à la surface de Dorothée Volut (éditions Eric Pesty, 2013)

« Je sais que vous vous méfiez des ajouts rhétoriques. À l’heure qu’il est, c’est une des issues que j’ai choisie – si l’on choisit sa langue. On croit parfois n’importe quoi, l’urgence étant de s’habiller mort ou vivant, peu importe la qualité de la chair, les os tiendront jusqu’au bout. On dit « je l’embarque, tu n’auras qu’à la mettre à l’arrière de la camionnette, elle s’y trouvera à l’image d’une bête sanglante et on croira que c’est moi qui l’ai achetée. « Voyez-vous c’est ça que l’on dit, et que peut-on y faire ? As-tu été chercher les enfants à l’école ? Crois-tu que le dîner sera prêt à temps ? Souvent je passe la main sur la tranche des livres que je transporte avec moi. Penses-tu vraiment qu’il pleuvra lundi ? Qui aime mentir ? Je vous regarde et vous me paraissez loin comme une coquille de noix. Petit crâne que le nôtre.

Pour finir, j’avais pensé reculer. Cela m’était apparu aussi vrai que l’eau d’une rivière. J’avais donc pensé au retour et le mot boucle était venu comme autant de cheveux. Mais qui peut savoir avant d’avoir vécu ? On avance à son pas. On penche un peu la tête, on évacue des sons trop violents. Bien d’autres branches sont à tailler. Alors on avance seul – par deux ou par trois – sur les allées d’un parc qui monte. Un parc imaginaire. Un parcours le dimanche. Je me souviens si bien de l’ombre vacillante des feuilles sur ton visage. Je me souviens de l’insoutenable désir d’y toucher et de l’impossibilité de mettre un terme à ce désir. Ma pensée est souvent obstruée par les murs de pierres des derniers quartiers que l’on détruit. Tout avance en même temps, destruction et reconstruction, et mon âme en pâtit. Vous avez l’air bien plus solide que moi, méfiez-vous.

Je n’explique pas les mots. Je n’explique que les formes. Ce qu’elles contiennent m’échappe. Tu n’expliques pas que je parle non plus. Qui désigne le mouvement ? Ma mère disait souvent « je reviens » et elle revenait tard. Qui pouvait prouver que l’enfant était mort plusieurs fois entre-temps? C’est un charme que d’entendre les gens se bien parler, poser des conditions à leurs absences, s’en excuser et se donner la main. J’ignore complètement ce genre d’attitudes terrestres. Bienvenu. Il nous reste du temps pour bavarder un peu. »

De Dorothée Volut j’ai déjà parlé par ici, à propos de son précédent Alphabet, chez le même -excellent- éditeur Éric Pesty, et ce qui semblait s’annoncer dans ces premiers pas, essence précise et volatile, se confirme dans ce recueil (de textes parfois plus anciens que dans Alphabet).

C’est là.

C’est de la poésie – c’est de la prose – c’est du récit – c’est du monologue – et si c’est de la poésie, ce n’est pas toujours la même, différemment volatile, oui, variable : on passe de l’extrême concret, de la scansion en escaliers, avec jeux de répétitions variables (et me revient un moment magnifiquement performatif et inattendu de sa lecture au Pannonica pour la Maison de la poésie de Nantes, il y a quelques années), au compact quasi abstrait, en paragraphes ceints d’ellipses, énigmatique sans manières.

Sans manières – ou du moins, et ce sera le point particulier sur lequel je voudrais insister, sans manière. Variable (Cent manières ?)

Auteure et langue sans manière unique, et pour autant, et tellement, tenue. Ce que d’aucuns qualifieraient, à première lecture, de « défaut de jeunesse » est, je le pense, amendé par l’impression que produisent ces formes différenciées, qui happent et saisissent un endroit différent de notre conscience-lecteur, avec autant de vigueur, chaque fois. Ici, évidemment les territoires & manières totalement inédits pour moi chez Dorothée Volut m’ont, à chaque fois, frappé : un récit d’enfance, à distance, producteur d’image instantanée, muette et forte, comme une image; un monologue halluciné, sexuel, fiévreux – extrêmement perturbant tant il progresse, en relâchement terrifiant, aveu par le relâchement progressif d’une syntaxe (décomplexée), dont je ne lâcherai rien d’autre, ce serait gâcher.

Ce livre au très bel écrin (Éric Pesty est artisan typographe, en sus d’être un exigeant lecteur et éditeur), de surcroit s’en échappe, et le dépasse, le bel écrin.

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à la surface, de Dorothée Volut (Eric Pesty Eds, Date de parution 01/07/2013, Collection Brochee
ISBN 2917786183

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