Yann Dissez, pour Livre et lecture en Bretagne

Yann Dissez

J’ai parlé plusieurs fois de Yann Dissez sur ce site. Nous avons une relation amicale et de travail qui s’est renforcée ces dernières années,  notamment par la co-conception et co-animation de modules de formation destinés aux médiateurs : les sessions Accueillir un auteur, pour les CRL, que j’ai analysées et creusées de façon plus « personnelle » ici.

Ces aventures ne sont pas terminées, nous faisons de notre mieux pour travailler à de nouveaux modules, tant nos expériences croisées se répondent, et nos compétences et façons de prendre parole se complètent – bref, le désir d’imaginer encore, de fabriquer, et, certainement, aussi, cette sensation d’utilité,  qui nous poussent à examiner encore cette affaire (la médiation culturelle, et plus particulièrement littéraire). #tobecontinued

Et quand même pour rendre à l’auteur ce qui lui appartient, et pour redre disponible ce savoir si précieux, donner à lire l’extended version de son guide, sur lequel s’appuient, se sont en partie fondées, nos projets communs. Une ressource précieuse, enrichie de propos liminaires, recueillis par moi-même lors de sa parution.

Le guide

Pourquoi et comment accueillir un auteur – Yann Dissez

Comment accueillir un auteur, entretien avec Yann Dissez

(Reprise enrichie d’un article initialement paru sur le site Livre au Centre en avril 2012.)

« Comment accueillir un auteur ? » est un guide pratique destiné à clarifier, organiser et faciliter l’accueil d’un auteur, soit au sein des bibliothèques, associations, collectivités ou librairies.

Yann Dissez y redéfinit les notions d’auteur et d’écrivain, catégorise les différents types d’accueil d’un auteur, et surtout, explicite les démarches à suivre pour organiser l’accueil d’un auteur, à la fois dans leur contexte et dans leur mise en œuvre. Ce document, paru en 2012, est publié par la Fill, Écla Aquitaine, le CRL Bourgogne, Livre et Lecture en Bretagne, Ciclic, Le MOTif, le CRL en Limousin, le CRL Lorraine, le CRL Basse-Normandie, l’ARL Haute-Normandie, le CRL Pays de la Loire et l’Arald. Une version augmentée, plus exhaustive, est également disponible en version numérique sur le site de Livre et Lecture en Bretagne.

Pour mieux comprendre ce qui distingue ces deux documents, ainsi que leur contexte, leur intention, leur spécificité, nous sommes allés questionner leur auteur. Car ce guide,dans ces deux versions, n’est pas qu’un document technique et pratique (même s’il en remplit parfaitement les fonctions), il procède d’une expérience de terrain active, ancrée, doublée d’une solide assise théorique.

Téléchargez le guide mis à jour, version longue (256 pages)

– Consultez le guide « Pourquoi et comment accueillir un auteur ? », dans sa version enrichie en ligne : http://www.livrelecturebretagne.fr/…/

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“(…) Il est possible de s’adresser à chaque personne, sans a priori sur ce qu’elle est capable d’apprécier, avec des propositions artistiques exigeantes, à condition d’inventer les formes et les dispositifs adaptés, les outils de médiation adéquats.” – un entretien avec Yann Dissez.

Deux guides pour des usages distincts

Le vade mecum « Comment accueillir un auteur ? » est édité en version imprimée (46 pages) et pdf (téléchargeable ici). Cela correspondait mieux au mode d’utilisation prévu : il s’agissait de proposer un outil pratique, succinct et synthétique, aisément consultable. Il est également disponible en consultation ou en téléchargement sur les sites de la Fill et des 11 SRL coéditrices.

Le guide « Pourquoi et comment accueillir un auteur » est disponible sur le site de Livre et Lecture en Bretagne en consultation ou  en téléchargement au format PDF. L’édition numérique permet une navigation souple, peut se parcourir de manière ciblée (par chapitre, page ou titre) ou plus linéaire ( en téléchargeant ou imprimant le PDF). Comme l’objet est assez conséquent et qu’il n’en n’existe pas à ma connaissance d’équivalent, peut-être qu’une version imprimée s’avèrera pertinente. Il me semble important, avant de l’envisager, de laisser le temps aux personnes concernées de le consulter et de nous faire part de leurs impressions… afin que nous puissions, le cas échéant, y apporter les compléments et les modifications nécessaires.

Le fruit d’une expérience double

Après des études de philosophie et d’histoire de l’art, un heureux hasard m’a conduit au Triangle, à Rennes, à la fin des années 90, où je me suis tout d’abord occupé de l’action culturelle autour de la poésie contemporaine. Avec Jean-Jacques Le Roux, responsable de l’action culturelle, j’ai alors pris en charge le Café confort, une caravane aménagée en petite salle de spectacles et installée les samedis matins sur le marché du Blosne, pour proposer des lectures de poésie aux habitants du quartier. D’autres projets ont suivi : les Dîners et Apéros Poétiques, qui ont permis par le biais de soirées conviviales alliant le plaisir des oreilles à ceux du palais de convier au sein du lieu des personnes qui n’avaient jusque là osé en franchir les portes, les résidences d’auteurs, etc. L’instant T, revue de création à parution aléatoire et au format variable, distribuée gratuitement à plusieurs milliers d’exemplaires, permettait d’éditer et de diffuser les textes des auteurs accueillis.
Lorsque Jean-Jacques Le Roux a quitté le Triangle, j’ai fait évoluer le projet, dans la continuité de ce qui avait été engagé, en ouvrant sur les écritures narratives, en développant des projets pluridisciplinaires entre littérature et danse, littérature et musique, et en continuant d’œuvrer au rapprochement des artistes et des habitants.
Ces expériences ont été fondatrices pour mon parcours professionnel et je pense qu’elles en ont imprimé la direction. Les travaux que j’ai réalisés récemment, à savoir ces deux guides, portent l’empreinte de ces projets, de ces aventures artistiques et humaines.

J’ai en effet compris, sur ce marché du Blosne, qu’il était possible de s’adresser à chaque personne, sans a priori sur ce qu’elle est capable d’apprécier, avec des propositions artistiques exigeantes, à condition d’inventer les formes et les dispositifs adaptés, les outils de médiation adéquats. J’ai également saisi l’importance de la primauté du projet sur le dispositif. On a en effet trop souvent tendance, et les résidences en sont un exemple criant, à poser en premier lieu le dispositif (« Je vais faire une résidence »), avant de s’interroger la finalité de l’action, les raisons pour lesquelles ont la met en œuvre, à qui on souhaite s’adresser. Alors que commencer par ces questions, définir les objectifs et élaborer le projet, permet de choisir et d’inventer les dispositifs adaptés, et de gagner ainsi en cohérence, pertinence et efficacité.

La question de présence des auteurs « au monde », au cœur de la cité, via ces résidence ou ce compagnonnage artistique me semblait être un outil fabuleux, pour apporter un soutien à la création littéraire et développer des projets originaux de création et de médiation en direction des populations. Par ailleurs, j’ai également perçu l’importance de la lecture à haute voix comme vecteur de « médiation » du texte, sans qu’il soit besoin d’explications ou de commentaires : lu, interprété, performé par son auteur, le texte poétique, sans autre artifice, s’adresse à chacun, l’œuvre se livre peut-être plus directement, sans les barrières parfois inhérentes aux représentations de l’écrit.
Lorsque j’ai repris mes études, dans le cadre du Master 2 Direction de projets culturels, les résidences d’artistes étaient au cœur de mes questionnements professionnels et intellectuels. J’y ai donc consacré mon mémoire de recherche (à lire et télécharger en pdf : « Habiter en poète. La résidence d’écrivain, une présence de la littérature au monde »).

« (…)Alors que le terme de résidence est omniprésent dans le champ culturel depuis une vingtaine d’années et que les projets se développent un peu partout, il existe très peu de textes théoriques et aucun outil synthétique complet à destination des porteurs de projet, des personnes ressources ou des auteurs eux-mêmes. »

L’aventure du Triangle a pris fin en 2010 et très vite nous avons échangé avec Christian Ryo, directeur de Livre et Lecture en Bretagne, qui désirait porter la question de la présence des auteurs au cœur de son projet.
Partant de ma double expérience, théorique et pratique, il m’a proposé une mission sur la présence des auteurs articulée autour de trois objectifs : recenser les projets de résidences et les dispositifs d’accueil d’auteurs en Bretagne ; accompagner les porteurs de projets pour l’organisation de résidences et, et réaliser un guide sur l’accueil des auteurs. C’est ce troisième volet, qui constituait le cœur de cette mission, qui a demandé énormément de temps. Nous souhaitions réaliser un document, le plus complet possible, qui synthétise l’ensemble des questions à se poser, des points à aborder et qui propose des outils théoriques, méthodologiques et pratiques, pour accueillir un auteur.
En effet, nous nous trouvions face à une situation paradoxale, que j’avais déjà observée à l’occasion de mon mémoire de recherche : alors que le terme de résidence est omniprésent dans le champ culturel depuis une vingtaine d’années et que les projets se développent un peu partout, il existe très peu de textes théoriques et aucun outil synthétique complet à destination des porteurs de projet, des personnes ressources ou des auteurs eux-mêmes. Nous avons donc entrepris de construire cet outil, en essayant de tendre à l’exhaustivité, sachant que nous ne l’atteindrions pas mais qu’une base serait posée, qui pourrait ensuite être amendée, modifiée et complétée.

Par ailleurs, certaines SRL réfléchissaient depuis quelques années à la réalisation d’un petit guide pratique, un vade mecum à l’intention des collectivités, structures, associations ou manifestations littéraires qui invitent des auteurs… Livre au Centre en faisait partie et je me souviens d’une discussion sur ce sujet à Nohant à l’occasion d’une journée consacrée aux résidences d’auteurs en juin 2009, en compagnie de Cécile Caillou-Robert, Isabelle Maton, Claire Castan de l’ARL Paca et Dominique Panchèvre, actuel directeur de l’ARL de Haute-Normandie. La mise en œuvre du Guide par Livre et Lecture en Bretagne a joué le rôle de catalyseur et au final 11 SRL et la Fill se sont associées pour coéditer ce vade mecum, paru en mars 2012.

Un long travail d’enquête et d’analyse

Il a fallu dans un premier temps mener un gros travail de collecte et de lecture des nombreux documents (guides, fiches pratiques, articles, etc.) existant sur le sujet, pour certains très bien faits et assez complets, pour d’autres très succincts ou approximatifs, voire parfois inexacts. De même, il était nécessaire d’analyser les projets, dans leur diversité et réalité, afin d’être en mesure de proposer des outils qui correspondent aux besoins, une typologie qui soit en adéquation avec les usages  observables. J’avais déjà effectué ce travail pour mon mémoire de recherche, et j’ai eu l’occasion depuis d’étudier de nombreux cas lors de déplacements, de tables rondes ou de journées professionnelles, et d’échanger à ce sujet avec les chargés de mission des SRL, les conseillers livre et lecture de la Drac, le CNL… Il s’agissait donc de compléter ces informations, de les actualiser par l’analyse de projets, de dossiers d’appel à candidature, de conventions…

Par ailleurs, je me suis également penché sur les conditions socio-économiques des auteurs (à partir de l’étude de Bernard Lahire, La Condition littéraire : la double vie des écrivains (La Découverte, 2006), notamment), de la création littéraire et des conditions de sa réception. Il nous semblait en effet fondamental de les aborder dans une première partie, tant il est manifeste qu’elles sont inconnues pour de nombreux porteurs de projets, ce qui génère parfois des incompréhensions ou des représentations qui peuvent avoir une incidence importante. La question des modalités pratiques et organisationnelles en découlent assez logiquement. Une fois celle-ci posée et traitée, l’exposition des modalités pratiques et organisationnelles en découle assez logiquement.

S’est également posée d’emblée la question du format, de l’objet d’édition que serait ce guide, qui a également fait débat lors de la mise en œuvre du vade mecum : Fallait-il nous cantonner à un document sur les résidences ou proposer un guide qui traite de l’ensemble des dispositifs d’accueil d’auteurs ? Il nous a paru nécessaire de traiter de l’ensemble des dispositifs : de la dédicace, qui est la forme à la fois la plus répandue et la plus simple à mettre en œuvre, jusqu’aux résidences, qui sont les projets les plus complexes, les plus denses, mais aussi les plus coûteux et les plus chronophages. Il était indispensable de traiter de l’ensemble des actions afin de situer les résidences comme un dispositif parmi d’autres… le plus abouti, certes, mais pas l’unique, comme l’omniprésence du terme tend parfois à le laisser croire. Cela permet de nommer et de qualifier des projets plus légers ou répondant à d’autres objectifs, d’autres temporalités, d’autres budgets. Les structures désireuses d’accueillir des auteurs ont ainsi la possibilité, en fonction de leur projet, de choisir le dispositif adapté.

Aujourd’hui, demain

Je suis actuellement chargé d’une étude pour l’ARL de Haute-Normandie, sur les présences d’auteurs sur le territoire haut-normand. Il s’agit de recenser et d’analyser l’ensemble des projets articulés autour de la présence des auteurs sur le territoire, de répertorier leurs modalités d’interventions en fonction de la typologie proposée dans les guides, et d’évaluer les réussites comme les difficultés rencontrées, afin de remettre à l’ARL des propositions prospectives pour permettre un accompagnement auprès des porteurs de projets et des auteurs.

Cette étude et celle effectuée pour Livre et Lecture en Bretagne confortent mon impression que les régions ont une vision assez partielle des projets d’accueil d’auteurs sur leur territoire, ce qui se comprend aisément car ils sont complexes et longs à recenser. En effet, à côté des structures, très identifiées, qui organisent régulièrement des résidences ou des rencontres (lieux dédiés à la littérature, médiathèques, librairies…), qui sont en relation avec les institutions et communiquent sur ces projets, il existe une multitude de lieux (écoles, communes, associations) qui mènent des projets de façon ponctuelle, sans nécessairement communiquer auprès des institutions ou solliciter des aides financières ou organisationnelles (faute souvent d’une connaissance des dispositifs et des partenaires possibles). Ces projets sont plus difficiles à repérer, tâche pourtant indispensable si l’on veut se faire une idée précise des modes de présences des auteurs sur le territoire et connaître les besoins d’accompagnement.

Personnellement, j’envisage par la suite de revenir à la fabrication des projets, articulée avec de l’accompagnement et de la formation, tâches essentielle et passionnantes…

(photo : Sophie Fauché / ARL Haute-Normandie)

EntreOuvert (collectif, autour du travail de Gisèle Bonin, Musée des Beaux-Arts d’Angers)

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EntreOuvert, Gisèle Bonin

(Musée des Beaux-Arts d’Angers, Collectif, textes de Jean-Noël Blanc, Christian Garcin, Denis Lachaud, Isabelle Minière, Éric Pessan, Jaques Serena, Carole Zalberg)

(reprise amplifiée d’une notice à paraître dans Encres de Loire n° 65)

« L’odeur, après la question de pourquoi continuer, amène celle, aussi recevable, de, pourquoi pas. Tant qu’on y est. » (Jaques Serena)

« Nous sommes son cœur, pulsations nous croyant seules et qui, ensemble, dans l’ignorance de notre mission, le faisons un et palpitant. »(Carole Zalberg)

Ces phrases – si différentes – de Jaques Serena, et de Carole Zalberg, disent quelque chose, au plus près, de la noire intensité des dessins et peintures de Gisèle Bonin, plasticienne récemment exposée au musée des Beaux-Arts d’Angers (exposition dont le présent livre constitue le catalogue). Ces phrases disent sans chercher à illustrer, ni expliquer – tout comme celles des autres écrivains conviés : Jean-Noël Blanc, Christian Garcin, Denis Lachaud, Isabelle Minière, Éric Pessan (et ses courtes et surprenantes formes autour de la peau, peau qui s’en va, qu’on raccomode, interrogeant de cette subtile façon cette indétermination des textures, des limites, qui semble nourrir le travail de Gisèle Bonin).

Car c’est un choix d’invitation original que celui qu’a fait l’artiste, pour constituer cette présentation écrite de son travail : très peu de prose explicative, de critique d’art (ainsi qu’on se la figure ordinairement), mais des fictions et quelques poèmes en dialogue, qui n’illustrent pas ses dessins et peintures mais leur font écho, signe ou question. On se souvient de son binôme avec Marie Chartres pour Cette bête que tu as sur la peau (la peau, encore) ; on songe, d’ailleurs, aux voies explorées par des éditeurs comme Le Chemin de Fer ou Les Inaperçus, celles d’un mode de dialogue non illustratif, non discursif, entre écrivains et plasticiens.

Et, cherchant à mettre des mots sur cette matière qu’éclaire la peinture de Gisèle Bonin, ces draps avec corps manquants, ces corps cadrés si près qu’ils ne sont plus que texture, enveloppe, ce rapport étroit avec l’absence, en toute ambigüité ; ce qui me revient, avant les mots, avant toute formule, c’est le souvenir de la magnifique nouvelle de Christian Garcin, élégie funéraire belle et douce, en montagne – et la relisant me frappe cette phrase, presque finale : « Les mots ne peuvent pas tout ».

Les mots ne peuvent pas tout, non, il leur faut parfois des images, pour respirer, pour mieux vivre.

« Tu vis en moi / tu y reposes / l’un et l’autre / les deux. » (Denis Lachaud).

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EntreOuvert (collectif, autour du travail de Gisèle Bonin, Musée des Beaux-Arts d’Angers), 68 p. – 10 €, ISBN 978-2-35293-042-6

à la surface de Dorothée Volut (éditions Eric Pesty, 2013)

« Je sais que vous vous méfiez des ajouts rhétoriques. À l’heure qu’il est, c’est une des issues que j’ai choisie – si l’on choisit sa langue. On croit parfois n’importe quoi, l’urgence étant de s’habiller mort ou vivant, peu importe la qualité de la chair, les os tiendront jusqu’au bout. On dit « je l’embarque, tu n’auras qu’à la mettre à l’arrière de la camionnette, elle s’y trouvera à l’image d’une bête sanglante et on croira que c’est moi qui l’ai achetée. « Voyez-vous c’est ça que l’on dit, et que peut-on y faire ? As-tu été chercher les enfants à l’école ? Crois-tu que le dîner sera prêt à temps ? Souvent je passe la main sur la tranche des livres que je transporte avec moi. Penses-tu vraiment qu’il pleuvra lundi ? Qui aime mentir ? Je vous regarde et vous me paraissez loin comme une coquille de noix. Petit crâne que le nôtre.

Pour finir, j’avais pensé reculer. Cela m’était apparu aussi vrai que l’eau d’une rivière. J’avais donc pensé au retour et le mot boucle était venu comme autant de cheveux. Mais qui peut savoir avant d’avoir vécu ? On avance à son pas. On penche un peu la tête, on évacue des sons trop violents. Bien d’autres branches sont à tailler. Alors on avance seul – par deux ou par trois – sur les allées d’un parc qui monte. Un parc imaginaire. Un parcours le dimanche. Je me souviens si bien de l’ombre vacillante des feuilles sur ton visage. Je me souviens de l’insoutenable désir d’y toucher et de l’impossibilité de mettre un terme à ce désir. Ma pensée est souvent obstruée par les murs de pierres des derniers quartiers que l’on détruit. Tout avance en même temps, destruction et reconstruction, et mon âme en pâtit. Vous avez l’air bien plus solide que moi, méfiez-vous.

Je n’explique pas les mots. Je n’explique que les formes. Ce qu’elles contiennent m’échappe. Tu n’expliques pas que je parle non plus. Qui désigne le mouvement ? Ma mère disait souvent « je reviens » et elle revenait tard. Qui pouvait prouver que l’enfant était mort plusieurs fois entre-temps? C’est un charme que d’entendre les gens se bien parler, poser des conditions à leurs absences, s’en excuser et se donner la main. J’ignore complètement ce genre d’attitudes terrestres. Bienvenu. Il nous reste du temps pour bavarder un peu. »

De Dorothée Volut j’ai déjà parlé par ici, à propos de son précédent Alphabet, chez le même -excellent- éditeur Éric Pesty, et ce qui semblait s’annoncer dans ces premiers pas, essence précise et volatile, se confirme dans ce recueil (de textes parfois plus anciens que dans Alphabet).

C’est là.

C’est de la poésie – c’est de la prose – c’est du récit – c’est du monologue – et si c’est de la poésie, ce n’est pas toujours la même, différemment volatile, oui, variable : on passe de l’extrême concret, de la scansion en escaliers, avec jeux de répétitions variables (et me revient un moment magnifiquement performatif et inattendu de sa lecture au Pannonica pour la Maison de la poésie de Nantes, il y a quelques années), au compact quasi abstrait, en paragraphes ceints d’ellipses, énigmatique sans manières.

Sans manières – ou du moins, et ce sera le point particulier sur lequel je voudrais insister, sans manière. Variable (Cent manières ?)

Auteure et langue sans manière unique, et pour autant, et tellement, tenue. Ce que d’aucuns qualifieraient, à première lecture, de « défaut de jeunesse » est, je le pense, amendé par l’impression que produisent ces formes différenciées, qui happent et saisissent un endroit différent de notre conscience-lecteur, avec autant de vigueur, chaque fois. Ici, évidemment les territoires & manières totalement inédits pour moi chez Dorothée Volut m’ont, à chaque fois, frappé : un récit d’enfance, à distance, producteur d’image instantanée, muette et forte, comme une image; un monologue halluciné, sexuel, fiévreux – extrêmement perturbant tant il progresse, en relâchement terrifiant, aveu par le relâchement progressif d’une syntaxe (décomplexée), dont je ne lâcherai rien d’autre, ce serait gâcher.

Ce livre au très bel écrin (Éric Pesty est artisan typographe, en sus d’être un exigeant lecteur et éditeur), de surcroit s’en échappe, et le dépasse, le bel écrin.

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à la surface, de Dorothée Volut (Eric Pesty Eds, Date de parution 01/07/2013, Collection Brochee
ISBN 2917786183

accorder une importance nouvelle au temps long

« (…) Une émission ne s’évapore plus dans les airs. Une émission continue de vivre après sa diffusion. Pour le pire (on aimerait qu’une émission ratée, une question ridicule, disparaissent à jamais). Et pour le meilleur. Un auditeur qui a raté le début, ou l’ensemble, qui veut réécouter une émission, qui veut la garder ou la signaler à quelqu’un, peut aisément le faire. C’est une évolution majeure, et heureuse. Mais c’est aussi un ensemble de questions pour nous. Nous sommes obligés de repenser notre manière de faire, à plusieurs niveaux. D’abord, nous devons à la fois continuer de nous inscrire dans un flux (pour les auditeurs qui écoutent en direct et passent d’une émission à l’autre), et prendre en considération le fait que nous sommes écoutés aussi en décalé, de manière autonome, en dehors du flux. Ces temporalités d’écoute peuvent correspondre à des conditions et des intentions d’écoute qui sont différentes, voire contradictoires. En ce qui me concerne, Place de la toile est diffusée le samedi à 18h10, après un journal d’informations. Je suis donc écouté par des auditeurs qui ont peut-être entendu l’émission littéraire entre 17 heures et 18 heures, puis les informations pendant 10 minutes, et tombent alors sur un magazine ayant pour objet les nouvelles technologies. Il est possible, pour ne pas dire probable, qu’une partie de ces gens ne soient pas du tout intéressés a priori par les questions que j’aborde. À l’autre bout du spectre – et cet autre public n’existait pas il y a douze ans – je suis aussi écouté par des gens qui ne sont pas des auditeurs de France Culture, mais podcastent Place de la Toile parce qu’ils sont intéressés par les nouvelles technologies, des gens à qui il arrive d’écouter un épisode avec plusieurs semaines de retard, qui vont l’écouter en courant ou en allant travailler. Il est évident que les attentes des uns et des autres ne sont pas les mêmes. Or je me dois de les combler toutes. Je me dois de combler ceux qui sont branchés sur France Culture parce qu’on leur parle de culture, et ceux qui écoutent Place de la Toile parce qu’on y parle de numérique. Cette nécessité engage la ligne éditoriale de l’émission (aborder les questions numériques sous l’angle de la culture), elle engage aussi le rythme (varier les points de vue au sein d’une même émission), la langue (traduire la langue informatique). C’est une part importante de mon travail. Mais le fait que les différents épisodes d’une même émission continuent d’être disponibles après diffusion engage d’autres questions. Ces épisodes constituent de fait une collection. Ce qui nous amène à penser les épisodes comme autant de chapitres d’une petite encyclopédie, et à accorder une importance nouvelle au temps long (faire revenir trop souvent les mêmes personnes, traiter trop souvent des sujets similaires, devient non seulement trop visible, mais inutile). En un sens, c’est une invitation pour nous à la variété, à une exploration progressive d’un champ dans une logique d’approfondissement par étapes. Et le site internet d’une émission, avec ses archives, ses liens, ses commentaires, avec la possibilité de renvoyer explicitement à des émissions passées, donne une vision d’ensemble qui était jusqu’alors inaccessible à l’auditeur, et peut contribuer à rendre visible cette logique. (…) »

Xavier Delaporte, in Culturenum : jeunesse, culture & éducation dans la vague numérique, CF éditions, 2013, Ouvrage coordonné par Hervé Le Crosnier (avec des contributions de Karine Aillerie, Guénaël Boutouillet, Brigitte Chapelain, Alan Charriras, Chantal Dahan, André Gunther, Xavier de La Porte, Laurent Matos, Elisabeth Schneider)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Ce livre auquel j’ai eu le plaisir de contribuer, vaut, notamment, pour cet enchaînement d’expériences et d’idées de Xavier Delaporte, extrêmement alertes et curieuses de ses propres pratiques. J’aime beaucoup, de longue date, l’émission Place de la Toile, dont il est ici question, et la qualité journalistique (attention, exigence, vulgarisation) de Xavier Delaporte, son grand intérêt pour tout ce qui est de nos usages (du numérique, et au-delà, de notre monde, de l‘Ici et Maintenant). J’aime ce texte pour ce qu’il m’apporte de vif, d’élancements transposables dans mes réflexions quotidiennes sur les sites web auxquels je collabore, comme de ceux dont je me nourris. Ce texte vaut aussi pour son étrange manière, cette fluence de pensée, de rebonds, agencée en un seul bloc-paragraphe de plusieurs pages, un monologue enjoué, dénoué. Précieux.

Le numérique en atelier d’écriture : un espace neuf où refonder des pratiques (contribution à Culture num, livre collectif chez CF éditions).

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Culturenum : jeunesse, culture & éducation dans la vague numérique
est un livre collectif auquel Hervé Le Crosnier m’a proposé de participer, pour y évoquer ma pratique d’ateliers d’écriture en environnement numérique. Du livre en son entier, hors la douce fierté de figurer à un tel générique (de Hervé Le Crosnier j’ai déjà parlé ici, de Xavier de la Porte je n’ai pas raté un seul « place de la toile » depuis des années), je ne saurai parler en l’instant, puisque ne l’ayant en main que depuis quelques minutes. Mais puisqu’il est en creative commons, le livre, je ne me priverai pas de publier ici même ma contribution, car ce à quoi elle touche m’importe (j’en ai déjà pour partie parlé dans cet autre article) : ce nœud entre mes usages quotidiens, qu’ils soient  professionnels ou militants, du web, des ateliers, de la littérature contemporaine. Merci encore à HLC de m’y avoir invité ; une commande de ce type est surtout un merveilleux prétexte pour tenter de sédimenter un peu de ce qui s’expérimente et s’agit, chaque jour. Et ci-dessous, tout ce qu’il faut pour commander le livre. (GB)
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 Culturenum : jeunesse, culture & éducation dans la vague numérique

Ouvrage coordonné par Hervé Le Crosnier

avec des contributions de Karine Aillerie, Guénaël Boutouillet, Brigitte Chapelain, Alan Charriras, Chantal Dahan, André Gunther, Xavier de La Porte, Laurent Matos, Elisabeth Schneider

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Cet ouvrage veut débusquer les mythes sur les utilisations des technologies de l’information et de la communication par les jeunes, et montrer la force des pratiques réelles.

Ce sont les internautes, et particulièrement les plus jeunes, qui créent la culture numérique. Loin des mythes qui courent sur les pratiques des adolescents, loin des sirènes du marketing, la culture numérique réside dans les mains des usagers. Les acteurs, tant auteurs que lecteurs, cultivent une logique de partage en utilisant les médias sociaux à leur disposition. Cette vague du numérique est en phase avec les modes d’action et de réflexion issus de l’éducation populaire, qui consistent à partir de ce que les gens savent et font pour permettre d’échanger, de renforcer les savoirs, et de découvrir au travers de leurs pratiques les enjeux de citoyenneté. La vague numérique n’a pas fini de déferler et de bouleverser la culture et l’éducation.

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Comme une page blanche

Le numérique en atelier d’écriture : un espace neuf où refonder des pratiques.

Les ateliers d’écriture en bref

Je parlerai ici d’« ateliers d’écriture » au pluriel car il ne s’agit ni d’une institution, ni d’une école de pensée, mais d’une multitude de pratiques hétérogènes, unies par quelques fondamentaux. Les ateliers d’écriture ont en commun d’envisager et d’organiser l’écriture comme pratique collective. Le substantif atelier, polysémique, désigne à la fois le lieu (évoquant ainsi l’atelier de l’artisan, du travailleur manuel), l’unité temporelle (la séance d’atelier d’écriture est nommée « atelier») et l’activité en elle-même. L’exercice d’écriture, partant d’une même proposition lancée par un auteur « animateur », est individuel en sa production et collectif en sa publication, laquelle fonde l’affaire et son efficacité : le premier rendu public est la lecture à haute voix, devant le groupe, par son auteur, du texte produit. Première publication qui peut ensuite, éventuellement, être prolongée d’une édition en recueil, revue, livre imprimés ; sur internet, ou en livrel.

En atelier, un prétexte formel (plutôt que thématique) régit et conditionne la proposition d’écriture. Laquelle est une réduction d’un aspect du protocole d’élaboration du texte, en rapport étroit avec le texte littéraire source. Chacun des participants se penche, sous le prétexte du jeu collectif, sur un aspect du processus d’écriture, de son processus propre et des rapports induits par sa pratique individuée : son usage de la virgule, de l’incipit, la longueur de ses phrases, l’influence de l’espace d’inscription… Ce qui s’affirme, s’éprouve, par et lors de ces multiples expérimentations, c’est que l’acte d’écrire n’est ni transitif ni intransitif (ou qu’il est, paradoxalement, les deux à la fois, en atelier, où l’on écrit quelque chose pour écrire en soi), mais dépendant des (multiples) conditions d’expérience : qu’écrire (l’action de produire et la production en résultant) dépend de ses conditions d’élaboration.

Le web, un atelier d’écriture en plus grand

Je suis auteur et lecteur de textes sur internet. Le web est pour moi, au quotidien, centre de ressources, bibliothèque, fabrique artistique, espace de publication…

Auteur, j’ai pu constater que le web, en tant qu’espace d’inscription, accentue les modifications déjà opérées par l’écriture avec ordinateur : pour le web, j’écris sur un ordinateur, pour être lu via un autre ordinateur, ne m’embarrassant plus d’imprimer. L’intermédiaire papier est supprimé, l’espace d’inscription du texte en production, hors subtiles variations (taille d’écran, navigateur), n’est pas le même objet (mon ordinateur) mais un objet similaire (un autre ordinateur) à l’espace d’inscription du texte finalement produit.

La publication est à la fois facilitée, dans des logiques d’auto-production, et désacralisée. L’accomplissement narcissique, validation symbolique de la publication, est facilité ; il est également relativisé par la possibilité de retrait (étant publieur de mon texte sur le web, je peux aussi l’en retirer). Dans l’espace du web, la chaîne de production-édition-diffusion des textes est modifiée, je puis y prendre toutes les places… mais pas au même moment. D’autres logiques collaboratives apparaissent dans le travail éditorial : nous sommes successivement producteurs, relecteurs, éditeurs, promoteurs des textes mis en ligne par nous et par d’autres. Ce mode collaboratif n’est pas sans rapport idéologique avec les fondements de l’atelier d’écriture : pour apprendre à écrire, j’écris ; pour apprendre de moi, j’apprends des autres. Corroborant ce ténu rapport, cette affinité, on peut observer de nombreuses dynamiques collectives, au sein de la blogosphère littéraire (citons Les Vases communicants1, Les 8072, Général Instin3…). La blogosphère, en tant qu’espace de production coopératif, de validation symbolique amicale, de production d’échos, est une manière d’atelier d’écriture, à distance physique. Un déplacement de l’atelier d’écriture, une relance de ses principes et modes d’action.

L’atelier d’écriture et le web

Ces deux champs d’expérience qui interagissent et m’influencent, proches par bien des points, demeurent, étonnamment, mais majoritairement, distincts dans leur pratique : en effet, la majorité des ateliers d’écriture, les « miens » y compris, se font avec papier, crayon, et pile de livres imprimés sous la main. Étonnant paradoxe que celui-ci : l’éducation populaire, en ateliers d’écriture, se fait avec des outils qui ne sont plus que très minoritairement ceux des usages de nos vies, et de leurs écritures, qu’elles soient littéraires, pratiques, administratives.

Les raisons en sont d’abord techniques : mettre en place un atelier « en ligne » (où les textes produits le sont sur des ordinateurs connectés puis publiés sur le web aussitôt ou presque) demande une infrastructure adaptée : a minima un certain nombre de postes et une connexion correcte (voire un vidéoprojecteur). Nombre de maisons de quartiers, bibliothèques, écoles, lieux culturels ne disposent pas d’un parc adapté, configuré pour cet usage – et cet aspect-là de nos fractures numériques locales, sera à questionner, à prendre en charge par le pouvoir politique – par ailleurs.

Passée cette première barrière technique, demeurent des résistances symboliques : l’atelier d’écriture, lieu de bricolage du texte en coopération, ne s’énonce et se conçoit, souvent, du point de vue de ses praticiens, qu’en l’absence de l’ordinateur, que coupé du réseau. On sait les réticences, paradoxales et souvent factices, de la « chaîne du livre » à l’égard des dits objets numériques (tablettes, ordinateurs) ; on constate que ces réserves sont reproduites, parfois même accentuées, de façon plus ou moins consciente, chez ces acteurs sincères, passionnés, de l’échange de texte et de pratiques d’écriture. Observons les outils de communication des associations porteuses de ces ateliers : la plume, l’encrier, objets fétichisés, y sont majoritairement valorisés, comme en symbole de cette omission d’une vaste part de nos manières d’écrire (via l’ordinateur, au clavier, en sms, connecté…). Se coupant de ces pratiques, l’atelier d’écriture se prive de jouer pleinement sur nos manières singulières au cœur des manières partagées. Et court lui-même le risque d’une fétichisation, d’un repli, de devenir une activité récréative (ce qu’il est parfois, partiellement, pour certains de ses participants, mais il m’importe qu’il ne soit jamais réductible à cela).

L’atelier d’écriture sur ordinateur et vers le web, atelier dit « en ligne », enrichit pourtant les possibles – écrire dépendant de ses conditions d’expérience, elles-mêmes ici enrichies (de l’usage de la bibliothèque ouverte qu’est le web, à l’insertion des liens et ce qu’ils changent de notre geste d’écriture, en passant par l’apport d’éléments multimédia). Un atelier en ligne intègre dès sa conception, dès sa première proposition, dès le premier geste d’écriture, que les textes produits ont vocation à être publiés au-delà de l’espace clos de la pièce où sont réunis les participants, et sans délai autre que la durée d’une séance.

La publication est problématisée par son immédiateté, et se doit d’être déconstruite. Elle est validation symbolique, mais pour conserver sa pertinence pédagogique, ne saura faire l’économie d’une amorce de réflexion éditoriale. Il s’agit d’importer, en amont, dès la phase d’écriture, les amorces de processus éditoriaux.

L’édition des productions d’atelier

La question de l’édition des textes produits en atelier d’écriture est problématique, antérieure au web et complexifiée par celui-ci. Quel que soit le type d’atelier considéré, vous n’avez pas, en tant qu’animateur, à endosser nativement, systématiquement, le statut d’éditeur des textes qui seront produits : en atelier, il faut pouvoir agir « pour rien » (ou déjà pour agir, ce qui n’est pas rien), pour le travail du geste, en coopération. Mais, lorsqu’émerge, au gré du temps et de la dynamique de groupe, le désir (collectif, déclaré), la nécessité, voire les deux réunis, de garder une trace de ce qui s’est produit ; ou lorsque l’institution accueillant, finançant l’initiative, souhaite en garder une trace ; parfois cette responsabilité advient : d’éditer. D’être éditeur des textes, et donc, alternativement, secrétaire, correcteur, publisher… Tâches et compétences multiples et ajoutées au travail déjà produit.

Ce projet éditorial doit demeurer spécifique, pour profiter de circonstances heureuses, plutôt que d’être une charge pesant d’emblée sur le mouvement collectif de l’écriture. Il constitue un virage dans le travail entamé. L’animateur de l’atelier, dans le travail d’écriture qu’il propose, s’il guide, ne finalise pas, ne décide ni ne juge les produits (dits) finis. Cette position dégagée, symboliquement différenciée de celle du maître ou professeur, et par là gage de liberté, semble contredire celle de l’éditeur. Car l’éditeur décide, il est de sa responsabilité de sélectionner, d’affiner, de refuser, autant que d’encourager et promouvoir. L’animateur engage, lui, un travail fondé sur la publication, non sur l’édition des textes. Ce changement de statut, d’animateur-publieur vers éditeur, modifie les rapports interpersonnels dans le collectif qui s’est créé durant le temps de l’expérimentation, de l’écriture.

Car, si une entreprise d’édition post-atelier s’engage, la question de ce qui sera sélectionné, retenu, des textes produits par le groupe en atelier, importe ; et de quelle contextualisation donner aux textes retenus, pour la meilleure intelligibilité de l’ensemble. La plus efficace (mais ô combien coûteuse, ne serait-ce qu’en terme de temps) des façons de procéder, la plus en continuité avec les fondamentaux de l’éducation populaire, est de mettre en place un mode d’édition coopératif, un travail en équipe.

Quel objet éditorial pour les textes d’atelier ?

Quelle que soient sa forme et sa matérialité (que je diviserai ici en trois catégories : l’objet blog/site, l’objet imprimé, l’objet livre numérique), le résultat de ce processus éditorial doit être envisagé comme une co-propriété. Cette création collective est appelée à circuler, en petite quantité, mais éventuellement renouvelée – une production dont l’écoulement sera de longue traîne. Les participants gardent une trace, qu’ils offriront à leurs proches, aux instances décisionnaires, aux participants des sessions suivantes.

L’objet imprimé (hors impression à la demande)

Dans le cas d’un objet imprimé, la question du stock se pose : cette quantité, relativement restreinte, de livres imprimés, édités après un cycle de séances d’ateliers d’écriture au sein d’une collectivité, sera stockée par défaut, hors circuits de distribution ni de vente – et encombrera des équipes de professionnels qui ne seront pas les mieux à même d’assurer la diffusion postérieure des livres, quelle qu’en soit la quantité, pris par le rythme de succession et d’empilement des projets culturels autres.

L’objet blog/site

Le web résout cette question de quantité, de la possibilité d’un accès ultérieur à l’objet éditorial constitué. Un blog d’ateliers, rendant compte des contenus des séances et où sont publiés les textes des participants, demeure un espace éditorial accessible à quiconque en possède l’adresse, depuis n’importe quel lieu connecté, à toute heure, sans limite de temps. Mais l’édition en ligne, ainsi que la lecture ultérieure des textes, dépendront de conditions de connexion, lesquelles ne sont pas garanties en toutes circonstances (ici se pose la question de l’usage et de l’accès à internet en centre pénitentiaire, lieu d’exception mais d’usage, pour les ateliers d’écriture).

Le site internet ou blog d’atelier, en tant qu’espace éditorial partagé, sera le lieu de création des textes, de leur inscription et de leur finalisation. En ce sens, tenir a posteriori le blog d’un atelier ayant eu lieu « hors ligne » constitue un paradoxe, ainsi qu’un faux-semblant : autant, dès lors qu’on use des outils de publication en ligne, en intégrer l’hypothèse en amont, dès l’abord de l’écriture, pour décomposer et lier les rapports étroits entre l’écriture et ses conditionnalités, et entre l’écriture de textes isolés vers un blog et l’écriture du blog collaboratif (envisagée comme un écrit co-produit, ensemble). Ce site ne sera pas un déversoir mais un lieu de production, de traces, de diffusion partagée – et en ce sens redouble, reprend autre la polysémie efficace du substantif générique « atelier » : le site d’un atelier d’écriture est l’espace d’inscription de la trace, la trace elle-même ainsi que sa bibliothèque : le site d’atelier d’écriture est l’horizon de cet atelier autant qu’il est l’atelier en lui-même.

L’objet livre électronique (et l’impression à la demande)

Le livre électronique est, par sa structure même, un outil d’apprentissage éditorial. Le livre déplié, fichier ouvert sur l’écran de l’ordinateur laisse à voir de manière explicite son chapitrage et ses métadonnées. Il peut constituer un entre-deux précieux, en dépit de son caractère transitoire (les formats actuels de fichiers et la question de leur pérennité, de leur rapide évolution). La constitution d’un fichier-livre au format epub, rudimentaire graphiquement, est partageable plus aisément avec un public novice, et moins coûteuse, que l’apprentissage d’outils de PAO traditionnels ; elle permet d’appréhender globalement des questions éditoriales essentielles.

Le fichier-livre porte en lui la potentialité surtout de résolution de certains des problèmes évoqués plus haut : problèmes d’accès posés par l’objet-site ; problèmes de stock posés par le livre imprimé. La mutation des modèles éditoriaux, leur pluralité, leur hybridation (dont l’émergence du print on demand est un bel exemple, une autre source de possibles complémentarités). L’accès à la constitution amateure du livre en tant que fichier structuré, duplicable, imprimable, adaptable, modifiable, répond potentiellement à bien des problématiques d’accès et de diffusion des productions de longue traîne que sont les résultats d’ateliers d’écriture.

D’envisager d’emblée un fichier epub en formation et évolution, au cours de l’atelier, peut être un mi-chemin, un métissage utile dans plusieurs cas : nous écrivons sur ordinateur (mais hors ligne) ; ou tapons nos textes manuscrits (étape de réécriture fondamentale) ; ou encore reprenons certains des billets publiés sur le blog ; puis envisageons, semaine après semaine, un livre érigé collectivement. Le livre ainsi conçu n’est pas dès lors une compilation mais le témoin d’un chemin parcouru ensemble. Il constitue une réification effective du travail fait en ligne (si l’atelier se déroulait connecté), il est la trace, le chemin, et la trace du chemin.

Dans tous les cas, cet apport est une mutation nécessaire de l’atelier d’écriture. Il doit devenir, envisagé avec les outils du numérique, un « atelier d’écriture et d’édition » : pour ne rien perdre ainsi de sa qualité de libération d’une parole, tout en garantissant les moyens de la tenir, de la porter, de la mettre en voix, page, scène, ligne : pour n’en pas rougir. Pour ne pas l’envisager comme une finalité mais une progression, en continuité, un processus d’émancipation renouvelé.

(Guénaël Boutouillet, matériaucomposite).

1Les Vases Communicants http://rendezvousdesvases.blogspot.fr

2Les 807 http://les807.blogspot.fr/

3Général Instin http://remue.net/spip.php?rubrique105

« Edition multipliée : Le livre numérique », Roxane Lecomte et Jiminy Panoz (26/09/2013, La Roche-sur-Yon)

 « Edition multipliée : Le livre numérique », Roxane Lecomte et Jiminy Panoz (26/09/2013, La Roche-sur-Yon)

couvMagnin-publie.net -roxanelecomte

couvMagnin-publie.net -roxanelecomte

(Quelques images du livre Le jeu con­tinue après ta mort,  de Jean-Daniel Magnin (publie.net). On trouve le livre ici-même.)

A LIRE, cet outil d’apprentissage et de découverte extraordinaire, multiplement évoqué au cours de cette journée  Livre gratuit : le b.a.-ba. du livre numérique par Jiminy Panoz

EDITION MULTIPLIEE : LE LIVRE NUMERIQUE

Jeudi 26 septembre 2013, Pôle Yonnais de l’Université de Nantes à la Roche-sur-Yon.

 

« Si l’ebook designer est auteur, ce n’est que d’une réflexion. Quand je répondais à cette question lors de la soirée, est-ce que le créateur de livres numériques est également auteur, j’ai involontairement placé dans ma réponse « mes livres » : c’est un superbe lapsus révélateur, car oui, je les considère un peu comme mes livres, j’ai passé du temps dessus, je m’en sens proche, je suis pressée qu’ils soient publiés, et tout comme pour les auteurs, ce sont un peu mes bébés. Mais ce ne sont pas mes livres dans le sens de possession-copyright-droit d’auteur : j’y suis juste attachée car j’y ai participé, que bien souvent ce sont des aventures humaines avant même d’être des aventures littéraires. », explique-t-elle, dans cet article, à propos de son métier si mystérieux, si nouveau, si chic (vu de loin), si exigeant (vu de près, au cœur du texte, de l’écran) – elle, c’est Roxane Lecomte, moitié de ce binôme (dont l(autre part est Jiminy Panoz) que nous questionnerons ce jeudi 26 septembre, à La Roche-sur-Yon, pour la quatrième journée de ce cycle qui m’a (nous a) occupé, toute cette année 2013, dont le blog [lire+écrire]numérique, cycle conçu avec Catherine Lenoble pour le CRL Pays de la Loire témoigne en tant que trace, regroupement des ressources (captations vidéo, textes produits en atelier…)

Nous pourrons, ce jour-là, nous pencher sur le texte et ce qu’ils en font, eux deux ; avec quel soin ils s’efforcent de donner au texte considéré le meilleur espace d’inscription, de lui donner la meilleure place – celle qui aidera notre œil à s’en saisir. Parce que le livre, en tant qu’espace de réflexion prodigieux, à l’ergonomie extrêmement complexe (le livre est une technologie, affirme Hervé Le Crosnier), ne va pas disparaître dans le numérique – enfin, ce qui nous importe dans le livre (ce qu’il nous apporte) ne va disparaître, mais assurément va changer – comme aussi tout change, à chaque instant de nos vies.

Et pour nous aider à l’appréhender, ce changement, ces changements, il devrait être fortement aidant de les écouter, de les questionner à ce(s) sujet(s).

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Programme

9h – 17h. Entrée libre sur inscriptions.

9h30 : Accueil café

10h : Conférence en duo « Edition multipliée : Le livre numérique » avec Roxane Lecomte et Jiminy Panoz. Comment fabrique-t-on un livre numérique aujourd’hui ? Qui sont ces nouveaux artisans de l’édition qui façonnent un objet immatériel que l’on embarque sur de nouveaux supports, de nouveaux écrans ? Comment pense-t-on cet objet, en continuité ou en rupture avec la chaîne graphique et les circuits d’impression traditionnels de fabrication du livre ? À travers le parcours de nos invités – de leur formation (à l’IUT de la Roche sur Yon pour Roxane Lecomte) à la création de leur studio (Chapal&Panoz) en passant par l’expérience publie.net,  nous déplierons les étapes nécessaires à la fabrication d’un livre numérique et discuterons de ce que cela change du côté de l’éditeur, de l’auteur, du lecteur et plus largement des acteurs du livre et de la lecture.

12h30 : Pause déjeuner

14h : Atelier de conception et pré-production d’une édition numérique. Atelier de trois heures en groupe  restreint. Depuis le démarrage du cycle en janvier 2013, les productions des ateliers et la redocumentation des conférences (captations vidéo, ressources documentaires, glossaire) sont venues alimenter le blog [lire+écrire]. Dans la perspective de faire de ce blog un nouvel objet éditorial (livre numérique), nous en imaginerons ensemble la maquette ; l’occasion d’interroger ce qui diffère des objets éditoriaux tel qu’un « site » ou un « livre ». Et ce qui évolue.

 A propos des intervenants

Roxane Lecomte  et Jiminy Panoz ont fondé le Studio Ebook Chapal & Panoz, opérant à la croisée de l’édition numérique, du code et du design graphique.

Roxane Lecomte développe notamment le design éditorial de la coopérative publie.net. Son domaine de prédilection est le graphisme. Jiminy Panoz est un auteur publié par Walrus Books, un designer de livres numériques et un passionné de typographie.

Renseignements et inscriptions  auprès de Christine Marzelière : christine.marzeliere[@]paysdelaloire.frTéléphone  02.28.20.51.35

Inscriptions au stage de l’après-midi : auprès de Guénaël Boutouillet et/ou Catherine Lenoble

une certaine expertise

« La direction de l’ADS a été créée au début de l’année par décret au Conseil des ministres. Il s’agit de la direction « Aide Don Service ». Le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur, P, a tout de suite pensé à A, ils sont de la même promo, les autres candidatures sont de pure forme. Voilà donc A, affublé de ce B, chargé de faire un rapport de la plus haute importance délimitant les délits d’aide, de don et de service. Les pouvoirs publics ont pensé dans un premier temps rattacher cette direction au ministère de l’Economie et des Finances puisqu’il s’agit de traquer tout ce qui, dans le non-lucratif, peut fausser la libre concurrence. Mais la structure démographique de Bercy, une majorité de quinquas, posait problème. Il faut du sang neuf, des esprits purs, sans souvenirs, sans passé. C’est ainsi qu’il fut décidé que ce serait une direction interministérielle, sous la houlette de l’Intérieur qui, avec le délit d’aide aux sans-papiers, a une certaine expertise dans la définition du délit d’aide et la recherche de citoyens ordinaires, sans casier. « 

« Donc, il s’agit de résumer la façon dont les mutuelles de santé, organismes à but non lucratif, se sont retrouvées intégrées aux directives sur les assurances privées adoptées en 1992. Ce qui les a amenées à être assimilées à des assureurs, à reconnaître qu’elles exerçaient la même activité que des sociétés capitalistes, à cesser de brandir une quelconque spécificité éthique, à subir la même fiscalité. On ne peut laisser se développer et s’épanouir, en dehors du marché, des sociétés dont la finalité n’est pas le profit mais l’intérêt de leurs membres et qui se proposent «mener une action de prévoyance, de solidarité et d’entraide». Sous couvert de bonnes intentions, elles sont en compétition avec le secteur marchand. En 2001, la Commission européenne a ainsi souligné que «le caractère non lucratif d’un établissement n’est pas un critère pertinent» pour le soustraire aux règles de la concurrence. »
(Emmanuelle Heidsieck, à l’aide ou Le Rapport W, éditions Inculte/Laureli, 2013)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Celui-ci, paru chez Inculte en cette rentrée, est une belle surprise : démarré comme un conte fantastique, il prend des allures de fable bureaucratique, puis d’anticipation à peine décalée de notre ordinaire. A deux ans d’ici, par le jeu d’influences du dogme ultra-libéral (tel qu’elles s’exercent absolument, réellement, voir au-dessus), le non-profit devient interdit. L’acte d’aide et de don devient un délit. Il y a du K.Dick, du Ballard, dans cette aptitude d’Emmanuelle Heidsieck à se saisir d’un point de dérive potentielle de l’état des choses et du monde, pour l’extrapoler en n’exagérant rien ou presque. La langue, elle, est autre, à grande distance, presque légère, comme de fabuliste mitteleuroppéen – ouvrage qui permet d’alterner les façons dans une grande limpidité : les rapports et explications strictement politiques et  juridiques alternent avec le récit des causes et conséquences des nouveautés législatives. Le rapport peut être fait avec de nombreuses applications terrifiantes et absurdes de la primauté du tout-profit : qu’on songe au brevetage du vivant (qu’il soit interdit de planter certaines semences !), ou aux dérives du copyright madness, on y est presque – il n’y a plus qu’à.

(Emmanuelle Heidsieck, à l’aide ou Le Rapport W, éditions Inculte/Laureli, 2013)

Un remède à la crise économique ?

« Monsieur l’ingénieur ! Moins il y aura de monnaie en circulation et plus vite elle devra circuler, plus il y aura d’opérations à exécuter avec elle en un temps donné. Pour que l’argent passe plus vite de main en main, nous serons peut-être obligés de le transporter nous-mémés dans les usines, où nous attendrons qu’il soit remis aux ouvriers, après quoi, au trot, nous accompagnerons ces derniers dans les magasins, les bureaux de tabac, les bistrots et les cinémas où il faudra presser le gérant de remplir aussitôt un mandat puis, avec lui, voire à sa place, nous porterons l’argent à la poste et de la poste à la banque… Moins il y aura de monnaie en circulation, plus il faudra d’employés pour s’en occuper, jusqu’à ce que le nombre diminuant de billets de banque et le nombre croisant de banquiers s’équilibrent. À la fin, tous les Tchécoslovaques seront devenus pour ainsi dire banquiers, monsieur l’ingénieur, et toute la Tchécoslovaquie ne sera plus qu’une banque étonnante. »
(Les Cobayes, Ludvik Vakulik, Éditions Attila, 2012).

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Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier, et celui-ci, paru chez Attila l’an passé, vaut la peine d’être tenu en mains… et lu, tant il recèle de possibilités d’étonnement.

(Les Cobayes, de Ludvik Vaculik, 256 pages – 978291-7084-540 – 20 €, Maquette de Sylvain Lamy, Dessin de Jérémy Boulard le Fur)